‹ Résumé de l'histoire d'EspagneChapitre 9 sur 16 · X RÉSUMA · texte numérisé non relu

X RÉSUMA

temps ) et qui l'est bien davantage dan§ celui-là.

Le règne d'Amalric fut court et sans gloire. Son mapîage avec la fille de Clovis, qui semblait devoir lui garantir la paisible possession du trône , l'en précipita. Sa femme, trop bonne catholique pour souffrir un époux arien , peu distingué d'ailleurs par' l'énergie des qualités viriles , invita son frère à venir la visiter à la tête de cinquante mille Francs. On ignore la fin d'AmaJric. La dynastie du grand Alaric finit en lui* Une remarque in\portante à faire, c'est que la royauté, d'abord élective, puis héréditaire chez les Yisigoths, redevint élective.

Après la mort de ce dernier prince, Theudis reprit la com'onne par le vœu de la nation. Il repoussa les Francs, et re fusases secours aux Vandales d'Afrique. Plus tard, il y passa pour tenter d'enlever Ceuta aux Romains, et échoua complètement. De retour en Espagne, il fut poignardé dans son palais, et pardonna en mourant à son assassin. Theudis fut un dés hommes de la nation go-*

De l'histoire d'espagne. 6^ tbîqae qui ont eu le plus de droits à l'estime de la postérité. 11 n'eut que le défaut de porter la dévotion jusqu'à la faiblesse.

Il servit de peu aux Visigoths d'Espagne d'avoir recouvré le droit de choisir librement leurs maîtres et rendu la couronne élective, ainsi qu'elle l'était parmi eux avant les conquêtes d'AJaric.

Comme c'était ordinairement l'armée qui en disposait en faveur du chef qui lui convenait le plus ^ le peuple ne s'en trouvait pas mieux* Malgré les formes apparentes d'un droit public, on voit Ja plupart de ces princes abuser de leur puissance d'une manière scandaleuse.

Un certain Theudisèle, qui succède à Theudis, fut précipité du trône par l'indignation de ses sujets, dont il ravissait les femmes et les filles. A voir la colère des historiens à son égard , et le nombre de crimes de ce genre qui lui sont imputés, il fallait que ce fût un homme qui mît le temps à profit, puisqu'il ne régna que dix-huit mois.

Tout le temps de la monarchie des Goths en Espagne , qui s'écoule depuis

68 AÉsum^

la conquête d'Alaric I*', c'est-à-dire depuis leur établissemeut jusqu'au moment où l'hiyasion des Sarrasins , en les rendant à leur pauvreté première , leur rendit quelques vertus, n'offre que le dégoûtant spectacle d'une continuelle anarchie de rois et d'une continuelle férocité. Le christianisme^ venu en Es^ pagne en même temps que ces barbares , et peut-être avec eux , contribuait moins à l'adoucissement de leurs mœurs qu'à augmenter les motifs de leurs divisions ou les prétextes de leurs querelles. Les Goths étaient ariens. Après avoir exterminé l'empereur Valens et ses armées , ils avaient été convertis par les missionnaires ariens de cet empereur. Les Francs de Clovis étaient orthodoxes^ et il va sans dire que les évêques, soit ariens , soit catholiques , qui avaient déjà un prodigieux ascendant sur l'esprit siipcrstitieux de ces peuples , entretenaient l'intégrité de leurs croyances respectives par la guerre facile des anathèmes dont ils se frappaient réciproquement.

