‹ Résumé de l'histoire d'EspagneChapitre 12 sur 16 · CINQUIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ÉPOQUE

Depuis l* établissement monarchique de Ferdinand et Isabelle, et la ruine définitive des Maures, jusqu'à V extinction de la dynastie autrichienne et f Établissement de la maison de Bourbon.

De 1480 à 170X. — aax ans.

Les règnes si justement célèbres de Ferdinand et d'Isabelle , celai de leur successeur immédiat, Charles V, seraient sans doute encore les plus mémorables de la monarchie espagnole, quand même ces souverains n'eussent pas personnellement accompli de si grandes choses. Pour se faire un nom, il n'est rien de tel que de venir à propos. Leur époque vit naître des événemens de la plus haute importance pour l'espèce humaine tout entière } et le mouvement qui fut alors imprimé aux sociétés civilisées de l'Europe, fut si universef

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et si paissant, qae les révolutions qui s'achèvent ée nos jours doivMit même être considérées comme ses conséquences ultérieures.

Tandis que Ferdinand et Isabelle, entre qui la nature avait réparti de grandes qualités et une ambition virile, sans égard au sexe , et qui faisaient deux rois sur le trône , unissaient leurs efforts pour achever la ruine de la puissance ntfture, d'autres génies concouraient avec eux à renfantement de cette vaste monarchie qui, so)is le sceptre de GharlesV, devait bientôt s'avancer dominatrice orgueilleuse et du vieux empire d'Occident et d'un monde nouveau : Christophe Colomb découvrait l'Amérique.

On sait que ce grand homme, promené de refus en refus , repoussé de la cour de Madrid comme de celle de Portugal, comme du conseil des marchands de Gènes, tournait -enfin ses pas du côté de l'Angleterre, lorsque Isabelle le fit 1493. rappeler. Il partit avec trois vaisseaux du petit port de Palos, en Andalousie, pour cette merveilleuse conquête [d'îles et de contineus dont jusque là personne n'avait même soupçonné l'existence , si

mz l'histoiae ' d'espâgne. ao3 Ton excepte le geaie dePkton qui , deux mille ans avaat, avait imaginé TA tlaotide. La constance y les travaux ^ les mal« beurs de Ghrisloplie Co]<H9tLb ont placé ce nom au^i haut qu'il soit donné à l'homme d'atteindie. Je dis aussi ses malheurs^ car il n'a pas ménite manqué à sa gloire d'être payé par l'orgueil des cours de la plus affreuse ia« gratitude , c'est-à-dire plongé dans les cachets ^ chargé de fers en son héro'ique vieillesse.

A peu près en même temps, Bernard Diaz, et après lui Vasco de Gama, découvraient aussi, en quelque sorte, ie$ Indes orientales en frayant au commerce le passage, jusque là inconnu, du cap de Bonne- Espérance^ et, a^s eux, le grand Albuquerque fondait un empire au Portugal.

L'univers matériel s'agrandissait ainsi sous les pas <le cette génération d'hommes si audacieuse ^ l'intelligence humaine faisait tomber en même temps les barrières sacrées que l'ignorance et la peur avaient jusque là opposées à ses progrès^ L'immortd Luther^ indigné des scandales de la cour de Rome , imbu

ao4 nésuvIÊ *

de l'esprit des saintes écritures , arrachait au joug le plus intolérable la moitié de l'Europe , rendait aux croyances chrétiennes leur autorité avec leur indépendance , et rétablissait la dignité de la couronne des rois, jusque là tributaire avilie de la tiare papale.

Le temps de l'aôranchissement était venu; depuis trois siècles un nouvel ordre social s'établissait sur les débris de la féodalité. Le peuple, sorti de dessous terre, avait formé les communes sur la glèbe si long-temps arrosée de son sang et de ses sueurs ; les communes avaient par l'industrie et le commerce acquis de l'aisance et du loisir : on commençait à penser.

D'un autre côté la puissance des papes avait dès long-temps atteint ce degré de plénitude et de splendeur au-delà duquel toute chose humaine ne peut plus que perdre et décliner. Les princes de l'Eglise , égarés de bonne heure hors des routes apostoliques j avaient usé leur influence à force de crimes et d'excès. La première fois qu'une main hardie , arrachant le bandeau superstitieux qui couvrait les yeux des nations, leur fit voi?:

DE l'histoire d'espagne. loS tant de turpitude , un cri d'exécration fut leur réponse unanime; les vieux autels furent profondément ébranlés^ et il ne fallut pas moins que les efforts de tous les princes intéressés à contrarier la réforme , pour l'empêcher de devenir universelle. Ce fut un invincible élan de la raison humaine ; et l'énergie prodigieuse des premiers réformateurs, prouve qu'ils n'étaient pas moins secondés par l'esprit de leur siccle que par les inspirations de leur conscience. De sorte que si Luther et Zuingle ne se fussent pas montrés à la tête de cette révolution religieuse, il ne faut pas s'imaginer qu'elle n'eût pas eu lieu faute d'autres chefs et d'autres occasions qu'une misférable querelle de moines au sujet du trafic des indulgences.

Jetons un coup d'œil sur la situation des divers états du continent de l'Europe , au moment où Ferdinand et Isabelle> en Espagne, montaient ensemble sur un trône tout- k -coup agrandi.

La France, sortie de ses longs et désastreux démêlés avec l'Angleterre , redevenait puissante sous l'autorité forti-

ao6 MJBSvué.

fiée de ses rois. Mais l'accroissement de sa prépoodérance extérieure avait lieu aux dépens des principes du premier établissement des Francs^ de sorte que les vieilles garanties nationales et les usurpations postérieures de la féodalité périssaient confondues au profit du pouvoir royal. Les états-généraux négligés avaient cédé aux rois toute la puissance législative. Les justices royales avaient étouffé peu à peu les justices seigneuriales ; et les tentatives heureuses de Charles VII et de Louis XI , pour avoir de l'argent sans le concours des états , et une force armée permanente sans le concours des grands vassaux, avaient complété cette transformation d'un gouvernement presque démocratique dans l'origine, puis aristocratique, eu. monarchie pure et absolue. En outre, le dernier de ces princes, Louis XI, avait ajouté à ses états héréditaires cinq grandes provinces, qui depuis sont restées françaises : l'Artois, la Bourgogne , la Provence, et la Gerdagne avec le Roussillon. Ce roi intrigant et bigot était aussi un subtil usurier 5 car il avait ga-

DE l'histoius d'espagne. %(yj gnë ces deux dernières provinces en prêtant sur gage au roi d'Aragon , Timprëvoyant Juan U.

En Allemagne, plus lentement que dans les autres états d'Europe, la même marche des choses avait lieu, et la condition politique des nations subissait des transformations analogues. D'abord l'empire de Charlemagne, fractionné par les princes vassaux, avait donné naissance à une multitude de souverainetés dont l'indépendance semblait résider dans la permanence de leurs querelles afiPreuses. Ces querelles se vidaient toujours par le moyen des armes et avec toute l'atrocité du temps; la trahison et l'assassinat étaient le fruit et la fin des Négociations ]es mieux conduites. La couronne impériale n'était plus qu'un nom, et sa médiation illusoire. Les papes avaient profité de la faiblesse des successeurs immédiats de Charlemagne pour s'arroger sur l'Empire une juridiction encore plus absolue que sur le reste du monde prosterné à leurs pieds. Les factions des Guelfes et des Gibelins, nées des divisions suscitées par l'ambition des émules de Grégoire YII, avaient ensanglanté k

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la fois l'Allemagne et Tltalie, trois siècles durant. Les formes seules de la subordination fe'odale, dit Roberison, conservaient aux débris de l'Empire une apparence de liaison et de dépendances respectives. Les peuples gémissaient sous les maux inséparables d'un tel ordre de choses. L'oppression /les rapines, les outrages, tout le cortège inévitable des guerres par ticulières^pesai t sur la Germanie. Le commerce et l'industrie étaient paralysés. L'excès des misères publiques provoqua enfin quelques tentatives d'union de la part des communes contre la noblesse. IjCS cercles et leurs juridictions provinciales furent créés ; mais les désordres et les malheurs publics n'eurent véritablement un terme et un frein que sous Maximilien , dont le règne correspond à celui de Ferdinand et d'Isabelle. Ce prince institua la chambre impériale, ou conseil aulique, tribunal suprême destiné à juger en dernier ressort toutes les causes féodales.

Venise , fondée au v« siècle dans des lagunes, par de pauvi'es pêcheurs fuyant devant les Huns , était parvenue , à force d'industrie , de succès commer*

DE L HISTOIRE ix'espàgne. aog^ claux, d'habileté diplomatique au dehors , et de régularité sévère au dedans , au premier rang sur la scène politique. Mais cette aristocratie orgueilleuse et jalouse^ se défiant du peuple qui servait de support à sa grandeur , et remettant le soin de la défendre à des stipendiés nés hors ctè son sein , devait périr par les efforts qu'exigeait un système de conservation à la fois si fragile et si onéreux. AussPse trouva -t -elle incapable de résister au coup fatal qui lui fui porté par la valeur française à la fameuse journée d'Agnadel , dans la guerre qui suivit la ligue de Cambrai ; et dès lors elle vit décliner sa puissance.

