ÉPOQUES HISTORIQUES
On peut diviser l’histoire de l'Opéra en France, en plusieurs époques caractérisées par les compositeurs de génie ayant créé un style, une école, et par les imitateurs de ces derniers.
La première époque est celle de Cambert et de Lulli, de 1647 à 1730.
La deuxième époque a pour chef Rameau, de 1733 à 1774.
La troisième époque commence à Gluck et à Mozart et dure de 1774 à la venue de Rossini, vers 1820.
La quatrième époque a pour chefs Rossini, Auber, Meyerbeer et se poursuit jusqu’à l’arrivée de Richard Wagner à la fin du xix® siècle, avec lequel s’affirme une cinquième époque.
Notre modernisme actuel, qui naquit au début du xx? siècle, et qui crée une sixième époque, rompt tout contact d’une manière absolue avec la tradition scientifique.
Ecole russe. -— Nous avons déjà parlé de l'influence de l’école russe . sur notre modernisme actuel. Cette école, dont l’éclat commença à briller au milieu du xix® siècle, se distingua par la subtilité de ses rythmes, par une écriture harmonique recherchée mais singulièrement expressive, avec une tendance marquée à s'éloigner des deux modes usités, enfin par d’ingénieuses inventions dans la polyphonie instrumentale.
Le chef de cette école fut Glinka (Novo-Spaskoiïé 1804, ? Berlin 1857),
dont l'opéra la Vie pour le Tsar (Saimt-Pétersbourg 1836), a popu-. larisé le nom. <
Parmi les membres de cette nouvelle école, 1l faut nommer : Dargomijsky (1813, t Saint-Pétersbourg 1868), le compositeur des opéras Esméralda (Moscou 1847) et la Roussälka F’Ondine) (Saint-Pétersbourg 1856).
Dargomijsky, dont la manière, à ses débuts, avait beaucoup emprunté aux styles français et italien, devint plus tard un des principaux apôtres de la nouvelle école musicale. Vers la fin de sa vie.il se plaisait à réunir chez lui un groupe d'hommes jeunes et de talent, ardents admirateurs de Schumann, de Berlioz, de Wagner, de tous ces grands génies, enfin, qui ont créé le modernisme musical et ont entraîné vers une marche en avant le mouvement artistique dans tous les pays.
Serow (A.) (vers 1820, + 1871), avec Judith (1863) et Rognéda (1865), se montre un ardent admirateur des doctrines wagnériennes.
Rubinstein (Antoine), né en Moldavie en 1829, Ÿ 1894, fut l’un des meilleurs maîtres de l’école russe comme compositeur et comme pianiste virtuose. Plusieurs opéras parmi lesquels Dimitri-Douskoi (1852), Teramors (1863), le Démon (1875), Néron, ses oratorios la Tour de Babel et le Paradis perdu, sa symphonie l'Océan, de nombreuses œuvres de musique de chambre, de musique de chant et de piano ont classé Rubinstein, parmi les maîtres de son art. Quoique Russe de naissance, sa musique n’a pas un caractère absolument national.
La même remarque peut être faite pour la musique de Tchaïkowsky (Pierre), né à Voltkuist, province de Viatka, en 1840, mort en 1893, auteur de six opéras parmi lesquels Mazeppa, Oneguine, d'œuvres symphoniques et religieuses, de musique de chambre, de chant et de piano.
Borodine (Saint-Pétersbourg 1834, f 1887) a laissé plusieurs symphonies et un opéra le Prince Igor, œuvre posthume qui fut achevée par ses compatriotes Rimsky-Korsakoff et Glazouno/].
César Cui (Vilva 1835) a écrit le Prisonnier du Caucase, William Ratcliff, Angelo, lé Flibustier.
Balakireff (Nidjni-Novgorod 1836), comme son maître Glinka, a conservé à sa musique une Couleur nationale et caractéristique; de même que Moussorgsky (Zoropetz 1839, Ÿ 1881), l’auteur de Boris Godounoff (Saint- Pétersbourg, 1874), opéra qui renferme de réelles beautés.
Rimsky-Korsakoff (Lichnine 1844), fut l’un des musiciens les plus instruits de l’école russe. Il devint directeur du Conservatoire d2 Saint-Pétersbourg et reste le compositeur applaudi d’'Ivan le Terrible.
Glazounoff (Alexandre) (Saint-Pétersbourg 1865), élève du précédent maître et compositeur de plusieurs belles symphonies parmi lesquelles
co
178 LA MUSIQUE ET SON HISTOIRE Sterika, Raznie (1885), la Mer, la Forëét, est considéré comme Fun des musiciens russes possédant le plus les qualités distinctives de Fécole
moderne russe.
