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doute que dans certains endroits, comme Akhmlm (Panopolis) et Esneh (Latopolis), les martyrs n'aient été de véritables révoltés contre le joi^g romain. Jusqu'alors l'immense majorité du peuple égyptien avait été fidèle au culte de ses aïeux ; après la persécution de Dioclétien, qui prit fin en 31 1 par le martyre de l'archevêque Pierre d'Alexandrie, ce fut la proposition contraire qui était devenue la vraie. On peut bien penser qu'une semblable conversion n'avait pas dû être fort solide, et je le montrerai tout à l'heure. La littérature copte s'est surtout exercée dans les Actes des Martyrs, Elle a produit quantité à'actes qui se ressemblent tous au fond l'un Tautre et qui ne sont différenciés que par les détails. Les prodiges les plus incroyables y abondent : les auteurs coptes s'en sont donné à cœur joie en rendant ridicules leurs adversaires, les ducs de la Thébaïde, le gouverneur d'Alexandrie, comme les simples officiers. Ils ont inventé non seulement les circonstances du martyre, mais même le personnage qui est censé avoir subi le martyre. Après la persécution la mode fut de chercher des reliques : on déterrait tous les morts qui avaient été enterrés dans le voisinage de quelque village et on les déclarait martyrs. Ce fait nous est certifié par les œuvres d'un moine célèbre dont il sera bientôt question.
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Elevait-on une église ? il fallait trouver des reliques : le patriarche d'Alexandrie, Théophile, envoyait le moine Jean le Nain chercher les corps des trois jeunes gens qui avaient été jetés dans la fournaise par Nabuchodonosor, roi de Babylone ; mais tout le monde ne pouvait jeter son dévolu sur des morts aussi illustres, on se contentait de prendre quelque corps du voisinage, et un auteur érudit se chargeait d'écrire l'histoire du martyre de ces personnages inconnus. Ces martyrs inventés ont forcé les portes du martyrologe romain, et nul exemple ne saurait être plus célèbre que celui de S' Georges dé Mélite, dont la vie fut écrite en Egypte vers le v® siècle, et qui n'eut d'autre réalité que celle que lui prêta l'imagination de l'auteur qui le mit au jour. Ils avaient même décoré l'un de leurs auteurs supposés du nom d'historiographe des martyrs : c'était Jules de Khevehs (Aqfahs de nos jours) qui avait sous ses ordres cinq cents serviteurs occupés à rédiger les actes que composait leur maître. On pense qu'il dut falloir un assez grand nombre de confesseurs pour donner de la besogne à toute cette armée de scribes. Ce saint auteur ne pouvait manquer d'être lui-même martyr. De même les noms des principaux acteurs païens semblent avoir été inventés, même ceux des gouverneurs. Le duc de la .Thé-
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baïde, Arien, et lé gouverneur d'Alexandrie, Arménius, ne me semblent avoir aucune réalité historique. Arien a toute une histoire et cette histoire se termine par une conversion qui le mène au martyre. Mais le sujet sur lequel la verve des auteurs coptes s'est le plus exercée, c'est Dioctétien. D'après les auteurs coptes, Dioctétien aurait vu le jour en Egypte, près d'Akhmîm et se serait appelé Aghrabîda. Berger chez les parents de Psoté, qui devait devenir évêque de Ptolémaïs (Menschîeh), qui nécessairement fut martyrisé par son ancien compagnon, il ne savait que jouer de la flûte : il est vrai que les sons de cette flûte faisaient danser les chèvres, ce qui scandalisait fort le jeune Psoté. Saisi par Thumeur vagabonde, il quitta l'Egypte et se rendit en Syrie : là, il devient palefrenier dans les écuries impériales d'Antioche. Son talent de flûtiste l'avait suivi et, n'ayant plus de chèvres à faire danser, il s'exerça sur les chevaux dont il prenait soin ; ces chevaux dansèrent aussi, comme l'avaient failles chèvres. Une fille de l'empereur, qui était alors occupé à faire la guerre contre les Perses, l'aperçut par une fenêtre, comme il faisait ses singuliers exercices, en devint éperdûment amoureuse et Tépousa en l'absence de son père Numérien qui fut tué à la guerre. Alors ses fils et ses neveux, Justus, Aboli, Théodore le
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stratélate, Victor, s'en furent à la guerre pour ressaisir la victoire, et la femme d'Aghrabîda en profita pour faire reconnaître son mari comme empereur. La guerre finie, le nouvel empereur aurait pu se trouver en mauvais cas, surtout lorsque Tarmée victorieuse revint vers la ville capitale ; mais autant les généraux s'étaient couverts de gloire contre les Perses, autant ils se montrèrent lâches, et Dioclétien, grâce aux conseils de Romanus, père de Victor, après s^être d'abord caché, reparut et finit par exiler ses compétiteurs en Egypte, où ils furent tous martyrs, chacun de son côté, quoiqu'il s'écoulât réellement dix-sept ans depuis le commencement du règne de Dioclétien jusqu'à l'édit de persécution ; mais ce laps de temps n'était pas fait pour inquiéter les auteurs coptes. Dans une autre légende, le commencement de la persécution a pour cause le fait suivant : Dioclétien, en guerroyant contre les Perses, avait fait prisonnier le fils du roi et l'avait confié à l'archevêque d'Antioche. Celui-ci, malgré les serments les plus solennels, se laissa gagner parles présents et fit échapper le prince, après avoir pris la précaution de dire qu'il était mort et de l'avoir fait enterrer en grande pompe. Dans une expédition ultérieure, Dioclétien vit le jeune prince combattre au premier rang et réussit encore à le faire prison-
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nier ; l'empereur fut bien étonné en le retrouvant et lui demanda comment il se faisait qu'il fût à la guerre, lorsqu'il aurait dû être dans son tombeau. Le jeune homme lui apprit la trahison de l'archevêque, et Dioclétien, de retour dans sa capitale, prit un malin plaisir à démasquer le prévaricateur, à lui faire rendre gorge, et c'est après cette aventure qu'il résolut de punir tous les chrétiens de la faute du seul archevêque d'Antipche.
Ces détails montreront aisément quel fut le genre de composition cultivé par les Coptes. Cela ne veut pas dire qu'il n'y eut pas de persécution en Egypte : au contraire elle y fut terrible ; mais les récits qui nous en sont parvenus sont l'œuvre de l'imagination égyptienne. Le souvenir du traitement que leur fit éprouver cet empereur dut être resté bien vif, pour que l'année où il commença son règne devint le commencement d'une ère nouvelle.
Lorsque Constantin, par l'édit de Milan en 313, reconnut le triomphe du Christianisme, le peuple égyptien le salua comme un libérateur. Il est vrai que l'empereur, d'après leurs auteurs, s'emprcçsa de mander à Constantinople tous les martyrs qui étaient encore en prison atin qu'il pût les voir, et de faire rebâtir les églises détruites. C'est ici le moment d'examiner en gros ce que de-
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vinrent les idées chrétiennes en passant en Egypte.