Deux causes préparaient la ruinecomplète de cette république à la fin du xv« siècle. La première fut la découverte du passage par le cap de Bonne- Espérance, qui lui ravit l'opulent monopole du commerce d'Orient pour le donner à Lisbonne ; la seconde fut l'accroissement prodigieux de la puissance des Ottomans. C'était le temps de vigueur et de sève de cet empire. Plusieurs sultans ; qui forent de très-grand»

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hommes, faisaient trembler la chré-»

tientë par leur ambition et leurs forces. Dans la guerre de Charles Y contre la Porte , Venise perdit à la fois presque tout@ ses possessions de l'Archipel grec^ eta y comprenant Tîle de Chypre , la plus belle perle de cette pompeuse cou-^ ronne.

Florence, dont Fa grandeur dérivait des mêmes sources , iu^e d'un esprit tout démocratique , ar^ite à défendre ses privilèges , s'était pourtant soumise à une famille de marchands dont la vaste opulence et les talens les eussent fait proscrire par un esprit de liberté plus prévoyant et plus judicieux. Lesi Médicis devinrent , presque sans opposition ^ des souverains absolus ; mais peu de ces souverains dont l'élévation est l'ouvrage soudain de la fortune , ont fait absoudre leurs usurpations par plus de bienfaits et de magnanimité. Cependant la jalousie de ces illustres parvenus avait, comme celle des nobles de Venise, organisé la force militaire de la république sur le principe le plus vicieux. Les condottieri , qui vendaient leur sang au premier venu, étaient^ en

DE l'hISTOI&E b'eSPàGNE. lll

dernière analyse ^ les remparts factices de tous ces états assez faussement appelés républicains, et à qui tant de vices de constructions présageaient une courte durée.

Naples, long-temps en proie au régime féodal le plus oppressif^ à la noblesse la plus turbulente, avait été assez malheureuse durant plusieurs siècles, pour n'obtenir pas méiùe des maîtres de son choix et une servitude fixe ; ses princes ne régnaient que par des titres contestés; et leurs querelles perpétuelles avec les grands barons tenaient le cœur de l'Ëtat sans cesse ouvert aux armes étrangères. On sait avec quelle rapidité Charles Y III fit la conquête de ce beau royaume. Main&oi avait massacré Con^ rad pour monter sur ce trône; Charles d'Anjou y frère de saint Louis , et porte par le pape , avait renversé Mainfroi , et bientôt après s'était lui-même souillé du meurtre de Conradin , héritier légitime de la couronne de Naples : sur l'échafaud, ce jeune et malheureux prince avait nommé Pierre d'Aragon son héritier. Après de longs débats, après une suite de crimes plus atroces et de

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révolutions plus rapides que n'en offre peut-être l'histoire d'aucun royaume, les princes d'Aragon étaient restés les maîtres de ce sanglant héritage , et l'avaient transmis à une branche bâtarde de leur maison. ]^ous verrons cette triste couronne retomber avec tant d'autres sur cette tête si chargée de domination de Charles V.

Au milieu de ces diverses révolutions politiques, les belles-lettres et les beauxarts que la chute de l'empire grec avait exilés de leur patrie primitive, se répandaient en Europe^ en formant, si l'on peut ainsi dire, un établissement plus particulier sur le sol brillant et hospitalier de lltalie. •

* L'Angleterre doit occuper une place dans ce prospect rapide , parce qu'elle avait commencé à exercer sur les affaires générales de l'Europe continentale une influence qui s'accrut beaucoup sous le règne de Henri VIH, correspondant à celui de Charles Y; mais alors , c'est-à-dire sous Edouard IV, ce rovaume , encore tout ému et ébranle des sanglantes compétitions au trône des maisons d'Yorck et de Lanças tre^ ne son-

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geait qu'à se raffermir sur son propre sol , et à ëtouifer les derniers restes d'une guerre civile qui pouvait se rai* lumer : de ses conquêtes en France , Calais seul lui restait ; ce n'était qu'une porte pour introduire l'invasion ^ mais c'était encore beaucoup*

Tous les autres états du nord de l'£u« rope n'apparaissaient encore que sur un plan très-reculé j et ifs ne sont arrivés que plus tard sur le théâtre des contestations politiques , dont le foyer était alors dans le midi. \

L'union de Ferdinand et d'Isabelle i475. avait été l'ouvrage de celte noblesse castillane , dont ces deux souverains domptèrent tant la fierté depuis, en ruinant leurs prérogatives. Les grands ^ indignés de voir paraître comme héri^ lière présomptive cette fille fruit de l'adultère consenti par Henri l'Impuissant , avaient déjà offert à Isabelle , ^ sœur de ce prince, de la reconnaître pour souveraine^ à défaut de l'infant don Alphonse, qu'une mort prématurée avait enlevé à son pays. Isabelle eut assez de grandeur d'âme pour refuser de fournir à la rébellion des armes aussi

si4 KÉsomà

tpécieuses; cependant elle profita de l'occasion pour faire constater ses droits. Plus tard^en négociant son mariage arec l'héritier des couronnes d'Aragon et de Naples , cette noblesse liguée n'eut en Tue que d'accroître sa force contre le favoritisme de Henri. Mais cet avantage momentané coûta à la noblesse de Gastille la perte de sa puissance , en anie* nant au pouvoir up de ces hommes qui sont destinés à en recaler bien loin les limites.

Ce ne fut pas faute de précautions prî* ses par les grands que Ferdinand accrut si fort l'autoi^ilé royale. Avant de lui accorder la princesse de Cas tille et de bénir leur union , l'archevêque de Tolède présenta à Ferdinand , au nom des états de Castille , ime déclaration en dix acticles qui stipulait avec beaucoup de soin la conservation de toutes les immunités nationales; la reconnaissance d'Isabelle comme souveraine indépendante de Castille , et une renonciation formelle aux terres et seigneuries que son père avait possédées dans ce royaume.

Cet arrangement , qui consacrait les droits d'Isabelle d'une manière absolue

DE l'histoire d'xSPAGKE. 21 5

et exclusive^ avait profondément humilié le roi son frère Henri dit l'Impui^^anil; mais il avait blessé bien plus viveiaent encore la reine, dont l'affectioo maternelle pour Jeanne était au lïioins mieux motivée. Henri ^ eédaot aux importunités du couple adultère, n'avait pas tardé à désavouer par un maffidCéste les .^oocessiotts faites dans un moiaent critique, et à réclamer la fidélité des peuples en faveur de Jeanne , qu'il déclarait héritière lé^time de la couix)nne. Ferdinand et. Isabelle établirent pareillement leurs dceits dans un imiàoi(^i€ \ jnaih ils se préparèrent à foiiornir de bien meilleurs arf|;umens à la pointe des lances de leurs soldats. Henri termina parmi ces troubles son impuissante et faonteuse carrière. Ije r<H de Portugal, à qui, par les intrigues de YiUena et de Bertrand de la Gneva, Jeanne 9 fille (présumée du dernier des deux, avait ^é mariée, entra en GastiUe pour soutenir les prétentions de ^ femme. Ces légitimité rivales comibat»

tirent aux environs de Toro, et la Providence décida la question en faveur de Ferdinaud : son droit demeura le seul

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positif, avec d'autant plus de raiison, qu'il s'était assuré la victoire par des dispositions dignes d'un capitaine expérimenté et habile. Tels furent les commencemens de sa fortune de roi^ nous allons voir comment il sut en poursuivre le cours.

' Ferdinand était parfaitement secondé par la reine son épouse ; et il est juste de reconnaître qu'elle contribua beaucoup au succès de ses plans , quand ce ne serait que pour avoir introduit dans le conseil son confesseur, ce fameux Gisnéros qui depuis acquit, par tant de preuves d'une haute capacité administrative, le droit de se vanter qu'il m.euait l'Espagne avec son cordon de saint François. Ximenès eut l'art d'endormir l'inquiétude jalouse des grands vassaux.

En attendant de pouvoir les abattre, il détourna dans les travaux de la guerre étrangère cette fièvre factieuse, mal héréditaire de l'aristocratie castillane et de l'Élat. Nous le verrons bientôt en ex*(irper le germe sans ménagement.

