SCÈNE II ARSÈNE CHANTAUD, MADAME CHANTAUD
MADAME CHANTAUD
Arsène...
ARSÈNE CHANTAUD
Ma femme ?
MADAME CHANTAUD
Tu ne t'es pas trompé, hier, en me rendant ta paie?... Tu m'as donné soixante-cinq francs.
ARsiiNE CHANTAUD
Oui.
MADAME CHANTAUD
C'est quatre-vingts francs que tu as reçus...
ARSÈNE CHANTAUD
Moi ?
MADAME CHANTAUD
Oui, Victor me l'a dit.
C'est vrai. J'ai dépensé une pièce de cent sous... un compte cliez le bistro.
MADAME CHANTAUD
Il mancpierait encore dix francs.
ARsiiXE CHANTAUD
Ben... J' voulais pas te le dire... C'est ta faute, aussi. La j^oche de mon gilet est trouée...
MADAME CHANTAUD
Allons donc!...
ARSÈNE CHANTAUD
Tu crois pas?... Tu vas voir. (// va dans la chambre à coucher à droite et revient avec un gilet.) Regarde.
MADAME CHANTAUD
Ça n'y était pas hier matin,
ARSÈNE CHANTAUD
Enfin, ça y était hier soir... La preuve, c'est que j'ai perdu la pièce de dix francs... D'abord, c'est une vilaine monnaie. T'as pas remarqué, les pièces de dix francs... on les perd toujours et on n'en retrouve jamais. C'est comme les parapluies. Moi, si j'étais quelque chose dans le gouvernement, je ferais supprimer ces petites pièces-là... pas vrai ?... Allons, allons, Marie... tu vas pas être triste comme ca pour dix francs... Je les ai bien regagnés, va, depuis que je ne vais plus aux courses.
MADAME CHANTAUD
Ah! la leçon a été dure... Tu te rappelles, le samedi où tu es rentré sans un sou... Tout le travail de
quinze jours que tu avais perdu... Si nous n'avions pas eu nos enfanls qui travaillent... comment aurions-nous fait?.,. Toutes nos économies avaient filé pendant la maladie de Grand'jNlère... nous n'avions plus un sou...
ARSÈNE CHANTAUD
Tu ne l'as pas dit à Victor, hein ?
MADAME CHANTAUD
Non. Tu me l'avais défendu... Tu m'as promis... tu m'as juré que tu ne jouerais plus jamais, jamais...
ARsiîNE CHANTAUD
Mais oui, mais oui...
MADAME CHANTAUD
Tous les dimanches, tu nous quittais pour aller làbas... Et même dans la semaine... Quand je pense qu'il y a des jours où tu n'as pas été à l'atelier.
ARSÈNE CHANTAUD
Ben oui... mais ça, c'est de l'histoire ancienne... Faut pas en parler...
MADAME CHANTAUD
C'est que j'ai eu si peur... Depuis que nous sommes mariés, nous avons été bien heureux, en travaillant... Grâce à Dieu, l'ouvrage ne nous a jamais manqué ni à l'un ni à l'autre, ni la santé... Tu ne bois pas... tu ne m'as jamais battue... tu aimes tes enfants... Une femme ne peut pas demander plus, n'est-ce pas?... Il t'arrive bien, une fois par hasard, de prendre un verre de trop... Oh ! pas souvent, une ou deux fois par an, quand on est en famille... mais tu n'es pas méchant et je ne te le reproche
pas... Au contraire, ça m'amuse de te voir un peu parti... Mais jouer de l'argent... l'argent du ménage... mon homme!... Vrai, j'ai eu peur... je te le dis... j'ai eu peur que nous finissions dans le malheur... Je vo^^ais déjà toutes nos affaires au Mont-de-Piété... Je t'en prie, Arsène, ne joue plus jamais, jamais! Tu sais que nous n'avons rien de côté... Il va falloir payer le vin... et la morte-saison va venir... Ne joue plus, n'est-ce pas? ARSENE CHANTAUD, lui passant un bras autour du cou, avec une grande tendresse.
T'es une bonne grosse bête... une brave femme... et je t'aime bien... Donnez un bon bécot à son mari...
MADAME CHANTAUD
Je t'assure que j'ai eu bien de la peine... et le jour...
ARSÈNE CHANTAUD
Taisez-vous... [Il pose sa joue sur la bouche de madame Cliantaud qui essaye de continuer et ne peut plus.)
MADAME CHANTAUD
Veux-tu te tenir tranquille!... Est-ce que c'est de notre âge ?... Nous n'avons plus vingt ans...
ARSÈNE CHANTAUD
Moi, si.
MADAME CHANTAUD
Allons, finis! Tu me chatouilles!
C'est p't' être pas permis?
MADAME CHANTAUD, se dégageant.
Il n'y a pas moyen de parler sérieusement, avec toi.
ARSÈNE CHANTAUD
Et avec toi, n'y a jamais moyen de rire. Tu m'as fait éteindre ma pipe. (// rallume sa pipe qu'il avait posée sur la table.) Au lieu de parler du passé, tu devrais voir le présent... Tiens, aujourd'hui, il y a des courses à Auteuil... et j'avais un tuyau... Belphégor... C'est un ancien jockey qui me l'a donné... Un ami à moi... Thompson...
MADAME CHANTAUD
Tu fréquentes encore ces gens-là ?
ARSÈNE CHANTAUD
Mais non, mais non ! Je l'ai rencontré... Il passait dans la rue, cet homme... la rue est à tout le monde, hein. Il a gagné des mille et des cents... ^Maintenant, il vend des pronostics à dix sous...
MADAME CHANTAUD
Tu vois...
ARSÈNE CHANTAUD
Oui, mais c'est parce qu'il a voulu trop gagner à la fois...
MADAME CHANTAUD
Ne me parle plus de ea...
C'est toi qui m'en parles. Je te disais qu'aujourd'hui, au lieu d'être à Auteuil, je suis ici... je mets le vin en bouteilles... et ce matin, j'ai fait une
nouvelle cage pour mon cochon d'Inde... C'est pas gentil, ça ?
MADAME CHANTAUD Si...
ARsiîNE CHANTAUD
Et ce soir, nous descendrons tous boire un bock à la Taverne... Ah!...
MADAME CHANTAUD
En attendant, il faut que je travaille...
ARSÈNE CHANTAUD
Un dimanche...
MADAME CHANTAUD
J'ai une jupe à livrer demain... Et Juliette aune commande pressée. Nous aurons fini pour dîner. Allons, dépêche-toi d'aller à la cave, pour te rechanger après. Tu n'as pas honte, un dimanche !...
ARSÈ:NE CHANTAUD
On y va... Donne-moi le panier à bouteilles et la petite lampe. {^Madame Cliantaud va dans la cuisine chercher les objets demandes. Seul, Cliantaud se met à rire.)
MADAME CHANTAUD
Tu donneras deux litres à la concierge.
ARsiiNE CHANTAUD
Entendu!... (// sort en chantant.)
Nous étions là cent mille, étoufTant nos sanglots, Prêts à mourir debout devant les chassepots !