Ecoles étrangères. — En dehors de la France, de l'Italie, de l’Allemagne, de la Russie, les autres nations ne se sont pas signalées à l’égal de ces dernières par le style caractéristique et la manière inventive de leurs compositeurs. Les drames lyriques français, allemands, italiens et leurs compositeurs ont pénétré dans ces nations et y ont formé le répertoire de leur théâtre. Toutefois, quelques compositeurs se sont distingués par d’intéressants travaux, dans lesquels ils ont su utiliser avec talent les procédés connus de leur temps.
. En Angleterre, William Bird (né vers 1546, 1623), a composé de la 7 religieuse, des madrigaux, des pièces d’ orgue, de clavecin.
Henri Purcell (Londres 1658, f 1695), dans une vie de courte durée, a produit un grand nombre d'œuvres parmi lesquelles plusieurs opéras: /ndian. queen (la Reine indienne), Dioclétien, le Roi Arthur; des œuvres reli-
-gieuses, dont un Te Deum et un Jubilate se font remarquer par leur style majestueux; des pièces de clavecin qui l'ont fait classer parmi les clavecinistes célèbres au xvrre siècle. Cet artiste a fait honneur à sa nation par l’abondance de ses productions musicales.
Le D' Burney (1726, Ÿ 1814) se distingua par une histoire de la musique qui est restée célèbre.
Plus près de nous, un autre Anglais, au xrx® siècle, Balfe (Balph) (Sime- rick, en Irlande, 1808, 1870) a composé un grand nombre d’opéras dont quelques-uns : Falstaff (1838), le Puits d'amour (Paris 1843), la Gitana (la Bohémienne) (Londres 1844), les Quatre fils Aymon (Paris 1844), Satanella (Londres 1859), ont montré plus de facilité que de réelle personnalité.
L’Angleterre a ses maîtres modernes et contemporains dont les historiens de l’avenir parleront avec intérêt. Parmi ces derniers, Benedict, Sullivan et bien d’autres attirent l'attention de leurs compatriotes.
L'Espagne s’honore d’avoir donné le jour au célèbre Vitloria (1540, + vers 1608) dont les messes, les psaumes, les motets dans le style palestri-
nien ont été considérés parmi les chefs-d’œuvre de musique à plusieurs voix qui illustrèrent le xvie siècle. Gomis (1791, f 1836) écrivit plusieurs
ouvrages distingués, parmi lesquels l’Eloile de Séville.
À l'heure actuelle elle possède plusieurs maîtres auxquels auront à s'intéresser les historiens de l’avenir. Citons parmi ces derniers les noms de Granados et d’Albeniz, de Pedrell.
En Danemark, Niels Gade (1817- 1890), Edouard Grieg (1843- 1907), ct
Swendsen (1840-1911) en Norwège, ont fait remarquer, dans leurs œuvres, l'originalité rythmique et colorée des pays scandinaves unie à l'influence allemande des œuvres de Mendelssohn et de Schumann.
Le XX° siécle: le Modernisme.— Le xx£ siècle apporte l’épanouissement complet de l’œuvre de Wagner, laquelle va bientôt passer, dans sa
caractéristique particulière, de l’état révolutionnaire à un état classique
et tradilionnel avec ses doctrines et ses procédés.
Après avoir travaillé, à l’imitation de Wagner, à transformer la mélodie formulaire du xixe siècle en une monodie récitative, après avoir donné à lPorchestre du drame lyrique le premier rôle, musicalement parlant, toute une pléiade de jeunes maîtres, avides d'innovations dans la marche progressive de l’art, introduit dans l'écriture harmonique des libertés, des audaces, qui détruisent tous les usages antérieurement adoptés. |
Claude Debussy (1862, T 1919) rompt d’une manière définitive, dans son Péléas et Mélisandre, avec tous les Le harmoniques prescrits par la science. |
Le Debussisme naît de cette manière et se manifeste par des œuvres offrant à la critique un vaste champ d’études intéressantes. Cette musique ne peut être comprise que par des initiés assez instruits pour en découvrir les beautés, toutes de charme expressif et de sensibilité.
Les diverses évolutions successives: dont Richard Wagner et aussi les compositeurs russes ont posé les premières bases à la fin du xixe siècle et au début du xx®, font naître ce que nous appelons actuellement le modernisme, lequel semble créer une science harmonique nouvelle, dont quelques théoriciens ont tenté d'expliquer les procédés, sans être encore parvenus, à
l'heure présente, à en donner une définition absolument positive. En atten-
dant cette définition, le modernisme reste une manifestation artistique d’une puissante intensité d'expression et qui marquera une phase des plus intéressantes dans l’histoire de notre art musical contemporain.