Les idées des Coptes, je dois le dire, ne cessèrent point d'être égyptiennes et ne devinrent chrétiennes que de nom. Jamais les Coptes ne crurent à la Trinité que d'une manière vague: Dieu le père ne les intéressait point, et, dans les descriptions qu'ils nous ont laissées du Paradis tel qu'ils le comprenaient, Dieu le père est relégué dans un coin, derrière un rideau sur lequel veillent les sept archanges. Le Saint-Esprit n'est nommé que dans les pièces et les sermons : il ne joue aucun rôle dans la vie religieuse du peuple. Celui qui a le plus souvent commerce avec eux, c'est le Fils de Dieu, Jésus le Messie, homme comme eux, auquel ils pouvaient parler sur un ton fraternel, quand ce n'était point sur un ton de commandement. U vivait au ciel ; mais plus souvent il visitait la terre et ses serviteurs. Il était réellement mortj ce qui ne l'empêchait point d'être Dieu, puisque les anciens dieux de l'Egypte étaient morts eux aussi, ce qui n'avait point détruit leur divinité. Il gouvernait le monde, du moins une partie, du monde ; car Satan gouvernait l'autre partie, comme Osiris et Set l'avaient fait jadis. Satan était partout, sauf aux enfers ; il était immortel jusqu^au jour où où sa destinée serait accomplie et le jour de sa
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mort vonu. Il avait une cour immense composée de membres de sa famille, car il avait de très nombreux enfants qu'il dépêchait pour tenter les chrétiens et surtout les moines ; il les punissait, quand ils n'avaient pas bien réussi, mais il les récompensait si le succès avait répondu à leurs efforts. Il était le plus souvent poli, ce qui n'était pas toujours le cas de ses adversaires ; mais quelquefois il avait ses mauvaises heures. Il entretenait des relations journalières avec les moines, leur disait ses petites affaires, et se laissait vaincre de la meilleure façon, quand ses ruses éventées ne réussissaient pas. Les auteurs coptes lui avaient prêté toutes leurs qualités bonnes et mauvaises.
Les autres dogmes de la religion se réduisaient à très peu de chose, le baptême et Teucharislie, et c'est tout. La partie la plus développée des croyances populaires, c'était celle qui avait trait à la destinée de l'homme. Le corps était enterré dans les mêmes conditions que sous l'empire pharaonique ; mais, peu à peu, on perdit l'habitude de la momification et S* Antoine est dit avoir été le premier à .déconseiller cette habitude. On conservait toujours les corps dans les maisons ; les actes des martyrs nous ont conservé un exemple célèbre de cette coutume. Quand le corps était malade, trois anges descendaient vers le moribond
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pour emmener son âme ; deux d'entre eux la prenaient dans un linceul et la montaient au ciel, pendant que le troisième ouvrait la marche en chantant des psaumes. Arrivée à la porte du paradis, après avoir marché vers le nord, contemplé la terre d^un bout à Tautre et vu tous les tourments auxquels elle avait échappé, Tâme, si elle ne restait pas dans les environs pour avoir été trop nonchalante, entrait par la porte de vie, était reçue par les bienheureux qui s'étaient rendus à sa rencontre sur des chars traînés par des chevaux-esprits, était conduite vers son habitation, puis vers le rideau derrière lequel se cachait Dieu ; si elle en était digne, elle le voyait face à face, sinon elle devait se contenter de voir l'humanité du Fils de Dieu : elle lui était présentée par son père spirituel ; puis, la réception finie, elle rentrait dans sa demeure, où elle recevait des visites qu'elle rendait ensuite, ayant la faculté d'entrer et de sortir, comme au temps où elle comparaissait devant Osiris et ses quarante-deux assesseurs. Elle vivait heureusement, se nourrissant des fruits succulents que produisaient les arbres du paradis, en chantant les livres liturgiques, notamment l'Apocalypse tous les samedis : elle pouvait même recevoir les nouvelles de la terre, et Ton cite plusieurs moines qui s'y rendirent quelquefois, notamment un cer-
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taiiï Kefri qui avait pris Thabitude â'àller y passer la nuit du samedi et toute la journée du dimanche.
Il y avait une contrepartie à ce paradis. Si c'était un homme méchant qui allait mourir, trois anges tonrmenteurs descendaient près de lui et lui arrachaient Uâme au moyen d'un instrument en forme d'hameçon, qui rappelle terriblement le crochet en fer dont se servaient les embaumeurs pour vider le cerveau. On l'attachait alors sur un chevalesprit et on l'emportait vers les enfers. Là, son destin était bientôt décidé et on la plongeait dans le supplice particulier qu'elle avait mérité. Il y avait plusieurs parties dans ces enfers, notamment un grand lac de feu qu'il fallait que tout homme traversât. Sur la route, les monstres les plus effrayants se montraient pour inquiéter le voyageur : c'étaient ces monstres qui inquiétaient Antoine et Schenoudi à leur lit de mort. Les damnés étaient saisis pendant le trajet, emportés les uns dans de grands fossés de feu, les autres plongés dans des lacs de feu d'où ils ne sortaient pas même la tête, enfermés dans des monolithes de pierre ou plongés dans un gouffre dont on ne pouvait pas atteindre le fond en deux jours de marche. Ils n'étaient point tourmentés par des diables, mais par des anges spéciaux, nommés
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anges tourmenteurs, qui avaient remplacé les anciens génies. Leurs tourments n'étaient point sans quelque adoucissement ; le dimanche, il y avait relâche générale de supplices. Surtout ces tourments n'étaient pas éternels : on pouvait, grâce à quelque puissante intercession, revenir sur la terre, recevoir le baptême et monter au ciel : S* Macaire fit ce prodige ; S' Georges envoya d'un seul coup en Paradis plus de trente personnes par le même procédé. L'Egypte ne crut jamais en l'éternité des peines.