Cependant ces différences de religion

TtE l'histoire dV.spàgne, 69-

ne furent jamais un obstacle aux arrangemens de la politique de ces barbares , ni k leurs alliances -de sang. Brunehaut et Gassttinde , filles d'un roi des Tisigotlis ( Âthanalgide ) , épousent, l'une, le roi franc d'Austrasie, l'autre, le roi franc de Soissons. La dernière, Gassuinde,, épouse en seconde noces Léovigilde, roi des Yisigolhs. Ingonde, quelques historiens écrivent Ingondis , fille de Siégebert, roi d'Austrasie^ et de cette même Brunehaut si fameuse chez nous , épouse Hermenegilde , fils de Léovigilde* Voilà donc deux princesses^ de croyances contraires, dans la même maison. La discorde éclate entre elles. Gas* suinde veut que la princesse française abjure la foi catholique , et Ingonde résiste aux persécutions de son aïeule. Les choses en viennent au point entre ces femmes, que Gassuinde, au nom d'Ariua , saisit la jeune princesse par les cheveux , la frappe, la foule aux pieds, la laisse couverte de sang , et finit par ordonner qu'on la dépouille pour la jeter dans un vivier. Le caractère de cette querelle domestique peut faire juger de

^O EESUME

bien d'autres, et suflirasaDs doute pour nous justifier aux yeux du lecteur de passer sous silence tant d'autres débats de ces chefs de barbares, plus méprisables encore que le misérable peuple qu'ils opprimaient. Au reste , Gassuinde était vieille, et aussi laide et contrefaite que méchante. C'est une sorte de justice que tous les historiens espagnols se sont accordés à lui rendre , malgré leur ridicule partialité pour tous les princes catholiques. Ingonde avait tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté^ c'en est assez pour croire que le symbole d'Arius n'était pas Tunique motif de querelle entre ces princesses. Hermenegilde laisse outrager sa jeune et belle épouse ; mais, cédant à ses instances et aux argumens de Léandre, archevêque de Séville, il se convertit à la religion romaine.

585, Récarède succède à son frère Hernie^ negilde et à son père Léovigilde , et se fait catholique comme lui. Hermenegilde n'avait régné un moment qu'en se révoltant contre son père , à l'instigation des évéques catholiques. Il fut vaincu et mis à mort, ajfk-ès avoir refusé de

DE l'histoire d'eSPAONE. 71

redevenir arien. On Voit que les ëvéques étaient déjà en mesure , par leur vaste infkience et leurs intrigues^ de disposer des sermens des peuples en faveur de qui bon leur semblait. La nécessilé de lutter contre cette influence fut probablement un des motifs qui obligèrent les rois de violer peu à peu la loi fondamentale en vertu de laquelle la couronne était élective, en prenant tous les moyens nécessaires pour la perpétuer cbacan dans sa famille. Ainsi, alors comme aujourd'hui , le principe de la légitimité, mal défini, ou plutôt indéfinissable, était une sorte de problème dont le plus fort trouvait toujours la solution dans le sang de ses compétiteurs.

De là jusqu'à Roderic, le dernier roi de la première monarchie des Goths , la plupart de ceux qui arrivent au trône en descendent comme ils y étaient mon*!' lés, c*est-à-dire par des assassinats. Ils fiurent en général schismatiques ariens.

Leurs courts règnes furent troublés par des irruptions, au nord et au midi, des Grecs et des Francs. Les anciens Canta^ bres, réunis aux Suèves, reprenaient

7^» KÉSUMÉ

aussi les armes de temps en temps. Parmi tous ces princes, les historiens nationaux citent avec éloge Sizebut^ qui repoussa les Francs, et Vamba, qui déploya de grands talens contre Bilderic , comte de Nîmes, son vassal, et qui avait voulu se rendre indépendant; puis contre Paul, son général, qui s'était laissé entraîner par les attraits de la même rébellion qu'il venait de réduire.

C'est au règne de Sizebutque l'on rapporte le commencement des premières persécutions des Juifs d'Espagne , suscitées par le pouvoir toujours croissant des évéques catholiques.

