Condorcet, Turgot sont de ces esprits qui vont jusqiv.nu
bout de leurs principes , et qui ne savent pas assez ce que c’est que l’ennui en matière littéraire. {Lch Cahiev-i de Sainte-Beuve p. 56.)
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repas, spirituel et léger. Turgot n’avait pas le inanienient des hommes, et j)araissait être raide et cassant alors qu’il n’était que timide et emprunté; il opérait sur les vivants comme le chirurgien sur des cadavres. « Cette apparente dureté avait pour principe la pureté de son àme, qui lui peignait les hommes comme animés d’un égal désir du bien public, ou comme des fripons qui ne méritaient aucun ménagement*. » Bref, il succomba et sortit du ministère avec la déplorable réputation d’avoir su faire aussi mal le bien que Terray, son prédécesseur, faisait bien le mal.
Cette tendance à considérer les hommes comme des abstractions n’appartient i»as seulement à Turgot, et, plus d’une fois, je l’ai retrouvée sous la I)lume d’économistes modernes. A un moment où les grèves ouvrières faisaient rage, agitaient les esprits et troublaient les cœurs, toujours émus des souffrances des populations de nos centres manufacturiers, l’un d’eux proposait sa solution : c’était d’organiser le commerce du travail. Pourquoi des entrepreneurs de cette fourniture ne se trduveraient-ils pas qui embaucheraient nombre d’ouvriers, se tiendraient au courant du marché, et porteraient le travail, — leurs ouvriers, — là où il est demandé : hier à Bayonne, demain à Dun-
1. Sénac de Meillian, cité par la biographie Micbai^d, article Tureot,
peau de bêtes de somme, du sang et des muscles, sans affections, sans foyers, sans familles, sans âmes? Ainsi les écrits des Romains nous montrent des marchands qui avaient des escouades d’esclaves
I gladiateurs, et les louaient de ville en ville, pour des jeux, tant pour leur sueur, tant pour leur vie, s’ils succombaient'. Mais c’était le hideux esclavage, et ce sont des écrivains soi-disant libéraux qui émettent aujourd’hui de telles doctrines, les développent avec amour et les signalent comme un remède et un progrès! Que peuvent avoir de commun avec la littérature et l’art des élucubrations où l’homme est ainsi traité !
Je ne veux pas dire que tous les économistes soient aussi peu humains, encore moins que la I science ait à souffrir de quelques écarts de ses
' J adeptes. Non! il en est d’aimables et de spirituels,
I J il en est dont l’àme est charitable et chrétienne. Je
j ne me sens pas libre de parler de ceux de l’heure
présente; mais la génération de I8'j8 et la nôtre I n ont pas oublié M. Louis Reybaud, toujours vaillant, ses fines satires contre les utopistes, et ^ son Jérôme Pâturât à la recherche d’une position I sociale, livre bien observé, agréablement écrit,
11. InstitHteg de (laïus, commentaire III, § 146 : Item si gladiatores ea lege tibi tradidcrim, ut in singulos qui integri exicrint, pro sudore denarii xx mihi darentur, in eos vero sinçulos, qui occisi aut dcbilitati fucrint, denarii mille etc.
traité avec rigueur par un grand critique, lorsqu’il a dit que c’est une lecture amusante en attendant roinnibus. A cette même époque d’effervescence et de déchaînement de tous les sophismes communistes et socialistes, Frédéric Bastiat, a qui la piété de ses disciples érigeait naguère une statue iiMugron, sa patrie adoptive, combattait contre Proudhon, alors trop célèbre et redouté, aujourd’hui justement oublié avec son bon marché universel, sa banque du peuple, son crédit gratuit et son cri de guerre ; « La propriété, c’est le vol! » Bastiat montrait que l’intérêt de l’argent pourra diminuei par l’abondance des capitaux, mais qu’il ne descendra jamais à zéro, tant que les biens de la terre ne nous seront pas donnés gratuitement, comme l’air et la lumière du soleil. Il fortifiait l’évidence de sa thèse par une comparaison charmante : Les éleveurs de moutons, disait-il, tendent a diminuer de plus en plus le volume de la tète, qui n’a pas de valeur. Arriveront-ils a produire des moutons qui s’en passent, ou doivent-ils, dès à présent, la leur couper pour atteindre a cette perfection, des
moutons sans tète*?
1. Voici le passage de Bastiat, qui avait peut-être encore plus d’esprit que de bon sens , disait récemment M. Jules Simon : « L’argumentation de Proudhon se réduit donc à ceci : puisque les pliis habiles agriculteurs sont ceux qui ont le plus réduit la tête des moutons, nous serons arrivés à la perfection agricole quand les moutons seront acéphales. Donc , pour réaliser nousmêmes cette perfection, coupons-leur le cou. )> {Capital et rente.)
Cependant, malgré son bon sens aiguisé, Bastiat n’avait pas échappé à cet esprit d’absolu qui est fatal aux sciences qui ont l’homme pour objet, pour commencement et pour fin. Il a été l’un des apôtres les plus ardents du libre commerce entre les nations; cette liberté, ce laisser-passer vaudraient certes mieux en théorie que les barrières jalouses qui arrêtent aux frontières les produits de l’étranger. Dire que le libre-échange est préférable à la protection, c’est émettre une proposition aussi banale que celle-ci : la paix est préférable à la guerre. La question est précisément de savoir si l’état d’indépendance politique et militaire des nations, pour employer le mot le plus doux, si leur état de guerre latent, pour dire le vrai, ne leur commande pas de conserver aussi leur indépendance industrielle et commerciale; question contingente dès lors et plutôt d’ordre politique et gouvernemental que d’ordre purement économique, dont Bastiat a poursuivi la solution avec une ardeur d’assaut et un acharnement que nous avons peine à comprendre aujourd’hui.