Ce qui est la caractéristique de la religion chez les Coptes chrétiens, c'est l'extrême liberté dont ils usaient envers les personnages les plus vénérables et Tespèce d'empire qu'ils acquéraient sur eux. Ils ne reculaient point devant le pastiche des plus saints mystères ; si une fille de Tempereur de Constantinople se trouvait enceinte avant d'avoir été mariée, et le fait s'est vu, si l'on en croit les auteurs coptes, un concile d'évêques décidait gravement que c'était par l'opération du Saint-Esprit! Voilà pour la liberté ; si l'on priait la divinité, la vieille idée que la prière n'était que la suite d'un contrat synallagmatique passé entre la divinité et l'homme subsistait toujours ; il fallait réciter la prière avec les intonations requises, et alors Dieu était obligé d'exaucer celui qui le priait : voilà
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pour l'empire du chrétien sur son Dieu. En un mot, le christianisme en Egypte, par la force même des choses, s'était approprié les anciennes idées de la religion égyptienne, ou plutôt s'y était plié de force, car on ne change pas un peuple vieux de plus de six mille ans du jour au lendemain, même par les prodiges les plus étonnants- Le christianisme se distingua en Egypte par une floraison merveilleuse de ce qu'on appelle génériquement le monachisme. Les gens qui se consacraient au service de la divinité n'étaient pas inconnus à l'Egypte ancienne, et le reclus du Sérapéum sous les Ptolémées en témoigne *ouvértement. Ce qui fut propre à l'Egypte chrétienne, ce fut la multitude immense des dévots de toute sorte. Primitivement, ceux qui voulaient se livrer à ce genre de vie se retiraient en dehors de leur village, où ils étaient nourris par leurs concitoyens. Antoine commença ainsi avant la persécution de Dioctétien ; mais bientôt il se retira dans un tombeau où il eut à soufi'rir de la part des démons la célèbre tentation dont chacun parle, et que tout le monde ignore ; au sortir de ce tombeau, il habita un petit monastère ; puis, comme la multitude attirée par sa réputation ne lui laissait pas de repos, il s'enfonça dans le désert arabique à une distance de quatre jours, trouva une source et
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quelques palmiers qui lui assuraient Texistence. Il quitta souvent son désert soit pour se rendre à son monastère, soit pour paraître dans, les rues d'Alexandrie et exciter les martyrs au combat. Après la persécution, il vit un jour venir à lui un jeune homme nommé Macaire qui s^était établi d'abord dans la vallée des Natrons, de Tautre côté du Nil, puis qui avait poussé plus loin encore dans le désert : il venait s'instruire près de son modèle. Vers le même temps, mais avant Macaire, un jeune soldat païen, qui avait été enrôlé de force sous le règne de Constantin, jeta les premiers fondements de Tordre cénobitique dans la Haute Egypte. Les commencements du cénobitisme furent humbles, mais à la fin de sa vie Pakhôme se vit à la tête de plus de dix couvents de cénobites. Les règles qu'il donna à ses enfants ne furent pas des règles tracées d'avance, mais au contraire des règles fondées sur une observation préalable. Quelques-unes d'entre elles sont marquées au coin de l'expérience la plus fine du cœur humain ; d'autres au contraire sont le fruit des visions maladives d'un esprit chimérique. Il mourut à peine âgé de 60 ans, vers l'an 348 de notre ère. S' Antoine le connaissait, quoiqu'il ne l'eût jamais vu et lui survécut d'un assez grand nombre d'années. Macaire survécut à S' Antoine et mourut à
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Tâge de 90 ans. Il avait, lui, fondé le monachisme proprement dit, comme S* Antoine avait su allier la vie anachorétique à la vie monacale. Sous S* Macaire le désert de Scété se peupla, et bientôt il y eut de nombreux couvents sur ce plateau aride. Les moines, pour gagner leur vie, tressaient des corbeilles, des nattes ou des cordes de palmier; la saison venue, ils allaient se louer à quelque cultivateur qui les employait à moissonner ses champs. C'étaient des hommes fort impressionnables ; il était facile de les fanatiser et de se servir 'de leur fanatisme comme surent le faire quelques archevêques d'Alexandrie. En général, moines et cénobites appartenaient à la plus basse classe de la population égyptienne. Tels furent, en quelques mots, les commencements du monachisme et du cénobitisme en Egypte : les trois personnages nommés plus haut sont restés en grande vénération dans la vallée du Nil et dans tout l'univers chrétien. Ils avaient chacun leur caractère particulier ; Antoine était un peu hirsute, Pakhôme avait l'esprit irritable et facilement porté aux exagérations du mysticisme ; Macaire, plus cultivé, fut, dix siècles auparavant, le précurseur de S' François d'Assise dans ses rapports avec les animaux.
Bien d'autres moines sont célèbres, anachorètes, cénobites ou simplement moines, entre autres
Jean de Lycopolis qui s'enferma dans une tour et parlait aux visiteurs par une fenêtre ; Paul d'Antihoé qui se suicida sept fois et fut ressuscité à chaque fois par le Christ ; Schenoudi que nous retrouverons ailleurs. Ces saints person nageas avaient une foule d'imitateurs qui les suivaient de loin et à pas inégaux. Mais c'est là le récit officiel des prodiges qui s'opéraient en Egypte dans le désert : la vérité montre qu'il en fut bien autrement. Les moines se livraient à tous les crimes, surtout à la sodomie et à la luxure : des communautés de femmes s'étaient établies en assez grand nombre, et les règles avaient beau y être sévères, les clôtures solidement établies, moines et religieuses savaient passer par dessus pour se rendre à leurs rendez- vous amoureux. Les résultats de cette conduite ne se faisaient pas attendre ; mais^ quand les religieuses se sentaient prises, elles usaient de tous les moyens pour cacher leur gestation et faire disparaître le fruit de leurs amours clandestines, donnant leurs enfants aux chiens, aux pourceaux^ les cachant dans les rochers, ou se faisant avorter. C'est Schenoudi lui-même qui nous apprend tous ces détails. En somme, pour quelques exceptions brillantes, il y eut des centaines et des milliers de gens criminels ; c'est là le bilan de l'Egypte monacale.
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Ce fut SOUS le règne de Constantin que se fit connaître et grandit la première de ce qu'on appelle les grandes hérésies. Elle naquit en Egypte, fille d'un prêtre nommé Arius : c'était la première des révoltes de l'esprit humain contre les dogmes de la révélation. Arius avait déjà été excommunié par Pierre le martyr, s'il faut en croire la légende; il continua de prêcher et sa doctrine gagna tellement du terrain qu'en 325 il fallut réunir le premier des conciles œcuméniques pour en arrêter les progrès : elle consistait à soutenir que Jésus- Christ n'était pas consubstantiel à Dieu le Père, parce qu'il avait été homme. Arius fut condamné par le concile de Nicée et envoyé en exil. Ce fut dans ce concile que parut le diacre Athanase, qui devait devenir patriarche d'Alexandrie : infatigable champion de la doctrine orthodoxe, il fut toujours au premier rang dans la bataille des idées, passant la plus grande partie de sa vie archiépiscopale en exil, réduit à se cacher dans un tombeau, insaisissable à travers les révolutions et les embûches de toute sorte qui lui étaient tendues. Dans le concile de Ni<;ée, il fut le véritable promoteur de la célèbre formule : Deum de Deo^ lumen de lumine^ Deum verum de Deo véro^ ne se doutant sans doute guère que cette idée avait été connue par le^ prêtres égyptiens de
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la xviii*' dynastie. C'est alors la belle époque de TEglise d'Alexandrie qui enseigne tout le mondç chrétien : Athanase fut le. premier de ces célèbres patriarcheâ qui éclipsèrent les préfets et les emr pereurs, qui n'avaient qu'un mot à dire pour révolutionner leur ville. Cependant Athanase eut plus d'influence sur le monde que sur l'Egypte : on le révérait, S' Antoine était son ami, S* Pakhôme l'appelait le pilier de l'orthodoxie ; mais sous son pontificat l'armée des moines était en formation, il ne s'en servit pas comme surent l^ faire ses successeurs.
Avec le transport de la capitale de Rome à Constantinople et le partage de l'empire romain en empire d'Orient et en empire d'Occident, la situation de l'Egypte, qui faisait partie du premier, fut modifiée : elle fut divisée en un certain nombre de petits gouvernements qui auraient dû faciliter l'administration générale et qui ne furent utiles qu'à pressurer davantage le peuple égyptien. C'est alors que peu à peu la haine égyptienne pour les Grecs monta à son faîte et, malgré les horreurs de la domination arabe et turque, malgré les crimes épouvantables de certains khalifes et gouverneurs de rEgypte,les Coptes pensent encore aux duretés qui furent exercées envers leurs pères : pour donner une idée de ce qu'était Ig^
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tyrannie de ces gouverneurs minuscules, ils disent (je Tai entendu moi-même) que les Grecs forçaient les Egyptiens à se mettre à genoux devant eux et à porter sur la tête le plat dans lequel se trouvait leur repas pendant tout le temps que mangeaient les maîtres. En outre la persécution religieuse s'en mêla, on voulut faire entrer dans leur tête des idées qu'ils n'étaient pas aptes à comprendre ; les empereurs faisaient édit sur édit pour faire signer aux moines des formulaires de foi auxquels ces moines n'entendaient rien, et nous ne nous étonnerons pas si, à la fin, les Coptes appelèrent les musulmans à leur secours pour les débarrasser de la Grèce et de ses tyrans.