Assuré de l'obéissance au dedans, Ferdinand s'était ménagé de la considération au dehors par d'honorables traités , et ce ne fut qu'après l'exécution de ces

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plans préparatoires qu'il entreprit d'achever la raine du mahométisme en Espagne. Le temps s'était écoulé pour ces royaumes musulmans , enfans d'une brillante conquête, avec plus de rapidité que pour ceux qui sont l'ouvrage d'une politique lente et laborieuse : la plupart avait vécu , l'anarchie décomposait le reste. Les Maures étaient en^ core braves; mais ce puissant fenatisme de leurs ancêtres , et cette austérité de mœurs qui leur faisait dire en tirant le cimeterre : Pour Dieu et .l'Éternité î ils les avaient perdus : ce qm leur res» tait de force s'exhalait en discordes domestiques.

Les premiers ordres de l'État rivalisèrent de zèle et firent à l'envi des sacrifices pour assurer le succès de cette grande entreprise. Le clergé, toujours si peu disposé à prendre sa part des charges publiques, contribua de ses richesses dans cette occasion. Il est vrai que la sainte cause de la religion était particulièrement intéressée dans cette croisade, d'ailleurs si nationale.

L'année 1482 fut signalée par le gain d'une JbataiUe aux environs de Loxa. Le

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roi injure ^ Boe\bdil i^y jEut fait prisonnier après ;avoir perciu, ses TneiUeurs guerriers. H recoavra )a libprt^, m^ts non U possibilité de tenir contre les Cbrétiens en rase campagne^ Tout^$ les villes de son royauoie) successivement assiégée^, tombèrent au pouvoir de {"^rdipand et d'Is^be|le : il. fam toujoiM^s nopimer ensemble ces djsux ^poux qui luarçb^ient à la tçte d^ leurS; chevaliers 0i, q^pip^ent avec les atii)^« L'his- •toirç UB sépare jamais leursiuorns, car ils tie/séparaient pas leurs efforts ; et c'est le moins qu'elle doive i^ cette adniiriibJe r^e, 8an$ laquelle le rèp» de soft époux n'eût pas été illustra par de si grandes ébos^. S'il eût é%ei roi tout seul, sa; politique habile qi^t encor^ipu Je iiuaintenir co^tre^ la fougm^e et imprévoyante ambition, dps grauds; mdls là se fut bornée sa r^^mm^e; k peine çn parlerait-on. Isa}>eHç, par son génie, sa beauté, et par tout ce - qui peut ^iiflamnier dans une femme reine, joignit le ressort de l'euthousia^me qu'elle aillumait , à la justesse froide et stérile des

> Ou BQobdilUn, ou Abo-Abdèli,

DE L*HIS*rOlRK I>'eSPAGNE. llg

plans de 90U mari. Il voyait les possibilités; elle fécoDdait les > ressource» el créait les moyens. Enfin elle prépam l'ascendant du Irôo&en déguisant , soûs des séductions propres su une nation cbevaleresque > la fbrc« et la pesanteuf du' )otig qui se travaillait.

Les Maùrea ne possédaient plus qae le royaume de. Gi*enade ^ mais ce royaume était foomé des pin» riohes' et des plus riantes contrées dé lia' péniii" &ale. L'industrie, mauresque en retirait emiore d'immenses revenus. D'aillenrs le voisinage de l'Afrique servait d'appui à ces .héritiers des anciens vainqueurs; et lès tribus expulsées les favo^ riaaieot comme les dépositaires des espérances et des nu^eiis d'un retour à hù conquête. Le tribut auquel les' souvef^- Faio6< de Gcenade s'^aient soumis âe^ pais Alphonse M, ils^ le. refusaient toulies^ les fois qu'ils comptaient sur l'impunité. Buvant les guerres civiles des règnes précédens , Idrsqae les rois de Castille avaient réclamé les bénéfices de leur »a^ zeraineté, les Mkisulmans ne craignirent pas de répondre : « Nous avons da fer » et non de l'or pour les Chrétien»; ceux

aao EisfJMi

» qui avaient conseoti le tribat ont em- » pofté leur haote au tombeau, et ils » n'ont laissé à leurs enfans que des » lances. » Les embarras du moment firent ajourner la réplique que méritait cette audacieuse r^>onse. Cependant les Maures n'avaient plus assez de force ponr tant de fierté; ils étaient arriva à l'heure de leur ruine , rendue de plus eo plus imminente par ces insensées divisions^ sans lesquelles on eût dit qu'ib ne pouvaient exister, non plus que sans tournois , sans romances et sans fêles.

. Depuis le refus du tribut^ une sorte de trêve avait été consentie entre les Chrétiens et les Maures; mais sentant le besoin de se t^r en haleine de part et d'autve sur leurs frontières respectives, ils étaient convenus que l'on pourrait escarmoucher et se feire une guerre de surprise , s'enlever même une place forte sans préjudice de la trêve , pourvu que nulle expédition ne durât plus de trois jours et ne se fît avec les pr^)aratifs d'une guerre officielle.

En vertu de ce singulier arrangement, bien propre k peindre le caractère

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de l'époque à laquelle il appartient, les Maures s'étaient emparés de Zahara en i48i par un heureux coup -de -main.

Soit émulation, soit ressentiment, le marquis-dé Cadix et Diègue de Merlo, gouverneur de Séville , voulurent , en représailles, enlever la jolie ville d'Albama, place forte, mais alors pourvue d'une garnison insuffisante; et qui n'était d'ailleurs qu'à huit lieues de la capitale, c'est-à-dire de Tolède, résidence des rois de Gastille de ce temps. Trois audacieux soldats ayant planté des échelles contre les murs, égorgèrent les sentinelles et l'alcade, puis ouvrirent les portes aux troupes qui s'étaient, à la faveur des ténèbres, avancées sous les remparts. La résistance des Maures fut opiniâtre et sanglante, mais Alhama n'en fut pas moins perdue; et il est impossible de se figurer l'excès du deuil que la perte de cette ville causa dans Grenade i; l'effet contraire de sa con* quête ne se manifesta pas moins énergiquement sur l'esprit des Chrétiens, et

' Le souyenir en est consacré par une romance trés-connue, Ay de mi Alhama, etc. ( F'ojrex.'is Romancero gén&al. )

r<îxpéditioti de Grenade fut tout-à-coup résolue.

. Cette conquête ne fut pourtant pas l'affaire d'un jour. Il ùAlxxt dix ans aux rois catholiques pour s'emparer de toutes les villes qui en dépendaient j et les hyperboles des historiens espagnols li'em pèchent pas que ce terme uo pa^raisse asser^ long. Ils prétendent que lorsque (irenade fut réduite à tax rayon de quelques milles autour de ses murai llc?s, elle pouvait encore mettre cent' mille hommes soùs les armes; liiais à cet égat'd leur exactituder ne doit pas être moins suspecté. A. la vérité, sa .population avait dd s'accnoiti^ de k ruine des cités voisines j dont' une partie avait été asise* attachée* àu «olpour accepter le joug de Feidinand; mais tout ce qui avait tenu un rang dtos f étatmaure, soit horreur du non» chréti^i^ soit pressentiment du dernier; désastre àp leur fortune , avait préféré s'expatrier en retournant dans cette Afrique, sauvage berceau de leurs ancêtres.

Quoi qu'il en soit des moyens de résistance qui restaient aux Maures, il est certain qu'elle eût été bien longue en-

DE L*HIST0IRB D*ESPAGNE. laî

oore s'ils n'avaient pas fourni désarmes' contre eux anx Chrétiens. Ces Mnsulinans dégéiuérés sacrifiaient* sans regret Tintë^ rét de TElal et leur.ptopre renommée à la soif de la vengeance contre leurs frères. Leurs folles inimitiés faisaient couler le sang dans les fétès et x)rganisaient la trahison dans les batailles. Le vieux Muley Hassem, roi de Grenade^ appelé par quelques historiens Albohassem, s'était rendu odieux aux Abe]>' cerrages par le meurtre, de plusieurs chevaliers de cette valeureuse tribu.

Depuis il avait excité le mécontentement national en . répudiant AH^a , son épouse, pour s'unir à Zoraïde, chré« tienne qui. avait abjuré la foi de ses pères, et en faisant périr les enfans qu'il avait eus de la premlière pour ouvrir le chemin du trône à ceux de Zoraiide. Un seul des Els d'Aixa, fioabdil, échappé à sa cruauté, se mit à la tête des Abeocerrages, marcha. sur Grenade, chassa son père, et ceignit le diadème. Mulej Hassem, ayant réuni quelques partisans, parvint à rMitrer dans. Grenade, s'empara de l'Alhambra après avoir massacré toute la garde de ce palais. Enfin le parti

aa4 Ajésiixé .

de Boabdil prévalut; mais lorsque ce dernier fut fait prisonnier par les Chrétiens, son compéttteuir remonta sur le trône. Dès que Boabdil eut recouvré la liberté, cette guerre atroce entre le père et le fils recommiença avec plus d'acharnement. Les Chrétiens fomentaient avec soin ces discordes. Muley Hassem mourut aumilieu de ces agitations : son frère, Abobardil , parvint à se former un parti contre Boabdil son neveu f mais vaincu, écrasé dans plusieurs rencontres par les forces de son adversaire , ou par la valeva supérieure des tribus qui suivaient sa cause*, il commit l'irréparable infamie de se réunir aux ennemis de la patrie et de marcher contre Grenade sous les bannières chrétiennes. La loyauté naïve des dironiqueurs de cette époque n'a point ménagé les expressions pour flétrir cette lâcheté , même du coté des Espagnols y qui n'ont pas trouvé un motif suffisant d'excuse pour une telle trahison dans l'abjuration de la foi musulmane.

