‹ Résumé d'un cours d'économie politique [microform]Chapitre 6 sur 22 · Chateaubriand, T, p · texte numérisé non relu

Chateaubriand, T, p

Cependant elle est née au siècle littéraiie pai excellence,, elle est fille de ce dix-huitième siècle, que le nôtre ne se lasse pas d étudier, de compai ei , déjuger dans toutes ses oeuvres serieuses ou fri voles, livres ou mémoires, prose ou vers, dans sa philosophie, son encyclopédie, dans ses. arts, ses meubles, ses salons, et finalement dans le grand drame de la Révolution qui a absorbé l’attention du monde pendant ses dernières années. Il semble qu’il y ait pour nous, dans cette fin tragique de notre vieille monarchie, je ne sais quel point d interrogation, quelle enigme qui nous tient attentifs, comine si notre sort dépendait encore de la réponse 1

Sainte-Beuve, auquel il faut toujours revenir — ce maître dont la correspondance inspirait récemment à l’un de vous, dont je suis fier de devenir aujourd’hui deux fois le collègue ou le confrère, à M. d’Hugues, de si belles, de si intéressantes et si charitables études, — Sainte-Beuve à qui il sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup aimé et servi la vérité, se demande quelque part à quel moment' de l’histoire du monde il aurait préféré vivre, et il hésite entre le siècle des Antonins, à Rome, et les quatre-vingts premières années du dix- huitième siècle, à Paris. C’est qu’a aucune époque, la civilisation, ses raffinements et ses charmes n’avaient été portés aussi haut- la culture intellectuelle et les lettres aussi estimées; un

témoin bien placé, qui est mort presque notre contemporain, n’a-t-il pas dit : . Celui qui n’a pas vécu clans les premières années du règne de Louis XVI n'a. pas connu la douceur de vivre !

Au milieu des disputes littéraires et philosophiques, sous 1111 gouvernement doux, sous ce despotisme tempéré'par un tolérant arbitraire, qui finissait par laisser jouer le Mariof/e de Figaro, malgré les misères et les désastres de la politique extérieure, la France avait vécu dans une longue paix intérieure, et, en somme, dans une prospérité matérielle relative. L’étude des prix du blé a montré que jamais ils ne sont demeurés aussi stationnaires, sauf dans certaines années d’écart et de disette, qui, seules, ont fait parler d’elles, tant il est vrai que toujours le bien est trop muet et le mal est trop bruyant ' ! Si encore le bien n’avait à

1. Cette ftsserüon est cinpmiitéc aux travaux statistiques de . • l’onlie. Elle semble, au premier abord, ineonciliable avee le tab.eau de la misère du peuple, au dix-huitième siècle trace par M. Taine dans son ouvraore sur V Ancien licaimc. i\fais cet ouvrage lui-même prouve que ce tableau ivest vrai^que iiour certainc.s années; car M. Taine constate : 1« que la population est restée stationnaire iicndant quarante ans du règne de Louis XV. Or, en temps de nit.sère, la population diminue : elle a meme aiigmenté dans le cours du siècle. 2'- Que pendant tout le dix-liuitieme siecle, le pay.san avait acquis de la tcn-c, tandis que a noblesse s’était ridiiée : signe de prospérité du paysan. {L Ancien Eé;iimc , liv. V, le Peuple, p. 4.',1 , (Je édition.) Ce qui e.st iieut-etrc vrai, c’est que la misère des années difficiles était’ plus ressentie à cause du souvenir des années relativement

se reprocher que le silence! mais, hélas! riiomme se las.se dé son bonheur — c’est peut-être ce dont il se lasse le plus vite — ei\ toujours occupé h se détruire et se dévorer lui-même, il se persuade qu’il n’est pas heureux et cesse par là de l’être. Les hommes du dix-huitième siècle — je parle,' Messieurs, de ceux qui n’avaient aucunement a souffrir du régime d’alors, qui jouissaient de tousles avantages sociaux qu’il pouvait conférer — n’ont pas échappé à ce travers. Sous l’impulsion de celui que Buffon appelait le fier censeur de notre humanité, de Jean-Jacques Rous.seau, ils rêvaient je ne sais quel homme de la nature, impeccable et parhiit, que iiersonne n’a vu. Comme s’ils eussent vécu sous une insupportable tyrannie, ils ne cessaient de parler de la liberté naturelle, de la félicité de l’homme dans les déserts, se contemplant lui-même à travers les solitudes. Les plus fermes esprits ont subi le contre-coup de cette utopie qui s’était insinuée dans toutes les âmes, portée par l’éloquence et la mode, ces deux puissances. Montesquieu lui-même, dont on a dit qu’il a retrouvé les titres perdus de l’humanité, parle trop de la nature. La société, la liberlé, la propriété paraissent être parfois pour lui des états contingents.

