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monde, qu il nous a raconté avec le gracieux abandon et la fraîcheur de la jeunesse. Il visitait, en Australie, ces propriétés, qui ont jusqu’à cent mille hectares de superlicie : des rivières forment leurs limites, ou bien de grandes barrières de bois de sept à huit lieues. Quinze mille bœufs, soixante mille moutons vivent dans ces immenses espace.s, surveillés par une vingtaine d’hommes! Il serait la, l’idéal économique! qui ne serait certes pas celui de la vie heureuse, même sous son aspect matériel, sans parler du besoin de l’homme pour 1 homme; car la vraie richesse, pour être complète et donner tous ses avantages, pour rendre tous les services qu’elle comporte, requiert, je ne dis pas
des pauvres, mais de moins riches dont la vie se consacre à rendre ces services.
.r On est heureusement revenu, de nos jours, de ces tristes théories; nous pensons que la population doit s accroître à mesure que s’accroissent les moyens de subsistance, par les progrès de l’agriculture, de l’industrie, des transports; et la raison qui rend ces progrès souhaitables et bons, c’est justement qu’ils contribuent à faire meillLr le sort de tous et permettent à la France de voir se multiplier le nombre de ses enfants et de ses défenseurs. Les choses matérielles ne valent que pour la vie, c’est la vie qui importe et qui vaut par ellemême, la vie, cet indéfinissable état dont Dieu s’est réservé le secret, dont il sait et marque seul
le commencement et la fin, comme pour nous montrer sa présence constante dans le monde qu’il a créé : « Nos sujets, mon fils, disait Louis XIV, sont nos véritables richesses, et les seules que nous conservions proprement pour les conserver. » C’est la parole du souverain et du politique : les richesses sont bonnes lorsque nous les employons à la vie, à sustenter le corps en nous et dans les autres, avait dit longtemps auparavant saint Thomas d’Aquin, le théologien et le moraliste ‘ ; et Fénelon, mon illustre compatriote du Lot, élevé dans ce même collège de Cahors où mon père, universitaire de la vieille roche, a voulu enseigner toute sa vie, à la reconnaissance de bien des générations, de ses enfants avant tout qui lui doivent le peu qu’ils ont, Fénelon, dans son Télémaque, nous montre, chez les habitants de Salente, une abondance de biens de ce monde qui ne dépasse pas le nécessaire; car, « cette abondance sera diminuée par la fécondité des mariages et par la grande multiplication des familles. » Ainsi, le roi, le théologien, l’archevêque sont d’accord : les biens sont pour la vie.
La poésie et Fart — je 'reviens à vous. Messieurs — ne tiennent pas un autre langage; et pour qui la poésie, pour qui les arts, sinon pour l’homme comme par l’homme, pour les âmes comme par les
J. Somme conti-e les Gentils, liv. III, ch. xxxi,
âmes servies par le corps! Recevant à l’Académie française un de nos plus purs poètes, M. Victor de Laprade, après avoir exprimé la crainte que sa Muse ne se fût trop bornée, dans ses premières productions, à peindre la nature animale et végétale, M. Vitet continuait ainsi : « Sans descendre encore dans les villes, vous entrez dans les métairies, vous vous mêlez aux laboureurs; vous prenez part à leurs plaisirs, et, au milieu des joies de la famille, vous donnez de solides leçons, vous prêchez le devoir, le travail, la vertu. Croyezvous que vos paysages en soient moins pittoresques pour être peuplés de quelques habitants? Laissez-moi vous dire qu’en donnant aux acteurs humains plus large part dans vos idylles, ce n’est pas seulement le but moral de vos œuvres que vous avez rendu plus clair, c’est surtout l’art luimême que vous avez mieux compris. La poésie, croyez-moi, ne remplit pas toute sa tache, elle se prive de sa plus vive source d’émotion et de puissance, si l’homme reste en dehors de ses créations, s’il u’y tient pas la place que Dieu lui a faite en ce monde. »
Voulez- vous connaître les représailles de l’économie politique? Il ne faut pas les demander à un Français — aucun ne voudrait se rendre coupable de lèse-poésie, — mais à un Anglais, l’apotre de l’utile, à Jérémie Bentham, que ïalleyrand saluait du nom de génie, de seul grand génie qu’il eût
lo —
.connu, dont M"’*’ de Staël disait : « Il laissera son 1 nom à une époque. » — On en a bien rabattu
I depuis. — <f Préjugé à part, a écrit Bentham, le
I jeu d’épingles, à plaisir égal, vaut la poésie. S’il
j amusait autant, il serait préférable. Le jeu d’épin-
j gles est à la portée de tout le monde, la poésie ne
plaît qu’à un petit nombre d’élus. Le jeu d’épingles est toujours innocent; qui osera donner le même éloge à la poésie? Elle est l’ennemie naturelle de la vérité. Morale fausse, physique fausse, religion fausse ; toujours le poëte a besoin du faux, j Travaille-t-il sur un fond vrai, il y met ia broderie
' de l’exagération, qui est le faux en fait de degré.