Cinquante mille familles juives, des tribus de Juda et de Benjamin , transportées en Espagne sous le règne de l'empereur Adnen , s'y étaient multipliées ; et les richesses immenses qu'elles avaient acquises furent la cause réelle de leur proscription. Tous ceux qui se refusèrent à recevoir le sacrement du kaptéme perdirent la vie dans les tourmens, et leurs biens furent confisqués au profit du monarque et des évéques. Près de cent mille prirent le parti de comr

DB L*HIStOiaE o'kS^AGNE. 7^

poser avec le clergé. Les évéques se bcurnèrent à exiger de leur^pan la pratique de quelques formules extérieures en l'hooneur du chriatiamsme. Les chrooîqueurs visigoths coutemporaius, en racontant que Sisebut rapporta de son expédition d'Afrique le geïme d'une maladie funeste, ont regardé sa mort comme le châtiment que Dieu lui infligeait ^ parce qu'il avait osé accusa un évéqae catholique de Barcelone^ cou^ p^le de je ne saîr quel crime. Mais ils trouvent le massacre des Juifs très-1^time et très-régulier. L'histoire d'Espagne a été traitée dans le même esprit par les Jésuites modernes, qui ont compilé les recueils des vieux chroniqueurs. Hâtons-nous d'abandonner cette triste époque y après avoir jeté un coup d'œil sur la situation des peuples et les progrès du pouvoir rogral pendant cette première série de rois gotbs, depuis leur premier établissement jusqu'à l'invasion des Maures.

On a vu que la couronne , élective dans le principe, un moment fixée dans la famille d' Alaric après les conquêtes de

74 RlfeUMÉ

ce prince, fut rendue bientôt aux libries suffrages de- la nation , c'est-à-dire des chefs ecclésiastiques et militaires. Le mode électif était sans inconvénient, ou plutôt n'avait que. des avantages tant jque ces barbares, n'ayant point de propriétés , n'avaient besoin d'un chef que pour faire la guerre. Cette dignité , alors singulièrement limitée, et ne pouvant avoir aucune des prérogatives que la propriété des terres lui donna depuis, ne pouvait être l'objet d'une concurrence bien jalouse. Lorsqu'il y eut un territoire, lés rivalités devinrent ardentes; et la couronne fut héréditaire ou élective, selon qu'un chef de race avait ou n'avait pas assez d'ascendant sur la nation pour faire taire , au profit de son héritier , toutes les prétentions ennemies.

Un concile de Tolède voulut prévenir le» inconvéniens attachés à l'élection, en consacrant ce principe , que la suprême puissance devait être le prix de la plus haute naissance, et des plus grands talens. Mais quel bien pouvait faire une décision canonique, statuant ainsi sur -des conditions morales, toujours su-

DE L*HISTOiRE d'eSPàGNE. f^

jettes à litige et à rivalité? La guerre civile et les massacres n'en restèrent pas moins l'accompagnement nécessaire de ces élections, presque toujours influencées par les ecclésiastiques , et près de la moitié des rois goths périrent de moii( violente.

La monarchie étant devenue héréditaire, il était dans l'ordre qu'elle devînt absolue^ et lors même que le principe de l'hérédité venait à être suspendu pour rendre sa force à l'autre , les maximes du pouvoir absolu n'en subsistaient pas moins. Y itiza, qui fut un tyran, au point qu'il démantela toutes les places fortes du royaume, afin de priver la nation de tout moyen de résistance , avait reçu la couronne eu héritage de son père Ëgiza ; ma^ Roderic, élu par la nation, n'en fut pas moins un tyran comme l'autre.

Dans ces temps, de quelque manière que les peuples s'y prissent pour se faire un roi j ils en faisaient rarement un bon prince.

11 ai-rivait pourtant quelquefois que, pour se rendre agréables à la nation , qui les appelait au commandement su-

76 niésvuÈ

préme, àes chefs consentai^st de bonne grAce k limiter leur pouvoir, quand il s'agissait de leur élection. C'étaient des libertés qu'ils octroyaient dans ce moment de joie ^ sauf h les restreindre , et même à les retirer entièrement plus tard : on ne croira peut-être pas que cela soit si gothique que je le dis.

