DE L.V CIRCULATION DES RICHESSES
g 1 . — De la monnaie.
Nous avons déjà fait ressortir les avantages de l’échange, lato sensu, grâce auquel chaque homme se procure, par l’excédant de sa pi’opre production, les choses qui lui sont nécessaires et qu’il ne peut ou ne sait produire lui-même. Nous savons que tel est le grand, l’inestimable bienfait de l’état social
^ ii
au point de vue des biens matériels, et que tout homme jouit, par la propriété, du fruit de son travail et, par l’échange de cette propriété contre d’autres, d’une multitude de choses qu’il mettrait des siècles à créer ou à trouver. C’est par l’échange que les richesses circulent, passent de main en main, et par le transport qu’elles circulent et passent d’un lieu dans un autre, pour être échangées là où elles sont transportées ; en sorte que toute circulation des richesses aboutit finalement à un échange prochain ou lointain, direct ou indirect, instantané ou à terme, etc. Nous n’avons pas à nous occuper ici des transports par terre ou par eau : ceci nous semble être plutôt dans le programme des cours de Droit commercial et de Droit industriel, qui sont professés dans notre Faculté.
Nous avons eu l’occasion, en étudiant la valeur, de montrer comment l’échange direct en nature, ou le troc, n’a pas tardé, chez les peuples civilisés, à se changer en vente. La vente n’est pas autre chose qu’un échange dédoublé par l’intermédiaire d’une sorte de marchandise universelle qu’on appelle monnaie. L’un a une paire de bœufs à échanger contre du blé qui lui manque : au lieu de chercher quelqu’un qui ait du blé à échanger contre une paire de bœufs, — ce qui serait difficile, sinon impossible à trouver, à cause des quantités respectives, de leur indivisibilité, de l’inégalité des offres et des demandes, etc. , — le propriétaire des bœufs,
par la vente, les convertit en monnaie, et échange ensuite cette monnaie, en tout ou en partie, contre le blé qu il lui faut. Au lieu ü’étudier les rappo-rts de toutes sortes d’objets entre eux, chaque homme doit rechercher ainsi les rapports de chaque objet qu’il doit acheter ou vendre avec la monnaie qui sert de commun dénominateur, qui est l’instrument universel des échanges, et, par là même, de la circulation des richesses.
La monnaie a été définie par M. Batbie : une valeur qui sert à comparer les valeurs et à faciliter leur échange; par M. Michel Chevalier : un instrument qui, dans les échanges, sert de mesure, et par lui-mèrne est un équivalent. Nous n’aimons pas le mot mesure, qui tendrait à faire croire, contrairement à la pensée de l’auteur de la définition, que les valeurs trouvent leur commune mesure dans la monnaie ; ce qui n’est pas exact, puisque la monnaie, étant par elle-même un équivalent, c’est-àdire une valeur, a ses causes propres de variation. Ainsi la monnaie n’est pas un simple signe arbitiaiie, dépendant du bon vouloir ou du caprice du souverain, du gouvernement: elle est un équivalent, une valeur, et c’est j)our cela que les économistes l’ont qualifiée de marchandise; mais nous avons fait observer qu’elle est une marchandise
toute particulière, si on veut lui maintenir ce nom.
La nécessité d’une monnaie s’est fait sentir de
bonne heure chez tous les peuples; mais il y a eu certaines hésitations quant à la matière à choisir. Ainsi, chez les Romains, les troupeaux ont servi de monnaie, comme le prouve le mot pecunia employé plus tard pour désigner la pièce de meUl marquée de l’effigie d’une tête de bétail ; ensuite le cuivre, ou plutôt l’airain, a été employé; la mancipatio se faisait par acs et libram; enfin l’or et l’argent, qui sont aujourd’hui la monnaie universelle dans le monde civilisé, et qui ne paraissent pas devoir cesser de l’être, malgré la découverte de métaux d’une production bien plus chere, comme le platine. C’est que l’or et l’argent répondent merveilleusement à toutes les conditions requises pour une bonne monnaie :
Mis sont une valeur très-recherchée pour des
fixbrications de luxe : et toute monnaie doR être une valeur. Nous dirons plus bas ce qu il faut penser du papier-monnaie, et nous verrons qu’il ne vaut que par ce qu’il représente. En lui-meme il n’est que du papier et ne vaut rien, comme l ont
trop prouvé les assignats.
2o II ne faut pas que la monnaie puisse être trop
facilement multipliée ; car on subit alors des changements brusques de prix ; la même quantité de monnaie n’a plus la même puissance d’acquisition. Ceci est très-fàcheux pour les créanciers, qui reçoivent ainsi des débiteurs moins qu’ils ne leur ont donné, puisque ces derniers se libèrent avec une
moniiaÎG dépréciée, qui leur coûte moins à se procurer. L’or et l’argent sont dans la condition voulue. Sans doute, leur valeur a baisse par la découverte de mines: mais cette baisse ne s’est produite et ne se produit qu’insensiblement, et les frais d’extraction restent assez eleves pour que les arrivages ne suscitent pas les alarmes des détenteurs actuels.
3» Il faut que la matière choisie ne soit pas d’une imitation facile. Sans doute, le Code Pénal protège la monnaie par des peines très-sévères contre les faux monnayeurs, mais il est bon que la monnaie se protège aussi elle-même. Ainsi font l’or et l’argent, qui sont des corps simples, qu’on n’a pas pu décomposser, et que, dès lors, on ne peut reconstituer -par. d’autres matières. On sait les efforts inutiles des alchimistes du moyen âge, cherchant la transmutation des métaux, la pierre philosophale, cherchant en un mot à faire de l’or avec autre chose. Ils se protègent non-seulement par cette qualité de corps simples, mais encore par leur densité, l or en particulier. Toutes les substances plus denses, sous le même volume, sont plus chères à produire. Enfin, ils sont faciles à reconnaître, en outre de leur brillant, de leur sonorité^
de leur poids, au moyen d’opérations chimiques fort simples.
4o La monnaie doit être d’un transport facile, c est-â-dire présenter une grande valeur sous un petit volume. Ceci est surtout le cas de l’or.
o« Elle doit être inaltérable et presque inusable pour servir aux usages journaliers, pour circuler sans se détériorer par le frottement et se salir, comme le papier, par exemple. L’or et l’argent, avec un alliage de métaux plus résistants, comme le cuivre, remplissent admirablement ces deux conditions. Ils s’usent très-peu par le frottement, ne s’oxydent pas, restent toujours propres, etc., etc.
. 6'* La monnaie doit être très-divisible, puisque son office est de se prêter à tous les échanges, grands ou petits. L’or est divisé en fait jusqu’à la pièce de cinq francs, l’argent jusqu’à celle de vingt centimes.