Entre la violence des péristes italiens et le symbolisme et l’impressionnisme des modernistes, se placent certains compositeurs dont les tendances naturelles s’éloignent à la fois de ces deux manières, tout en leur empruntant quelques procédés. Il résulte de là que des compositeurs et des œuvres de haute valeur ne peuvent parvenir à atteindre le succès désiré et souvent mérité, parce que notre époque troublée et soumise à des fluctuations transformatrices constamment renouvelées, ne donne son attention soutetenue qu'aux œuvres à tendances extrêmes et nettement caractérisées. D'autre part, le public non musicien se trouve désemparé au milieu de ce chaos transformateur : il applaudit parfois sans comprendre ce qu’il
entend, et parfois aussi, il se croit obligé de dédaigner ce qu’il comprend trop facilement.
Les salles d’'Opéra.—On a également donné le nom d’Opéra authéâtre dans lequel on exécute les opéras. Le titre officiel de ce genre de théâtre a toujours été à Paris, depuis son établissement jusqu’à nos jours, celui d’Académie de musique, laquelle fut royale sous la monarchie, nationale, sous les diverses républiques et impériale à l’époque du premier et du second empire. Nous avons déjà dit que la première salle d’opéra en France fut la salle d Issy, au village d’Issy, installée dans la maison de campagne d'un gentihomme du temps, pour les représentations de la Pastorale, de l’abhé Perrin, avec musique de Cambert, au ccmmencement d’avril 1659, laquelle à. été considérée comme le premier ouvrage ayant forme d'opéra, donné à Paris.
L'Académie royale de musique donna ensuite ses représentations dans la salle du Jeu de paume de la Bouteille, située rue Mazarine, en face la rue Guénegaud, à l’endroit où se trouve actuellement le passage du Pont- Neuf. C’est dans cette salle que le 19 mars de l’année 1671, fut représentée Pomone, de l'abbé Perrin et de Cambert. Nous ajouterons que ce fut dans cette salle que le public fut admis pour la première fois en payant sa place. L’Opéras’installa en 1672 dans la salle du Bel-Air, rue de Vaugirard, en face le jardin du Luxembourg. Dans cette troisième salle, fut donnée Cadmus et Hermione, la première tragédie lyrique sortie de la collaboration du poète Quinault et du compositeur Lulli, en février 1673. L'Académie de musique passa ensuite, en 1673, au Palais-Royal, dans la salle qu’occupaient auparavant Molière et sa troupe. Lulli donna dans cette salle plusieurs de ses ouvrages. Ses successeurs Colasse, Marais, Destouches, Campra, y virent représenter leurs œuvres, ainsi que le célèbre Rameau. Le 6 avril 1763, cette quatrième salle d'opéra fut détruite par un incendie. L'Opéra alla se réfugier en 1764, dans la salle des Tuileries, dont l’ouverture eut lieu avec le Castor et Pollux, de Rameau. Pendant ce temps, une seconde salle fut construite au Palais-Royal et ouverte en 1770. Ce fut dans cette sixième salle, que Gluck donna Jphigénie en Aulide,
e: 10: avril 1774, ‘Orphée, :le::2 "août 7m A Tces ee a ete Son rival Piccinni y donna également Roland, le 27 janvier 1778, la Buona figlinola, le 7 décembre 1778, Atys, le 22 février 1780. Les compositeurs Mondonville Grétry, Paisiello, Floquet, Philidor, Gossec, S'y firent applaudir. Un incendie détruisit cette sixième salle d'opéra, le 8 juin 1781. L'Opéra alla alors se réfugier dans la salle des Menus-Plaisirs (1)
(1) Rue Bergère.
du Roy, à l'emplacement de notre ancien Conservatoire de Musique, en août 1781.
