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CHAPITRE IV

RArrORTS DU CAPITAL ET DU TRAVAIL

Nous avons eu, dans notre étude sur le capital ^ l’occasion de parler de son prétendu antagonisme avec le travail et d’indiquer qu’il y a des hommes

et des systèmes qui prétendraient supprimer la rémunération du capital, et le faire obtenir au travail dans des conditions de gratuité absolue. Il n’entre pas dans le plan de ce très-rapide résumé d’examiner à fond tout ceci, qui nous entraînerait d’une manière trop spéciale dans l’étude des questions ouvrières. Elles forment aujoui'd’hui comme un domaine h part et méritent d’ailleurs le plus haut intérêt, comme la plus haute attention. Il nous suflira de répéter que le capital n’a d'autre ennemi que lui-mème par la concurrence, que le travail serait toujours vaincu dans une lutte, puisqu’il n’est qu’un acheminement vers le produit, tandis que le capital est une réalité; que le capital doit gouverner l’entreprise, parce qu’il en a la responsabilité; enfin, que ie capitai ne pourrait se prêter gratuitement qu’à la condition de ne plus être, de n’avoir plus aucune valeur, comme l’air respirable et la lumière.

Ainsi, le crédit gratuit est aussi chimérique que la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel ; car crédit et gratuité sont, en économie politique, deux termes qui impliquent contradiction. Ce qui est gratuit n’a pas de valeur, et ne peut dès lors être échangé, être l’objet de contrats, soit de vente, soit de prêt, en un mot l’objet du crédit. Le crédit lie peut être gratuit que par la volonté et l’abnégation du propriétaire du capital, qui consent à sacritler la rémunération d’un service, dont l’emprun-

teur connaît bien la valeur, surtout au moment où il emprunte.

Ainsi le travail devrait laisser prendre sa part du produit au capital, non pas seulement sans v envie et murmure, mais avec joie et reconnais-

sance; car, sans ce capital, point de produit, point de partage à faire, point de travail.

Mais puisque la paix ne règne malheureusement ’ pas toujours en fait dans leurs relations, il n’est

. pas hors de propos de dire un mot de ce qu’ont

imaginé les amis communs, et même les ennemis : du capital, qui se présentent comme les vrais et

seuls amis du travail.

r.u Les amis communs reconnaissent que pour la

I paix morale, les trois facteurs de la production

devraient se trouver réunis dans la même main; il n’y aurait alors ni partage, ni discussion, et le producteur serait paisible propriétaire de tout le produit; aussi engagent-ils l’ouvrier à arriver au capital et à devenir patron par l’économie, l’épargne

et la bonne conduite.

Mais, dit-on, la prédominance de la grande industrie a enlevé de ce chef tout espoir aux ouvriers, Cette objection mérite d’être réfutée. D’abord, il n'est pas vrai qu’en France la très-grande industrie ait tellement tout absorbé que les ouvriers ne puissent plus passer patrons. En 1873, M. Target, député, fit une enquête personnelle dans le faubourg Saint-Antoine, à Paris, et le ré-

siiltat fut que la plupart des chefs d’industrie étaient, ou anciens ouvriers eux-mêmes, ou fils, ou tout au plus petits-fils d’ouvriers. Chacun peut faire la même observation chez ses divers fournisseurs, même dans de grandes villes. Établi depuis une douzaine d’années à Toulouse, celui qui écrit ces lignes a vu tous les siens devenir, d’ouvriers ou commis, successeurs de leurs patrons, et à la tête de maisons importantes, et en pleine prospérité. Il ne faut pas non plus oublier que dans les campagnes ce fait se produit chaque jour; le modeste tâcheron y devient propriétaire.

Voilà une première réponse; mais il y a mieux : la très-grande industrie a, pour effet, de supprimer justement le patron, de lui substituer des gérants, et de placer le capital non plus entre les mains d’une ou de quelques personnes, mais de le disséminer en une multitude d’actions que chacun peut acheter. En un mot, ce sont de puissantes sociétés anonymes, qui jouent l’office de patron et fournissent le capital. Alors rien n’empêche l’ouvrier de placer ses économies dans l’usine où il travaille, de participer aux bénéfices et d’être luimême l’un des capitalistes de l’entreprise.