Cependant cette nation , qui n'avait pas si rapidement perdu toute sa fierté, lutta -avec obstination contre Fautorité des rois et contre ses empiétemens. On voit que Récesuinthe s'obligea et assuyédt ses successeurs à ne lever d'impôts que du consentement des assemblées nationales '. Ce pi:incipe était trop fort pour le temps : on ne sait toutefois le bien que sa consécration solennelle au^ rait pu produire, si les prompts désastres de la monarchie n'eussent pas ramené dans l'habitude de laisser tout pou-

* Cëtait un principe fondamental dans le système féodal, qu^aucun homme libre ne pouvait être gouverné et taxé que de son consentement. (RoB£RTSOv, JntrùÂuction à PHiê-' toire de Charles^ V, )

DE l'histoire p'eSPAONE. *)^

voir k quiconque pouvait en défendre les dëbris. Nous retrouverons plus tard des traces de la réforme opérée par Ré^ cesuinthe dans les diverses monarchies qui se formèrent depuis l'invasion; ou peut-être faut-il regarder des institutions pareilles comme le produit spontané de la même situation et des mêmes besoins chez les peuples.

En vertu de ces restrictions mises à l'autorité, royale, tout devait se régler et recevoir la sanction législative dans les conciles nationaux^ à la pluralité des voix.

Ainsi les conciles ont été des scHrtes d'asseu^lées représentatives dans la ixu>narchie des Goths d'Espagne. 11 n'y a rien* là qui ne soit très-conforme à la nature des choses , puisque l'Église n'était dans l'origine qu'une assemblée re- , prései^ative de la société des fidèles , ou le gouvernement des meilleurs^ libremeiiiélus par leurs frères. Si les évêques gotfas avaient été éclairés et vertueux , jamais le christianisme n'aurait été plus près du véritable esprit de son institution primitive.

78 HiSUMé

Les Goths étaient ariens, comme nous l'avons dit, et fort attachés à leurs opinions religieuses; ils étaient si scrupuleux observateurs des devoirs extérieurs de la dévotion , qu'au siège de Ceuta , en 547 y l'armée de Theudis se laissa écraser plutôt que de vouloir se défendre, parce que c'était un dimanche qu'elle avait été attaquée. Les évéques étaient, aux yeux d'un tel peuple, des oracles infaillibles et des ministres dépositaires de toute la puissance divine : aussi chacun de ces évéques exerçait une autorité souveraine et despotique dans son diocèse; il évoquait k son tribunal les causes portées devant les juges laïques , et ses décisions étaient des lois dans les affaires civiles. Il traitais les ecclésiastiques de son clergé comme ses vassaux et presque comme des esclaves; il pouvait , de son autorité pivée y les interdire , les faire enfermer et même les punir corporellemeut. Chaque évoque avait de droit le tiers du revenu de toutes les églises de son diocèse , qui étaient et fort riches et fort multipliées ; mais il ne manquait pas de pré-

textes et d'autorité pour s'attribuer encore la plus grande partie du reste:

ainsi y quand les papes voulurent construire le despotisme pontifical^ les matériaux de Tédifîce étaient tout prêts dans les pratiques générales de l'épiscopat. Les plus grands seigneurs envièrent ces dignités de TËglise, qui emportaient de tels -droits et de si beaux privilèges ; ils se firent nommer aux évéchés : cependant ^ quoique revêtus du sacerdoce, ils étaient obligés par les lois du royaume d'aller à la guerre comme les autres seigneurs y et d'armer la dixième partie de leurs esclaves. Les fréquentes plaintes des conciles de ce temps peuvent faire conjecturer avec quel scandale et quel dérèglement le clergé se conduisait.