S’il excelle en quelque chose, c’est à embellir, à Y mettre en œuvre, à enflammer les passions domi-
I nantes, les préjugés populaires, etc. »
, Quels blasphèmes. Messieurs ! La poésie, un
! arrangement de mots] insignifiants, un jeu puéril,
un jeu dangereux, fils du mensonge et père des I passions ! La poésie qui nous élève et nous console,
qui fait vibrer les cordes les plus profondes de notre cœur, qui nous arrache à nous-mêmes et nous délasse, aux heures lourdes, du poids du jour en nous ravissant, de son coup d’aile, vers les régions idéales du beau, du vrai ! Comme si ce n’était pas encore là une fonction utile, nécessaire même dans la cité? Platon était mal avisé lorsqu’il voulait chasser les poëtes de sa République, il méconnaissait l’homme et le rabais,sait. Le plus
borné de tous ne pourrait se contenter de cette existence animale qui serait la sienne sans tout ce - que réveillent en nos âmes la religion, le culte extérieur, la poésie.; travailler pour produire, consommer pour travailler encore, aujourd’hui, demain, chaque jour et rien au delà, et rien au dessus! Est-ce vivre, Messieurs, n’est-ce pas mériter la sanglante injure du satirique romain et
perdre pour la vie tout ce qui hiit la raison et le prix de la vie?
Comme il a mieux saisi la nature humaine, en particulier les aspirations de notre France, toujours amie des lettres, toujours avide de beau langage autant que de bonne soupe, cet économiste enthousiaste, dont j ai oublié le nom, qui, désireux de faire aimer sa science, a dit de Virgile qu’il est le plus grand des économistes; sans doute .parce qu’après Hésiode, Homère, il a célébré les premiers inventeurs qui ont affranchi l’homme de la poursuite de sa proie, et lui ont donné, après Dieu, le pain quotidien, les grasses moissons, célébré aussi ce bonheur des champs que les laboureurs s obstinent à ne pas connaître, empressés qu’ils sont d’émigrer vers les villes I Mais si le Cygne de Mantoue a chanté les biens de la teri’e, le retour des saisons, les fêtes des cœurs simples et droits au milieu des splendeurs de la nature, l’amour du sol natal, le plus vif, le plus enraciné de nos amours, il n’a pas hût d’économie politique, il a
P seulement complété la tâche de celle ci. Dans ses
vers immortels, il a montré que le travail est, à la fois, la source féconde de notre richesse, et, par surcroît, aussi celle de notre santé qu’il refait f chaque jour. — « Vous servez-vous du fer, il
s’use, mais la rouille l’use davantage », disait le vieux Caton *, — et de notre bonheur qu’il réalise par lui-mème, qu’il prépare encore assaisonnant les joies de nos loisirs^.
Oui, la science traduit en prose pédestre les vers ailés du poëte. Il a chanté la beauté, elle montre le prix du travail, les bienfaits de ce châtiment divin, changé en bénédiction pour qui s’y
soumet d’un cœur obéissant: elle nous fait voir
l’humanité réduite à la mort hideuse, à mourir de
1. Xam vita, inquit, Immana q)rope uti ferrum est. Ferrum si cxerceas conteritur; si non exerceas, tameii rubigo interficit. Itidem liomiues exerccndo videmus conteri. Si iiihil exerceas , inertia atque torpédo plus detrimenti facit, quam exercitio.
(Aulu-Gelle, JVuits atti^ices, liv. XI, ch. II, in Jinc.)
2. Los Oéorgiqnes sont plutôt un traité d’agriculture. — Virgile a écrit des vers admirables sur la nécessité du travail ; comment résister au désir de citer les plus connus :
Pater ipse colendi Haud facilem esse viam voluit, primusque per aides Movit agrofe, curis acuens mortalia corda Nec torpcre gravi passas sua régna vêterno. •
Ante Jovem nulli subigebant arva coloni...
Tara variæ venere artes ; labor omnia vincit Improbus, et duris urgens in rebus egestas.
{(jèo)'(iiqites, liv. I. vers 121 à 1 10.)
.faim si cette source de tous les jours tarissait peii- ,daiit, quelques mois, si le soleil, ii son lever, cessait de voir l’homme du labeur pendant une seule des ‘révolutions de la terre autour de lui'! Le poëte, qui est inspiré d’en haut, qui est prophète, .a deviné la solidarité des générations, l’une semant tandis que l’autre récolte, chacune travaillant pour les suivantes .comme les autres ont travaillé pour elle* le fils récompensé ou puni dans le père, le père dans le fils et le petit-fils L Faut-il des exemples de cette loi qui unit les hommes et les châtie, .les uns pour et par les autres? Apollon écorchait méchamment, dans Marsyas, tous les mauvais joueurs de flûte, tous les mauvais poètes! Le .malheureux Phrygien a payé pour tous, à l’avance et injustement, puisqu’il luttait contre un dieu. Depuis, les mœurs se sont adoucies ; le public se borne à ne pas lire les mauvais vers, vous, qui les lisez, à leur refuser vos fleurs et à ne pas inviter leurs auteurs à monter au Capitole ! Le petit Chaperon Rouge est désobéissant ; malgré les recoin-