))VOspèrc;s. Virgile n'a-t-il pas fait dire par Éiiée à scs coiiipaguoiis :

Forsan et liæc olim meminissc juvahit ;

Ce souvenir rend plus pénible le poids du prc.scnt.

fondés un jour par les liomnies, par ce que le philosophe de Genève appelait le contrat social, dans lequel ils auraient renoncé à la liberté première pour se charger de chaînes! Permettez-moi de citer aussi l’un des noms les plus grands et les plus sonores, le génie précurseur littéraire de notre siècle, Chateaubriand. Avant d’inoculer à deux générations le mal de René, que nous ne connaissons pas aujourd’hui, il avait fait le grand voyage d’Amérique, non pour aller vivre seul en face de Dieu, comme les anachorètes de la Thébaïde, mais

pour guérir ce mal et redevenir lui-mème l’homme de la nature.

Î1 suit le cours du Mesdiacébé dans son bateau :

« Liberté primitive, je te retrouve enfin î je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n’est embarrassé que du choix des ombrages! Me voilà tel que le Tout-Puissant m’a créé, souverain de la nature, porté^triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts couf’bent leurs tètes sur mon passage. Est-ce sur le front de l’homme de la société ou sur le mien qu’est gravé] le^ sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois, gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre, égorgez-vous pour

un mot, pour un maître, doutez de l’existence de Dieu ou adorez- le sous des formes superstitieuses. Moi j’irai errant dans mes solitudes: pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature, je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme du soleil, et qui, d’un seul coup de sa main, fit rouler tous les mondes L »

O poëte! aurait dit Bentham, vous avez erré quelques mois en tout dans vos solitudes , et vous êtes bien vite revenu vous enfermer pour soixante ans dans nos cités les plus grandes et les plus belles J Londres, Paris, Rome! Vous êtes revenu gagner votre pain à la sueur de votre front, je me trompe, à la flamme de votre éloquence, et vous n’avez pas dévoré le pain du pauvre; vous avez laissé désormais ces déclamations aux pires sectaires. C’est que dans ces solitudes — vous n’avez pas tardé à l’éprouver sans doute — l’homme finit par s’ennuyer de lui-même, si fort qu’il fût ennu3’é des autres, c’est que la nature le sustente fort mal. « Il croît ici-bas assez de pain pour tous les enfixnts des hommes; les roses, les myrtes, la beauté et le plaisir, et les petits pois ne manquent pas non plus », a dit un autre poëte', mais c’est dans nos

. P Voijage CH Amcriguo, 1828, t. I, p. G8. 1, Henri Heine, Germa nia I.

champs prosai({iies et sous le choc de la charrue. Ces cham[)s sont plus féconds et i)lus nourriciers que ces forets aussi « vieilles que le monde » ; ce n est pas tout, ces forêts « qui donnent l’idée de 1 infini » sont inhospitalières à l’homme, le re[)aire de ses ennemis les plus cruels et le foyer de ses maladies les plus malignes. Pourquoi faut-il que la mort vous ait ravi M. do Roquemaurel? Avec quelle autorité, quel charme il aurait ouvert le livre sans fin de sa mémoire, lui qui avait vu tout et l’envers de tout, pour qui le monde entier n’avait pas de secrets — il en avait fait le tour en l)lus de quatre-vingts jours — lui qui, sans doute, s’était assis à cette table où le roi Kamehameha

conviait les officiers de notre marine à des régals de petits chiens. Il vous aurait dit, avec ce pittoresque si bien rappelé tout à l’heure, qui sont les sauvages, comment les a faits la mère nature et

comment elle les nourrit. La vieille mythologie l’a procfamé : ^Saturne dévore ses enfonts, jusqu’à l’heure où il leur enseigne à confier à la terre une semence que celle-ci leur rend au centuple.