Période Byzantine
Les successeurs immédiats de Constantin, Arcadius, Constance et les autres, n'ont pas laissé de trop mauvais souvenirs aux auteurs égyptiens, sauf quelques phrases sur Athanase, son dévouement apostolique et ses divers exils. Seul, Julien s'attira leur horreur par son apostasie et par la liberté qu'il rendit au paganisme mourant : son règne ne fut pas d'ailleurs assez long pour laisser un souvenir durable ; mais, cependant, c'est sans doute en Egypte que fut créée la légende de l'empereur lançant son javelot contre le ciel et mourant sous les coups de Théodore le stratélate. Seule, l'Eglise d'Alexandrie se ressentit des luttes entre ariens et orthodoxes, et à peine si les moines de Nitrie et de Scété, les disciples de Macaire et Macaire luimême furent, au dire de Rufin d'Aquilée, troublés
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par rintrusion de Lucius sur le trône d'Athanase : et je ne ne sais si ce témoignage est bien recevable, car la vie de Macaire n'y fait pas une fois allusion. D'ailleurs le règne de Jovien ramène Athanase dans sa ville archiépiscopale, et le héros du christianisme meurt en paix vers Tan 372. Quoique sous son pontificat l'Egypte se fût transformée de plus en plus, que les moines fussent devenus excessivement nombreux, de manière à être un véritable fléau pour le pays et un danger pour Tordre public, — car ils étaient ce qu'on appelle gyrovagues, allaient partout et faisaient de leur état un abominable métier, commeles innocents àe nos jours dans les rues du Caire, et les archevêques eux-mêmes avaient été obligés de prendre à leur égard les plus sévères mesures, — cependant le paganisme ou, pourmieux dire, l'ancienne religion du pays mélangée aux idées grecques, n'était pas encore morte, les temples étaient tous debout, on y sacrifiait, et certaines colonies grecques comme celles deMédinet-el-Fayoum(Arsinoé) etd'Akhmîm (Panopolis) étaient très florissantes. Au centre même de la ville d'Alexandrie s'était élevée une école de philosophie où l'on faisait revivre les doctrines du di\fe Platon : elle est connue sous le nom de Néo-Platonicienne, ou mieux sous le nom célèbre d'Ecole d'Alexandrie. Il me faut en dire
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quelques mois, afin de mieux faire comprendre les événements qui vont se passer.
L'Ecole d'A]ex.andrie, qu'il ne faut pas confondre avec la précédente Ecole du Muséum et qui fut très opposée aux rêveries du gnosticisme, naquit cependant dans cette même ville qui lui a donné son nom. Le premier en date de ses docteurs fut cet Ammonius Saccas, ainsi nommé parce qu'il portait un sac comme vêtement ou, selon d'autres, parce qu'il était portefaix : doué d'un esprit original; ayant une critique d'un genre tout à fait supérieur, il fut le premier, au témoignage d'Hiéroclès, à bien comprendre les doctrines de Platon et d'Aristote, à les unir l'un à l'autre et à en faire le fondement de son enseignement. Il épura, suivant le même auteur, les opinions des anciens philosophes et transforma les rêveries que de part et d'autre on avait fait éclore, en établissant les doctrines de Platon dans ce qu'elles ont d'essentiel et de fondamental. Ce fut sans doute une belle théorie d'unir ensemble les deux grands philosophes de Tantiquité; mais, si tel fut le rôled'Ammonius Saccas, il faut avouer que ses disciples s'en écartèrent assez vite, car ils admirent, en expliquant la doctrine de Platon, beaucoup d'autres idées auxquelles Platon n'avait pas songé, et il ne pouvait pas en être autrement puisque, même
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dans ses erreurs, l'esprit de rhomme est toujours en progrès. Cette nouvelle école eut un grand succès et marqua Tune des étapes les plus célèbres des progrès de Tesprit humain. Ammonius avait seulement enseigné oralement ; ses disciples immédiats Plotin, Amélius, Porphyre, surent propager par les livres son enseignement. JNous possédons encore un certain nombre des ouvrages de Plotin et de Porphyre : Ton y trouve des vues curieuses sur les les idées pures dans le premier^ dont les Ennéades rappellent singulièrement TEnnéade héliopolitaine, comme aussi sur les idées morales dans les traités du second, où Ton sent que les vieilles idées égyptiennes ont pénétré en nombre d'endroits. Puis, avec les successeurs de Plotin et de Porphyre, avec Jamblique ou le pseudo-Jamblique, c'est à dire l'auteur du traité des mystères égyptiens j Técole d'Alexandrie inclina du côté de la théurgie : le livre de cet auteur n'est guère qu'une sorte de manuel pour toutes les opérations mystiques, magiques et théurgiques : tout le monde croyait alors aux miracles, et l'empereur Julien, sous son règne passionné et si bref, donna un nouvel aliment à toutes ces idées. Lorsque sa mort arriva, l'Ecole d'Alexandrie fut dispersée par la persécution : elle se retira dans la ville d'Athènes où elle se régénéra quelque peu : Plutarque,
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Syrîanus et Proclus soïit alors ses choryphées. Elle se traîna ensuite jusque sous le règne de Justinien, où elle fut abolie en 529. Cette école a eu de fervents admirateurs et des historiens sérieux, MM. Vacherot et Jules Simon, en France, ont tour à tour raconté les péripéties de son histoire et exposé les divers systèmes qui s'y formèrent. Je ne saurais mieux faire que de citer ici quelques paroles du premier de ces deux historiens, afin de bien spécifier l'enseignement des philosophes alexandrins. « Le Néo-Platonisme n'est ni un tissu de fictions métaphysiques, ni un mélange adultère d'idées puisées aux sources les plus diverses, ni même une ingénieuse combinaison d'aliments choisis et épurés par une critique savante : c'est un enchaînement systématique de conceptions profondes, sous les formes éblouissantes de l'imagination orientale ; c'est, sous le désordre d'une composition incohérente, sous les raffinements d'une analyse diffuse, la synthèse la plus vaste, la plus riche, la plus forte peut-être qui ait paru de l'histoire de la philosophie. Dans une période de quatre siècles, le Néo-Platonisme embrasse à peu près tout le cercle des spéculations métaphysiques, et résume, en les transfigurant dans une pensée supérieure, toutes les doctrines des écoles qui précèdent. » Cette école, malgré
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qu'elle exerçât ses facultés sur des non-réalilés fit faire de grands progrès à de certaines idées, en les épurant et les débarrassant de toute matière» Elle contribua beaucoup à la gloire d'Alexandrie qui fut à cette époque la première ville du monde, soit par les merveilles de ses édifices, soit par la renommée de ses savants, soit surtout par Tinr fluence prodigieuse de ses patriarches ; mais il ne faut pas oublier que c'était une ville d'Orient et surtout ne pas la comparer aux grandes villes modernes, ni même à ce qu'elle est devenue en ces derniers temps.