7® Enfin, la monnaie doit recevoir une empreinte qui la fasse reconnaître et accepter par tous pour sa valeur officielle. L’or et l’argent avec alliage reçoivent et conservent fort bien cette empreinte. Primitivement, la monnaie métallique était pesée : telle est l’origine de la mancipatio romaine. Le llbripens, porte-balance, devait être une sorte d’officier public, comme nos modernes gardiens de poids publics, chargé de peser la quantité de métal promise dans la vente. Plus tard, lorsqu’on a eu la vraie monnaie, pecunia, la pièce marquée par le pouvoir public, sous son contrôle et sa responsabilité, d’une empreinte reconnaissable par tous, on s’est contenté de compter la monnaie. Ainsi fait-on encore aujourd’hui, sauf pour les gros payements ! Alors on pèse la monnaie, non plus comme métal,
mais comme monnaie. On sait que mille francs d’argent, par exemple, pèsent cinq kilogrammes : on vérifie par le poids s’il y a le nombre de pièces
voulu, et aussi si aucune pièce fausse ne s’est glissée dans la masse.
Telles sont les conditions d’une bonne monnaie i Tor et l’argent les remplissent toutes, et il n’est dès lors pas étonnant qu’ils aient été choisis d’instinct par tous les peuples civilisés. Il faut aller jusque chez les sauvages^ pour trouver encore, ou le sel, ou les dattes, le corail, la morue sèche, etc., servant de monnaie.
Comme la monnaie d’or et d’argent est depuis longtemps la valeur universelle, s’échangeant toujours et partout contre toutes choses, acceptée partout et recherchée même avec empressement, il n’y a pas lieu d’être surpris qu’on ait pu croire quelle est la seule valeur, et que la prospérité des nations dépend de la quantité de métaux précieux qu’elles possèdent; d’où les hommes d’Éta étaient conduits naturellement k prendre des mesures plus ou moins rigoureuses et efficaces pour empêcher le numéraire de sortir du pays.
D un autre côte, on estimait que lorsqu’un peuple reçoit du dehors plus de marchandises qu’il n’en expédie lui-même, la différence doit être payée en monnaie, puisque les produits exportés ne font pas équilibre aux produits importés; et, puisqu’on considérait comme un mal la sortie de l’argent, on
devait considérer aussi comme un mal Texcès des importations sur les exportations; d’où les hommes d’Êtat étaient également conduits k favoriser Texportalion, décourager l’importation, et k prendre des mesures tendant k ces deux résultats. C est Tensemble de ces mesures qui est connu sous le nom de système mercantile ou balance du commerce. On disait que la balance était en faveur de la France lorsqu’elle avait, dans une année, par exemple, exporté plus qu’elle n’avait importe, defavorable au cas contraire. Elle Test au plus haut degré depuis quelques années; car les importations s’accroissent sans cesse; en 1878, elles ont dépassé de plus d’un milliard les exportations, et, en 1879, la différence sera plus forte encore. Au mois d’octobre, elle dépassait onze cents millions.
Cette théorie de la balance du commerce a été vivement critiquée par les économistes contemporains ; nous la retrouverons k propos du libreéchange; pour le moment, nous nous bornerons k quelques observations. D’abord, il faut remarquer que les mêmes économistes, lorsqu’il s’agit d’autres pays que le nôtre, considèrent comme un progrès la diminution des importations et l’augmentation des exportations. Nous nous souvenons d’avoir lu des articles en ce sens, par exemple, k propos de l’Italie; on la félicitait de ce double résultat. Comment ce qui est bon pour elle serait-il mauvais
pour nous?
Ensuite, pour l’éconoinie privée, il est certain que la monnaie est la meilleure des valeurs, la plus commode à cause de sa puissance universelle d’échange, celle qui est la plus facile à conserver, et la plus favorable à la liberté individuelle. Elle nous permet de nous transporter où nous voulons, ce qui n’est pas possible avec la fortune immobilière.
Pour une nation, il n’en est pas tout à fait ainsi; il lui faut surtout les objets de consommation que les particuliers se procurent avec la monnaie. Il est certain que, si la France n’avait pas de blé et qu’il lui fût impossible d’en faire venir du dehors, elle serait fort en peine, et qu’en pareil cas le blé vaudrait mieux que l’or et l’argent. Il faut et il suffit qu’il y on ait assez pour les besoins des échanges. Mais si, par suite d’une série de grandes importations qui nécessitent de grandes sorties de numéraire, comme par exemple, en 1879-1880, à cause de la mauvaise récolte de céréales, il ne restait plus assez de monnaie pour le jeu des échanges, ce serait un grand mal, et ' la contraction, la crise qui en résulterait serait fort préjudiciable au commerce et à l’industrie. La théorie de la balance du commerce avait donc et conserve sa part de vérité, ellcore bien qu’on l’ait appelée l’économie politique du roi Dagobert. Il n’est pas exact de dire toujours, comme Adam Smith, que les produits s’échangent contre des produits, en dépit des apparences. Aujourd’hui, les
partisans les plus convaincus de sa doctrine sont bien forcés d’avouer le contraire, au moins pour les céréales et autres objets d’alimentation : cela s’échange contre de l’or et de l’argent, telle est la vérité, et il n’est aucunement certain que cet or et cet argent reviennent chez nous acheter nos produits. Le contraire est même malheureusement cer-tain lorsque, comme dans les années 1878-1879, c’est par plus d’un milliard que se chiffre la diffé-^ rence des importations et des exportations. Il n’est pas plus vrai de dire : Si nous achetons ces produits, c’est que nous pouvons les payer; car il est trop facile de répondre que les gens qui se ruinent payent et même payent mieux et plus cher que' bien d’autres; mais ces gens-là se ruinent.
Ainsi, nous estimons qu’un pays doit faire effort pour conserver chez lui la quantité de métaux précieux nécessaire aux échanges; mais quelle est cette quantité? Il est impossible de la déterminer; elle dépend de bien des éléments variables, de la masse des transactions, de là rapidité de la circulation, des habitudes des peuples. Ainsi, le Français prend plaisir et trouve sécurité à avoir toujours, chez lui et par devers lui, une certaine somme d’or ou d’argent; il tient à payer lui-même ses fournisseurs, tandis que les Anglais se libèrent' en papier, au moyen de chèques, qui sont payables chez leur banquier, et qui économisent, comme nous le verrons, beaucoup de numéraire.
Voici maintenant quelques notions sur le système monétaire de la France : La base officielle est le franc ou la pièce, aujourd’hui idéale, qui pèserait cinq grammes et serait composée de 900 millièmes ou 9 dixièmes d’argent, et 1 00 millièmes ou 1 dixième d’alliage de cuivre. Viennent ensuite les multiples et les sous-multiples, bien connus, et la série des monnaies d’or. Au-dessous, nous avons encore une monnaie de billon pour les appoints audessous de cinq francs. Après 1852, on a diminué de près de moitié le poids de cette monnaie, dont la valeur réelle est inférieure à la valeur nominative; mais cela n’a pas d’inconvénient, à cause de l’usage restreint entre particuliers. On n’est tenu d’en accepter que pour moins de 5 francs.
