DE LA. CONSOMMATION DES RICHESSES
C’est pour obéir à la définition donnée plus haut de l’économie politique et pour nous conformer à , la tradition que nous avons cru devoir consacrer un livre spécial à la consommation des richesses. En réalité, cette matière n’est guère du ressort de l’économie politique.
j S’agit-il des consommations publiques : cela tou-
I che aux impôts, à la science financière, à la politi- I que même ; car la guerre est une des plus importantes sources des consommations publiques, puisqu’il lui faut non-seulement des choses, mais des hommes.
S’agit-il de consommations privées : nous sommes dans le domaine de la morale; c’est à elle à
nous dire quelles sont les consommations désirables, quelles sont celles qu’il faut exclure, dont il faut se garder. Toutefois, il y a ici un côté qui nous appartient : nous venons d’étudier le capital, mais nous n’avons pas recherché d’une manière bien précise comment il se forme. Il résulte évidemment de nos explications que sa principale source est l’écart qui existe entre la production et la consommation, c’est-à-dire l’épargne; nous disons la principale, et celle qui est à la disposition de tous les hommes, et non la seule; car les inventions ajoutent certainement au capital de l’humanité, de même les découvertes fortuites, de même les substances précieuses ou utiles que la terre recèle dans son sein ou à sa surface. Mais, nous le répétons, la source quotidienne du capital, celle qui ne s’épuise Jamais, si l’homme la renouvelle chaque jour par son travail, c’est l’épargne, et ceci nous donne l’occasion de la comparer au luxe, c’est-à-dire à la consommation exagérée. De plus, comme les hommes sont faits pour vivre dans le mariage et la famille, et puisque l’épargne est le ■ grand ressort de la production parce qu’elle engendre le capital, nous ajouterons à un paragraphe sur l’épargne et le luxe un second paragraphe sur les différents régimes matrimoniaux envisagés au point de vue de la fortune et de la prospérité du ménage.
g I . — De l’épargne, du luxe et du loisir.
Quand un produit est réalisé, son propriétaire peut le consommer, c’est-à-dire lui faire subir une transformation telle que son utilité ait disparu : c’est ainsi que nous transformons les aliments qui soutiennent notre corps; ou bien, il peut n’en consommer qu’une partie, restreindre sa jouissance, et appliquer le reste à une nouvelle production, si c’est possible, ou l’échanger contre toute autre chose, par exemple de la monnaie; et puis conserver celle-ci, la consommer ou l’appliquer à une autre production. Ainsi, pour prendre un exemple, celui qui a produit un sac de blé peut le convertir tout entier en farine et le consommer, ou bien n’en consommer qu’une partie et se servir du reste pour la semence, ou bien le vendre, et avec l’argent acheter une autre chose à consommer immédiatement, ou faire un placement qui fera servir . l’argent à d’autres productions, soit pour acheter des matières premières, soit pour payer les salaires des ouvriers, etc.
L’action par laquelle l’homme restreint aussi sa jouissance, tout en continuant à travailler, d’ailleurs, comme s’il n’avait pas produit au-delà de ses ])3soins du jour, s’appelle l’épargne; et le résultat de l’épargne, c’est le capital. Cette action est très-méritoire et très- difficile. Il faut d’abord pro-
cliiire au-delà de ses besoins, première difficulté, il faut ensuite savoir se priver. La consommation sollicite vivement les hommes; nous avons tous un amour naturel des jouissances, du bien-être, nous sommes tous plus ou moins esclaves de la vanité : la consommation même exagérée nous attire, la privation nous rebute, nous sommes très-portés a penser que l’homme, s’il est fait pour travailler et produire, ne produit du moins que pour consommer et jouir de sa production. Aussi voiton des insouciants qui gagnent de gros salaires par leur habileté et leur éducation, mais qui s’empressent d’aller les dissiper, et ne retournent au travail que lorsqu’il ne leur reste plus rien. Ils oublient que le meilleur fruit de l’épargne, c’est la sécurité pour l’avenir, c’est le repos assuré pour la vieillesse, otium cum dignitate, et le subside pour les chômages et les maladies. Ainsi, qui dit épargne dit prévoyance, calcul et préoccupation de l’avenir; l’homme qui s’y livre est semblable au père de famille qui fait pendant la belle saison ses provisions d’hiver; l’autre, celui qui dissipe ses gains au jour le jour, ressemble à un fou, qui s’imaginerait que lui seul restera toujours jeune et vaillant, tandis que les autres subiront la maladie et la vieillesse.'