L’Empire, en 1860, donna raison aux héritiers de sa doctrine en s’engageant dans la voie des traités de commerce et des abaissements de tarifs douaniers. Il avait cru pouvoir le faire en pleine paix ; ne disait-on pas d’ailleurs que le libre-échange amènerait la vie à bon marché — c’était pour l’intérieur — qu’il cimenterait si fort les liens des na-
tioiis qu’elles ne pourraient plus se dégager pour se battre c’était pour l’extérieur. — Dix-huit années se sont passées, et les théories de Bastiat sont passées aussi. Ne parlons pas de la vie à bon marché; mais nous avons connu toutes les horreurs de la guerre, tous les désastres de la défaite, nos chères provinces de l’Est nous ont été arrachées, laissant la France démantelée; mais nos milliards s’en sont allés, et la balance du commeice, toujours favorable à nos exportations, s’est retournée contre nous; dans l’année qui finissait hier, c est un milliard que nous avons reçu en produits des étrangers, au-delà de ceux que nous leur avons envoyés. Les nations voisines ou éloignées se barricadent chez elles, voulant se suffire, pour leur nécessaire, par leur agriculture et leur industrie, semblables à ce paysan qui disait, pour faire l’éloge de son bien : « Hormis le sel et le poivre, je n ai rien a acheter au dehors! » Une grande enquête a été ouverte chez nous ; l’opinion i)ublique s’est émue, et, tout a l’heure, notre gouvernement dénonçait tous nos traités de commerce avec les puissances étrangères et rendait à la France sa liberté d’action!
Je m égare. Messieurs; vous me pardonnerez ces excursions dans un domaine si étranger aux lettres qui ne connaissent pas de frontières. Je tenais a vous montrer les régions où se meut la science que J’ai l’honneur d’enseigner. Oui, l’éco-
nomie i)olitique est bien une science morale, voisine du Droit qu’elle sert, en faisant voir Tutile d’accord avec le juste, avec ses doctrines et ses controverses; n’est-ce pas faire œuvre de science que de s’occuper ainsi de la population, du travail, du ca[)ital, de la production, de ses lois, des classes laborieuses, de leurs souffrances èt des remèdes qu’elles comportent, que de franchir les horizons de son pays pour traiter du commerce international, etc., etc.?
Mais si l’économie politique est née au milieu des littérateurs et des philosophes dans ce siècle qui les a le plus aimés, si elle a été portée par eux au pouvoir, est-ce à dire qu’elle ne soit elle-même qu’une branche de la littérature? Assurément, non ; ce que je disais à l’instant prouve qu’elle a toujours été autre chose; depuis, elle s’est encore plus séparée en agrandissant son domaine et ses limites. Pourrait-on se prévaloir de ce qu’elle a l’homme pour objet? Pas davantage! Le droit, la morale, la philosophie, Phistoire étudient l’homme également, et personne ne les confond avec l’éloquence, la poésie, les œuvres d’art et d’imagination, les lettres proprement dites ! Sans doute, un économiste peut être un écrivain de talent, d’esprit et de goût; plus d’un a mérité de la littérature, et, par surcroît aussi, mieux mérité de sa propre science; car le style, comme la beauté, f)rète son charme à toutes choses et fait tout passer: quelle
est la-modë si laide qui ne soit rendue belle par un joli. visage?
Mais de même qu’on ne saurait reprocher à la chimie un chimiste sans agrément, au Droit un jurisconsulte sec et sans grâce, voire à la philosophie un philosophe obscur et lourd, — hors de l’Académie des Jeux-Floraux — la philosophie ne revendique-t-elle pas cependant les plus grands écrivains, depuis Platon et Cicéron jusqu’à M. Cousin? de même il serait injuste de condamner Téconomie politique sur la lecture d’un économiste, de plusieurs même, savants et de bon sens, parraitements ennuyeux d’ailleurs ? L’économie politique, qui pourra un jour inspirer des poètes et enrichir la littérature de chefs-d’œuvre, comme l’histoire et la philosophie, n’est ni une branche de la poésie, ni une catégorie littéraire : elle est une science morale distincte de la poésie et de la litté^ rature. C’est là, Messieurs, tout ce que j’ai voulu dire dans ce trop long discours, dont ces derniè^ res paroles sont comme la conclusion et l’abrégé; heureux moi-même si j’ai su ne pas mériter la célèbre épithète !
Jésus, raconte l’Évangile, fut reçu dans sa maison par une femme nommée Marthe. La sœur de celle-ci, Marie, s’assit aux pieds du Sauveur, écoutant ses paroles. Cependant, Marthe allait et venait pour les soins du ménage; elle s’approcha et dit ;
« Seigneur, n’avez- vous pas souci de ce que ma sœur me laisse faire toute seule? » Le Seigneur répondit : « Marthe, Marthe, vous êtes inquiète et
troublée par bien des soins Mais Marie a choisi
la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée! » Comme Marie, vous avez choisi la meilleure part. Messieurs, la poésie, l’imagination, l’éloquence, la part immortelle et divine, celle de l’àme; vous la conserverez fidèlement; elle ne vous sera pas enlevée, malgré tous les assauts que subissent ces grandes forces, malgré tous les silences de ces grandes voix dans les temps difficiles commes les nôtres. Mais, semblables au divin Maitre, vous ne repoussez pas les hommes qui s’occupent du ménage de la nation, et vous permettent le loisir par leui’s soins; vous donnez place à l’économie politique, à Marthe, vous la traitez comme une sœur qui a la part moins bonne, mais comme une sœur toujours, et non comme une étrangère qu’on repousse; encore une fois, merci!