L'empire d'Orient sembla recouvrer la fortune de l'ancien empire romain sous le règne de Théodose-le-Grand. Cependant le règne de cet empereur trop soumis aux évoques fut désastreux pour l'Egypte, car il publia en 381 le célèbre décret qui causa la ruine et la dévastation des anciens monuments. Cet édit disait que la religion chrétienne était la seule officielle en Egypte : les temples païens devaient être fermés, leurs biens confisqués et tout culte y était interdit. Exception était faite pour les temples d'Alexandrie, par peur des soulèvements. Ce succès ,ne suffit pas au patriarche d'Alexandrie qui était alors le célèbre Théophile : il obtint de Tempereur, en 389, un nouveau décret qui ordonnait de détruire les temples qu'on avait
tolérés jusqu'alors. Ce fut le signal de la ruine. C'est à cette époque malheureuse que remonte la dévastation du Sérapéum d'Alexandrie. Ce temple était devenu Toccasion de luttes continuelles entre païens et chrétiens : les premiers s y étaient retranchés, lorsque Théophile les y fît attaquer par la populace et les moines qu'il avait appelés, sans que le préfet augustal d'Alexandrie pût ou voulût intervenir en faveur de ce monument. La foule s'y rua, y saccagea tout ce qui lui tomba sous la main et détruisit les collections de la bibliothèque du temple, au nombre desquelles se trouvaient celles que le roi de Pergame, Attale, avait léguées au peuple romain et que Marc-Antoine avait données à Cléopâtre. Le temple fut coiiverti en église. Ce fut le commencement de la dévastation de tous les monuments de l'Egypte ancienne : l'exemple parti de si haut fut suivi avec un grand zèle, et de tous les côtés on se distingua par l'ardeur qu'on mit à anéantir les vestiges d'un passé glorieux et les témoignages les plus éclatants des progrès de l'esprit humain. On doit s'étonner que quelques-uns de ces monuments aient pu échapper à cette injuste profanation : mais, presque partout dans la Haute- Egypte, on se borna à marteler les figures : il est vrai que les monuments étaient tellement imposants qu'ils défiaient les efforts des destructeurs.
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C'est ainsi que Schenoiidi détruisit les temples et même les villages du pays d'Akhmîm, Moyse les temples d'Abydos, etc. Ce fut aussi à cette époque sans doute qu'on saccaga le Sérapéum de Memphîs que Mariette devait retrouver plus tard, en 1851. Le chiffre des ruines est considérable : on parle de quarante mille statues qui furent détruites ou mutilées dans cet accès de rage et de destruction. Les Egyptiens chrétiens firent une légende à ce sujet, et cette légende, grâce aux historiens grecs Socrate et Sozomène, est parvenue jusqu'à nous, quoiqu'un peu arrangée. Lorsque Théophile démolissait les temples et faisait enlever des collines entières de sable pour y construire ses églises, car ce fut un grand constructeur d'églises, il trouva, dit-on, un trésor recouvert d'une grande plaque de pierre sur laquelle étaient gravées des croix ansées et trois ■a. Il envoya prévenir l'empereur qui s'en rapporta
à ses paroles. Comme la croix ansée •¥" resscm-
blait d'un peu loin au monogramme du Christ ^f, Théophile expliqua très facilement que cette pierre, mise là dès le temps d'Alexandre, annonçait le triomphe des chrétiens quand les trois grandes puissances seraient représentées par des -^^ ce qui arrivait précisément à cette époque, car la première était Dieu, e^coc, la seconde l'empereur
t^ÈRtODË BYZANTINE 231
Théôdose, ecofxocioc^ et enfin la troisième n'était autre que le patriarche d'Alexandrie^ Théophile, e-eocj^i^oc. Cependant la victoire ne devait pas être si complète que voulait bien Tassurer Théophile, et les cérémonies du culte^ égyptien se perpétuèrent encore environ un siècle, et même plus pour ce qui regarde spécialement Philée. La mort de Théodose, survenue en 394, laissa Tempire d'Orient à son fils Arcadius. L'archevêque Théophile; par ses intrigues, contribua beaucoup à l'exil de S* Jean Chrysostome et à sa déposition par le conciliabule du Chêne. Les bruits merveilleux répandus sur la vie des moines attirèrent en Egypte une foule d'étrangers qui écrivirent ensuite le récit de leurs voyages et entretinrent dans tout le monde occidental des erreurs qu'on a peine à déraciner aujourd'hui. S*Jérôme, Rufin,Palladius, Evagrius, Mélanie, plus tard Cassien, font le pèlerinage d'Egypte, recueillent avidement tout ce que leur racontent les moines égyptiens, jusqu'au moment où l'accusation d'origénisme jette du froid entre les admirateurs et ceux qu'ils admiraient.
Théophile étant mort, son neveu Cyrille, qu'il avait fait élever à Scété, d'après les récits des Coptes, monte sur le trône archiépiscopal sans même attendre d'avoir été légitimement élu. Il devait jouer le rôle le plus brillant à cette époque de
âââ L^ÉGYPtÉ
révolutions et d'hérésies. Maître absolu de moînôs . fanatiques, il sut admirablement les faire manœuvrer, tantôt pour chasser les Juifs de la ville ; d'Alexandrie, tantôt pour entrer en lutte ouverte * avec le préfet Oreste, tantôt pour des actions pires encore, comme le meurtre d'Hypathie, la perle d'Alexandrie, la sage jeune fille qui expliquait, dans le Muséum, les œuvres d'Homère à ses auditeurs charmés. La populace et les moines Far- Tachèrent à sa sortie du Muséum, la massacrèrent, la traînèrent par les rues encore toute pantelante, en dévorèrent le cœur et les entrailles et finirent par brûler son cadavre. A peine sorti de ces luttes > intestines, Cyrille se jeta dans la querelle que soulevait dès lors l'enseignement de Nestorius qui prétendait que la Vierge Marie ne pouvait être la mère d'un Dieu, mais seulement d'un homme : c'était la seconde des grandes protestations de la raison humaine contre les dogmes du christianisme. Après avoir bien discuté, il obtint de l'empereur Théodose II que l'on réunirait un concile à Ephèse, et il se fit nommer représentant ou légat du pape de Rome. L'histoire de ce concile célèbre et du rôle qu'y joua Cyrille est assez connu ; mais ce qu'on sait moins, ce sont les précautions que prit Cyrille d'entretenir près du roi des ambassadeurs chargés de le ramener à l'ordre quand il s'écartait
de la voie que voulait lui faire suivre l'archevêque d'Alexandrie, ce sont les troubles qui éclatèrent à Constantinople. L'exil fut décidé contre Nestorius qui fut envoyé à Kom-esch-Schaqaf en Egypte, puis ramené ensuite près de la ville d'Akhmîm où il mourut Tannée même où allait se tenir le concile deChalcédoine. Cyrille avait eu soin de se faire accompagner par un certain nombre de moines, parmi lesquels était Schenoudi, Tune des plus cu-^ rieuses figures de Tépoque, ardent, zélé, fanatique, éloquent et jouissant d'une grande réputation dans son canton d'Akhmîm qu'il terrorisait. Rarement moine a plus écrit, et ses œuvres forment l'une des plus grandes richesses du Musée de Naples et de la Bibliothèque nationale à Paris. Il devait mourir à l'âge de H 8 ans, après en avoir passé 109 dans la vie cénobitique, l'année même du concile de Chalcédoine où il regrettait de ne pouvoir se rendre afin de donner du bâton àtous les hérétiques ; mais, cette fois-ci, c'était lui, ainsi que ceux de son parti, qui, par un curieux retour des choses humaines, allait être déclaré hérétique. Le célèbre Dioscore était alors patriarche d'Alexandrie (451) ; c'était lui qui, dans le second concile d'Ephèse, connu dans l'histoire sous le nom de brigandage d'Ephèse, avait fait enfoncer une pique dans le cœur de Flavien, archevêque de Constantinople : il avait cru