Ainsi, l’épargne est la condition de la richesse générale, la source des productions abondantes et des grosses rémunérations du travail; elle est
aussi la source du bonheur et de la tranquillité des individus; on ne saurait trop l’encourager et la recommander.
Ces observations tranchent la question du luxe, et nous amènent a le condamner, au nom de l’intérêt général , au nom surtout de l’intérêt des classes laborieuses. Toutefois, il faut s’entendre sur le mot; nous désignons d’abord par luxe la consommation inutile, la dépense faite uniquement pour le plaisir de dépenser, de montrer qu’on est riche, et qu’on peut, comme on dit, jeter l’argent par les fenêtres. Ainsi, il n’est pas impossible de voir de jeunes prodigues qui déchirent des billets de banque, en dispersent les morceaux au vent, qui cassent la vaisselle dans les lieux publics, etc. Au-dessous de cette démence, il v a encore des dépenses de luxe, des consommations exagérées, faites sans aucun besoin, rationnel ou non.
Tel est le luxe absolu, si l’on veut. A côté, il y a le luxe relatif : l’un est de tous les temps; le second change, au contraire, selon les temps et les personnes : ce qui n’est aujourd’hui que confort a été luxe autrefois : « Les chemises étaient au qua- « torzième siècle, même pour les femmes^ un luxe « royal, dit notre savant collègue et ami, M. Cau- « wés, dans son remarquable Précis d’économie « politique; l’usage des mouchoirs s’introduisit « chez les grands vers la fin du quinzième siècle. « Un chroniqueur anglais, de la fin du seizième
« siècle, déplore qu’on ait poussé la recherche « jusqu’à remplacer la vaisselle de bois par la « vaisselle d’étain; l’emploi du chêne au lieu du « saule dans les charpentes, le nombre des chemi-
nées, tout ce qu’il y a de plus judicieux à nos « yeux dans les dépenses a été, à l’origine, taxé de (- prodigalité inutile. Le scandale est surtout grand « au seizième siècle lorsque le luxe, tel qu’il était « alors compris, se propage de la noblesse aux « bourgeois enrichis. Un vieil auteur italien, Jean « Musso, s’indigne, quand, à l’éclairage des tor- « elles, on commence à substituer des chandelles « de suif ou de cire, placées sur des chandeliers ? « A la fin du dix-huitième siècle, nos paysans ne « portaient guère que des sabots, quand ils n’ala laient pas pieds nus. Le plus rigoriste n’oserait « de nos jours proposer le retranchement de la « plupart des objets de consommation qui, en « remontant à trois siècles en arrière, étaient « encore, ou ignorés ou considérés comme des « nouveautés dangereuses. Ayons soin de nous « garder de l’étroitesse d’esprit des vieux chroni- « queurs et de prêter à rire à nos descendants en « traitant de superfluités des choses d’utilité ou « d’agrément. »
Les exemples et les observations de notre savant collègue sont parfaitement justes en un sens, mais nous croyons qu’il n’y a pas là toute la vérité. Si nous en jugeons par ce qui se passe sous nos yeux.
ce qui devait causer l’indignation de nos vieux chroniqueurs, c’était moins rintroduction de nouveautés coûteuses, ou leur esprit chagrin et morose, que le contraste entre la cherté de ces objets et la position de ceux qui les achetaient. Là est le danger du luxe, même relatif : c’est qu’il est abordé par des personnes qui feraient mieux d’épargner, et qui écoutent plutôt la voix d’une sotte vanité que celle de la raison. Ceci est de tous les temps, de tous les pays et de toutes les heures. Dans certaines contrées vinicoles, éblouis l)ar une prospérité que le fléau du phylloxéra devait bientôt anéantir, les paysans achetaient des lustres, des pianos ; leurs femmes et leurs Allés, des bijoux, des châles de l’Inde. Qu’on nous dise quel est le sentiment élevé qui présidait à de telles extravagances ! Il y a un luxe qui se légitime par le goût du beau, qui est une des manifestations de l’art, mais ici en quoi le beau et l’art étaient-ils intéressés? En rien, assurément. Ils étaient plutôt offensés, s’il est permis de les personnifier, en voyant leurs produits enlaidis dans un milieu où ils faisaient disparate, où ils ne servaient à personne, et n’étaient estimés de personne, si ce n’est pour la somme qu’ils avaient coûtée. N’eût-il pas mieux valu que ces sommes fussent épargnées pour les mauvais jours?