Revenons à la monnaie d’argent; les pièces de deux francs, un franc et cinquante centimes étaient, jusqu’à ces dernières années, comme la pièce de cinq francs, au litre de 900 millièmes. Mais nos voisins avaient affaibli le titre des leurs, l’Angleterre même depuis 1816. Il en résultait que notre petite monnaie d’argent était l’objet d’une spéculation préjudiciable à notre Trésor; on emportait les pièces pour les faire refondre et gagner la différence entre le titre français et le titre étranger. Aussi, parla loides25-30 mai1864, le titre des pièces de vingt centimes et cinquante centimes fut-il réduit à 835 millièmes, qui était celui de l’Italie, c’est-à-dire qu’il y eut désormais 165 parties decui-
vre, au lieu de 100 seulement, dans lesdites pièces.
On n’avait pas osé toucher à la pièce de un franc, base de notre système monétaire. Mais il fallait cependant aviser, car le même trafic se faisait. La loi du 17 juillet 1866 a baissé le titre des pièces de un et de deux francs à 835 millièmes ; mais elle avait été précédée d’une convention monétaire du 23 décembre 1865 entre la Suisse, la Belgique, l’Italie et la France, dans laquelle les parties contractantes s’étaient engagées à n’en fabriquer qu’une quantité déterminée chacune : en tout , 229 millions de francs. De plus, les pièces autres que celles de cinq francs, qui n’a pas été altérée, n’ont plus cours forcé, entre particuliers, que pour 50 francs; seules, les caisses publiques doivent les recevoir sans limitation. On se rend compte de cette différence fort juste, si on considère que la valeur réelle est de 7 1 /2 pour 1 00 au-dessous de leur valeur nominale. Ainsi, nous n’avons plus pour base de notre système monétaire qu’une pièce idéale, le franc, au titre de 900 millièmes, qui n’existe plus en réalité.
Mais la comparaison des monnaies d’argent aux monnaies d’or donne lieu à des difficultés bien autrement graves : puisqu’on monnayait deux métaux à la fois, qu’on créait légalement deux monnaies ayant l’une et l’autre la puissance de libérer les débiteurs envers les créanciers et une puissance égale, il fallait de toute nécessité fixer le rapport de ces deux monnaies. C’est ce qui a été
fait par la loi du 7 germinal an XII (28 mars 1803), qui a. établi que la monnaie d’or, à poids ou à titre égal, vaudrait quinze fois et demi la monnaie d’argent,^ et ce rapport est encore aujourd’hui le même.
Seulement, tandis que la valeur respective des monnaies d’or et d’argent restait ainsi inflexible,
il n’en était- pas de même de la valeur respective
de l’or et‘de l’argent comme métaux précieux qui, elle, devait nécessairement varier et a varié selon la loi de l’offre et- de la demande. Ainsi, jusqu’à 1848, l’or, valait plus de quinze fois et demi l’argent aussi qu’arrivait -il? c’est qu’on donnait 102, 103 francs de monnaie d’argent pour une pièce d’or de cent francs. En 1838, la proportion était 15 3/4; en 1848, 15,81. Depuis, et à la suite des découvertes de mines d’or en Californie et en Australie, l’argent fit, au contraire, prime sur l’or; ainsi les pièces de cinq francs de la Restauration étaient recherchées; on donnait à Paris 1,010 francs d’or contre 1 ,000 francs en argent. L’or ne valait plus sur le marché que 15,33, au lieu de 15 1/2. De 1852 à 1860, la spéculation qui se faisait ainsi a donné-dieu à une exportation de plus de 1 milliard'378 millions d’argent.
Depuis dix ans environ, nous assistons à un mouvement inverse; l’argent perd sur l’or pour diverses causes : découverte de mines très-fécondes dans les Etats de l’ouest de l’Amérique du Nord, abandon par l’extrême Orient de sa prédi-
lecüon exclusive pour l’argent, transformation par la Prusse de sa monnaie d’argent en monnaie d’or etc., etc.; si bien que la dépréciation de l’argent a été en croissant de 4 à 6 pour 1 00 au-dessous du rapport fixé par la loi de germinal jusqu a 1 7 1 /2
en juillet 1876, et elle s’est toujours maintenue et
se maintient entre 15 et 16.
Tels sont les faits; ils démontrent quen vain le législateur voudrait aller contre la nature des choses, et qu’il n’est pas en son pouvoir de fixer ce qui est variable : la valeur comparative de deux métaux précieux. Voyons les conséquences de cet antagonisme entre la vérité légale et la réalité; elles sont fort graves, et pour les particuliers et pour l’État. Pour les- particuliers, il arrive que les débiteurs se libèrent toujours avec la monnaie la moins obère, c’est-à-dire rendent moins qu’ils n’ont reçu ; on a cité un banquier suisse qui a gagne plusieurs centaines de mille francs à pa\er en
argent dans ces dernières années.
Pour l’État,' il est contraint d’être dupe ou de réaliser un gain peu moral : dupe s’il admet les particuliers à lui apporter leurs lingots d’argen pour le monnayer dans ses ateliers, et lui donner ainsi une valeur fictive supérieure à la valeur réelle. Ces mêmes particuliers iront, en effet, payer l’État ou un particulier en cette monnaie, qui vaut nominalement plus que sa valeur réelle, que ce qu’elle a coûté sous forme de lingot. Aussi
a-t-il fallu cesser toute fabrication de monnaies' d’argent autrement que pour le compte de l’Etat. Mais alors, c’est l’État lui-même qui réalise ce bénéfice : s’il a un lingot d’argent qui lui coûte 1,000 francs d’or, et s’il en fait 1,020, 1,030 francs de monnaie, et qu’il paye avec cette monnaie, U ' bénéficie de la différence; ce qui est, en somme,
peu moral.
Ce n’est encore là que le petit côté de la question : le gros danger, c’est de voir tout notre or passer à l’étranger, et tout l’argent de l’étranger passer chez nous, puisque nous persistons à donner à l’argent, par rapport à l’or, une valeur supérieure à la valeur réelle. Tout le métal déprécié nous sera donné en payement, puisque nos débiteurs étrangers se le procurent chez eux à de meilleures conditions. En supposant que nous ayons pour quatre milliards d’or, et avec 1 écart de ces dernières années, entre le rapport légal et le rapport vrai, ce serait une perte de plus de deux cents millions pour notre pays, sans compter que nous n’aurions plus que l’argent, le métal le plus lourd et le plus encombrant, le moins commode.
