ETAT MENTAL DU PROSTATECTOMISE
Nous avons déjà vu que l’adénomectomie supprimait une tumeur à secrétion toxique, et nous savons également que la prostate, comprimée par l’adénome, peut, après l’intervention, se régénérer en totalité ou en partie et retrouver l'intégralité de son fonctionnement comme glande à sécrétion interne.
a) Il existe, tout d’abord, un certain nombre de malades qui présentaient, avant l'opération, des troubles mentaux divers. Ces troubles, superposables à ceux que l’on observe dans les différentes affections de la prostate, peuvent être légers et constitués par une certaine paresse intellectuelle, une difficulté de fixer son attention, une perte de la mémoire, des vertiges, de l’insomnie, bref, des troubles de psychasthénie variés. Les troubles psychiques peuvent, également, être plus graves, et c’est alors un changement de caractère, de la mélancolie avec ou sans hallucinations visuelles et auditives, des accès de manie avec, parfois, tendance au suicide, un tremblement généralisé avec secousses momentanées des membres inférieurs.
Les divers chirurgiens, qui ont noté l'existence de troubles mentaux plus ou moins graves chez leurs prostatiques (Freyer, Verhoogen, Guisy), les ont vu disparaître à la suite de la prostatectomie.
Dans les cas où il, y aurait persistance, il semble que l'on pourrait classer ces troubles dans la catégorie suivante.
b) Psychonévroses après la prostatectomie. — Les troubles mentaux graves sont rares après l’opération. Volker et Rumpel ont vu des suicides à la suite de la prostatectomie. Rovsing cite des cas de neurasthénie et de mélancolie profonde chez des prostatectomisés. M. Cathelin et M. Marion en ont chacun observé un cas ; Casper, 4 cas ; Brongersma, 2 cas ; Trendenberg, 2 cas: F reyer, 6 cas, dont 4 mortels ; Guisy, enfin, a observé un cas de tremblement généralisé de longue durée, terminé par la guérison et deux cas de changement de caractère avec mélancolie et tendance au suicide, ayant obligé à l’internement d’un malade. Guisy explique ces faits par l’ablation de la prostate qui exercerait une influence directe sur la sphère psychique de l’encéphale, en lui conférant son intégrité intellectuelle. M. Pousson estime que l’on peut incriminer des lésions diverses de la glande au cours de l’exérèse de l’adénome.
Pour expliquer ces faits, il faut, tout d’abord, éliminer la syphilis, maladie à laquelle il faut toujours penser. Il faut également songer que, chez un malade âgé, une opération quelconque est susceptible de provoquer des troubles mentaux, et cela peut d'autant plus s’observer que l’opéré a une hérédilé chargée. Un des opérés de Guisy avait un frère dégénéré et désiquilibré et une sœur hystérique, Un cas, cité par Bernard Ward, d’aliénation mentale ayant déterminé la mort dix-huit mois après la prostatectomie, s'explique également par les antécédents héréditaires
et personnels de l'opéré. On peut faire les mêmes constatations pour les trois opérés de Kalliontzis, qui présentèrent, après l'opération, des troubles mentaux caractéristiques.
On peut enfin expliquer ces troubles mentaux comme étant parfois sous la dépendance d’une mauvaise élimination rénale ; ils seront alors liés à la néphrite et à l’urémie. M. Pasteau, qui a observé un cas de troubles psychiques post-opératoires chez un vieillard de 70 ans, et terminés par la mort, ne trouve pas l'explication suffisante.
À côté de ces troubles mentaux graves, nous trouvons toute une série de petits troubles plus bénins qui peuvent, cependant, aisément évoluer et devenir sérieux. Ils sont nombreux, en effet, en urologie, les névropathes qui abusent de la patience de leur médecin. Parfois, on peut observer des prostatectomisés, à antécédents en général chargés, qui ne veulent pas croire à la réalité du succès opératoire et viennent, à tout propos, soumettre leurs doléances à l'opérateur infortuné.
Si, parfois, sous leurs craintes exagérées, 1l y a une réalité clinique, c’est à la sagacité de l’urologue de la dépister et de la soigner. Mais, le plus souvent, il s’agit d’un faux urinaire psychopathe, trop attentif à la vie de ses organes.