De même, dans nos plus petites villes, et au fond de nos campagnes, nous sommes à la fois
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témoins du progrès légitime d’un certain luxe, et de l’invasion funeste d’un autre luxe. Nous voyons les maisons s’assainir, les fenêtres garnies de rideaux blancs, les meubles y pénétrer avec le linge, la vaisselle, etc., le tout petit à petit, et par les soins de pères et de mères de famille prudents, qui font les choses quand ils en ont le moyen. Mais nous vovons, d’autre part, des familles qui sont sans ressources, dont la maison, loin de s orner, se^ délabre et se vide chaque jour; et, cependant, les enfants, garçons ou filles, ont quitté l’antique costume, ils sont habillés comme à la ville de pied en cap, et ils n’ont pas de linge sous leurs habits, tout comme au quinzième siècle; et ils retrouvent la misère ou la gene chez eux lorsqu ils rentrent après avoir produit leur elfet au dehois. Voilà le bon, voilà le mauvais luxe, avec des oblets de consommation courante cependant, et nolis estimons que nos descendants n’auront pas à se moquer de nous, s’ils nous lisent, chose peu probable, parce que nous aurons à notre tour signalé le mal du luxe, même relatif, chez ceux à qui leur position sociale, leur éducation ou leur fortune devraient défendre de l’aborder.
■ G’est donc en toute raison que les moralistes de tout temps ont condamné tout à la fois, absolument le luxe absolu, et relativement, comme nous venons de le faire, le luxe relatif; l’un et 1 autre ont pour effet de surexciter le besoin d’égalité fausse, 1 envie^
l’égoïsme, et, finalement, d’appauvrir ceux qui se laissent gagner et entraîner à faire des dépenses au-delà de leurs moyens. La richesse véritable comsiste, en effet, dans l’absence de désirs, ou tout au moins dans des désirs dont la satisfaction ne nécessite que des sacrifices inférieurs aux ressources dont on dispose. Il est évident que l’homme qui économise une somme quelconque au bout de son année, si modestes que soient sa fortune et ses revenus, est plus riche que le millionnaire ou archimillionnaire, qui a un train de maison supérieur au produit annuel de ses millions, quelque nombreux qu’on les suppose : Tun s’enrichit, l’autre court à sa ruine, vergit ad inopiam, comme disaient les Romains.
Malgré les remontrances des moralistes, les hommes ont toujours aimé le luxe ou ce qui est luxe pour eux, parce qu’ils ont toujours aimé à paraître plus qu’ils ne sont, parce que, s’ils sont épris de l’égalité, c’est surtout en regardant audessus d’eux, au lieu de regarder au-dessous. Le législateur a souvent voulu intervenir par des lois somptuaires qui défendaient, par exemple, à telle catégorie de personnes de se procurer tels ou tels objets réservés à d’autres. Ces lois ont toujours manqué leur but : elles ne faisaient qu’exciter davantage, chez les personnes exclues, le désir de posséder les objets prohibés. Montaigne proposait des lois somptuaires à rebours, mais ce serait aussi
un moyen peu efficace; il n’est pas clans la puissance du législateur de jeter la déconsidération sur un objet de luxe, en disant que telles ou telles personnes ou telle catégorie sociale pourront seules 1 avoir, à titre de peine et d Infüiiiie. Le seul remède à 1 invasion du luxe faux ou exagéré, et à la ruine qui en résulte pour ceux qui s’y laissent aller, est entre les mains des pei’sonnes à qui leur fortune permet, sans inconvénient, les dépenses absolument superflues : elles n’ont qu’à ne pas donner l’exemple; c'est pour elles, puisque seules elles peuvent les payer, qu’on fabrique d’abord ces inutilités somptueuses, que d’autres cherchent ensuite à se procurer ijar esprit d’imitation et pour ne pas paraître moins riches.
Cependant, le luxe, même entendu comme nous venons de le faire, a trouvé ses défenseurs. On a dit : Le luxe des riches est le travail des pauvres. Le riche, qui se contente de ne pas consommer, refuse par là même le travail au pauvre. En 1848, on demandait, au nom des ouvriers, une loi qui aurait forcé les riches à faire travailler les ouvriers avec la moitié au moins de leurs revenus.