Ce n’est pas tout encore; même dans ces trèsgrandes usines, l’ouvrier intelligent devient ou peut devenir une sorte de patron en prenant certains travaux à l’entreprise, et en les faisant exécuter sous ses ordres. Il y a ainsi des contre-maîtres

dans de grandes forges qui ont la direction, la responsabilité et les bénéfices du travail d’un atelier, où ils dirigent la fabrication de telle ou telle pièce.

Dans ce même ordre d’idées, il se produDit, en France, il y a tantôt quinze ans, une agitation renouvelée de 1848, pour la fondation de sociétés ouvrières imitées de celles qui prospéraient en Angleterre, et qui se sont répandues en Allemagne sous l’impulsion de M. Scliultze-Delitsch. Nous renvoyons aux ouvrages spéciaux pour l’étude détaillée de ces sociétés dans ces pays, et même en France. Il y a les sociétés de consommation qui ont pour objet d’acheter en gros les denrées et de les revendre au détail aux ouvriers associés ou de s’entendre avec les marchands de ces denrées; leur but est d’épargner aux associés tout ce que prélèvent les intermédiaires qui vendent au détail. Il y a les sociétés de production; ici les ouvriers se réunissent pour fabriquer eux-mêmes, se passer du patron, et se distribuer ainsi les bénéfices qu’aurait eus celui-ci. Mais ces sociétés avaient toujours besoin d’un capital argent, qu’il fallait emprunter. De là, une nouvelle espèce de société, dont l’objet était de centraliser les économies des ouvriers, de former ainsi des capitaux et de les prêter, comme une maison de banque, aux sociétés de production ou aux ouvriers isolés, sauf à partager ensuite entre les associés les bénéfices des opérations.

Ces conceptions furent vivement encouragées par les publicistes et les pouvoirs publics ; il y eut un mouvement généreux d’opinion qui alla même jusqu’à des subventions pécuniaires. Le législateur intervint, et, dans la loi du 22 juillet 1867, il consacra quelques articles spéciaux aux sociétés à capital variable, c’est-à dire, au fond, aux sociétés coopératives d’ouvriers. Il fallait pouvoir s’associer de façon à ce que le nombre de sociétaires pût augmenter ou diminuer, le capital social osciller aussi sans que la société fût dissoute et remaniée à chaque instant; il fallait de plus que tous les associés fussent en nom dans la société. Comme aucune des combinaisons, soit du Code Civil, soit du Code de Commerce, ne se prêtait à une telle élasticité, on avait eu besoin de cette législation spéciale, et le pouvoir s’était empressé de l’accorder.

Qu’est-il advenu cependant ? Le mouvement cooj)ératif a complètement échoué en France : à peinereste-t-il quelques vestiges de ce qui a été fondé.

Les sociétés de consommation ont péri par le gaspillage, tout au moins, de ceux qui les géraient; on a reconnu que mieux vaut encore avoir recours à ceux dont c’est le métier d’acheter en gros et de revendre au détail. Les sociétés de production ont péri, elles aussi, par la tête ; les ouvriers ne voulaient pas de gérant étranger, parce qu’il eût res-

f l semblé à un patron, et ils étaient eux-mêmes

j ^ incapables de diriger et surveiller l’entreprise. Les

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sociétés de prêt n’ont pas réussi davantage. Il est triste que pareilles associations qui, théoriquement, sont dignes de tous éloges, qui paraissent prospères ailleurs, n’aient pas pu prendre racine en France; mais qu’y faire? Ce ne sont ni les encouragements, ni les lois qui ont manqué; ce sont les mœurs.

En même temps que se produisait le mouvement coopératif, en 1864, les articles du Code Pénal, qui punissaient les ouvriers pour le seul fait de s’être coalisés dans le but d’obtenir de leurs patrons des conditions meilleures, avaient été abrogés. La coalition en elle-même n’est plus punie, tant que les coalisés n’exercent pas de violence et respectent la liberté de ceux qui ne veulent pas entrer dans la lutte, et refusent de se mettre en grève avec les coalisés. A l’abri de cette loi, des sociétés secrètes de résistance se sont plus d’une fois fondées, comme les trade-unions anglaises, des grèves ont été organisées à l’avance, soudoyées et soutenues par les fonds communs, des ruines ont été accumulées tant du côté des patrons que du côté des ouvriers, et l’antagonisme surexité par ces sortes de guerres n’a fait que grandir.