Il faut bien remarquer que tout ceci pourrait s’accomplir au grand jour et sans manquer aux lois de la délicatesse. D’après notre législation , tout débiteur est tenu d’une alternati\e, a son choix: or ou argent. Avant 1848, les cais.ses publiques payaient en argent, après enorî Mainte-
le
liant elles recommenceraient à ne payer qu’en argent, si on n’avait pas pris les mesures que nous allons faire connaître, sinon pour guérir, du moins pour atténuer le mal.
Que fallait-il faire, en effet? C’est ici qu’on n’a pu se mettre d’accord : chacun reconnaissait le mal, chacun avait son remède.
Il faudrait, disait l’un, changer le rapport légal, dire, par exemple, comme on l’a fait en Amérique, que désormais l’or vaudra seize fois l’argent, au lieu de quinze fois et demie. Mais ce serait à recommencer le lendemain : le vice de la nouvelle loi serait tout pareil à celui de la loi de germinal.
Il faut, selon d’autres, supprimer le double étalon monétaire ; ce sont les monométallistes qui parlent ainsi. Il faut repousser l’argent, ne le conserver que comme monnaie d’appoint , et n’avoir plus que la monnaie d’or pour les gros payements, comme l’a fait l’Angleterre depuis 1816, et depuis le Brésil, le Portugal, et l’Allemagne par la loi du 4 décembre 1871. On conserverait, par exemple, cinq cents millions en argent; le reste serait en or.
Mais le double étalon a eu ses défenseurs, surtout depuis nos désastres de 1870-71. Qu’aurionsnous fait, disait le regretté M. Wolowski, si nous n’avions eu qu’un bras au lieu de deux, qu’une monnaie, lorsqu’il a fallu payer plus de cinq milliards à l’Allemagne? Pour les bimétallistes, — nous employons les mots usités dans cette grande
( t vive querelle qui a retenti jusqu’à la tribune de nos Assemblées, — voici ce qu’il y aurait à faire : (onserver l’étalon d’argent , qui est la base de notre système, mais continuer à frapper des pièces (l’or avec un titre et un poids déterminés, qui vaudraient non plus un nombre de francs fixe et inval’iable, comme aujourd’hui, mais le nombre de l’rancs déterminé par le cours actuel de l’or, nomlire, dès lors, variable. Ce cours pourrait, pour )lus de commodité, être réglé par le pouvoir pour in certain temps, six mois, par exemple, selon ’état du marché des métaux, afin qu’il n’y ait pas diaque jour des variations insignifiantes au fond, nais de nature à inquiéter les détenteurs. De la ;orte, la monnaie d’or n’aurait plus une puissance égale de liliération, on ne serait plus forcé de ’accepter en payement. Il en serait d’elle comme les billets de banque, lorsqu’ils n’ont pas cours ’orcé. Cette manière de voir nous semlile la meileure; elle répond à toutes les objections, sans léranger les habitudes de notre pays.
Mais on comprend l’embarras du gouvernement ui milieu de ces divergences; il devait attendre ’accord, il devait attendre surtout pour savoir si a dépréciation de l’argent tient à des causes pernanentes ou passagères, question encore très dé- 3attue. Pour parer, en attendant, aux événements, .me conférence spéciale fut réunie, le 16 novembre 1853, composée de représentants des divers
pays entre le3(,iuels a été conclue la convention de 1863. Cette réunion s’est renouvelée depuis à peu près tous les ans. On s’est arrêté à l’expédient que voici :• limiter d’abord la frappe des pièces de cinq francs à une somme déterminée pour chaque pays, en tout à 120 millions jusqu’en 1877, 60 millions seulement depuis 1877; en 1879, la suspendre complètement, sauf à reprendre, si le besoin s’en fait sentir. C’est ce qui a été fait par la loi du 21 janvier 1878. L’Italie seule a obtenu de frapper pour 20 millions en 1879. De la sorte le danger est conjuré ou du moins très atténué; nous ne forgeons plus des armes pour nous battre, des pièces d’argent pour aider les autres à nous soustraire
notre or.
La convention monétaire de 1865 expirait en 1880; elle a été renouvelée le 5 novembre 1878 entre la France, la Belgique, l’Italie et la Suisse, auxquelles la Grèce est venue s’ajouter, et un décret du D’’ août 1879 a rendu obligatoire la nouvelle convention.
• Pour en finir avec la monnaie, il nous reste à signaler l’inconvénient qui résulte du défaut d’unité entre les divers peuples. La différence des mon^ naies est une cause de perte pour les voyageurs,
et de bénéfices pour ceux qui font métier de les échanger. Sorti de France avec de l’or français, vous pénétrez en Espagne ; vous êtes obligé de
vous procurer' de la monnaie espagnole, et vous
payez ce service; rentré en France avec cette même monnaie espagnole, ou venant en France d’Espagne, vous avez à payer les mêmes services aux changeurs français. C’est pour éviter ces pertes, et les ennuis qui s’y ajoutent, que certains pays ont unifié leur monnaie et fait la convention dont nous venons de parler. Ainsi, les pièces françaises ont cours légal en Belgique, Suisse, Italie, et Grèce, et réciproquement la monnaie de ces pays a cours légal en France. Mais les parties contractantes ont voulu plus encore, et ont ouvert la porte aux nations étrangères à la convention par ce qu’on appelle le droit d’accession. Cela veut dire que tout pays est admis à accéder à la convention monétaire en frappant une pièce qui ait son équivalent dans les pays qui se sont entendus. Ainsi, l’Autriche a fait la pièce de 4 ou 8 florins qui vaut 10 et 20 francs, et qui porte la double inscription de la valeur en francs et en florins : ces pièces ont donc cours forcé en France comme nos pièces de 10 et 20 francs en Autriche. La pièce de 25 francs nous facilitera les rapports avec l’Espagne, la Hollande, les États-Unis, et même l’Angleterre où on accepte déjà 25 francs en or français contre la livre sterling. On comprend que l’équivalence d’une ou deux pièces suffit pour faire disparaître le trafic des changeurs, et les pertes et ennuis dont nous parlions. Si vous avez à vous rendre en Autriche, prenez des pièces françaises de 20 et 1 0 francs, et
vous les échangerez alors, comme les nationaux, pour vos besoins de chaque jour ; car vous aurez de l’or autrichien.
L’Allemagne, qui a refait ses monnaies depuis 1871, a refusé d’entrer dans la voie de l’unité; elle aurait pu prendre le florin d’Autriche de 2 fr. 50 pour type, ou tout autre multiple ou sous-multiple de notre pièce de 5 francs; elle ne l’a pas voulu. La pièce d’or de 20 marcs (l’aigle d’or) n’a aucun rapport avec notre pièce de 20 francs.
I 2. — Du crédit.
Nous comprenons sous cette rubrique tous les moyens de remplacer la monnaie, du moins momentanément.
Le crédit est défini par certains économistes : le moyen de dégager les valeurs engagées; cette définition est à la fois obscure et insuffisante.