La réponse est facile. A moins d’enfouir dans la terre leurs capitaux sous forme d’argent, ceux qui épargnent sont bien obligés de le prêter à quelqu’un qui achète des instruments et qui fait travailler, qui ne sert pas pour rien l’intérêt. Donc, tous les revenus sont employés, ou à la consomma-
tion, ou à la reproduction, et non pas seulement la moitié, comme on voulait en 1848. La puissance productive serait stationnaire, sans ces épargnes et ces placements; grâce à eux, elle est en progrès. Au mois de janvier 1874, une proposition était faite au conseil municipal de Paris, de consacrer une somme de 60,000 francs pour donner des fêtes au nom de la ville. Cela fera circuler plusieurs millions, disaient ses auteurs. Mais un membre répondait : C’est là une hérésie économique. Les uns et les autres avaient raison, suivant leur point de vue. Pour le commerce de Paris, pour ceux qui devaient fournir les objets destinés à ces fêtes, il y avait, évidemment, un surcroît de travail, et les auteurs de la proposition étaient dans le vrai. Mais au point de vue de la production générale, il était exact de parler d’hérésie économique, car, au lieu de se dissiper en une nuit et en consommations frivoles et stériles, ce capital se serait transformé en outils, en instruments, et la prospérité des travailleurs, en général, aurait été augmentée.
Il en est un peu de ce cas comme de celui où toutes les vitres d’une ville seraient détruites par un ouragan. Ce serait une bonne fortune pour les vitriers; mais qui oserait dire que la richesse de cette ville et du pays auquel elle appartient serait ainsi augmentée?
On insiste, et on ajoute : Si tous se consacrent à l’épargne et se bornent à ce qui est nécessaire à
•ieivr consommation, il y aura excès de pro^hiotion, (avilissement des produits et chômage du travail. Nous n’en sommes malheureusement pas là. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », a dit •Jésus- Christ, et il y a toujours, en effet, des pau- 'vres, des hommes, à qui le capital ou l’instrument :fait défaut pour travailler. Il peut y avoir et il y a par moments excès de production sur tel ou tel article, cela ne peut se nier; mais cet excès ne ■ s’est jamais manifesté à la fois sur tous les objets nécessaires à la vie. C’est qu’à l’augmentation de ces richesses vient se joindre le mouvement ascensionnel de la population, et nous avons vu que, pour être un bien, comme il doit l’être en effet, ce mouvement doit être précédé de l’augmentation des instruments, et par conséquent des épargnes.
En résumé, le luxe est acceptable comme donnant la possession et la jouissance du beau et de l’art : c’est leur application aux besoins journaliers ■de la vie, mais ce n’est jamais l’utile qui est la grande préoccupation de l’économie politique.
Nous venons de parler du luxe privé; il y a •aussi le luxe public, qui se manifeste par les momuments, les grandes collections d’œuvres d’art, , les subventions à certains théâtres, les embellissements de toutes sortes, etc. Il serait rigoureux de condamner absolument cette forme du luxe, qui contribue puissamment à l’éducation nationale; mais encore, ici, faut-il se borner, Il serait boq
•d’avoir achevé auparavant tous les travaux utiles, ce qui est bien loin d’être fait. D’autre part, les ■ressources de ce luxe, comme toutes celles de l’État, des départements, des communes, se prennent sur l’impôt, et sont, dès lors, une charge pour le peuple.
Tout ce qui précède vient de nous montrer encore -toute l’importance de l’épargne. Nous avons dit plus haut combien elle est difficile : le premier million est le plus dur à gagner, disent les hommes qui ont fait une grande fortune. Ainsi de la société ; pour que, dans son ensemble, elle puisse épargner, il faut un certain -superflu, auquel il est pénible d’arriver, et c’est pourquoi les nations sont si longues à la civilisation.
Toutefois, plus l’épargne est rare, plus elle sollicite les hommes; car plus grand est son profit. On pourrait croire, à l’inverse, qu’elle est découragée à mesure qu’elle grandit, parce que sa rémunération diminue; mais il n’en est rien, car l’épargne a un autre stimulant : elle fournit à l’homme le moyen de s’affranchir du travail, qu’il regarde comme un fardeau. Il veut acquérir assez pour que des indemnités telles quelles de ses économies accu- •mulées lui suffisent à vivre. Ainsi, l’abaissement de l’intérêt, loin de diminuer le désir d’épargner, l’excite au contraire; le besoin fait travailler, et le désir d’échapper au travail fait épargner.
' Ce désir individuel ii’est même pas seul : il s’aug-
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mente du désir d’affranchir ses enhints du travail, de leur faire une condition meilleure, et de leur laisser la vie intacte pour le culte de l’intelligence.