pouvoir se permettre en Syrie ce qui lui réussissait si bien dans sa ville d'Alexandrie et en Egypte. Il s'agissait alors des deux natures de Jésus-Christ, et, cette fois, le patriarche d'Alexandrie, dont les prédécesseurs avaient tout fait pour faire admettre la divinité de Jésus-Christ, soutenait qu'il n'y avait en Jésus-Christ qu'une seule nature, comme il n'y avait qu'une seule personne, tandis que leurs adversaires étaient d'avis qu'il y avait deux natures, toujours occupés de séparer les attributs de la divinité de ceux de l'humanité, afin de donner aux premiers un mérite infini. C'est pour cette misérable querelle de théologiens, où les deux partis ne se comprenaient ni Tun ni l'autre, que l'Egypte et le monde occidental se séparèrent définitivement : au fond il y avait une autre question bien plus importante, celle de la rivalité des deux civilisations, dont l'une avait déjà accompli son œuvre et avait vieilli, pendant que l'autre était jeune, avait reçu toutes les découvertes opérées par la première comme un héritage naturel, et était prête pour les progrès futurs qui devaient mener si loin les pays de l'Occident. Dioscore fut définitivement anathématisé et exilé dans l'île de Gangres où il mourut. Dès lors, jusqu'à la ruine complète de l'Egypte et à la conquête musulmane, Alexandrie devint une ville où la sédition était en permanence, où les
PÉRIODE BT2ÀNTINË â3o
querelles religieuses doublées de haines politiques atteignirent un degré de sauvagerie digne des temps préhistoriques : deux patriarches étaient continuellement en présence, le patriarche hétérodoxe étant réduit à se cacher ou vivant dans Texil, quand le patriarche orthodoxe triomphait, et vice versa. Les empereurs faisaient exiler les moines, dispersaient les communautés qui ne voulaient pas souscrire à ce que Ion appelait le tome infâme de Léon^ (c'était la définition de la foi orthodoxe par le pape Léon-le-Grand qu'ils nommaient ainsi), pendant que les soldats et les gouverneurs profitaient de l'occasion pour piller et rançonner TEgypte. Aussi la province d'Egypte tout entière est-elle en proie à l'anarchie ; il y a révoltes sur révoltes, combats sur combats qui sont racontés dans les chroniques de Jean, évêque de Nikious ou Prosopis, nommé en copte Peschati. Cet état se prolongea pendant deux siècles environ, pendant lesquels parurent quelques figures de moines très curieuses, comme Moyse qui ruina les temples d'Abydos, Mathieu-le-Pauvre qui prenait prétexte de sa pauvreté pour commettre des abus de pouvoir qui sembleraient très criminels aujourd'hui et qu'on regardait alors comme le comble de la perfection. Les moines en ce temps, comme dans le nôtre, se recrutaient comme ils pouvaient, et
236 L*ÉGYPÎÉ
rien n'était plus commun en Egypte que de vouer un enfant à Dieu pour le servir dans tel ou tel monastère sa vie durant : le malheureux qui avait été ainsi voué ne pouvait aucunement refuser d'accomplir le vœu téméraire de ses parents, et il n'y avait aucune loi, comme il y en a aujourd'hui, pour requérir son libre consentement alors qu'il avait conscience de ce qu'il faisait. Mathieu-le-Pauvre ayant reçu don d'un petit enfant, le père, quand l'enfant fut parvenu à l'âge où l'on accomplissait ces sortes de don, voulut payer le prix de la rançon ; mais le moine refusa son consentement et le petit enfant mourut, nous dit-on, huit jours après. L'Egypte qui obéissait sans murmurer à de tels fanatiques était plus que mûre pour la servitude des Arabes qui ne tarderont pas à arriver.
Un moment, le règne en tout assez glorieux de Justinien sembla apporter quelque trêve aux maux dont souffrait l'Egypte, car l'autorité centrale était forte. Les chrétiens le portèrent naturellement aux nues, parce qu'il ne renouvela pas les traités avec les Blemmyes et les Begas, fit transporter à Constantinople les statues du temple d'Isis à Philée où les nomades venaient chaque année célébrer leâ fêtes en l'honneur de la déesse et recevoir le tribut que leur payait l'empire. Les prêtres dlsis furent jetés en prison, et Blemmyes et Begas fondirent
de nouveau sur la Haute-Egypte où, d'ailleurs, malgré les traités les plus formels, ils n'avaient point cessé "de faire des incursions, parce que la faim, qui chasse les loups des bois, les chasse aussi de leurs déserts. Schenoudi, pendant sa vie, nourrit pendant trois ou quatre mois le canton d'Akhmim qui avait été désolé par Tune de ces invasions. Le général Narsès avait été chargé de l'expédition contre l'Isis de Philée qui, hélas ! n'avait pu se défendre par elle-même ; il fut aussi chargé de punir les séditions de la ville d'Alexandrie : les Alexandrins, pour avoir pris parti contre les patriarches soutenus parles empereurs et pour n'avoir pas souffert sans se plaindre les énormes exactions du fisc, virent leur ville réduite en cendres.
Vers la fin du sixième siècle avait lieu en Arabie une révolution religieuse qui ne fut terminée que dans les premières années du septième siècle : Mohammed (Mahomet) était né, il avait prêché sa doctrine, dans le désert d'abord, puis à des peuplades fanatiques, il avait été obligé de s'enfuir en 622, année de laquelle date l'ère musulmane ou hégire,, et sa fuite avait été le commencement de son triomphe. Les empereurs de Constantinople ne firent d'abord aucune attention aux événements qui s^ déroulaient si près d'eux : le palais impérial
238 l'égtpte
était livré aux plus honteuses intrigues, les em* pereurs se succédaient les uns aux autres, et Tautorité s'en allait à vau l'eau. La Syrie fut envahie en 614 parles Perses; la conquête de cette province ne devait plus être qu'une question de temps. En 615^ l'Egypte fut envahie à son tour par les Perses, et un document copte de cette époque nous met à même de juger quelle fut l'épouvantable manière dont furent traités les vaincus qui n'avaient pas encore perdu le souvenir de la conquête faite par Gambyse et du règne de ses successeurs. C'est la vie de Pisentîos, évêque de la ville de Qeft, la Coptos des grecs et des Latins. Lorsque l'empereur Héraclius, troublé par les murmures grandissants de l'univers chrétien qui déplorait de voir la ville sainte et la Croix tombées au pouvoir des infidèles, se décida à agir contre Chosroès, ce fut un mouvement d'allégrèssfe universelle que ses victoires entretinrent quelque temps ; mais une fois rentré dans son palais de Constantinople, il sembla oublier toute l'énergie qu'il avait dû montrer contre les Perses.