Pour la rendre claire, supposons un homme qui a un capital engagé, employé, un fonds de terre, par exemi)le : il ne pourrait pas le dégager, le convertir en monnaie du jour au lendemain; car. comment trouver un acheteur tout de suite, et un acheteur qui ait chez lui, dans sa caisse, une somme d’argent égale au prix? Cet homme, qui a besoin d’un mois, de deux mois, pour trouver et l’acheteur et le prix, va emprunter d’ici là tout ou partie de la somme d’argent que la vente finira par
lui procurer, eu donnant, par exemple, une hypothèrjue sur 1 immeuble, ou en cédant la créance du prix, si la vente est déjà faite. De la sorte, la valeur sera, pour lui, dégagée d’avance par le moyen du crédit qu’il a obtenu.
La définition est insuffisante, en ce qu’elle donnerait lieu de croire qu’il n’y a crédit que lii où il y a déjà eu valeur réalisée, qu’il faut dès lors, au préalable, un capital pour obtenir crédit sur ce capital. Heureusement, il n’en est rien, et le crédit se fait aux personnes comme aux choses. Un homme qui n’a pas de valeurs engagées, qui n’a rien que sa capacité, sa moralité, sa bonne volonté de travailler et de parvenir, un tel homme trouve fort bien crédit dans notre société; cela se voit
chaque jour. La définition ne convient donc qu’au crédit réel.
En réalité, il y a crédit, comme l’étymologie du mot 1 indique, toutes les fois qu’il y a croyance, confiance, et que moyennant cette confiance le détenteur d’un produit ou d’un capital le met à la disposition d’une auti‘0 personne, contre promesse de restituer. Nous nous bornons à rappeler ici que nous avons déjà distingué deux sortes de crédit : le crédit réel et le crédit personnel. Nous avons fait observer que ce dernier joue un rôle immense dans l’industrie et le commerce; il peut être l’objet d’abus qui engendrent des crises commerciales, financières ou industrielles.
Le crédit se réalise sous des formes bien différentes . les principales sont les prêts d’argent, que
nous avons étudiés, et les marchés à terme, dont nous allons dire un mot.
Le marchand est obligé, dans la plupart des circonstances et pour les opérations un peu importantes, de livrer la chose vendue sans recevoir, en même temps, le prix de son client. Il lui fait donc un crédit plus ou moins long. C’est la condition essentielle de tout commerce; car le crédit n’a pas seulement pour effet de faciliter les ventes, il les crée même; on se sent plus disposé à acheter, lorsqu’on n’est pas tenu de payer comptant. C’est un tort, assurément, mais il y a là une pente naturelle de l’esprit humain.
Si donc le marchand doit et veut faire crédit, comment fera-t-il lui-même pour regarnir son magasin et attendre l’échéance? Il lui faudrait, s’il voulait lui-même payer comptant ce qu’il achète en fabrique, des avances telles que tout commerce serait impossible. li obtient donc lui-même crédit du fabricant. Mais ce dernier, lui, est obligé de payer comptant les matières premières, qu’il achète en foire, la laine, par exemple, et, tout au moins, le salaire des ouvriers. Comment fera-t-il donc pour accorder du temps à ses propres acheteurs? Ici encore, il faudrait des avances telles qu'aucune fabrication ne serait possible.
On a donc dû imaginer des combinaisons qui
pei’uiisseiit à ce coiemerçcint et a ce fabricant de inarctier, sans avoir a attendre l’échéance du terme. Les principales reposent sur le billet a
ordre et la lettre de change.
Le client qui a acheté à terme donnera en payement un billet à ordre, c’est- a-dire un engagement écrit de payer lui-même la somme, portée au billet, le jour de l’échéance, au porteur dudit billet, lequel est ainsi transmissible par ce qu’on appelle l’endossement ; ou bien il i)ayeraau moyen d’une lettre de change, qui est un engagement de faire payer la somme par une tierce personne, et dans un autre lieu, au porteur de ladite lettre. Ainsi ces deux moyens conduisent au même résultat; seulement la lettre de change évite, en
outre, les transports d’argent.
Le marchand qui a reçu ce billet à ordre ou cette lettre de change les donnera à son tour en payement au fabricant, en y ajoutant son engagement personnel, manilesté par la signature de l’endossement. On voit donc que ces papiers de commerce font ainsi l’office de monnaie, et la remplacent entre commerçants. Mais cependant quelle différence! Les opérations ne sont encore réglées que provisoirement, c’est-à-dire moyennant 1 es- ))éi*ance du })ayement à l’échéance ; jusqu’alors tous les signataires sont tenus de garantir ce payement. De idus, cette monnaie, déjà si imparfaite, n’a de cours qu’entre commerçants qui se connaissent,
et savent quelle est la valeur de leur signature. Mais personne autre ne voudrait consentir à être payé avec ces papiers, au lieu de l’être en or ou en argent. Ainsi, nous n’avons là qu’une monnaie provisoire et relative.
Revenons maintenant au fabricant qui a reçu les billets à ordre ou lettres de change en payement des divers marchands qui ont acheté ses produits. Il ne peut pas donner cette monnaie, soit aux agriculteurs à qui il achète ses matières premières, soit aux ouvriers qu’il emploie. Il faut à toute force qu’il la convertisse en espèces sonnantes, or ou argent. C’est ici qu’intervient l’office du banquier; celui-ci, qu’on peut appeler un marchand d’argent, achètera la lettre de change ou le billet à ordre, en y faisant ajouter la signature du fabricant. Mais comme il achète aujourd’hui un papier dont il n’obtiendra la conversion en argent qu’à l’échéance, dans trois mois, par exemple, il est juste de déduire l’intérêt de l’argent qu’il livre aujourd’hui pendant ces trois mois, et d ajouter pour lui-même un bénéfice qu’on appelle commission. L’ensemble de cette opération s’appelle escompte; et le fabricant, le marchand, tous ceux, en un mot, qui reçoivent en payement des papiers de commerce, et qui les convertissent aussitôt en argent par l’escompte, ne manquent pas d établir leurs prix en conséquence, et, s’ils le peuvent, de faire payer au client ce qu’il leur contera.