Lorsque Grenade fut investie par les troupes chrétiennes , l'imprévoyance qui caractérise les Maures de cette époque leur avait fait négliger de la munir de

DB l'histoire d'espagite. 2^5 toutes les ressources d'une longue défense. Le reflux de la population des campagnes environnantes amena bientôt la disette : les horreurs de la faim et les angoisses d'une guerre d'extermination remplacèrent, dans cette ville infortunée et naguère si opulente et «i voluptueuse , les chants de la t^dresse et la pompe brillante des tournois. Les communications avec l'Afrique étaient interdites; il fallait périr sans espérance de secours. Périr ! combien ce mot dut alors paraître affreux aux guerriers maures, et quel devait être leur déses* poir en voyant partager les misères d'un siège et les odieux tourmens de la faim à ces beautés ornemens de leurs fêtes , et dont un seul regard les faisait se précipiter au-devant du danger !

Une sorte de frénésie s'empara d'eux; ils faisaient de sanglantes sorties, et repoussés aussitôt dans leurs murs, comme des lions dans leurs antres, ils tombaient dans une sorte d'accablement stupide.

En revenant à eux-mtmes, ils versaient des pleurs et s'abandonnaient à tous les effets de la douleur et du désespoir; ils tendaient leurs mains tremblantes

vers le palais de leur prince , comme s'il eût pu les défendre, et l'accablaient d'fnjures, ccmnne s'il eût été la cause unique de leur malheur. Ils entraient dans les mosquées^, couraient aux tom-< beaux de leurs ancêtres, embrassai«nt les colonnes, et revenaient à travers l«s flammée, allumées pai? eux-mém«s, pour toucher une deirnière fois ces marbres, témoins splendidtes de Ja gloire fet dfe^lar puissance de temps qui n'étaient plus.

Les écrivains espagnols ont* tracé ^es tàblestux pathétiques de cette situation' d'un peuple expulsé d'une patrie dont nul climat sur la terre iiè pouvait rem-i placer les avantagés et les douceui».

Leurs récits, efaflés de tout l'orgûeii du triomphe , ne déplaisant pas au lecteur, parce qu'il y trouve des iat-mes pour le malheur des vaincus. Sans doute les antiques babitans de Sagonte et de Numance étaient d'âuti^es hommes que ces Maures qui ne surent pas défendi^e Grenade, et ils ont légué de plus grands exemples à la postérité, en se faisant un tombeau des débris de leurs cités fameuses. Cependant cet attachement pour le sol natal, si vrai et si profond, si passion-

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nëment exprimé dans les traditions de Tëpoque, a répandu un durable intérêt sur ces restes malheureux d'une nation puissante , et (ygd^rant huit siècles avait jeté en Eur^e un éclat si prodigieux.

Le siège avait duré neuf mois. Les ^?' rois catholiques , ayant la famine pour i^q^. auxiliaire y dictèrent des conditions rigoureuses. Le roi Boabdil obtint de se retirer dans les montagnes des Alpux;arres avec ceux de ses sujets qui voulurent . suivre sa destinée; arrivé au sommet du mont Padul^ ce prince malhei:^reux s'arrêta pour jeter un dernier regard sur Grenade: il vit les bannières chi:étiennés flotter sur les minarets de l'Albaysin et de l'Àlhambra , et des larmes coulèrent de ses yeux. « Oui , mon fiils, lui » dit la fière Aixa^ sa mère; pleurez » comme une femme cette ville que » vous n'avez pas su défendre comme » un homme. »

Boabdil passa depuis en Afrique , et y périt misérablement. Les rois catholiques pourvurent de fortes garnisons toutes les places conquises , et réunirent à la couronne le mai^quisat de Cadix. Ils

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avaient d'abord permis aux Maures qui étaient restés et s'étaient soumis , le li- Lre exercice de leur religion; cette consolation que la politique avait laissée aux vaincus , la politique la leur ravit bientôt, et les Maures furent dans la dure alternative de passer en Afrique ou de se faire chrétiens. Tel était leur attachement pour le sol , qu'un grand nombre resta même à ce prix ; mais ceux qui s'étaient retirés dans les Alpuxarres témoignèrent leur horreur profonde du baptême par le massacre des prêtres chrétiens qu'on leur avait envoyés, et par la longue et sanglante guerre qu'ils soutinrent avant d'être réduits. Lorsqu'il fallut enfin céder, la majeure partie acheta le droit de préférer l'exil à la conversion , au prix de dix doublons par famille. Cette spéculation fit entrer dans les coffres du roi catholique la somme de cent soixante mille pièces d'or, ce qui peut donner le nombre des sujets industrieux que la couronne de Castille perdit alors.

Les Juifs , également chassés d'Espagne à cette époque , furent traités avec une préférence de faveur dont on cher-

DE L HISTOIRE d'eSPAGITE. %^g

cherait vainement le motif dans l'histoire. Loin de rien exiger de leur part, on leur permit d'emporter leurs immenses richesses. Les historiens portent à huit cent mille le nombre des personnes de tout âge et de tout sexe qui, pour cause de judaïsme, furent condamnées à cette nouvelle émigration.

Mais, ajoute judicieusement l'un d'eux^ la perte de tant de vassaux et de tant de trésors ne fut pas, aux yeux des rois catholiques, un prix disproportionné de la conservation de la foi dans toute sa pureté.

Le moment où nous voilà parvenus dans l'histoire de la monarchie espagnole est celui où le. monstre de l'inquisition commence à lever sa tête hideuse sur cette malheureuse péninsule qu'elle a opprimée et déshonorée si long-temps. Née dès le xiii* siècle , et même dès la fin du xii«, elle avait été établie dans le comté de Toulouse contre les Albigeois; mais repoussée par l'horreur des peuples, et surtout par le crédit des évéques qu'elle dépouillait de leur juridiction sur les hérétiques, elle errait depuis lors en Europe , sans pon-

23o mÉsuMÉ.

voir s'établir solidement nulle part. A la voii^ de Ferdinand, et^ puisqu'il faut l'avouer, à la voix d'Isabelle/ elle s'élança en Espagne , pour s'engraisser du sang des Maures : c'est de ceite époque que date sa puissance colossale.

Il est difficile de comprendre coin-^ ment deux politiques aassi profonds que Ferdinand et Ximenès ont commis la faute d'accueillir un tel auxiliaire contre les restes impuissant des Maures. Peut-être eurent-ils en vue d'autres adversaires plus à redouter pour l'autorité royale; mais la suite a prouvé qu'en songeant à sa consolidation ils avaient préparé son étouffement.

Tout a été dit sur ce- sanglant tribu>nal. La publication récente de plusieurs ouvrages destinés à répandre une connaissance populaire.de son histoire, nous dispense de signaler ici avec (Jlus de détails les maux qu'il a faits à l'Esr pagne. Qu'il nous suffise de remarquer que Rome proBta avec empressement , po^r ranimer son influence , du bema que l'on avilit de ses milices j elle décerna au roi d'Espagne le titre de Catholique, qui , depuis , a distingué ses

DE l'histoirb d'espagne, l3l

successeurs, et l^spagne devint sa ptus fïdèle alliée au moment où son crédit dépérissait dans tous les autres états de r£urope. Nous verrons bientôt le Saint- Office, devenu tout>-puissant ^ s*abreu- ▼er de sang chrétien , après avoir épuisé le sang maure et celui des Juifs ; nous verrons lé monstre s*ëpanouir« dans Tàb.otidance des victimes que lui livrak cpi atroce Philippe II, qui lui livra jusqu'à son filb, et qui bans doùte a mérité qufr Fhistoire lé flétrîl du siurnom de ro'i inquisiteur. '

A.U reste, les 'faveurs de Rome pour Ferdinand le Catholique ne se bornèrent pas à la concession d'un titre si stérile pour sa' puissance^ mais ce roi ayaint, par promesses ou ttienaces, arradké à la noblesse l'abandon des -grandesmaitrises de Saint-Jacques, de €alatrava ei d'Alcantara, au profit de la couronne, obtint d'Innocent YIII la sanction de cet abandon , et fit reconnaître, par son successeur Alexandre VI, qa*î^ serait perpétuel et irrévocable. La perte de ces trois grandes^maîtrises fut aussi funeste k la noblesse que l'acquisition en fut utile à la royauté.