Tous les Goths naissaient soldats ;»ils étaient obligés de se rendre sous les drapeaux au premier ordre qu'ils recevaient. Le prince était tenu de son c6té de fournir en nature à chaque soldat ce qui était nécessaire pour sa subsistance f tant que son service durait. Les peines portées contre les infractions ^ux règles militaires étaient sévères pour tous.<

8p ftÉSUMlÊ

Quant aux titres, ils furent chez les Gotbs , qui avaient emprunté tant de choses des Romains , ce que , sem TEmpire, ib étaient chee ces derniers ; saybir, des désignations de fonctions publiques qui se réduisirent par la suite à de simples dénominations honorifiques. Il y avait des ducs , des comtes f ceux-ci faisaient auprès du roi l'office de lieutenans-générâux ; il y avait des connétables y cornes stubidi , des gardingues ou gouverneurs de châteaux.

Venaient ensuite les différens officiers, appelés mUlenani ^ quingenarii, eentenarii, denarit^, suivant le nombre d'hommes qu'ils commandaient. Les officiers nommés annonarii présidaient à la distribution des vivres : tout cela était romain.

Quelques auteurs ont prétendu que les Goths d'Espagne n'ont pas connu les fiefs, mais cette opinion n'est pas «outenable. Toutes les tribus gothiques qui ont fait des conquêtes <mt institué les tenures à charge de service militaire; en centrant en Espagne, ces barbares se vendaient encore, tant^ à Tun, tantôt k

DE l'histoule p'espagne. 8i l'autre. Nous les voyons souvent aux gages de l'Empire , qui les expose ainsi les uns aux autres. Ataulphe promet de servir les intérêts de Placidie et d'Honorjus ; il repousse les Suèves et les Alains , et reçoit l'Aquitaine de l'Empereur, k diarge de vassalité. Les plus puissantes des tribus gauloises et germaines avaient été dans l'usage d'accorder à des tribus inférieures des portions de territoire , à kl charge du service militaire*

U y a mille exemj^es de cela y et ce qui ne paraît pas moins certain , c'est que les empereurs tirèrent un merveilleux parti de cette influence de la propriété territoriale sur les barbares, Constantin assigna une portion de la Pannonie à un corps de Vandales , pour qu'ils l'aidassent de leurs armes. La concession de terre faite par les Romains aux Bourguignons, afin que ceux-ci pussent leur prêter secours en arrêtant les Yisigoths, donna naissance k l'empire bourguignon dans la Gaule. Plus tard , Justinien concéda les terres et les possessions des Ostrogolhs , dans la Pannonie , aux Lombards, à condition qu'ils défendraient ce

^2 RÉSUHé

pays de» incursions des Gépides, des Hëniles , et autres nations barbares. Les fiefs ont paru chez tous les peuples à peu près à la même époque, comme suite de la conquête et résultat de la même situation.

Il y avait deux sortes d'esclaves chez les Goths : ceux qui appartenaient aux particuliers étaient traités comme chez les Romains ; mais la condition de ceux qui étaient attachés au fisc, et que Ton nommait fiscaliens, approchait beaucoup de celles des personnes libres; ils pouvaient porter témoignage, tester, servir à l'armée , parvenir aux charges , et même , ce qui est beaucoup plus singulier, ils pouvaient avoir d'autres esclaves : leur emploi était de cultiver et de faire valoir les terres du domaine du roi.

Tels qu'ils ont été, les établissem^is informes de ces barbares sont devenus le sujet d'une sorte d'admiration pour quelques écrivains , plus dominés par le désir d'inventer des vues nouvelles que par l'amour de la vérité. Robertson et Gibbon leur ont paru des esprits mé-