Nous avons ainsi trouvé le moyen de reculer toujours le payement en espèces, du client au marchand, du marchand au tabricant; seul, le banquier a donné de l’argent a ce dernier. Mais ce banquier lui-même, comment va-t-il faire pour attendre l’échéance, avec son portefeuille plein de lettres de change, et sa caisse vide d’argent? Pour avoir satisfait aux demandes d’aujourd’hui, il ne pourra plus satisfaire a celles de demain, et se trouverait obligé d’arrêter ses affaires. Sans doute, le banquier peut être fort riche; sans doute aussi, il reçoit de nombreux dépôts, qui viennent augmenter ses ressources personnelles. Mais il n’en reste pas moins vrai, qu’avec ces seules ressources, une maison de banque ne tarderait pas a être enrayée. Il a donc fallu, pour les besoins du commerce et de 1 industrie, créer un autre moyen de remplacer la monnaie : c’est le billet de banque, billet anonyme, payable, non pas à un porteur désigné, comme les lettres de change et les billets a ordre, mais a tout porteur; payable non pas ix une échéance déterminée, mais à tout moment, faisant donc vraiment office de monnaie, puisque a chaque instant i peut être converti en monnaie. Le banquier aura ainsi l’écoulement de ses lettres de change, et la Banque aura en quelque sorte un] réservoir presque inépuisable, puisqu’elle payera en papier. Il faut bien le remarquer, ce papier n’est pas créé en quelque sorte en l’air, et sur la seule confiance que
peut inspirer la Banque qui l’émet. Car il a pour première garantie toutes les lettres de change et tous les billets à ordre qui sont venus s’échanger contre lui par l’escompte; il a déplus le capital même de la Banque, qui est plus que suffisant pour couvrir les insolvabilités qui peuvent, malgré toutes les précautions, se produire à l’échéance; enfin, une pareille banque reçoit de très-grands dépôts en numéraire, dont, en fait, on ne demande pas le reinboLirsenixmt ; elle a une encaisse métallique considérable pour payer une quantité de billets correspondants.
Mais ne l’oublions pas, le principe même qui préside à la formatfon des banques d’émission, c’est que les billets en circulation peuvent être en quantité, une fois, deux fois même, supérieure à la réserve métallique. C’est la base du système et la source des bénéfices, qui proviennent de ce que la banque a fait payer, lors de l’escompte, son papier qui ne lui coûte rien, que les frais presque insignifiants de ûibrication, comme de l’or ou de l’argent qui lui aurait coûté. Or, comme tous ces billets sont payables au porteur, tous à la fois et à toute heure, et que, d’autre part, les lettres de change et effets de commerce, qui les représentent, ne sont payables qu’à des échéances diverses plus ou moins éloignées, il est évident que si tous les porteurs de billets demandaient à la fois leur remboursement, c’est-à-dire leur payement en espèces métalliques,
avons ainsi trouvé le moyen de reculer toujours le payement en espèces, du client au lu irLhand, du marchand au fabricant; seul, le banquier a donné de l’argent h ce dernier. Mais ce banquier lui-mème, comment va-t-il faire pour attendre récbéance. avec son portefeuille ])lein de lettres de change, et sa caisse vide d’argent? Pour avoir satisfait auK demandes d’aujourd’hui, il ne pourra idu^î satisfaire à celles de demain, et se trouverait oliligé «l’arrêter ses affaires. Sans doute, le banquier peut être fort riche; sans doute aussi, il reçoit de nombreux dépôts, qui viennent augmenter ses ressources personnelles. Mais il n’en reste pas moins vi'ai. qu'avec ces seules ressources, une maison de banque ne tarderait pas à être enrayée. Il a donc fallu, pour les besoins du commerce et de l’industrie, créer un autre moyen de remplacer la monnaie : c’est le billet de banque, billet anonyme, payal)le, non pas à un porteur désigné, comme les lettres de change et les billets à ordre, mais à tout porteur; payable non pas à une écliéance déterminée. mais à tout moment, faisant donc vraiment oftice de monnaie, puisque à chaque instant i^ l^eut être converti en monnaie. Le banquier aura ainsi l’écoulement de ses lettres de change, et la Banque aura en quelque sorte un] réservoir presque inépuisable, puisqu’elle payera en papier. Il faut bien le remarquer, ce papier n’est pas créé en que!«iue sorte en l’air, et sur la seule conliance que
peut inspirer la Banque qui l’émet. Car il a pour première garantie toutes les lettres de change et tous les billets à ordre qui sont venus s’échanger contre lui par l’escompte; il a déplus le capital même de la Banque, qui est plus que suffisant pour couvrir les insolvabilités qui peuvent, malgré toutes les précautions, se produire à l’échéance; enfin, une pareille banque reçoit de très-grands dépôts en numéraire, dont, en fait, on ne demande pas le remboursement; elle a une encaisse métallique considérable pour payer une quantité de billets correspondants.
Mais ne l’oublions pas, le principe même qui préside à la formation des banques d’émission, c’est que les billets en circulation peuvent être en quantité, une fois, deux fois même, supérieure à la réserve métallique. C’est la base du S3-stème et la source des bénéfices, qui proviennent de ce que la banque a fait payer, lors de l’escompte, son papier qui ne lui coûte rien, que les frais presque insignifiants de fabrication, comme de l’or ou de l’argent qui lui aurait coûté. Or, comme tous ces billets sont payables au porteur, tous à la fois et à toute heure, et que, d’autre part, les lettres de change et effets de commerce, qui les représentent, ne sont payables qu’à des échéances diverses plus ou moins éloignées, il est évident que si tous les porteurs de billets demandaient à la fois leur remboursement, c’est-à-dire leur payement en espèces métalliques,
la Banque ne pourrait les satisfaire, et quoique solide qu’on la suppose, quelque riche qu’elle pût être, elle serait obligée de faillir.
Ceci nous donne la clef d’un état de choses qui semblerait d’abord inexplicable : c’est qu’en France le droit d’émettre des billets fait l’objet d’un monopole, concédé à la Banque de France, et qu en Angleterre, en Allemagne, on s’achemine vers le monopole, qui existe aussi en Belgique et en Italie. L’Amérique seule conserve encore la liberté des banques, laquelle y donne lieu, du reste, a de trèsgrands abus.
Le droit d’émettre des billets au porteur paraît, en effet, appartenir, selon la raison, à chacun de nous; quelle différence y a-t-il, au fond, entre dire : « Je payerai à Monsieur un tel telle somme à sa première réquisition >i, ce qui est parfaitement licite, ou : « Je payerai au iiorteur du présent papier, à sa réquisition », ce qui serait illicite, si on voulait lancer nombre de semblables papiers dans la circulation? Dans l’iin et l’autre cas, le papier ne vaudrait que par la valeur de la signature.
Cependant, la loi du 24 germinal an XI, relative à la Banque de France, s’exprime ainsi dans son article ; « L’association formée à Paris, sous le nom de Banque de France, aura le privilège exclusif d’émettre des billets de banque aux conditions énoncées dans la présente loi. » Pourquoi ce monopole, ce privilège, celte mainmise sur la liberté
naturelle de chacun? 11 y a d’abord un motif de protection : la confiance est bien souvent aveugle, et plus d’une fois des billets de banques peu sérieuses seraient demeurés impayés, et, chose grave, le discrédit aurait atteint toutes les autres banques, même les plus sérieuses, et elles auraient sombré il leur tour. Il y avait donc là comme une solidarité forcée entre les bons et les mauvais; à la moindre crise, tout aurait succombé, au grand détriment du commerce et de l’industrie. On l’a bien vu aux époques de révolution : il a fallu donner cours forcé, en 1848, aux billets de la Banque de France, et cela a entraîné la fusion avec elle des diverses banques départementales qui avaient obtenu, conformément à l’article 31 de la loi du 24 germinal an XI, le privilège d’émettre des billets avec l’autorisation du gouvernement.