232 RISSUMé

FercHnand trouva un autre moyen d'accroissement pour son^utorité dans cette association de communes formée y dès le xiii« siècle , en Aragon^ pour résister à l'oppression de la noblesse, et poursuivre la répression des délits que les justices seigneuriales avaient intérêt à épargner. Cette société s'appelait sainte Hermandad ou sainte Confrérie, et la manière à la fois mystérieuse, rapide et violente dont elle procédait , l'a fait confondre très-souvent avec l'inquisition. Ferdinand sanctionna l'existence, confirma les privilèges de la sainte Hermandad, et la prit pour auxiliaire en attendant d'en faire un simple instrument de son pouvoir. On voit que les états tenus à Sarragosse en 14B7 , à l'instigation de ce prince, eurent pour objet de fixer ime augmentation et une organisation plus régulière d'une force-armée permanente à la disposition de la sainte Hermandad.

Les états s'assemblèrent souvent dans le cours de ce règne , mais toujours en vertu de la convocation ou cédule royale, et toujours pour délibérer sur des difficultés proposées par le trône : c'est

DE L'HisToiar d'espagne. a33 assez dire qu'elles sanctionnèrent constamment ses volontés. Ainsi l'année suivante i4Ô8, dans le^ cortès tenues à Orihuela , on porta un coup mortel à la puissance des seigneurs , ei»' proscrivant absolument l'usage de toutes guerres privées.

Ferdinand et Isabelle firent faire un pas immense à l'autorité monarchique, et ne défendirent pas ses privilèges seulement contre l'aristocratie espagnole; ib réprimèrent dans plus- d'une occasion' les prétentionsdu saint Siège. La distincr tion si nécessaire du temporel et du spirituel leur était parfaitement connue :

ils paraissent avoir considéré le pape comme un allié, dont l'ignorance des temps rendait l'amitié nécessaire et l'entremise indispensable en beaucoup de choses, et qu'il fallait contenter et payer de vaines soumissions, sans lui laisser le droit de déterminer et d'exiger le prix de ses services. La chancellerie établie par Isabelle à Valladolid avait souffert un appel au saint Siège dans une matière purement civile : cette grande reine , n'écoutant que sa juste indignation /déposa sur-le-champ le président ,

234 BBSUMi

les conseillers et toute cette lâche magistrature, f " i^Qi. L'intelligente supérieure de cette princesse célèbre , et ses généreuses qualités-, rendraient plus di^ile pour le lecteuj: le problèaae de l'introduction de l'inquisition en Espagne, isi nous n'entrions dans quelques détails négligés ou méconnus de plusieurs historiens.

Douée d'un génie Virilpour la Conduite des affaires ^ Isabelle rederenait complètement femme sous l'empire d'un confesseur hardi et pervers : la vérité oblige de dire que c'est à sa faiblesse superstitieuse qu'il faut principalement imputer l'établissement cki Saint-Offîce en Castille. Thomas Tor^ quèniadày d'horrible mémoire-, ^vait été le directeur delà conscience de celle '' princesse avant qU'«He nK)ntât sur ie trône fil lui avait fait jurer sur l'Évangile, que si jamais elle était reine /elte emploierait toute son autorité à l'extermination des Juifs, des Musulmane, de»

hérétiques, des tnagiciens et deis itt)pie», dans Ses étals.'Quand elle déviât en effet souveraine de Castille , elle se plaidait à oublier un ferment sanguinaire^

DE l'uISTUIRE d'kSPAGNE. 2^5

ei les réflexions amenées par Tâge avaient élevé des- doutes saluuires dans son espriu Ximenès avait remplacé Torquemada; mais le fougueux et farouche iPominicain y stimulé par la jalousie, Bigit auprès du capdiaal Mendoze, pour qu'il persuadât à la reine de remplir* soii serjiaent. Mendoze était fanatique et faible,, et subjugué par Torquemada, il enta^aina'la.reineà son tour; il lui arracha l'ol-dre d&x^iaiidre des tortensde sang, et: d'allumer des . bûcher &daàB t<outes4es panties de ses î^tffts.

• t L'jiffrezixTorqueBtada, créé grand* ioquisiteiiF^ fut au comble de ses vœux. Léi pape Aleiffndre- Vl confirma ca clu>ix^'et reconnut au grand-inquisileiir des pouvoirs illimités extraordmaires. Le Dominicain porta le trouble et la teri^eur dans le sein de toutes les familles , «t. i)t brûler plus de six mille personnes dans l!espace dequatre ans. Après quoi la religion brilla d'un édat très-pur, et les princes obéirent constamment à ses inspirfM;ions saintes, comm^ on le pourra voir dans le tableau des règnes suivans* Ainsi les ^/»»*ej-row sont condamnées ][)arrexemple d'Isabelle, qui peut-

a36 KÏsimi

être est la plus imposante exception que l'on puisse citer en leur faveur. Quand les reines n'ont pas des amans, elles ont des confesseurs, ce qui est pire. Bëni soit Dieu de la part des peuples, quand elles n'ont pas les uns et les autres à la fois!

i494* "^^^ étaient, dans Fintërienr de leurs états, les progrès de leur puissance, lorsque la mort de Ferdinand P', roi de Naples , vint ofifrîr aux souverains d'Aragon et de Gastiile une favorable occasion de l'étendre au dehors. La do* blesse de ce malheureux royaume repoussait d'un commun accord don Alphonse , fils de Ferdinand , mais elle se divisait pour le choix d'un successeur.

Une faction offrait la couronne au roi Calholique , et l'autre au roi Très-Chrétien, Charles YIII de France. Le motif ou le prétexte de cette révolte dç l'aristocratie napolitaine était l'illégitimité de la naissance de Ferdinand I*'. Les droils du roi de France n'étaient pourtant fondés que sur l'adoption que la reine Jeanne , deuxième du nom, avait faite de René d'Anjou, de la seconde branche de cette famille. Ceux du roi

DX l'histotre d'espagne. a 37

Catholique avaient quelque chose de plus spécieux; car, indépendamment d'un titre pareil d'adoption dérivant de la même source, c'est-à-dire accordé par l'inconséquente légèreté de la même reine à son oncle don Alphonse d'Aragon^ il pouvait encore se prévaloir de droits acquis par l'épée et la victoire, puisque ce prince Alphonse avait fait la conquête de l'héritage qui lui était promis. Cependant l'ambition du roi Catholique parut céder dans cette occasion au sentiment du devoir ; il préféra le rôle de protecteur à celui de spoliateur de son cousin. Cette marche détournée était d'ailleurs beaucoup mieux dans son caractère. Charles VIII, au contraire, passa immédiatement les Alpes avec une puissante armée, et se vit maître de Naples, dit un historien, sans avoir planté une tente ni rompu une lance.

C'est alors que l'imminence du péril commun et Thabileté négociatrice de Ferdinand réunissant les princes d'Italie, ils opposèrent à l'ambition du prince français cette première ligue dont les heureux efforts triomphant de \ajurie française^ si redoutée des Italiens, for-

23 B BÉsincÉ

cèrent Charles de repasser les monts ^ après s'être sauvé , lui et sa chevalerie, à force de valeur, à la bataille de Fornoue. Le fameux Gousalve de Cordoue , surnommé le^gtand capitaine , ar^ivaût en Italie avec les bandes espagnoles ^ acheva d'en chasser les Français» Tous les succès de ce guerr^r e^^bre n'ont pas été jugés dignes de la haute renom-f mée que lui a faite sa nation , li^ar il usa souvent de la plus lâche perfidie ; aussi est-il bien moins grand dans l'histoirô que cbess les romanciers^ qui l'ont tra^ vestie au lieu de la feindre.

if^gS, J|Lia mort du roi deNaples^ Alphonse 11^ celle de son iîls don Fernand, et surtout la mésintelligence qui ne tarda pas à séparer les tendances des princes entrés dans la première ligue organisée par le roi Catholique, favorisèrent leretoui^des armes françaises en Italie. Louis XII fit une soudaine irruption par le Piémont et le Monl-ferrat, s'empara de la Lomhardie et des états de Gènes, et fît trembler le roi Catholique poiir le sort de )^ Calabre et de la Sicile. Ferdinand se hâta de faire un traité pour prévenir ce malheur , avec l'empereur Âiax^mi-

DE l'histoïee o*espagne. %^g

lien, et cimenta cette alliance par le mariage de Jeanne, princesse de Gastille, arec Farchiduc Philippe. Le roi de France crut alors convenable de proposer ou d'écouter de secrètes propositions de paii(, dont la base était un partage du royaume de Naples entre lé roi Catholique et le roi Ïrès-Chrétien. Ce dernier. ^'engageait ^ par ce traité, à la renonciation définitive de ses prétentions sur le Roussillon et la Gerdagne.