Pour moi, qui ne saurais vous rendre l’homme éminent que vous avez perdu, je ne puis qu’invoquer les témoins. Hélas! qui peut relire aujourd’hui sans angoisse l’exploration du Mékong, racontée par le jeune Louis de Carné, qui devait en rapporter le germe de la mort, ne laissant à son

malheureux père que la consolation du travail et

des souvenirs; et pourtant ses compagnons et lui étaient pourvus de tous les engins de cette civilisation détestée ! Et l’intrépide marquis de Compiègne, que la mort attendait dans un misérable duel, au Caire! Suivez-le dans la Floride! La lutte pour la vie est de tous les instants. Là se montre à nous le voyageur vrai, celui qui nous dit ses actions et non pas ses rêves, sans cesse occupé à rechercher sa proie et à défendre son corps ! Voilà l’homme de la nature, telle est sa liberté!

Aujourd’hui, nous avons une autre façon de retourner à la nature; nous n’allons plus vers les déserts : nous devenons, nous sommes devenus sauvages. Au mal de René, fait d’orgueil et d’ennui, a succédé le mal de la solitude intellectuelle, ce qu’on appelle, dans le langage du jour, le particularisme. Henri Heine raconte que des voyageurs, suivant les côtes de la Grèce, entendirent, sur les promontoires, des hommes éperdus et pleurant, qui criaient : « Le dieu Pan est mort! » Nous entendons crier, nous crions : « La vie sociale se meurt ; c’en est fait du monde : le monde est mort ! » Nos villes ressemblent à des monastères où chacun vit dans sa cellule; il est vrai que la cellule a une fenêtre, et on aime à regarder le voisin qui passe : il est vrai qu’elle a une porte, et on aime à sortir, on l’aime beaucoup, dans notre Midi surtout, dans notre Toulouse, quand le soleil luit ! — Que chacun joui.s.se de lui-mème et des siens dans son inté-

rieur chaque jour plus aimé, plus orné, plus intime, qui n’applaudirait? C’est une vérité vieille, que l’homme n’a pas de plaisir plus vif et plus cher que la fête de son intelligence en lui-même et avec lui-même, le sentiment de ses facultés, de ses forces. En nous demeurent les pensées, les vers, la prose, les tolies, les tristesses, les pleurs et les rires les meilleurs, qui ne s’épanouiront jamais au dehors, impuissants que nous sommes à leur

donner forme et vie, qui mourront inconnus comme sont morts ces grands hommes, dont parle le poète Gray, qui reposent, ignorés, dans chaque cimetière de village. Mais, de cet amour de sa propre société a l’isolement de l’intelligence et à la solitude morale, quel abîme. Messieurs, et quelle tristesse de

le voir se creuser chaque jour sous le poids de toutes les choses contemporaines! Quel mal, cette méconnaissance les uns les autres ! C’est l’illustre évêque d’Orléans, c’est Dupanloiip, qui l’a dit avec cette éloquence pénétrante qui fut la sienne :

Eloignez les hommes, et ils se délient les uns des

autres, ils se haïssent; rapprochez-les, ils s’expliquent, s’estiment et s’aiment! »

Mais nous allions perdre de vue le dix-huitième siècle et l’économie politique. Ce retour à une nature imaginaire coïncida avec son étude par les premiers économistes qui se réunissaient, dans un

entre-sol de Versailles, chez le docteur Quesnay, médecin de Louis XY, qui l’appelait le pe^isenr.

Quesnay croyait que toute richesse vient de la terre, et ne vient que d’elle. L’histoire connaît ses disciples sous le nom de physiocvates, à raison do cette doctrine qui consistait à rechercher la constitution naturelle, l’ordre naturel ou prétendu tel des sociétés. Cette science nouvelle, protégée par la faveur des salons, de l’opinion publique, lit si rapidement son chemin, que l’un des physiocrates, Turgot, parvint au ministère sous Louis XVI, et voulut entreprendre nombre de réformes. Rien ne peut donner l’idée de l’admiration que Turgot a inspirée, sinon à tous ses contemporains, du moins à une portion de la postérité. L’année dernière, une véritable dispute, au sens ancien du mot, s’est engagée à l’Académie des sciences morales et politiques. On se demandait si les réformes de Turgot auraient pu empêcher la Révolution, si son maintien aux affaires ne l’aurait pas enrayée : le pour e.t le contre ont été plaidés avec abondance et conviction, mais de tels procès ne se jugent pas. Turgot paraît avoir été sentencieux et ennuyeux il aurait, le premier, mérité l’épithète. Le roi, qui lui avait dit : a II n’y a que nous deux qui aimions le peuple », se sentit délivré lorsqu’il ne retrouva plus son visage, au conseil, à côté du vieux Mau-

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