N’insistons pas sur ces tristesses L Nous nous

1. Voici, au sujet des sociétés de résistance anglaises, quelques détails racontés par M. le comte de Paris, en 1869 :

« Les membres de la société choisissaient une nuit obscure pour se réunir sur une de ces landes tourbeuses, appelées

bornerons à faire remarquer, en véritable ami des populations ouvrières, que dàns le pays où les grèves, pour la hausse des salaires, l’abaissement des heures de travail, ont été le plus savamment et le plus puissamment organisés, c’est-ù-dire en Angleterre, les ouvriers ont été absolument vaincus, et subissent plus que jamais la loi de leurs patrons. Ceux-ci n’ont pas tardé ù voir clair dans le jeu des meneurs et des fauteurs des grèves. On organisait aujourd’hui la grève dans tel district houiller, et les ouvriers vivaient pendant de longues semaines au moyen des fonds qui leur étaient fournis par ceux

qiü couvrent les collines du centre de l’Angleterre. C’est là qu’on recueillait les souscriptions pour le fonds commun ; c’est là qu’on préparait la grève qui devait éclater, sans aucune apparence d’entente entre les ouvriers; c’est là qu’on leur distribuait des secours lorsqu’ils avaient quitté l’ouvrage; et avant que le cri matinal du grouse, seul habitant de ces vastes déserts, vînt attirer le chasseur sur son domaine , les archives de la société étaient soigneusement enterrées , et chacun reprenait le chemin de la ville voisine. Cette société s’étend aujourd’hui sur toute l’Angleterre, l’Irlande et le pays de Galles. »

En 18G7, une enquête fut faite par ordre du Parlement et révéla les faits les plus graves. Dans certaines villes , l’interdit contre ceux qui ne voulaient pas participer aux grèves préméditées était poussé jusqu’à l’assassinat; d’autres fois le faux frère était mis en quarantaine : défense de travailler avec lui ou de lui parler. Faisait-on venir des ouvriers d’ailleurs, des moutons noirs, on les maltraitait, des sentinelles veillaient aux abords des ateliers , etc.

Comme ce n’était là, du reste, que l’abus d’une liberté, cela n’empêcha pas le Parlement de reconnaître, en 1868, l’existence légale à ces sociétés ouvrières.

des autres districts où le travail continuait. Les patrons du district choisi pour la grève avaient beau démontrer que l’état du marché ne leur permettait pas de souscrire aux exigences des grévistes, ils ne tardaient pas a être vaincus : après quoi la grève était portée dans un de ces autres districts qui avaient secouru la première, et ainsi do suite. Seulement, les chefs d’industrie se sont avises de se réunir et de s’entendre de leur côte, et ils ont résolu de fermer dans toute l’étendue du Royaume- Uni les ateliers, dès qu’une grève serait fomentée quelque part. C’est ce qu’on appelle le loch ont. Il y a quelques années, toute l’industrie du fer a ainsi chômé à la fois dans toute l’Angleterre, et les ouvriers ont du capituler. Aussi, voit-on aujourd’hui les résistances des ouvriers absolument brisées, et par des discours et des publications, qui ont eu récemment leur retentissement, nous avons appris que, dans certaines industries anglaises, les ouvriers subissaient en ce moment des réductions de salaires de 20 et même de 50 Vo- Nous sommes heureusement en France très-loin de pareils bouleversements dans les existences ; mais il y a dans l’exemple donné par les industriels anglais une grave leçon qu’il ne faut pas perdre de vue, et qui pourrait porter ses fruits, si on abusait trop chez nous des grèves préméditées et sans motifs sérieux. Il ne faut pas faire oublier aux patrons, ou leur donner prétexte d’oublier, qu’ils ont des devoirs

bien graves envers leurs ouvriers, et en quelque sorte charge d’àmes !