C0S provinces ^ acquises à Louis XI par deç moyens peu séans à un roi ^ avaient été recouvrées p^r . Ferdinand ; mais elles restaient un^)et de quereilles J)erpétuelks, et Ferdin^tid avait naguère tenté de les reprendre , sans y réussir.

Les peuples s'indignèrent des stipulations par lesquelles on prétendait décider de leur destinée sans les consulter. Cette transaction .était peu digne de l'âme du prince français, et il ne lui manqujuft {Mis même pour être odieuse la sancIRi du vicaire de Dieu Alexandre VI. Toutefois la fortune ne favorisa pas la résistance généreuse dçs Napolitains, et Gonsalve établit la domination espagnole sur la Fouille et sur la

240 RéSUMé

Gakibre. Tarente, au bout de quatre mois de siège, crut assurer, par les termes d'une capitulation solennelle , la liberté du dernier rejeton de la maison aragonaise des rois dé Naples. Ce jeune prince , digne par son courage d'un meilleur destin , avait cherché un re- * fuge dans les murs de cette cité. Gonsalve , au mépris de ses sermens, le fît conduire captif en Espagne, d'où il ne sortit plus.

i5oi. Le père, qui avait lâchement abdiqué les dangers attachés à la couronne , fut bien moins malheureux, quoique moins digne d'intérêt. Il demanda uu asile au roi de France, et il n'eut pas vainement fait un appel à la grandeur d'âme de ce souverain. Louis sut respecter la dignité du diadème dans un prince jouet de la fortune , et si peu fait d'ailleurs pour le haut rang dont il était descendu. Telle fut la fin de cette dynastie aragonaise des rois d^Nmles.

Le traité relatif au partage W fondit dans les mains peu scrupuleuses de Ferdinand dès qu'il vit jour à reprendre l'avantage sur les Français. Ses troupes "attaquèrent, furent battues, bloquées

DE l'histoire d'eSPAONE. 24 1

dans Barlette , et le grand capitaine réduit à capituler avec Nemours. On fît un nouveau traité par lequel les deux rois se dessaisissaient du royaume de Nuples en faveur de Charles de Luxem- "5<^4' bourg y fils aîné de l'arcbiduc , et de Claude de France, fille de Louis XII, dont on stipulait le mariage en même temps. Ce ne fut qu'une trêve indignement extorquée par Ferdinand, qui excusa cette nouvelle violation de la foi jurée en alléguant que Tarchiduc , par qui il avait été repr^enté au traité, avait excédé ses pouvoirs. Mais à cet égard il a été condamné par les écrivains même de sa nation.

Les hostilités recommencèrent à l'arrivée de renforts considérables fournis par Maximilien à son nouvel allié. Le pape et les Vénitiens menaçaient en même temps Louis XII; et tout concourait à rendre la situation de ses ar- • mées en Italie plus sinistre de jour en jour. Enfin la bataille de Cérignole vint ajourner à.un autre règne les plans d'invasion sur cette belle mais désastreuse Italie. Nemours, bien plus intrépide que prévoyant , mourut en combattant avec

a42 . : s kÉsiuiK ses meilleurs soldats; il molimt l'âme toute pleine de ramertume que lui faisait éprouver une si lâcSe perfidie. Le reste capitula après avoir. été battu à Seminaraavec d^Aubigni. Gaëtc restait aux Français; mais ëllè se rendit après une résistance honorable* . :. .

Ainsi le roi Catholique ei son épooise virent s'accroître leur . prépondérance extérieure en même temps qu'ils agrann dissaient et consolidaient leer autorité dans l'intérieur de Jeurs^ats; mais. tant de succès et dé prospérités auraient trompé les lois ordinaires de la nature s'ils n'eussent été m«l^ d'aucun revers, La race de Ferdinand fut prête à s'é-* teindre par le trépas prématuré ^e l'infant Jean, qui était toute sa postérité masculine, «t d'Isabelle, l'aînée de ses filles , mariée au roi de Portugal. Cette grande reine Isabelle eut en mourant la douleur de léguer La Caslille à Jeanne la Folle y mariée à l'archiduc Philippe* i5o5. L'aliénation de cette princesse infortunée fut imputée à l'excès de sa pas-^ sion pour son époux qui la détestai t , et ' dont ]a légèreté et le subit abandon l'abreuvèrent de tous les tourmens d'un

DE l'hISTOII^K 0*£$PACNE. ^4^

amour malheureux. L'archiduc u-avait pas moi us d'éloignemeut pou|: l'Espagne que pour son épouse ; et en fuyant de Burgos presqu' immédiatement après son mariage, il désertait autant la Castille que le lit conjugal. Isabelle voulut prévenir les malheurs qui menaçaient ses états, en confiant le gouvernement aux soins, d« son époux jusqu'à la majorité de Charles , depuis Charles- Quint, fils de Philippe et de Jeanne la Folle, et substitué à sa ^ère, attendu l'incapacité de celle-qi.

Ces précautions , consignées forofiellement dans le testament d'Isabelle, étaient trop %ages et trop combinées dans l'intérêt du repos de l'État pour plaire aux grands, qui n'espéraient ressaisir leur puissance qu'à la faveur des troubles qu'ils pourraient exciter. Ils firent jouer tous les ressorts possibles pour semer la mésintelligence entre Ferdinand et l'archiduc son gendre. Le peu de génie de ce dernier favorisa merveilleusement leurs projets; et les dispositions du testament, quelque précises qu'elles fussent, laissaient encore de larges ressources à la mauvaise foi des commenta-

^44 Kisxnrà

leurs respectifs. Après avoir controverse* ott arma : Tarchiduc, sous le prétexte de se présenter en Castille, de manière à pouvoir assurer la raconnaissance des droits de sa femme; et Ferdinand, par le motif non moins spécieux qu'il ne devait pas se laisser arracher par un jeune homme la régence dont il avait accepté le fardeau pour le hien des peuples de Castille.

Dans cet état de choses, chacun des deux compétiteurs voulut s'assurer l'alliance du roi de France. Le vieux roi Catholique j plus habile que son adversaire, obtînt la préférence; il demanda au monarque français la main de Germaine de Foix.

Cette alliance était également faVorable à la politique des deux souverains. D'une part elle levait pour l'avenir toute difficulté au sujet du royaume de Naples , qui devenait, quant à la portion adjugée à la France, la dot de la princesse de Foix; et de l'autre elle ouvrait le chemin du trône d'Aragon à l'une des branches les plus distinguées de la maison de France. On a vu qu'à cette époque Louis XII avait déjà perdu toutes «es possessions dans le royaume de Na-

DE L*HIST0IKE d'eSPAGNE. 245

pies, nonobstant le traité de partage antérieur. Ce prince consentit en outre ^ en faveur de cette union, à certaines renonciations, et par exemple, à celle du titre plus fastueux que profitable de roi de Jérusalem.

Cet arrangement contentait tout le inonde. Il n'j manquait que d'avoir consulté la nature. Le roi Ferdinand avait près de soixante ans; Germaine de Foix en avait dix-huit , et de pkis elle était charmante. Le vieux Ferdinand se trouva amt>nreux à travers tous ses calculs de politique ; et les efforts de sa tendresse surannée le mirent en peu de temps au tombeau. Mais avant de parler de sa mort il faut dire les derniers actes de sa vie.

Le mariage de Ferdinand contraria beaucoup son jeune adversaire. L'archiduc craignit d'en voir nattre des enfans qui l'auraient considérablement écarté des trônes d'Aragon et de Naples. Ferdinand, sans être très-âgé, était d'une santé trop chancelante- pour pouvoir prétendre encore aux honneurs d'une paternité réelle; mais les rois ont des €n£am8 lorsqu'il le faut^ et il y a bien du^

malheur ou de l'imprévoyance quau<} les faveurs du, ciel ne répondent pas a ces appels de la politique. Persuadé cependant qu'il perdrait tout à hésiter, l'archiduc prit la résolution de marcher immédiatement , et d'annoncer son départ ai^x nombreux partisans qu'il avait en Gastille. L'empereur Màximilien, père de l'archiduc , prévit cet orage , et interposa ;5a médiation pour le conjurer. Ferdcaand^ qui aimait toujours mieux négocier que combattce»^ ne fut - rien moins qu'inflexible ; et après maintes contestoitions^ l'administrktion du royaume r^sta divisée entre. Jeanne, marchante en première ligne comme •propriétaire de la éôuronme; don Philippe son mari, et le rÔF Ferdinand, en qualité de gQiiverneur k\ ifie^'Le prince don Carlos était reconnu comme héritier des uns Ctt /de» autres , et lès yevenus de la Castille>«t da Nouveau- Monde attribués par moitié au vieux roi et à ses enfans. ^ ,

Çel arrangement fut convenu et signé à Salamanque par le ministère d^ambassadeurs- respectif»^ il parut au premier moment combler les vœux des

DE L'uiStQIBE d'eSPAGNE. 247

deux parties; mais de chaque cÔLë ou se réservait la faculté de profiter de ses avantages pour s'exproprier. L'archiduc débarqua bientôt à la "Corogne; tous les mécontens^ et le nombre en était grand, surtout parmi les nobles, q\ie Ferdinand avait tenus sous une verge de fer, vinrent s'offrir à lui. En voyant cette noblesse castillane, qui était quelque chose alors, s'empresser autour de sa personne, l'archiduc cx'^t avoir gain de cause et leva le masque.en déclarant qu il ne s'en tiendrait pas aux termes du traité de Salamanque. Ferdinapd-, indigné -de la défection de sa noblesse, surtout de celle de ses évéques qu'il: avait tant caressés, et de l'audace de son gendre, fut pourtant réduit à solliciter de lui une entrevue, afin d'éviter une guerre, pour laquelle il n'était ni en forces ni en mesure. L'archiduc avait une armée considérable composée d'Allemands, d'Espagnols et de Flamands , avec un train d'artillerie tel qu'il était rare d'en voir à cette époque.»