Mais la raison dominante qui les renferme et
résume toutes, c’est que l’unité du billet de banque était néces.saire pour qu’il remplît pleinement son office de monnaie. Aujourd’hui, protégé par la loi pénale, le billet de banque est devenu en France la monnaie préférée, à cause de sa parfaite commo-
dité; les habitants des campagnes y sont euxmômes accoutumés, et on peut hardiment affirmer qu’un tel résultat ne se serait jamais produit sous le régime de la liberté. Dès qu’il y aurait seulement trois, quatre espèces de billets émanés de banques différentes, une comparaison s’établirait
forcément, et elle serait fatale à tous. Qu’on aille dire en foire à un paysan : Voici un billet de la
banque de Toulouse; soyez sans crainte, il est aussi bon que celui de la banque de Paris ou de la banque de Marseille, ou de la banque de Monsieur un tel, etc. », et le paysan, dont ce n’est pas le métiér d’apprécier la vérité de ces paroles, répondra avec raison : « Donnez-moi de l’or, car il n’y en a pas de bon ou de meilleur; il n’y en a qu’un, toujours le même et toujours excellent. »
Au sur[)lus, la question de la liberté des banques, qui avait été soulevée sur le terrain pratique après 1860, et à propos de la Banque de Sa\oie, ne se pose plus que sur le terrain théorique, surtout depuis que la Banque de France, avec son monopole, a pu rendre au pays les i)lus
grands services en 1870 et 1871, au milieu de nos malheurs. On donna cours forcé à ses billets par mesure de précaution. Ce cours forcé a duré jusqu’au P'* janvier 1878, et la Banque de France émit de grandes quantités de billets pour le compte et contre la signature de l’État, qui lui a dû jusqu’à 1,600,000,000 de francs, dont le remboursement a été effectué au mois de mars 1879. Ce qui prouve jusqu’à l’évidence qu’il n’y avait là qu’une mesure de précaution, c’est que les billets de la Banque de France, pendant toute cette période où on était forcé de les recevoir comme argent comptant, n’ont jamais perdu sur la monnaie, jamais été dépréciés.
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Ainsi, un billet de banque de cent francs a toujours été échangé contre pareille somme, en monnaie d’or ou d’argent. Si le cours forcé eût été contraire à la vérité des choses, le billet de banque, malgré la loi, aurait perdu sur les espèces métalliques : on aurait échangé, par exemple, le billet de banque de cent francs contre quatre-vingts francs, en or ou en argent.
L’histoire est là pour conOrmer notre assertion : les assignats créés pendant la Révolution valurent d’abord la somme qu’ils portaient nominalement, parce que les biens nationaux suffisaient pour répondre de cette valeur; mais, plus tard, quand on les émit sans mesure et sans équivalent, sur la seule foi de l’État, on eut beau décréter leur cours forcé, vouloir leur donner la valeur de la monnaie, édicter les peines les plus terribles contre ceux qui se refuseraient à les accepter aux lieu et place d’or et d’argent, tout fut inutile et vint se briser contre la force des choses. Les assignats perdirent peu à peu et chaque jour davantage, par rapport à l’or et à l’argent; le législateur luimême fut obligé de reconnaître et de constater ce fait, et finalement ils n’ont plus rien valu, si bien qu’on se les procure aujourd’hui comme vieux papier et objet de curiosité; c’est la seule valeur qui leur soit restée.
Avant de tirer do cette histoire des assignats la conséquence qu’elle comporte, nous devons consi-
“il
gner ici une observation : c’est qu’il faut bien se garder de confondre la Banque de France avec les maisons de banque ou les banques particulières. La première a son monopole qu’une loi du 9 juin 1857 a pi orogé jusqu en 1897. Ce monopole consiste, nous le savons, k émettre des billets au porteur qui font l’office de monnaie et n’en diffèrentqu’en un point : c est que dans les temps ordinaires, on n’est pas torcé de les reiîevoir en payement. Le porteur, en paieil cas de refus, doit donc se faire rembourser le montant du billet en espèces par la Banque de b lance, à Paris, ou dans l’une de ses succursales départementales. Les maisons de banque ou banques particulières ne peuvent pas lancer dans le public des billets au porteur sous leur signature; elles se livrent à l’e.scompte et passent à leur tour les effets de commerce à la Banque de France, qui est leur grand réservoir par l’émission de ses
billets.
fout ce qui jirécède nous amène k nous poser la question de savoir si le crédit crée des valeurs, de.s capitaux. On l’a cru quelquefois, mais l’histoire de la banque de Law, au commencement du dixhuitième siècle, et celle des assignats k la fin, viennent s ajouter aux indications du lion sens pour prouver qu’il n’en est rien. Le crédit permet d’emplo3er les capitaux d’autrui, de gagner du temps, pour attendre la réalisation de .ses espérances, d’anticiper ainsi sur l’avenir: c’est déjà beaucoup’
mais c’est tout. Lorsque le crédit dépasse les garanties réelles ou personnelles du crédité, les titres se déprécient, et les créanciers ne tardent pas k n’avoir que du papier entre les mains. Combien de fois n’a-t-on pas dit que telle signature sur un billet de commerce n’avait d’autre valèur que la valeur négative d’avoir fait perdre le prix du timbre apposé sur le papier?
Cela n’a pas, du reste, empêché des utopistes et faiseurs de combinaisons de proposer en 1871 des émissions immenses de papier-monnaie pour payer la rançon de nos désastres, comme si l’Etat avait le magique pouvoir de changer, par l’impression de quelques mots, un morceau de papier qui ne vaut rien en un objet de valeur, comme une masse d’or ou d’argent. Il est bien entendu que le gouvernement ne s’est pas arrêté k ces chimères. Ainsi, nous ne saurions trop le répéter, le papier-monnaie ne vaut que par ce qu’il représente, et si le billet de banque est accepté k la place de l’or ou de l’argent,
c’est que chacun sait bien que la Banque de France
a dans son portefeuille, son encaisse mélalli(iue et son propre actif mobilier et immobilier un onseml)le de valeurs supérieur au montant réuni de tous ses billets.
Les lettres de change, billets k ordre et billets de banque ne sont pas les seuls titres qui remplacent, plus ou moins exactement, la monnaie; il y a beaucoup d’autres formes, soit de crédit, soit de
papier, qui, en dehors du crédit, font l’office de monnaie. Nous nous bornerons à dire un mot de lieux d entre eu.x dont le nom a été emprunté à la langue anglaise : les warrants et les chèques.