L’état de choses que nous venons de rapporter a très-grands traits prouve un sentiment de malaise chez les populations ouvrières, qui ne sont évidemment pas satisfaites de leur sort, comme celles des campagnes, au moins en France. Elles souffrent du mal même de notre société moderne, de l’isolement. A part les institutions eharitables dont on ne saurait trop encourager les efforts, et qui songent à l’ouvrier, qui le visitent et l’assistent dans la maladie et même dans la santé, l’ouvrier n’est -il pas absolument seul et abandonné à lui-même? L’ancien régime du travail qui l’enfermait dans une corporation lui donnait du moins une famille, dans laquelle il savait qu’il vivrait toujours. Celle-ci lui imposait des devoirs, mais

elle lui donnait des droits, et le délivrait de l’inquiétude.

La liberté du travail a été justement proclamée par la Révolution; elle était, au reste, dans l’esprit du gouvernement de Louis XVI, qui avait déjà aboli les corporations sous le ministère de Turgot; mais si cette abolition a été et demeure légitime, s’il est juste que chacun exerce le métier qui lui plaît, comme il lui plaît, change à son gré de profession ou en cumule plusieurs, il faut reconnaître aussi que ce régime de pleine liberté est dangereux pour les faibles, pour les hommes

Inquiets, ceux qui n’étaient pas organisés pour cette lutte pour la vie, comme on dit aujourd’hui, qui est quelquefois si impitoyable. De là, chez les ouvriers, surtout dans notre France où la sociabilité est un tel besoin, où on aime à se sentir les coudes, à avoir un protecteur, un soutien, à échapper à la responsal)ilité, ce sentiment d’inquiétude qui les porte à s’associer et à retrouver cette sorte de famille qui était le bienfait et le bon côté des corporations. 11 est facile de dire à l’homme, comme le vieil Tsaac à Jacob : Vlr esta; mais il n’est pas facile d’être un homme dans l’acception virile et haute du mot. Combien peu le sont! combien peu l’ont toujours été, depuis Diogène jusqu’à nous? De là, pour rester sur le terrain économique, les sociétés de secours mutuels, les e.ssais de coopération, les sociétés de résistance et cette association internationale des travailleurs si tristement célèbre, qu’elle a été l’objet d’une loi répressive spéciale, et que le fait seul d’y être affilié constitue un délit.

Aujoimrhui, ces aspirations ont pris une autre forme; les ouvriers étaldissent entre eux et dans chaque profession ce qu’on appelle des chambres ou associations syndicales qui ont pour mission de discuter leurs intérêts avec les patrons. Des publicistes et même des députés ont demandé au législateur d’intervenir, comme il l’avait déjà fait en 1807 pour les sociétés coopératives. Ces chambres

sv^ndicales sont aujoiinriiiü simplement tolérées; car elles tombent sous le coup des articles du Code rénal qui punissent ipso facto toute association de I lus de vingt personnes non autorisée par le gou- ’s ernement, quel que soit d’ailleurs son but. Il s’agirait de lever cette prohibition, qui a au fond un caractère préventif, mais de la lever exclusivement au profit des associations d’ouvriers ou de 1 atrons. Nous ne saurions entrer dans cette manière de voir. De deux choses l’une, ou l’état des (sprits est tel qu’on peut sans danger abolir les articles 291 et suivants du Code Pénal de 1810, et laisser désormais pleine liberté à toutes associations de se former, sauf à punir plus tard celles qui ( omrnettraient des délits ordinaires, ou bien le bon i ens public n’est pas encore suffisamment aiguisé, ( t le fait même de s’associer présente un danger ( ventuel pour la paix sociale, danger qui légitime ( ncore les dispositions préventives de la loi pénale; ( t alors il est impossible de donner la liberté aux uns sans la donner à tous.