L'archiduc aurait voulu éluder l'entrevue 5 il ne crut pourtant pas devoir résister aux sollicitations réitérées éa

%4B AKSUM^

père de sa femme. Les deux princes se rencontrèrent dans une petite maison de campagne de la vieille Casiille, nommée le Remesal^ le l*oi Catholique y parut avec une suite très-modeste, l'archiduc avec un bruyant cortège d'équipages et de gens de guerre , et avec un grand appareil de luxe. Dans ce conflit du faste et de la simplicité^ l'avantage de l'ascendant personnel et de la majesté royale resta au vieux roi , de l'aveu des témoins des deux partis. Le résultat de cette entrevue fîit que le beau-père et le gendre se séparèrent un peu plus mécontens l'un de l'autre qu'ils ne l'étaient avant : tout contribuait à rendre plus imm.inentes les hostilités que la politique de Ferdinand avait voulu éviter ou tout au moins retarder. Enfin la prudence ou la modération disposèrent le vieux roi à quitter la i5o6. partie ; un nouveau pacte fut convenu , en vertu duquel Ferdinand , abandonnant à ses enfans le gouvernement de la Castille, se retirait en Aragon. Les jeunes souverains s'obligeaient it lui faire compte de la moitié des revenù|. d'Amérique; il restait en possession des

•DE JL*HISTOIRE d'eSPAGWB. a/iCy

grandes-maîtrises , mais sous la condi tion expresse de ne pourvoir des places de cette riche administration que des sujets castillans. ^

L'imprévoyance et la légèreté de l'archiduc rendirent sa courte administration désastreuse pour le trésor de la couronne. Avec cette incapacité, il était faloux de son autorité au point de prendre ombrage de la présence de sa malheureuse épouse, dont Fâme était trop remplie d'amour pour songer à Tambilion. Il se hâta de convoquer l'es cor tes à Yalladolid , en apparence pour obéir à l'ancienne coutume de faire reconnaître la légitimité des nouveaux souverains, mais en effet pour faire déclarer Jeanne folle et incapable de participet* au maniement des affaires de l'État.

Les communes de Castille, par l'organe de leurs courageux députés, opposèrent k cette prétention une résistance invincible : le roi se dédommagea de cet échec par la réclusion arbitraire de l'infortunée Jeanne. Mais le tombeau s'ouvrait pour lui à mesure qu'il fermait la prison sur elle. Philippe le Beau mourut neuf mou après son entrée en Espagne;

25o KÉSPMÉ

sa perte acheva d'égarer la raison de sa malheureuse épouse, qui n'avait cessé de Tadorer. Elle vint à Valladolid chercher SG^i^poux mort, et promena nuit et jour ses funérailles jusqu'à Madrid.

Marchant à côté du cercueil ^ elle lie souffrait pas qu'aucune autre fenaipe >en approchât , jalouse d'un cadavre sur lequel la mort même n'avait plçis dé ravages à exercer. Tout entière à fia funeste illusion, elle ne voulait m entendre parler de gouvernement et. d'affaires^ ni remettre en d'au très main s les rênes de l'État. 11 faut convenir é[ue la monarchie héréditaire rend 'quelquefois la situation d'un peuple hien singulière et hien critique : voilà, ppur souverain de la fière Castille, une femme folle assise sur un cercueil !

Il fallait pourtant gouverner en attendant que Charles eut vingt ans. L'urgence d'une résolution salutaire frappait tous les esprits^ mais il s'en fallait heau^ coup que l'on fut d'accord sur les moyens. Les grands renouvelèrent leurs hrigues^ et chaque faction voyait le salut de l'Etat dans le succès de ses plans. Après avoir parlé d'une nouvelle régence formée par

DE LHISTOlIlE d'eSPAGNE. *^1

leé odrtèff> et qui airi-ait administré au nom da jeunl; J)rînce, comme lotit le monde prétendait en être', on pensa q^it'il était préférable d^appeler un prince étratï^r, Éaémeau mépris des droits de rhéritler légitime. Les uns demandaient l'Empereùrj les antres le roi de Portugal; plusieurs pr^férarient le roi de Navarre. Au milieu de ces contestations iSo;. tumultueuses et délirantes, on alla jusqu'à proposer de tàÉri'er la malheureuse Jeanne avec don Alphonse d'Aragon, o^ avec Fei-dihand ÏI de Naples, prisonnier en CastiHe; quelcjues-uns voulaient accorder cette triste préférence à Gaston de Foix , et les plus insensés à Henri* VIII d'Angleterre. Heureusement dans ce pandœmonîum politique se rencontra lin homme supérieur en intelligence à tout ce qui l'entourait, et qui fit penciiei: la balaiice en faveur du vieux roi Ferdinand, institué régent, comme on a vu, par le testament d'Isabelle, et à qui Ton avait très-peu songé jusque là. Cet homme, le lecteur a pressenti que c'était François Ximenès de Cisneros, que la faveur la plus méritée avait, sous le précédent règne, porté

au siège de Tolède. Il sut habilement prévenir le dessein des ennemis de Ferdinand , qui songeaient à traiter le mariage de Charles avec une fille du roi d'Angleterre , afin de pouvoir appeler ce prmce^ sous le nom de sa fille , au gouvernement de la Castille. Les efiforts de iS^imenès furent à la fois d'un patriote et d'un sujet' reconnaissant et fidèle; car il sauva son pays d'une affreuse anarchie^ en m|in tenant les droits de Ferdinand : rare^Ricitë, de pouvoir satisfaire ensemble des devoirs qui se trouvent bien peu souvent sur la onéme ligne.

Ximenès, agissant au nom de la reine^ s'enipara des principales places fortes ^ soit en prodiguant les promesses et les menaces , soit en Tépandant des largesses auxquelles il sacrifia iioblem^nt son immense fortune. Lorsque Ferdinand arriva de NapleSy où l'avait appelé la crainte d'une trahison pr^umée de Gonsalve de Gordoue, il n'eut qu'à s'asseoir sur le trône que les heureuses combinaisons de l'habile Cordelier lui iSog. avaient préparé. Tout s'apaisa; le calme se rétablit , l'ordre et les lois reconmien-

DE l'histoire d'espagne. a53 cèrent leur cours ^ et Ferdinand avec Ximenès portèrent en Afrique les bannières espagnoles. Le roi Catholique entra bientôt dans cette ligue de Cambrai qui fut une conspiration de rois contre l'aristocratie de Venise; depuis , la peur qu'il eut de la France le fît participer à cette autre ligue appelée sainte parce qu'elle parut formée dans l'intérêt de la puissance pontificale , et suscitée par le turbulent et guerrier Jules II.

, On sait que les Vénitiens , à la suite de cette nouvelle alliance, recouvrèrent la plupart des possessions que la ligue de Cambrai leur avait enlevées. Cependant les Espagnols furent complètement battus à la fameuse journée de Ravenne; et la perte de cette bataille aurait pu avoir les plus funestes conséquences pour les puissances liguées contre Louis XII , si tandis que vingt-quatre mille Suisses appelés, soudoyés et conduits par le pape y s'avançaient contre lui, il n'eût reçu la nouvelle d'un débarquement opéré par les Anglais sur les côtes de i5ia. Normandie. Il n'est pas un de nos lecteurs dans la mémoire de qui le nom de Ravenne ne rappelle les noms si

S54 HÉSUMB

glorieux pour la France, de Gaston de Foix et de Bayard : on sait que le premier, à peine âgé de vingt-trois ans, et sur la te te de qui reposaient de si brillao|«s espérances et l'amour de ia nation^ y périt après avoir étonne les deux armées par les prodiges de sa va* leur. Les plus habiles officiers généraux des Espagnols restèrent prisonniers, leurs vieilles bandes furent écrasées, et la journée de Céi'ignole eut son pendant.

i5i3. Nouvelle trêve entre les deux rois : celle-ci ne fut que pour un an, elle mécontenta pourtant l'Empire et i'Anglieterre*. Liouis XII fil la paix avec les Vénitien; et ses troupes rentrèrent en Italie sous la conduite du célèbre La Trémouille. Après avoir chassé le duc M^ximilien de Milan ils furent battus sous les murs de Novarre par les Impériaux réunis aux Suisses. Les Vénitiens furent également dé£sits après avoir inutilement tenté le siège de

Vérone.