Les Perses avaient dû rentrer dans leur pays pour se défendre contre les invasions des Arabes : une fois la Perse conquise, les sectateurs de Mohammed entrèrent en Syrie et ils Teurent bientôt soumise, grâce à la sympathie des populations,
sans que l'empereur tentât le moindre effort pour arracher cette belle province aux musulmans qui ne tardèrent pas à jeter un regard de convoitise sur TEgypte et qui n'attendaient qu'une occasion favorable. Elle leur fut bientôt offerte par les Coptes eux-mêmes qui, lassés du joug grec, ne trouvèrent rien de mieux que d'appeler à leur aide les Arabes, promettant de leur payer tribut. Les Arabes, qui avaient toujours été habitués à regarder l'Egypte comme un pays merveilleux, dont les quelques conducteurs de caravanes qui y avaient pu pénétrer augmentaient encore la richesse et le bien être, ne firent pas de difficultés de tenter cette conquête, en voyant que tout leur avait réussi jusqu'alors. L'Egypte était livrée à tous les maux résultant des séditions continuelles. Le pouvoir civil n'était plus représenté que par des préfets incapables : dans les dernières années du gouvernement grec, le patriarche Cyrus, quoique orthodoxe, avait été «xilé bien qu'il eut essayé de ramener la paix; son successeur fut un enfant du pays, nommé Georges, fils de Mîna, plus connu sous le nom de Makaukas, parce qu'il avait falsifié les pièces de monnaie appelées Kaukion. Il réunit sur sa seule tête les pouvoirs civils, militaires et religieux : en même temps qu'archevêque, il avait été chargé de faire rentreriez impôts. D'après leslégendes arabes,
240 l'égypte
ce fut ce personnage qui, blessé dans sa vanité ou sa dignité^ appela les Musulmans en Egypte. Les légendes coptes concordent en ce point avec les récils des Arabes. Ce personnage fut autant haï des Coptes que des Grecs, quoiqu'il eût trahi ces derniers et qu'il eût enfin pris le parti de sa nation : iln'obtint pointée que lui avaient promis les Arabes et se donna lui-même la mort en avalant le poison contenu dans le chaton de sa bague. Quoi qu'il en soit, ce qui est bien certain, c'est que les Arabes furent appelés secrètement en Egypte par les Coptes, qu'ils y entrèrent et devaient apporter à ceux qui les avaient fait venir une servitude autrement dure que celle des Grecs, on le verra par la suite, car si les Grecs avaient pu se montrer tyranniques, voleurs et moqueurs, ils n'avaient pas du moins commis les atrocités que devaient commettre certains Arabes.
Après la mort de Mohammed, le prophète de Dieu, la désunion et le schisme ne tardèrent pas à se mettre parmi ses sectateurs. Le premier successeur du Prophète fut Abou-bekr qui prit le titre de Khalifah rassoul Allah ^ lieutenant du Prophète de Dieu. Il régna deux ans et eut pour successeur 'Omar qui tint le trône pendant dix ans : ce fut sous son kbalifatquefut conquise l'Egypte ; il prit le premier le titre de Prince des Croyants^ Emir-al-
Moumenîn, C6 qui devint au temps des Croisades le Miramolin de nos chroniqueurs. Il donna une vive impulsion aux conquêtes des Musulmans^ mais n'y prit point part personnellement et se montra même opposé d'abord à celle de r Egypte.
L'an 1 8 de THégire*, c'est-à-dire en 639 de notre ère, le général 'Amr, fils d'El 'As, entra en Egypte à la tête de 4.000 hommes environ. Les Grecs, au lieu de se réunir pour le rejeter, ne résistèrent que par petits groupes et furent défaits les uns après les autres. 'Amr pritMemphis, puis de là attaqua successivement toutes les villes importantes ; les Grecs furent partout vaincus, massacrés, sans compter bon nombre de Copies qui partagèrent aussi le sort des Grecs. La forteresse de Babylone d'Egypte, dont on voit encore les restes derrière les murs du vieux Caire, fut prise d'assaut, les Grecs se noyèrent dans le Nil ou s'enfuirent en toute hâte vers Alexandrie. On ne sait ce qu'admirer le plus de la lâcheté des soldats ou de l'incapacité des capitaines occupés tous à se jalouser les uns les autres. 'Amr
1. L'ère en usaçe en Egypte à partir de cette époque est double, l'ère musulmane et 1 ère copte : l'ère musulmane repose sur l'année lunaire de 356 jours ; l'ère copte sur l'année solaire de 365 jours et un quart. Les années de notre comput sont semblables à celles de l'ère copte. 11 résulte une assez grande difficulté de chronologie de ce fait ; mais cette difticulté disparaît si l'on veut faire ce calcul très simple que 103 années lunaires équivalent à 100 années solaires.
242 l'égypte
s'altaqim enfin à la ville d'Alexandrie. Le siège dura quatorze mois et le généralissime arabe dut faire venir du renfort en force égale à son armée. De leur côté les Alexandrins demandèrent du secours à Constantinople, mais le coupable Héraclius ne put en envoyer. La ville se rendit à condition que les Grecs seraient embarqués sur des navires et s'en iraient à Constantinople. L'Egypte fut alors soumise entièrement.
On peut juger quelle fut la joie de cette armée de faméliques et de fanatiques, lorsqu'elle eut conquis TEgypte. On en trouve une ' note curieuse dans la lettre que 'Amr écrivit au khalife 'Omar après la conquête d'Alexandrie. « J'ai pris la ville de l'Occident, écrivit-il. Elle est d'une immense étendue. Je ne puis vous décrire combien elle renferme de merveilles. Il s'y trouve 4000 bains, 12000 vendeurs de légumes verts, 4000 Juifs qui paient tribut, 400 musiciens ou baladins, etc. » La vijle d'Alexandrie contenait encore autre chose, la bibliothèque du Muséum et ses trois cent mille volumes : cela parut inutile aux Arabes et le khalife 'Omar en ordonna la destruction : on en chauffa les bains publics pendant six mois. C'est ainsi que fut terminée la tâche commencée par les moines de Théophile.
Si les Arabes avaient conquis l'Egypte, ils espé-
raient bien en tirer parti. Dans le traité qui fut signé à Memphis par 'Amr et les principaux habitants de TEgypte, ceux-ci s'engageaient à payer un tribut fixé à un dinar par tête, soit environ lo francs, et à héberger tout musulman qui passerait dans leur ville ou leur village pendant trois jours^ moyennant quoi 'Amr et ses Arabes s'engageaient à chasser les Grecs, ce qu'ils firent, et à assurer aux Egyptiens la libre pratique de leur religion^ ce qu'ils ne firent guère, comme la suite le montrera. Le tribut fut versé en quelques jours: on réunit 12.000.000 de dinars, ce qui ferait ainsi une population de 12.000.000 de personnes pour l'Egypte. Plus tard le tribut fonctionna normalement, très modéré d'abord, 1.000.000 de dinars, puis 4.000.000, puis 8.000.000 et douze ans après l'entrée des Arabes, en 650 environ, 14.000.000 de dinars : on avait serré Técrou. Cependant les nouveaux arrivants se laissèrent assez facilement guider par les Coptes chargés de Tadministration de l'Egypte : le patriarche Benjamin, qui avait dû fuir devant ses compétiteurs, Cyrus et Georges-le- Makaukas, fut rappelé de son exil ; mais il dut vite s'apercevoir que les beaux jours de ses prédécesseurs étaient à tout jamais finis. On s'occupa d'entretenir les canaux et les digues que les Grecs avaient négligés, car on eût vite fait de faire com-
âi4 L^ÉGYPTÊ
prendre aux Arabes que c'était une question de vie ou de mort pour leur conquête. On fit construire la ville de Postât, à Test de la ville alors appelée Klmi^ en arabe Masr : dans cette ville, le vainqueur fit bâtir la célèbre mosquée qui porte son nom et qui existe toujours : les architectes égyptiens étaient toujours aussi habiles et servaient bien qui les payait bien. On restaura le canal qui mettait le Nil en communication avec la mer Rouge, et on commença même de creuser un autre canal qui devait permettre de transporter les récoltes de
l'Egypte jusqu'à Médine et à la Mecque : c'est le Khalig du Prince des Croyants qui se voit encore près du Caire.