Son séjour fut de courte durée dans cette septième salle, car une nouvelle salle d’opéra, rapidement construite, en 86 jours, par l'architecte Lenoir, fut inaugurée le 27 octobre 1781, au boulevard Saint-Martin, avec l’ Adèle de Ponthieu, de Piccinni. Là, furent représentés le Thésée, de Gossec, en 1782; l’'Electre, de Lemoyne, en 1782, le Renaud, de Sacchini, en 1783; Didon, de Piccini, en 1784, la Caravane du Caire, de Grétry, en 1784; Chimène, de Sacchini, en 1784, les Danaïdes, de Salieri, en 1784, Œdipe à Colonne, de Sacchini, en 1787, Tarare, de Salieri, en 1787, le Mariage de Figaro, de Mozart, en 1793, ainsi qu'un grand nombre d’ouvrages et d’intermèdes patriotiques, pendant la période révolutionnaire. En 1794, l'Opéra déménagea pour la huitième fois et alla se loger dans sa neuvième salle, rue Richelieu, qui s'appelait alors rue de la Loi. Cette salle était la propriété de Mile Montansier, directrice de divers spectacles. L'Opéra, en s’installant dans cette nouvelle salle, prit le nom de Théâtre des Arts. Anacréon, de Grétry, en 1797; Adrien, de Méhul, en 1799; la Flûte enchantée, de Mozart; avec le titre des Mystères d'Isis, le 23 août 1801; Ossian ou les Bardes, de Lesueur, en 1804; la Vestale, de Spontint, en 1809; Fernand Cortez, de Spontini, en 1809, virent pour la première fois le jour dans cette sälle. Ce fut dans la salle du Théâtre des Arts, dont l'emplacement se trouvait où est situé aujourd’hui le square Louvois, que fut assassiné le duc de Berri, le 13 février 1820. Le gouvernement du roi Louis XVIII décida, après cet événement, que l'Opéra irait chercher asile ailleurs et que cette salle serait détruite. Il alla en effet donner provisoirement des représentations dans la salle Favart, à partir du 19 avril 1820. Le séjour de l’Académie de musique fut de courte durée à Favart, car elle quitta cette dixième salle pour aller prendre domicile dans celle de la rue Le Peletier, rapidement construite par l'architecte Debret (1). Cette onzième salle d'opéra ouvrit ses portes, le 16 août 1821, avec la reprise des Bayadères, opéra en trois actes de Calel, dont la premirèe représentation avait eu lieu en 1810. On peut affirmer que ce fut dans la salle de la rue Le Peletier, que le drame lyrique français atteignit son plus haut degré de gloire jusqu’à l’arrivée de la révolution opérée dans la musique dramatique par Richard Wagner.
C’est, en effet, rue Le Peletier, que furent entendues pour la première fois, une quantité de partitions qui ont constitué l’élément le plus solide du répertoire de l'Opéra, depuis l’année 1828 jusqu’à l’année 1873. Parmi celles-ci, il faut citer la Muette de Portici, d’Auber (1828); le Guillaume
(1) En 1848 l'Opéra prit le titre de : Théâtre de la Nation.
Tell, de Rossini (1829); la Juive, d'Halévy; Robert-le-Diable, les Huguenots, le Prophète, de Meyerbeer; la Favorite, de Donizelti; le Trouvère, . Don Carlos, de Verdi; Sapho, la Reine de Saba, de Gounod; l'Hamlet, d’'Ambroise Thomas. à |
Un terrible incendie devait encore une fois détruire la salle de l'Opéra et, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1873, la salle de la rue Le Peletier s’écroula | dans un volcan de flammes. Il semble qu'avec elle prit fin en même temps, le règne de l'opéra rossinien et meyerbérien qui en avait fait son temple de gloire. C’est en effet à partir de cette époque que commence à briller le soleil wagnérien qui va brûler les idoles du passé pour faire rayonner progressivement un art nouveau, peut-être appelé lui-même, comme toutes les choses d’ici-bas, à se voir éclipsé par quelque nouvel astre.
L'Opéra, mis une fois encore sur le pavé, s'installa provisoirement à la salle Ventadour (salle des Italiens), aujourd’hui transformée en une Succursale de la Banque de France.
Le 19 janvier 1874, l'Opéra fit donc sa réouverture dans cette douzième salle et y donna des représentations jusqu’au 30 décembre 1874, sans aucun éclat pour la musique dramatique. Enfin, le mardi 5 janvier 1875, la nouvelle salle de l'Opéra (la freizième), construite sur les plans de l'architecte Charles Garnier, ouvrit ses portes avec grande pompe et un programme composé des premier et deuxième actes de la Juive (d’Halévy), de la scène de la Bénédiction des poignards, des Huguenots (de Meyerbeer), d’un acte du ballet de la Source (de Léo Delibes) et des ouvertures de la Muelte de Portici, d’Auber et de Guillaume Tell, de Rossini.’
Les luxuriantes harmonies de notre bel art contemporain sont venues se faire entendre dans ce nouveau et éblouissant temple de la musique (1).
La Bibliographie concernant le Drame lyrique se trouve à la fin de l’article sur l’Opéra-comique.
(1) L'Opéra de Paris possède une bibliothèque musicale dont le catalogue, savamment établi par M. Banès, le distingué et très accueillant bibliothécaire actuel, renferme une collection absolument précieuse concernant l’histoire de l’art.