Nous avons déjà insisté sur ces monomanes de l’urinoir qui refusent d'admettre l'efficacité de l’acte opératoire et qui continuent à avoir des mictions fréquentes, dues uniquement à un défaut de confiance dans leur capacité vésicale. Ces pollakiuriques invétérés, parfois incontinents, clament bien haut l’insuccès opératoire, ou bien, s'ils s’améliorent de ce côté, ils accuseront le chirurgien de la perte
de leur puissance sexuelle ; ils mènent dans la vie une existence misérable, sont le malheur de leur entourage, et quelquefois un danger pour leur opérateur.
Nous voyons ainsi que, le plus souvent, les troubles mentaux post-opératoires, et ils ne sont pas fréquents, ne peuvent être attribués à l'opération.
La prostatectomie, en effet, dans la majorité des cas, procure une plus grande lucidité intellectuelle ; les opérés reprennent goût à la vie et sont, parfois, animés d’une nouvelle ardeur pour le travail et leurs affaires. S'il n’y a pas d'amélioration, et si même il y a déficit des facultés intellectuelles, il faut incriminer l’âge qui est, malgré tout, un facteur d’une grande importance.
Quant aux prostatectomisés névropathes qui doutent du succès de l'opération et continuent à présenter des signes urinaires parce qu'ils en ont pris l'habitude et, qu’à l’âge de ces malades, une habitude, même désagréable, est difficile à abandonner, il faudra essayer par la persuasion de leur prouver que le bénéfice qu'ils ont tiré de l'opération est bien réel et qu'ils peuvent, avec l’urinal, bannir toutes leurs craintes.
Le médecin ne pourra jamais obtenir un bon résultat si le malade ne s’y prête pas et on peut appliquer à cette catégorie de malades ce que disait Matalas de Larrefore, dans le Mercure de France, en 1785 : « Les médecins, seuls, ne créeront jamais une bonne médecine, s'ils ne sont secourus et aidés par les malades. »
On peut donc dire, en résumé, que le prostatectomisé
ne subit, du fait de son opération, aucune déchéance ; il y a souvent, au contraire, amélioration de l’état général, et reprise de l’activité physique et intellectuelle.
M. Gayet cite le cas d’un prostatectomisé, revu 7 ans après l'opération. C'était un paysan, âgé de 76 ans, maire de son village qui, pendant toute la guerre, cultiva, à lui seul, ses champs sans défaillance. Il se trouve tellement satisfait du résultat de son opération qu’il conseille à ses administrés de suivre son exemple.
Il est évident, que les prostatectomisés ne subissent pas tous une telle transformation, et beaucoup d’entre eux continuent à lutter contre les vicissitudes de l’âge avec plus ou moins de chances. Ce qu'il faut retenir, c’est que la prostatectomie, si elle est pratiquée sur des sujets encore résistants et capables de supporter les risques opératoires, a, sur l’état général, une heureuse influence. Si elle ne rajeunit pas toujours, elle conserve souvent et permet de lutter contre les maux de l’âge avec des forces meilleures.
Ces diverses constatations se retrouvent dans l’étude de la SURVIE DES PROSTATECTOMISES.
Cette question de la survie est très complexe à résoudre, car l’âge souvent avancé des opérés ne leur permet pas de témoigner assez longtemps de l'efficacité de l’intervention et même, en cas de survie, 1l est souvent difficile de retrouver les anciens opérés, dont les bouleversements sociaux actuels ont souvent modifié les conditions d’existence.
Aussi, les statistiques publiées sont souvent décevantes et si quelque beau résultat est, de temps en temps, cité à
l'admiration publique, on ignore le plus souvent ce que sont devenus les opérés.
Il faut, autant que possible, éliminer le facteur âge que l’on incrimine souvent dans les statistiques et que l’on accuse dans les cas malheureux.
Certains chirurgiens estiment, en effet, que la prostatectomie est une opération aussi bénigne qu’une hernie ; ce qui fait sa gravité, c’est l’âge du malade. Comme on ne peut, le plus souvent, opérer les prostatiques jeunes, et que la prostatectomie se pratique surtout sur des vieillards, il faut faire intervenir l’âge pour poser les indications, c’est un élément important du problème, mais il ne faut plus ensuite en parler quand on veut scientifiquement étudier les résultats de la prostatectomie.
Ce qu’il importe, avant tout, c’est, en cas de survie appréciable, de déterminer, d’abord, si l'intervention a eu, sur l’état du malade, une influence bonne ou mauvaise et, pour résoudre le problème, il faut connaître l'état du malade avant l’opération et le comparer avec l’état du malade après l'intervention.