DE l'histoire d'espacne. 85 dlocres parce que , frappés des ravages ^K>avantables qui furent la suite des irruptions de ces sauvages du Nord , ils eussent préféré une décadence plus longue encore du vieil empire à celte soudaine destruction, à ces affreux bouleversemens^ sous les débris desquels la raison humaine est demeurée ensevelie pendant tant de siècles. Le judicieux Marina lui-même, auteur d* une Histoire des Cortès , charmé de trouver, jusque dans les premières origines gothiques, des traces d'une constitution représentative, déclare que « les sociétés formées » en Europe par ces hommes du Nord » firent jouir les peuples du don pré- » cieux de la paix et de la liberté. Qne » d'autres, ajoute -t- il, exagèrent les » maux causés en Europe par Tinvasion » de ces nations sauvages; qu'ils disent » que tous les empires eurent à déplorer » ce fléau terrible , le plus destructeur » de ceux qui aient jamais ravagé le » monde; qu'ils se récrient surtout sur » leur ignorance et leur barbarie; mais » qu'ils ne perdent point de vue que » cette même barbarie sut respecter la

84 mÈsutii,

» dignité de d'homme, et qu'elle procura » de grand» biens à l'humanité , en con- 9 sacrant ses droits par des institutions. » Cest à ces peuples, si cruellement oa- » tragés par les rhëtecurs du moyen âge , » que les diverses nations de l'Europe , » qui se glorifient aujourd'hui de leur » liberté politique ^ sont redevables de » leurs constitutions les j^us libérales. » Ce sont eux qui , ranimant les der- » nières espérances de la liberté expi« » rante, propagèrent partout les germes » précieux de la justice et de l'égalité » qui forment maintenant la base de » l'ind^endance des nations. »

Voilà qui est tranchant et positif; mais pour se déterminer en toute connaissance de cause 9 il faut consulter les partisans d'une opinion contraire. Après un mûreiamen, peut-être sera-t-on porté à conclure que les affreuses invasions des barbares du Nord ne sont pas la cause bien évidente du réveil de l'esprit humain à la raison et à la liberté, douze siècles plus tard. Ces barbares , il est vrai , étaient libres et vivaient à peu près égaux dans leurs forêts , où la

DE l'histoire d'espagne. S5 propriété foncière était inconnue; c'est-* à-dire que y ne possédant r'ien ou peu de chose, ils ne se disputaient rien que la prééminence dans le métier sanglant de la force ; mais une fois dominateurs eq Europe^ et répartis sur ses royaumes, leurs vertus se perdirent avec leur pauvreté ; ils s'imprégnèrent de tous les vices des peuples qu'ils avaient vaincus; et énervés eux-mêmes, ils subirent le double joug de l'aristocratie politique et religieuse j la plus oppressive , la plus abrutissante qu'il sôit possible d'imaginer. Deux siècles seulement après l'établissement de la première monarchie gothique en Espagne , que faisaient les descendans du fier Alaric? Ils opprimaient les peuples , violaient les filles, tremblaient devant les. évéques, et portaient des robes flottantes avec desornemens d'or et tout le luxe inventé par la mollesse asiatique. Ainsi leurs vertus avaient été peu durables : vertus grossières et douteuses qui n'avaient pour fondement que le besoin de vivre de rapine et l'instinct de la férocité. Ces conquérans farouches fécon-

dèrent l'hydre de la féodalité qui , durant dix siècles , a réduit une si nombreuse part de l'espèce humaine en Europe à la condition des brutes les plus malheureuses. Je ne puis voir dans de tels hommes les premiers dépositaires des dogmes sacrés de la raison et de la dignité humaine : c'est plus haut cpi'il faut remonter pour trouver les doctrines qui l'honorent , et dont la tradition peut nous être utile aujourd'hui. Au reste, la liberté n'est pas une chose qui s'invente une fois, et dont la connaissance ait nécessairement besoin d'être transmise ^ elle se révèle à l'homme toutes les fois qu'il commence à. penser ; et toutes les •formes politiques par lesquelles elle doit se constituer et se garantir peuvent être inventées, sans le secours de nul document antérieur, à toutes les époques de révolutions où les sociétés se renouvellent et se régénèrent.

DE L HISTOIRE DESPAGNE. 87

Page 1