Mais, dit-on, si l’accumulation des épargnes crée le loisir, et le repos pour la vieillesse du travailleur, ce qui est fort légitime, elle crée aussi l’oisiveté des enfants, ce qui est un mal, puisque
le pays est ainsi privé de travailleurs. Pour ré-
pondre, il siinu de dire que nous ne confondons pas le loisir et l’oisiveté. L’utilité des hommes de loisir est incontestable dans la société, s’ils font un bon emploi de la vie libérale (lue leur ont faite les épargnes de leurs ancêtres. Ils consacrent leur temps à ceux qui souffrent, ils encouragent les lettres, les arts, les sciences, etc., enlin, par leur éducation, leurs voyages, leurs méditations, ils deviennent aptes à veiller sur la ruche laborieuse, et peuvent consacrer gratuitement leurs talents au service de l’État, lorsque les mœurs s’y prêtent.
C’est ainsi que l’Angleterre est gouvernée par des orn^s. Le peuple français est le plus adonné à l’épargne, mais il a un préjugé contre les fonctions gratuites, qu’il considère comme contraires à l’égalité. Cependant, la nation n’est-elle pas intéressée ti cette gratuité, puisqu’elle obtient ainsi, pour rien, des services qu’il lui faudrait payer par l’impôt?
Ainsi, les hommes de loisir, s’iis sont dignes de la situation qui leur est faite, sont loin d’être voiu's à la pare.^so et à une stéjile oi.siveté. Nous allons
même jusqu’à dire : ils sont les plus travailleurs, dans le sens le plus élevé du mot ; car n’ayant pas leur besogne toute tracée, n’étant pas assujettis à des occupations quotidiennes et réglées d’avance, ayant à organiser leur vie au lieu de la trouver toute faite dans un état ou une fonction, ils doivent méditer, réfléchir, tirer tout d’eux-mêmes. N’est-ce pas là le travail le plus pénible comme le plus rare?
Qui peut se vanter de travailler plus et mieux que le poëte Horace, tout affranchi qu’il fût de tous les soucis matériels par Vaurea medioevitas?
Ce n’est pas tout encore : les hommes de loisir n’échappent pas, en somme, à une besogne importante et diffleile, celle de conserver leur fortune par une surveillance et des soins quotidiens. On a pu dire, sans paradoxe, qu’il y a des temps, comme ceux où nous vivons, où il est peut-être plus diffleile de conserver la fortune que de l’acquérir.
Tels sont les devoirs et les fonctions des hommes de loisir; est-ce à dire que tous accomplissent ces devoirs et remplissent ces fonctions ? Assurément non ; il y a de mauvais riches et de mauvais oisifs, et les envieux ne veulent voir que ceux-là. Ils signalent leurs excès, et s’en prévalent pour déclamer contre la richesse, qui, nous le savons, ne coûte rien à personne et profite à tous. Les hommes qui en abusent n’en sont pas moins de grands coupables; ils oublient que nous n’avons rien à titre gratuit, et que plus grandissent les facultés
et lesbiens, plus grandissent aussi les devoirs. Le châtiment du crime social, qu’ils commettent en déshonorant le loisir, la vie et la richesse, par un mauvais emploi, ne tarde pas du reste à les atteindre. La ruine vient à grands pas, la chute s’accélère chaque jour, et à peine faut-il une génération pour que leur fortune soit dissipée, et que leur famille, après quelques années de faux éclat, disparaisse dans la honte et le désespoir. Chacun, ^sans être bien avancé en âge, peut vérifier l’application de cette loi inexorable.
■ En terminant, nous devons nous expliquer sur une opinion qui semble au premier abord paradoxale. Nous venons d’étudier longuement le tra- •vail, de montrer son importance et de célébrer ses bienfaits. D’où vient cependant que les hommes voués au travail soient en quelque sorte rabaissés dans l’estime publique, et que vivre, sans rien faire ■d’obligé, s’appelle vivre noblement? D’où vient cette sorte de mépris du travail, dans une société -qui vit par le travail et du travail? Il ne suffit pas •de répondre qu’il y a là un lointain écho de l’antiquité qui laissait presque tout à faire aux esclaves, et du moyen âge qui avait reçu d’elle cette tradition du mépris du travail. Il faut aller plus au fond des choses : c’est que la vie de l’homme de loisir lui appartient davantage, c’est qu’elle est plus •libérale. L’homme qui gagne son pain quotidien est'soumis â-une servitude également quotidienne;
il ne s’aj)parlieiit pas, il appartient à son travail. Voila ce qui reste vrai. Toutefois, il faut honorer, à l’égal de tous, ceux qui travaillent, et se contenter de constater qu’ils sont des .voyageurs en route, tandis que les autres sont des voyageurs arii\és. Ceux-ci sont plus heureux; ils n’ont plus a craindre les accidents du voyage, mai.«^, en vérité, en quoi sont-ils supérieurs? Ils ne peuvent l’être que s ils ont fait un bon et haut emploi de leur, vie, depuis qu’ils ont touché le port.