Il faut ensuite se demander si le prostatique aurait, conservant son hypertrophie, vécu plus longtemps que le prostatectomisé.
Enfin, il faut s’efforcer de connaître les causes de la mort du prostatectomisé et voir si cette mort est une conséquence de l'opération :
1° La prostatectomie a-t-elle une influence favorable sur l’état du malade ? Nous ne reviendrons pas sur cette question, toute hotre
étude tend à montrer que, à part certains résultats malheureux, dont beaucoup peuvent être évités ou corrigés, la prostatectomie, dans l’ensemble, exerce sur l’état du sujet et sur ses divers appareils la meilleure influence.
2° Le prostatique peut-il vivre plus longtemps que le prostatectomisé ?
Il est bien difficile de répondre à cette question.
On peut cependant dire que, sur un même nombre de malades, il y aura un plus grand nombre d’opérés vivant au bout d’un an qu'il n’y en aura de vivant non opérés.
M. André et Grandineau ont pu retrouver 35 prostatectomisés vivant depuis l’opération qui remontait de 6 mois à 18 mois ; / opérés étaient en vie, de 6 à 7 ans après l'opération ; 17 avaient été opérés 7 à 8 ans avant ; 15 survivaient à une opération datant de 8 à 9 ans ; 12 avaient été opérés 9 à 10 ans avant ; 7 survivaient depuis 10-11 ans, enfin, à prostatectomisés avaient été opérés 11 à 12 ans avant.
M. Pousson, qui a rassemblé les diverses statistiques publiée, signale que « 16 prostatectomisés, âgés de 50 à 60 ans, vivaient encore en moyenne 3 ans 3 mois et demi après l'opération ; 40, de 60 à 65 ans, vivaient 3 ans 4 mois après l'opération ; 31, de 65 à 70 ans, vivaient 3 ans 9 mois après l'opération ; 23, âgés de 70 à 75 ans, étaient en vie 3 ans et demi après prostatectomie ; 21 malades, âgés de 75 à 80 ans, vivaient 3 ans 9 mois après l'opération.
Il semble donc que les prostatectomisés qui survivent à l'opération, et la mortalité opératoire n’est malheureuse-
ment pas à négliger, ont, d’après les statistiques une survie appréciable.
Mais, ce qu'il faut surtout retenir, c’est que, la plupart du temps, les dangers de mort qui dépendaient de la maladie prostatique disparaissent après l’opération, tandis que le prostatique non opéré, tout en étant dans des conditions moins favorables pour résister aux maladies, est toujours exposé à des complications mortelles du fait de la maladie. On sait que, « de temps en temps, le cathétérisme tue aussi promptement que la prostatectomie la plus malheureuse » (Marion). Si l’on envisage donc, les résultats à longue échéance de la prostatectomie et ceux du sondage, on voit que les malades opérés et guéris présentent, du fait de leur ancienne affection, une morbidité nulle.
Dans la majorité des cas, la prostatectomie procure donc aux opérés une existence plus normale, moins aléatoire, et, parfois, plus prolongée.
3° De quoi meurent les prostatectomisés ?
Il faut surtout savoir si la mort relève de l'opération. Malgré toutes les inconnues du problème, on peut dire que les prostatectomisés succombent, en général, plus souvent à des affections étrangères à l'appareil urinaire ; d’après M. Pousson, 43 fois contre 21 fois. On peut, d’ailleurs, dans la plupart des cas, reprocher à l'opération, non pas d’être la cause directe de la mort, mais de n'avoir pas enrayé le processus infectieux rénal. Il ne faut pas demander à la prostatectomie de faire des miracles.
Parfois, l'opération, en permettant aux malades de mener une existence plus normale, les incite à se livrer à
des excès de toutes sortes qui sont d'autant plus nuisibles que l’opéré est plus âgé et qu’il a été plus longtemps l’esclave involontaire de l'hygiène, dont Chavigny a dit qu’elle était la diplomatie de la médecine. M. Escat cite ainsi le cas de 3 de ses opérés que « la reprise intempestive d’un régime alimentaire, jusque-là interdit, conduisit à l’apoplexie » et M. Pousson, qui rapporte ce fait, conclut ainsi : « Contrairement à la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu’elle avait faites, la prostatectomie, après avoir sauvé la vie à ces malades, devint la cause indirecte de leur mort. »