Sans cela, quelle jinégalité ! Tous les patrons ou tous les ouvriers de l’industrie du bâtiment, par exemple, pourraient se syndiquer h Toulouse et fiire leurs conditions aux propriétaires : mais ( eux-ci ne pourraient pas, de leur côté, et â leur 1our, sous peine d’encourir la police correction jielle, s’entendre et s’associer pour discuter ces lîonditions! La grande œuvre de la Révolution a

été d’établir en France l’égalité civile. Tous les citoyens sont aujourd’hui soumis aux memes lois, ils subissent les mêmes obligations, ils ont les mêmes droits. Qu’on ne vienne donc pas troubler cette égalité qui est chère à tout le nionde, et créer, moins d'un siècle après 1789, des privilèges au profit de certaines personnes ou certaines catégories de personnes, si intéressantes qu’elles puissent être d’ailleurs!

Puisque nous parlons de privilèges, nous devons en signaler un que la force même des choses attribue à l’ouvrier dans ses relations avec celui qui l’emploie: patron, maître, propriétaire, et qui préoccupe les hommes d’État en Allemagne. Le contrat qui intervient entre le patron et l’ouvrier est le louage d’ouvrage; et nous enseignons, à juste titre, qu’il est synallagmatique ou bilatéral, qu’il engendre des obligations réciproques : celle du patron, d’employer l’ouvrier pendant le temps fixé, et de lui payer le salaire convenu; celle de l'ouvrier, de fournir du travail pendant ce temps et dans ces conditions ; tel est le droit, mais tel n’est pas le fait.

Dans la réalité des choses, le contrat est unilatéral, le patron seul obligé, l’ouvrier libre, parce qu’il échappe à toute sanction. Il quitte l’atelier au jour et au moment qui lui plaisent; il demande un supplément de salaire, s’il apprend que les commandes affluent et que le patron a plus

que jamais besoin de ses bras ; il se coalise avec d’autres, se met en grève quand le contrat est en cours d’exécution; en un mot, il peut se faire un jeu de sa parole et de ses engagements. Où est la sanction? Nulle part. Le patron doit tout subir, alors que lui-mème serait justement condamné par la justice, s’il ne remplissait pas ses obligations. Sans doute, il peut, lui aussi, faire condamner l’ouvrier; mais à quoi bon? L’ouvrier n’a pas de surface, rien ne répond pour lui; les frais de poursuite viendraient augmenter la perte. Il y a là une situation immorale et exorbitante; personne ne doit pouvoir se dire aujourd’hui affranchi des lois, comme le disaient les empereurs romains. Il est regrettable qu’en 18G7 la contrainte par corps ait été brusquement abolie en matière civile et commerciale : il nous semble que là serait le remède. Dans tous les cas, il en faut un contre la mauvaise foi et la déloyauté; sans quoi, les patrons sont obligés, eux aussi, de ne pas s’engager, et l’ouvrier de vivre absolument au jour le jour, sans la sécurité môme du lendemain. Quelle perspective pour un chef de famille î Ou bien les patrons ne payent l’ouvrier que tous les mois, comme en Amérique !

Il nous faut maintenant donner la parole à ceux que nous avons appelés les ennemis du capital et de la propriété, et, sans entrer dans l’étude aussi fastidieuse qu’inutile de toutes leurs élucubrations,

nous en donner cependant une idée, afln de voir comment ces systèmes aboutissent tous à la destruction du capital et à la ruine des travailleurs.

Les uns voudraient s’emparer du capital et en régler à nouveau la possession. Ce qui les choque dans le droit de propriété, ce n’est pas ce droit lui-mème, mais la distribution des choses appro- ])riées, que le jeu de la liberté et de la responsabilité humaines a, suivant eux, placées dans des mains qui ne doivent pas les conserver. C’est ainsi que la Commune insurrectionnelle de Paris, en 1871, avait décrété d’attribuer les usines aux associations ouvrières. On promettait aux propriétaires actuels de les indemniser dans le futur, mais on les expropriait dans le i)résent.

Nous laisserons de côté la question de justice, qui n’est pas douteuse, comme nous l’avons vu dans rétude de la pi’opriété : n’examinons que l’iitilité. A qui attribuer ces capitaux, ces usines, celle terre, enlevés à leur maître? Aux ouvriers ou aux associations ouvrières? Mais voilà aussitôt de nouveaux capitalistes, et il n’y a eu que déplacement ! Ceux qui ne recevraient rien dans ce partage recommenceraient la lutte le lendemain. Dans cet état de choses violent et tourmenté, il ne se formerait plus de nouveaux capitalistes, par la crainte de nouvelles spoliations; le capital serait bien vite consommé et détruit, les ouvriers n’auraient plus ni travail ni salaire ; tel serait le i-ésiiltat.