Le warrant est un certificat de dépôt d’une marchandise dans un magasin ; le porteur du warrant, en attendant la vente, peut emprunter sur la marchand,.se déposée, et transmettre à son prêteur le wanant par voie d’eiidosseineiU.
Le chèque, qu’on aurait pu tout aussi bien appeler mandat ou assignation, est un ordre de paver donne a une personne, d’ordinaire un banquier'
qui a dans sa caisse des sommes appartenant à celuj qui donne l’ordre
Le chèque devrait être introduit dans les hahitildes françaises, comme il l’est en .Angleterre ; car Il économisé lieaucoup de monnaie. Grâce à lui, un banquier encaisse toutes les recettes d’un particulier et paje toutes ses dépenses sur des chèques qui sont exiraits d’un carnet à souche, appelé chéquier, et qui est remis par le banquier à son client.
’-i tous les habitants d’une ville en faisaient usage,
.111 heu d avoir I argent chez eux et de imyer euxmemes 11 en résulterait que tous les banquiers de celte Mlle auraient dans leurs mains des chèques qui s annuleraient par compensation. Les différences seules seraient .à régler. .Ainsi, le proprié- .ure a reçu le loyer d’un locataire |mr un chèque, mois Im-meme en a délivré un h son tailleur pour
une somme à peu près pareille ; les deux choques se trouvent chez le même banquier, ils s’annulent sur son compte, et il n’aura qu’à pa.yer le tailleur.
Il n’aura même pas à le payer, si celui-ci, a son tour, est son débiteur par un autre chèque, et ainsi de suite. Cela est si vrai que les banquiers de Londres ont fondé une maison de compensation appelée dean'ng-house, où ils se réunissent toutes les semaines et font des payements de plusieurs centaines de millions par compensation, et avec des quantités insignifiantes de monnaie. Une ins--
titution semblable fonctionne a Paris.
Enfin, nous dirons un mot d’une espèce particulière de crédit, le prêt sur gage, qui se fait par les monts-de-piété. L’article 411 du Code Pénal, dans un but de protection des malheureux emprunteurs, et pour prévenir des usures énormes, défend d’établir ou tenir des maisons de prêts sur gage ou nantissement, sans autorisation légale, et punit de peines sévères ceux qui contreviendraient a sa disposition. Les monts-de-piété sont, eux, autorisés, et ils présentent un mélange d’institution de bien • faisance et de crédit. Ils prêtent sur gage pour une partie de la valeur de la chose engagée, et ils délivrent une reconnaissance pour permettre de retirer l’objet, en remboursant le prêt, capital et intérêts. Ces reconnaissances peuvent être conserNées par l’emprunteur, ou vendues a des spéculateius qui retireront l’objet; tante de quoi, ledit objet e.st
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aliéné aux. enchères à l’échéance, et le surplus du prix attribué à l’emprunteur. Les bénérices réalisés par le mont-de-piété, tout au moins celui de Paris, appartiennent aux hospices. Les intérêts sont très-élevés : à Paris, c’est 9 1/2 pour 100. Le mont-de-piété est la ressource de la détresse; cependant, le commerce s’en sert quelquefois, car à Paris il y a des armoires dites quatre de chiffres, parce qu’elles contiennent des ol)jets engagés pour plus de 1 ,000 francs.
Telle est la monnaie, tels sont les principaux moyens de la remplacer ; il ne reste qu’à donner quelques indications très-sommaires sur les variations des prix, c’est-à-dire sur la différence de puissance d’acquisition de la monnaie. Nous ne parlerons que de la terre et du blé. Nous avons déjà signalé la tendance de la terre et de ses produits à augmenter, et celle des produits manufacturés à diminuer au contraire pour deux causes ])rincipales : l’une, que la concurrence ne peut produire tout son effet i)Our la terre, parce qu’elle ne peut pas être illimitée, comme dans l’industrie; l’autre, que la consommation augmente à mesure qu'augmente la population et surtout le bien-être, qui se réjiand de plus en i)lus.
M. de Foville, qui a fait sur les variations des prix de grands travaux statistiques couronnés par l’Institut, résume ainsi ces variations en ce qui concerne le prix moyen de l’hectare de terre en
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France. Il aurait été de 500 fr. en 1789, 700 fr. en 1815, 1,290 fr. en 1851, 1,850 fr. en 1862, enfin 2,000 fr. en 1874. Il aurait ainsi quadruplé depuis quatre-vingt-cinq ans, triplé depuis soixante ans,
doublé depuis quarante ans.
Le même travail pour le blé a donné les résultats suivants : il valait 1 franc l’hectolitre, en ramenant les prix à notre monnaie, au commencement du seizième siècle; 2 francs au milieu; 10 a 15 francs .sous Henri IV et Louis XIII ; 7 à 9 francs, de 1720 à 1730. Depuis cent cinquante ans, la statistique constate une augmentation de 0,10 centimes par an et par hectolitre, pour l’Angleterre, comme pour la France. Ainsi, il a haussé de 5 francs de 1820 à 1870; de 18 francs l’hectolitre, il est monté à 23 francs, comme prix normal. Dans le même temps, la production a doublé en France; elle était de 40 à 60,000,000 d’hectolitres en 1820, elle est maintenant de 80 à 120,000,000 d’hectolitres, sauf dans les années de mauvaise récolte, comme 1879. Ces chiffres montrent assez combien la consommation a dû augmenter, puisque le prix est resté presque stationnaire, et s’est même élevé, tandis que la production doublait.
Il convient d’ajouter qu’autrefois les prix étaient très -variables, selon les pays, à cause de la difficulté des transports , du manque d’informations. Pour ne citer qu’un exemple, en juin 1692, le froment se vendait 130 pour 100 plus cher à PTgeac
qu’à Rodez. Il faut ajouter aussi qu’il y avait dans les mêmes villes des écarts énormes; ainsi, à Strasbourg, le blé, qui valait '*2 fr. 07 en 1577, valait 60 fr. 28 en 1623, et 6 fr. l’année suivante, en 1624. Chaque région était en quelque sorte obligée de se nourrir elle-même, et en cas de mauvaise récolte, à l’abondance succédait la famine. Aujourd’hui, grâce à la rapidité et à la sécurité des transports, il se fait comme une sorte de compensation dans le monde entier. La Providence ne permet pas que la récolte fasse défaut partout à la fois. Ainsi, la France, et le Sud-Ouest en particulier, ont traversé depuis 1874, jusque et y compris 1879, une série d’années de récoltes médiocres, et même mauvaises ; pendant le même temps , l’Amérique a été favorisée au contraire de récoltes fabuleuses, qui lui ont permis de combler le déficit, et grâce auxquelles nous avons pu nous-mêmes éviter le retour de ces prix do famine, qui étaient autrefois trop communs, et devenaient la source d’angoisses et de misère pour les particulier.s , et de graves périls pour l’Etat.