§ 2. Des différents régimes matrimoniaux au point
de vue de l'épargne.
Le contrat de mariage, qui se fait d’habitude devant notaire avant la célébration légale, , est e.ssentiellement celui par lequel les futurs époux réglementent la manière dont ils contribueront aux charges du ménage. Les rédacteurs du Code Civil, s’inspirant de la pratique, ont tracé quatre légimes tout faits, avec diverses modiflcationSi Nous allons les examiner au point de vue qui nous occupe, c’est-â-dire relativement â leurinfiuence sur la formation des capitaux et sur 1 épargne. Ce paragraphe aurait pu tout aussi bien trouver sa place dans l’étude de la production des richesses. Mais celle que nous avons assignée à l’épargne commandait celle que nous assi-gnons au présent paragraphe, qui sera loin d’être, .
dépaysé dans un enseignement consacré aux élèves des Facultés de droit.
Les quatre régimes matrimoniaux prévus par le Code sont : la communauté avec ses diverses modifications, et principalement la communauté d’acquêts, le régime exclusif de communauté, le régime de séparation de biens et le régime dotal. En recherchant comment, dans chacun d’eux, les époux contl ibuent aux charges du ménage, nous saurons par là même quels sont ceux qui sollicitent le plus
1 épargne, et quel est le rôle que doit jouer celle-ci dans la vie commune.
Sous le régime de la communauté légale, les époux contribuent l’un et l’autre aux charges du ménage, s ils ont chacun quelque bien, ou s’ils exercent quelque profession lucrative. Ils y contribuent pour la pleine propriété de leurs biens meubles et de leurs gains, et pour les revenus de tous les immeubles dont ils sont propriétaires lors du mariage, ou dont ils deviennent propriétaires pendant le mariage, par succession, donation ou legs. Les économies se partagent par moitié à la dissolution de la communauté; ce qui produit les deux conséquences suivantes : l’une, que les deux époux sont intéressés à la prospérité du ménage
et à l’épargne: l’autre, qu’il est impossible que l’un des époux supporte seul les charges du ménage. Quand bien même le mari, par exemple, chef de la communauté, aurait systématiquement emploj^é les
revenus de la femme pour économiser les siens, cela n’empêcherait pas la femme de profiter de ces économies, puisqu’un jour de la liquidation elles se partagent, sans qu’on ait à s’inquiéter de leur provenance.
Sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, qui est aujourd’hui fort usité, la communauté se compose exclusivement des revenus et gains des époux. Leurs capitaux, meubles ou immeubles, leur restent propres, soit qu’ils les aient lors du mariage, sojt qu’ils leur adviennent pendant sa durée, par succession, donation ou legs. Ce régime est beaucoup moins favorable au mari que le précédent, dont il offre d’ailleurs tous les avantages au point de vue de l’épargne et de la contribution de chaque époux aux charges du ménage. Il est moins avantageux au mari sur deux points essentiels : toute la fortune mobilière de la femme est à ses risques, et il assume seul la charge des dépenses de premier établissement. Expliquonsnous sur chacun de ces objets.
Supposons, pour nous faire bien comprendre, deux jeunes gens qui s’établissent en recevant chacun, de leurs parents, donation d’une somme de 100,000 francs; supposons, en outre, qu’ils aient dépensé 20,000 francs pour se mettre en ménage, en acquisition de meubles, linge, etc. Quelques années après, le mariage est dissous par la mort de fun des deux, et il ne reste plus des 200,000 francs
primitifs qu’une somme de i 40,000 francs. S’ils étaient mariés sous le régime de la communauté légale, chacun, par lui-mème ou par ses héritiers, prendrait la moitié, ou 70,000 francs, et aussi la moitié des meubles et effets du ménage, qui ont perdu de leur valeur vénale, et la perte de 60,000 francs serait également répartie entre eux deux; ils auraient partagé le hénéfice si la communauté eût prospéré; ils partagent la perte. Avec la communauté réduite aux acquêts, au contraire, la femme est associée aux bénéllce-s, tout en étant déchargée de la contribution aux pertes, tout au moins tant qu’il reste dans la maison de quoi la remplir de ses reprises. Ainsi, dans notre espèce, la femme ou ses héritiers reprendraient 100,000 francs, et le mari ou ses héritiers devraient se contenter des
40.000 francs restant; alors que si la communauté eût prospéré, la femme et le mari auraient repris chacun leurs 100,000 francs, et le surplus se serait partagé entre eux par égales portions.