Pour éviter les inconvénients de ce système, d’autres utopistes ont dit : L’État doit tout régler. Qu’il soit le seul entrepreneur, le seul capitaliste, le seul prêteur, prêtant d’ailleurs pour rien; qu’il donne à chacun le travail qui lui convient, avec le salaire qu’il lui faut pour ses besoins, etc,, etc, On se demande, en vérité, s’il y a lieu de réfuter des propositions aussi insensées, comme si tout cela n’aboutirait pas à la destruction immédiate des capitaux, à la paresse, et bientôt à la misère universelle. Voit-on l’État chargé de pourvoir à tous nos besoins, et assumer toutes nos responsabilités? Il vaudrait mieux être absolument sincère, et dire ce qu’il y a au fond de toutes ces attaques : l’envie, rien que l’envie. C’est un sentiment analogue à celui du misérable qui met le feu à une maison parce qu’elle n’est pas à lui, qu’il n’en jouit pas, et qu’il se délecte à la pensée que son propriétaire cessera d’en jouir : c’est sa vengeance contre la propriété. Que ces sentiments-lâ existent dans les bas-fonds du cœur humain et du corps social,

1 histoire est malheureusement là pour le prouver; mais qu’ils soient l’expression de la justice, c’est ce que personne n’oserait soutenir. Aussi faut-il les déguiser et dissimuler sous des apparences de pitié pour les classes ouvrières, de remède à leurs maux, après un réquisitoire préalable contre la société, qui est représentée comme la cause de toutes les misères, et contre les détenteurs de la

propriété, qui sont représentés eux-mêmes comme exploitant les travailleurs, et s’enrichissant injustement de leur sueur!

Dans un ordre d’idées moins violent, on a voulu démontrer que le crédit doit et peut être gratuit. On a reproduit d’abord les anciens arguments, par lesquels nous avons vu plus haut que le prêt à intérêt était combattu par les théologiens et jurisconsultes du moyen âge. Mais on s’est piqué d’honneur, et on a voulu trouver du nouveau ; nous ne rapporterons ici que l’une de ces conceptions : celle dite du loyer acquéreur. Voici comment on raisonne: Un capital de 20,000 francs est donné ou loué sous forme d’argent ou de maison, moyennant 1,000 fr. ]jar an. Dans l’état barbare où nous vivons, celui qui a reçu le capital le restitue à la fin du contrat, celui-ci eût-il duré trente, quarante ans, etc. Cela est injuste, dit-on; au bout de vingt ans, en payant i ,000 francs par an pour un capital de 20,000 francs, l’emprunteur a remboursé le capital ; il en est devenu propriétaire, il ne doit plus rien. Cette prétendue théorie consiste, on le voit, à supprimer l’intérêt; le capitaliste prête sans autre espoir que de rentrer petit à petit dans son capital par fractions annuelles.

Il n’est pas besoin de réflexions profondes pour comprendre quelle serait la conduite du capitaliste, si on lui proposait une pareille combinaison ; il garderait son capital, et, si décidément, en aucun

Heu du monde, il ne pouvait le placer à intérêt, il le consommerait lui même par fractions annuelles,* il ii’aurait pas recours pour cela au ministère dangereux d’un emprunteur ou locataire, qui pourrait fort bien, en effet, ne pas lui payer même cette portion annuelle du ca[)ital.