Ferdinand laissait faire en Italie, et paraissait même disposé à convertir sa trêve avec la France en paix durable.

DE l'histoire d'espagne. i55

Ses dispositions modérées avaient deux causes : d'abord les troubles sérieux en Arngon, et, ea second lieu, la langueur qui avoit remplacé l'activité passée de ce prince. On dit que , dépilé de ne pas se trouver une vigueur proportionnée à sa passion pour sa jeune et belle épouse, il eut recours à des stimulans qui achevèrent de l'anéantir. Cependant^ en politique , il fut le même jusqu'à soa dernier jour. Il mourut quatre ans après Louis XIL II eût bien mieux mérité d'avoir Louis XI pour adversaire. L*au- i5i6. torité royale s'accrut beaucoup entre ses mains, c'est-à-dire qu'il seccmda parfaitement la tendance de son ^oque,qui était la formation des .royautés européennes sur les débris du grand baronage. Il fut, à proprement parler^ le premier roi d'Espagne qui mérite historiquement ce nom^ mais, après tout, son ambition fut sans mesure^ et sans doute il ne fut pas étranger à ce vain projet de monarchie universelle^ où se sont fourvoyés ses deux célèbres successeurs, et qui n'a eu pour résultat que l'affaissement de leur monarchie héréditaire.

a 56 R^UMi

G>nsidërë soUs un autre point devae^ Ferdinand fut Un homme bien peu digne d'estime : il fut sans foi, «t sa religion ne consista qu'à doter des couvons, faire bâtir des ^lises et engraisser des chanoineë. Il n'y a jamais eu de menteur plus solennel et de fourbe plus majestueux. Des historiens ont cherché à le justifier par l'exemple universel des princes de son temps. Une morale pure et sévère ne saurait admettre une telle apologie; cependant il faut convenir qu'à cette époque peu de souverains échappèrent à la contagion de cette profonde et à la fois grossière immoralité politique, dont la source était dans le Vatican. Ferdinand trompait et s'en vantait, ce qui est peut-être pire. On sait que Louis XII ayant refusé d'écouter Pierre Quintana, secrétaire du roi de Castille, alléguant pour raison qu'il avait été trompé deux fois, et qu'il ne voulait pas l'être une troisième : « Deux fois! s'écria Ferdinand en jurant; il en a bien menti l'ivrogne ; je l'ai trompé plus de dix fois ! »

6e prince n'employa prescjue jamais que des gens d'église dans le maniement

DE L'filSTOIRE d'eSPAGNE. ^57

des affaires de TÉtat • frère Jean de Mauléon ëtait son ambassadeur auprès de Charles VIÏI; Tabbë de Bôil , auprès de M aximilien j Ximenès était son premier ministre; mais quant à ce dernier, il jalousait la supériorité de son génie, le craignait , et il paraît qu'il fut tenté de profiter de l'expédition d'Afrique que ce Cordelier célèbre dirigeait en personne et à ses frais , pour s'en débarrasser. Enfin des prélats administraient, négociaient pour lui , et la mitre épiscopale l'emportait de bien loin dans sa ■cour, sur la toque em plumée des grands de la première classe. S'il n'eût pas eu une si constante passion de fourberie, il n'eut pas tant aimé les prêtres. Ajoutons nu seul mot : ce roi fut en Espagne le promoteur de la sainte inquisition, d'accord avec Isabelle.

' Durant les guerres de Naples, Ferdinand avait incorporé à ses états la Navarre, sujet de si longues contestations cntrife l'Espagne et la France. Cette dernière puissance voulait y rétablir la maison d' Albret. L'examen des sources respectives des prétentions des deux couronnes n'est pas de notre sujet, puisqu'il

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nous conduirait à faire l'histoire de la Navarre y qui est très*distincte de celle d'Espagne.

1517. Ferdinand y sur son lit de mort , reçut la nouvelle des Succès en Italie de François I*', qui venait de monter sur le trône (i). Ce moment dut lui être bien amer, car cette belle Italip était l'objet constant des convoitises politiques des rois de cette époque, et des rivalités particulières des maisons de France et d'Aragon.

Par le testament de spnaïeul, CharlesV était appelé au trône , et le cardinal d'Espagne , le célèbre Gisneros , était chargé ^ la régence jusqu'à ce que le prince eût atteint sa vingtième année.

Dès que la nouvelle de sa mort fut parvenue en Flandre , les membres du conseil du jeune prince lui suggérèrent d'envoyer en Espagne, son précepteur Adrien d'Utjrècht,avecla mission secrète de s' emparer de toute l'administration au nom de Charles , jusqu'à ce qu'il arrivât lui-

* François I«' venait de gagner cette fameose bataille de Matignan , que le maréchal de Tri* -v^lce, run des héros de la journée « appelait un coinhat de géansé

DE l'histoire d'espagne. ^5^

même en Gasiille. Il paraîl que la prodigieuse ioflueuce de Ximeaès donnait des inquiétudes et de la jalousie aux Flamands. Gisneros ne contesta pas k cet inattendu rival un vain titre ; mais de fait il continua à être le maître de tout. Cependant la régence faisait murmurer les grands, qui, regardant toujours les intérim de la monarchie comme un casuel de leurs attributions^ s'indignaient de se voir supplantés par un prêtre naguère simple Cordelier. Ce fut à la suite d'une contestation un peu vive avec plusieurs d'entr'eux, que Ximenès, ouvrant une croisée du palais où la scène se passait , et montrant sur la place un corps de troupes considérable, en ordre de bataille, et soutenu par une artillerie menaçante , dit ces paroles , qui refroidirent la turbulence de ces^ seigneurs :

« Au surplus, messieurs, voilà les pou- » voirs avec lesquels je gouvernerai l'Es- » pagne jusqu'à la venue çln prince. »

Il faut convenir que ce grand hominci fit un bon usage de ces moyens , et que la monarchie espagnole de Ferdinand et de Charles Y lui a de grandes obligations. 11 a été traité avec une inconsidé-

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ratioB et une légèrelë bien injustes par quelques écrivams hasardeux, qui n'ont pas compris,' peut-être pas même observé les travaux de son administration.

Ximenès fut l'habile destructeur de Taristocratie en Espagne; c'est par ses conseils que Ferdinand et Isabelle triomphèrent des grands, et ce qui doit paraître admirable, c'est que ce triomphe s'opéra sans violence , saiis abus de la force, sans efifus ion de sang. Quand ce Richelieu si vanté entreprit chez nous de détruire l'influence de la noblesse, Louis XI avait déjà tué la féodalité; mais en Espagne la féodalité était encore vivante, et une preuve entré mille, c'est que les grands possédaient encore les grandes-maîtrises^ que Ferdinand leur enleva. Richelieu se servit trop du bourreau, et les plans de sa politique s'accomplirent trop souvent dans les souterrains du château de Ruel. Ximenès fit tout au grand jour, et n'eut jamais besoin d'étendre sa large soutane rûuge sur des meurtres et des assassinats I. Ce qui semble établir une pro-

1 .Expression pittoresque dont Armand Daplessls de Richelieu se servait lui-même quand il àyait fait étrangler ou décapiter quelqu^un.

DE l'histoire d'espaone. vl6i digieuse différcDce entre ces hommes , au moins sous le rapport du caractère. ' Sou administration, dit avec raison un écrivain espagnol , est un modèle à proposer à tous les ministres : ses lumières égalèrent sa fermeté ^•et son opposition constante à la noblesse ne coûta jamais rien au respeqt dû à la naissance, de même que sa bonté pour les petits ne lui fit jamais perdre^ de sa dignité. Mais il faut ajouter à ces traits divers, tropinsuffîsans pour peindre un si grand homme, qu'au milieu de la plus immense fortune il vécut constamment comme le plus austère cénobite , ou, si d'autres aiment mieux, comme un sévère stoïcien ; et que , favorisant les lettres et les arts, il méprisa le faste et fut insensible à l'attrait de toutes les voluptés qui dominent les hommes. Certes , la plus sublime philosophie pourrait la revendiquer comme un de ses héros , si malheureusement il n'avait pas favorisé l'inquisition et préparé le despotisme en donnant à la monarchie absolue une assiette trop large et des fondemens trop profonds.

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