Ceci serait bien plus sensible encore si nous avions supposé le mariage dissous presque immédiatement, et la fortune intacte, moins les
20.000 francs de frais de premier établissement. Le mari, qui aurait cru, comme il arrive souvent, les prendre sur la dot de sa femme, les aurait en réalité dépensés sur sa fortune, qui se trouverait diminuée d’autant, puisque la femme reprendrait intacts ses 100,000 francs*
ponse aux apôtres de la femme libre, lis vouaraieni que sa personne fut affranchie de 1 obéissance, ce que nous n’avons pas à examiner ici; mais ils voudraient aussi qu’elle pût être le chef du ménage, parce que, disent-ils, elle l’est souvent en fait, à raison de ses aptitudes spéciales. Il faut leur répondre i « Vous voulez, dès lors, la responsabilité de la femme; c’est elle qui sera ruinée la première, soit qu’elle ait fait les dépenses, soit qu elle ait pratiqué l’économie, et que le désordre soit venu du mari. Celui-ci aura sur les biens de sa femme une hypothèque legale, et lorsque, après une vie de dissipations de sa part, ii faudra régler les comptes et liquider, il reprendra en entier sa fortune ! » Il est, croyons-nous, superflu d’insister, et l’énormité d’un pareil résultat prouve que les choses sont bien à leur place comme elles sont.
Cependant, il y a un point où nous trouvons la protection de la femme exagérée ; c’est en ce qui concerne les dépenses de premier établissement. Elles sont faites dans l’intérêt commun des deux époux; elles devraient donc se prélever sur l’ensemble de leurs patrimoines réunis. Comme il
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arrive le plus souvent, en fait, que si la femme vient à mourir, il reste des enfants, l’inconvénient se trouve pallié, pour le mari, par l’usufruit légal de la dot de la femme passée aux enfants, qui lui permet de reconstituer son capital primitif. Mais, si le mariage vient à être dissous par la mort de la femme, et sans qu’il reste des enfants, c’est une véritable cause de ruine pour le mari. Il serait très-facile, dans la pratique, de parer h'cette éventualité : il suffirait, dans le contrat de mariage, de défalquer la somme probable que vont absorber les frais d’installation, et de diminuer d’autant la constitution de chacun des futurs époux. Ainsi, dans l’espèce que nous avons posée, ces frais étant évalués à 20,000 francs, c’est-à-dire à 10,000 francs pour chacun, le mari et la femme se seraient constitués 90,000 francs, au lieu de 100,000, et, en cas
de dissolution du mariage, la perte se serait également répartie.
Quoi qu’il en soit, ceci nous suggère une réflexion qui nous fait revenir à notre sujet de l’épargne : c’est qu’un jeune ménage n’est pas, quelle que
gne les capitaux dépensés, afin de ne pas rester appauvri. Ceci n’exclut pas, d’ailleurs, cet autre besoin de l’épargne, qui naît de la venue des enfants, et de ce que les dépenses s’accroissent nécessairement avec les années.
Nous sommes ainsi conduits à une autre réflexion générale sur la composition de la fortune d’un chef de famille : ce qui va nous donner un point de comparaison entre les biens mobiliers et les immeubles. Nous estimons qu’une fortune bien organisée doit comprendre en proportions à peu près égales des valeurs mobilières et des immeubles : les premières pour le présent, les secondes pour l’avenir; les uns .pour les revenus actuels, les autres pour l’économie forcée. C’est une vérité d’expérience que la fortune mobilière se dissipe, se disperse et diminue par le seul effet du temps, qui semble l’user, tandis qu’en dépit de quelques oscillations momentanées, la fortune immobilière s’accroît, au contraire, par le même effet du temps, dans des proportions comparables à ce que l’autre a perdu. A une époque, qui n’est pas éloignée, un
puisse être la position de fortune des deux époux, dans une situation économique qui lui permette de dépenser tous ses revenus. Puisque son premier besoin est de prendre sur ses capitaux pour s’installer, besoin que les exigences de la vie actuelle, rendent de plus en plus impérieux et onéreux, son premier besoin est aussi de reconstituer i>ar l’épar-.
ministre des finances proposa aux établissements hospitaliers, et sembla même leur imposer, de convertir en renies sur l’État tous leurs immeubles : on se trouvait à un moment favorable pour les aliéner à de très-bonnes conditions. L’administration de l’Assistance publique, à Paris, fit des recherches dans ses archives, et elle constata ce
qui suit : en remontant k un siècle ou un siècle et demi en arrière, elle trouva que sa fortune était alors moitié en toutes sortes de rentes mobilières, moitié en immeubles, dont beaucouj) étaient des terrains vagues, aux portes du Paris d’alors; depuis, par toutes sortes d’accidents, par les révolutions et les banqueroutes, elle avait perdu toute sa fortune mobilière, et, cependant, tel avait été l’accroissement de valeur de ses immeubles, dans ce même temps, qu’elle était aussi riche aujourd’hui qu’alors, malgré la perte de la moitié de son actif.