La vérité est que le service rendu par le capitaliste se renouvelle tous les jours; ce qui légitime une rémunération de tous les jours. Les jurisconsu tes ont été dans la véi’ité économique, lorsqu’ils ont déclaré que les fruits civils, fermages, loyers, intérêts, s’acquièrent jour par jour; c’est Liute d’avoir ignoré ou négligé cette vérité que des esprits faux et bornés ont pu croire à cette chimère du loyer acquéreur. Ils n’auraient iiaspus’y tromper et avoir un moment d’illusion, s’ils avaient supposé que le contrat se forme chaque jour. Jo vous livre ce matin les clefs de ma maison, pour que vous l’habitiez jusqu’à ce soir; évidemment, vous me devez une rémunération; car, sans elle, je laisserais ma maison fermee, ou mieux encore, sans l’espoir de cette rémunération, je n’aurais pas ia maison, elle n’existerait pas, et vous ne pourriez l’habiter, ni pour or, ni pour argent. Le soir venu, vous me payez la rémunération, et vous m’en promettez une pareille pour le lendemain, si je consens à vous laisser, et ainsi de suite. Telle est au tond l’analj’se du bail, qui est un contrat successif: telle est aussi., pour ce qui concerne

notre matière, celle du prêt à intérêt. Si donc le service rendu se prolonge pendant une inlinité de jours, il n’est pas surprenant que la masse additionnée des rémunérations quotidiennes puisse arriver à former une somme supérieure à celle du capital, mais cela tient à la durée du service; de quoi peut se plaindre celui justement au profit duquel le service a si longtemps duré ?

On a voulu aussi réaliser le crédit gratuit, le faire passer du domaine du rêve ou de la théorie dans celui de la réalité vivante et agissante. Nous approuvons fort cette manière de procéder, et nous voudrions voir tous les prétendus réformateurs en user de la sorte, c’est-à-dire mettre pacifiquement en pratique leurs idées auprès de ceux à qui ils ont inspiré confiance, au lieu de se borner à 1a prédication, ou de vouloir nous imposer leurs utopies par la force, en soulevant les masses populaires. Quand ils en arrivent ainsi à la réalisation, tranquille et légitime, c’est bientôt fini. L’école saint-simonienne, pour ne pas remonter plus haut dans l’histoire , n’a pas résisté à cette terrible épreuve, et ses membres, réunis un instant dans la vie commune, n’ont pas tardé à se disperser. Tel a été également le sort du fouriérisme et des phalanstères, et aussi celui de l’infortuné Gabet, et de ses malheureux Icariens, qui sont allés mourir de misère en Amérique, dans un temple abandonné des Mormons; il en reste soixante-cinq, dit un

publiciste américain. La Banque du peuple de Proudlion, qui était un essai pratique de crédit gratuit, n’a pas joui d’un meilleur sort. Elle fut créée le 31 janvier 1849, sous forme de société en commandite, au capital de 5 millions ; elle recueillit 200,000 francs. Il s’agissait de prêter pour rien à toute personne qui apporterait un produit, c’est-à-dire à tout capitaliste; c'eût été une grande maison de gage. Même dans ces conditions, elle n’eût pu subsister que si elle avait eu elle-même des capitaux indéfinis et pour rien; ce qui n’est pas, comme nous le savons. Mais elle allait plus loin, et elle se proposait d’émettre du papier-monnaie et de prêter sous cette forme à quiconque viendrait le lui demander. Ce papier, à peine est- il besoin de le dire, n’aurait eu aucune espèce de valeur, puisqu’il ne représentait rien, et qu’il était donné pour rien : ses détenteurs n’auraient rien obtenu de ceux à qui ils l’auraient proposé en échange d’un produit quelconque. En un mot, tout cela est insensé, et l’avortement de la Banque du peuple a été misérable.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur toutes ces luttes fratricides du travail et du capital. Nous pourrions parler ici de tout ce qui a été tramé contre la propriété et le capital, du communisme, du socialisme, mutuellisme, collectivisme, de l’organisation du travail, du droit au travail, des ateliers nationaux, etc. Tout cela se ressemble, car,

on l’a dit avec raison, le champ de l’absurde est limité. Mais nous avons mieux à faire que de nous arrêter à toutes ces conceptions malsaines, et nous renvo3'ons le lecteur aux livres spéciaux qui les édifieront sur la nullité de ces systèmes, et leur raconteront les misères ou les crimes qu’ils ont engendrés, lorsque leurs tristes auteurs ont voulu I passer, par la douceur ou la violence, de la théorie ! à l’application.

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