Cet exemple suffit, et, néanmoins, voulant écarter le cas de perte, nous allons faire la supposition suivante ; voilà deux couples mariés depuis trente ans, quarante ans; les deux femmes avaient reçu en dot, l’une une créance hypothécaire de 200,000 francs, donnant 10,000 francs de revenu annuel; l’autre, un immeuble estimé 200,000 francs, et qui ne donnait guère que 5 à 6,000 francs de revenu. La première semblait être alors la plus riche. Mais lujourd’hui qu’on fasse la comparaison ! Le bien le la seconde a doublé, triplé de valeur, les revenus )nt suivi la même progression, par suite de la )aisse croissante de la monnaie et de sa puissance (l’acquérir; l’une s’est appauvrie, en demeurant } tationnaire; l’autre s’est enrichie, puisque sa for- 1 une a progressé toute seule.
On pourrait objecter qu’il eût été facile à la pre-
mière de remédier à l’abaissement relatif de sa
fortune, en économisant et plaçant chaque année la différence des revenus. Mais il ne faut pas exiger trop de vertu et de prévoyance, et mieux vaut l’économie qui se fait toute seule, sûrement et malgré soi, que celle à laquelle il faut songer en se privant chaque jour. Ainsi, nous estimons qu’il est bon d’avoir une portion de sa fortune en immeubles, au seul point de vue de la conservation et de l’augmentation de cette fortune, sans parler des autres avantages de la propriété foncière que nous avons signalés en leur lieu. Mais il convient aussi de réserver aux valeurs mobilières une partie de son actif, afin de ne pas être trop privé de revenus.
L’épargne, que nous avons vu s’imposer à un jeune ménage, dès le jour du mariage, pour reconstituer le capital de premier établissement, ne s’impose pas moins pour rendre la vie libérale. Dans tout budget, gros, médiocre ou petit, il faut laisser la part de l’imprévu, et cette part est dans le ménage celle de l’épargne. Qu’on suppose, en effet, un ensemble de revenus s’élevant, par exem pie, à H), 000 francs par an. Si le mari, chef du ménage, établit son projet de budget, de telle façon que les dépenses atteignent 10,000 francs, sous prétexte qu’il n’a pas besoin de faire d’économies, parce que l’avenir est assuré, grâce aux héritages qu’attendent sa femme et lui, il se prépare à éprou-
ver de rudes mécomptes. Il faut s’attendre à de l’imprévu, disait un jour Ro3^er-Collard; si cette parole est vraie dans la vie des peuples, elle ne l’est pas moins dans celle des particuliers. Ils doivent donc aviser et se donner, par l’épargne, une marge suffisante; sans quoi, si grande que soit leur fortune, ils se condamnent à une vie étroite, gênée, fùt-elle en apparence fastueuse, puisque tout est.
en quelque sorte, dépensé à l’avance. Ils n’ont, en présence d’une imprévision, d’autre ressource que ^
de prendre sur leurs capitaux, c’est-à-dire de corn- !t’-
mencer leur ruine, s’ils ne diminuent pas bien vite leur train ordinaire, pour combler ce déficit et reconstituer le capital aliéné.
Enfin, il ne nous paraît pas déplacé de nous poser la question de savoir s’il convient à tout chef de famille de contracter une assurance sur la vie. Les agents des puissantes compagnies, qui font ce genre de contrat, disent volontiers que c’est toujours une bonne opération, non-seulement à cause de la chance de gain qu’elle peut offrir, mais encore à cause de l’économie forcée qu’elle impose au ménage. Nous cro>’ons qu’jl a là quelque exagération, et qu’il faut distinguer selon les situations. Qu’un homme qui exerce une profession très-lucrative contracte une assurance sur sa vie, afin de procurer à sa femme et à ses enfants une aisance suffisante, alors même qu’une mort prématurée viendrait l’enlever, qu’il trompe ainsi cette mort,