A la mort du khalife 'Omar, Tan 23 de l'hégire, les compétitions se firent jour nombreuses et ardentes : 'Amr fut dépouillé de son gouvernement et laissa la place à son successeur. La conquête de l'Egypte était définitive. Une ère nouvelle allait s'ouvrir devant elle, ère de souffrances et de persécutions beaucoup plus grandes que celles qu'elle avait jusqu'alors éprouvées, et bien des fois, s'ils ayaient eu la réflexion, ils auraient maudit l'heure où ils avaient appelé les barbares à venir conquérir leur pays. Mais les regrets, s'ils les ont eus, étaient de tout point superflus : l'heure était venue de passer à l'action, et cette heure qui a duré plus de
t>ÉRIÔDË BTZâNTINË
douze cents ans ne devait pas être de celles sur lesquelles le souvenir se repose heureux et calme, mais plutôt Tune de celles dont le poète latin a dit : Horresco referens, et dont Dante devait dire plus tard :
Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria
TiJlê^^
Domination Arabe et Turque
A peine 'Amr avait-il été destitué comme gouverneur de rÉgypte, que la justice qu'il avait montrée envers ses administrés ne fut plus qu'un souvenir : c'est alors que le tribut fut augmenté, et le khalife Othmân dit à l'ancien gouverneur de l'Egypte, en le narguant : « On a bien pu traire la chamelle après toi. » Ce à quoi 'Amr répondit : c( Oui, mais cela n'a pas été sans affamer les petits. » Et cependant ce tribut de 14.000.0(Î0 de dinars était loin d'être le terme auquel devait s'arrêter la cupidité des Arabes. Depuis ce jour il n'y eut guère, à travers quelques moments de répit, qu'une seule pensée dans le cerveau des Arabes : faire rendre à l'Egypte le plus possible, et pour cela la pressurer tant et plus. L'Egypte était pour tous les princes qui arrivèrent au pouvoir un pays
248 L^ÉGYPtÉ
de cocagne dont il fallait s'emparer à tout prix : elle devint le champ de bataille de toutes les compétitions et le rendez-vous de tous les aventuriers. Un jour elle était gouvernée par un homme indolent, le lendemain par un fou furieux, le jour d'après par un sage. En Orient, rien n'est moins rare que de voir un homme de la plus basse condition arriver, par la seule faveur de celui qui est à la tête du gouvernement et sa propre servilité, à la plus haute position politique et sociale, ou quelquefois par sa stupidité et la facilité avec laquelle il sert les penchants ou les vices de son maître. Raconter l'histoire de l'Egypte à partir de l'arrivée des Arabes, c'est raconter les guerres continuelles, les rivalités fratricides, les séditions toujours renouvelées, le despotisme imbécile et le fanatisme aveugle : parfois apparaît quelque brave homme, mais bientôt la roue de la fortune qui tourne sans cesse ramène la série des brutalités et des horreurs. Je ne m'arrêterai pas à raconter, même en gros, des événements toujours les mêmes ; je me bornerai à citer les faits saillants.
Dynastie des Khalifes Ommeyyades
Pendant la durée de cette dynastie, qui dura 91 ans et compta 15 khalifes, l'Egypte fut aux mains de gouverneurs.
DOMlNÂtlO?) ARAfiË Et TURQUE 24$
Le fondateur de cette dynastie, Moaouîah P', après des luttes acharnées^ parvint à se rendre maître du pouvoir : il en profita pour rendre le khalifat héréditaire, dans sa famille au lieu d'électif. Son acte le plus favorable à l'Egypte fut de rétablir 'Amr comme gouverneur de l'Egypte.
(44=661). Mais le généralissime arabe ne devait jouir de nouveau de son poste que pendant deux ans, et après lui commence la série de gouverneurs injustes et oppresseurs.
En 97=3715, sous le khalifat de Soliman ibn 'Abd-el-Melek, fut construit le Nilomètre de Tîle de Rodah^ qui existe encore actuellement et qui auparavant se trouvait dans la ville de Halouan» la ville d'eaux moderne de l'Egypte.
Ce furent les Ommeyyades qui conquirent, ou plutôt dévastèrent l'Asie Mineure, la Sicile, le nord de l'Afrique, TEspagne, et tentèrent de s'implanter en France, où ils commirent de grands dégâts, mais où la bataille de Poitiers les arrêta net en 732.
Djrnastie des Khalifes Abbasides
L'Egypte est toujours gouvernée par des lieutenants du Khalife qui continue de résidera Damas. Cette dynastie comprend 15 règnes et dure 124 ans.
250 L'ÉGYFfE
En 762 de notre ère, 145 de l'Hégire, le khalife Al-Mansour arrive à la puissance. Comme il était en guerre avec TArabiequi s'était insurgée contre lui; il voulut Taffamer et fit abandonner le canal entre le Nil et la mer Rouge, qui se combla peu à peu. Le caractère défiant de ce prince fit qu'il changea continuellement les gouverneurs de l'Egypte qui, avertis par le sort de leurs prédécesseurs et pressés par le temps de faire fortune, eurent recours aux exactions et aux concussions de toute sorte. Mansour protégea cependant les lettres, et c'est de lui que datent les principales traductions que des Syriens firent des livres grecs en arabe, traductions qui nous ont conservé un nombre relativement considérable d'ouvrages pendant tout le moyen-âge. Ce fut lui qui commença de distribuer les principales charges du royaume à ses affranchis et à ses favoris.
En 170=786, règne du khalife Haroun-er- Raschîd, le justicier, très connu en occident par l'ambassade qu'il envoya à Charlemagne. Ce fut un prince brillant, dont les Mille et une nuits ont vulgarisé la conduite et les procédés. Son règne est un des rares qui fassent honneur à l'humanité.
De 217=839, règne d'El-Mamoun, fils du précédent, qui continua la conduite de son père. Il sut encourager les lettres et les sciences, et fit conti-
nuer les traductions des ouvrages grecs, auxquels il ajouta les ouvrages écrits en langue syriaque. Toutes ces traductions furent Toeuvre de Syriens ou de Gréco-syriens, comme il est facile de le comprendre. Il fut libéral, affable et aimait à s'en-i tourer de dignitaires des autres religions. Il fit un voyage en Egypte, et les Arabes de Postât en profitèrent pour ouvrir la grande pyramide, dont le couloir d'entrée était déjà ouvert, mais qui restait encore inviolée depuis sa construction, l'entrée du s^econd couloir qui conduit à l'intérieur de la pyramide étant hermétiquement fermée par un bloc de granit. Ne pouvant le rompre, les Arabes passèrent par-dessus. Les autres pyramides furent aussi ouvertes à leur tour ; mais Ton n'y rencontra point quelqu'un de ces trésors que l'imagination arabe, aidée des légendes égyptiennes, y cachait. (217= 833). Le Nilomètre de Ttle de Rodah est alors restauré. La ville de Postât était alors en tout son éclat : les maisons de six à sept étages n'y étaient pas rares et quelques-unes d'entre elles contenaient jusqu'à 230 habitants. La richesse était énorme pour quelques privilégiés : ainsi le khalife El- Mamoun fut charmé des jardins princiers des Benou-Sinân, et le chef de cette puissante famille répondit au khalife qui l'interrogeait qu'il payait annuellement 20.000 dinars d'impôt, soit 240.000
252 L-ÉGYPTË
à 300.000 francs, et que le revenu de ces jardins était de 100.000 dinars, soit 1.200.000 à 1.500.000 francs, somme énorme pour Tépoque.
Sous le règne du khalife El-Motouakkel, le Nilomètre de Tîle de Rodah fut détruit par un tremblement de terre : il fut reconstruit à peu de chose près tel qu'il est de nos jours et fut nommé le Nouveau Nilomètre, El-Mekyâs-el-Gedîd.
La fin de la dynastie des Abbassides fut marquée par des crimes épouvantables et par l'élévation d'esclaves à de hautes dignités ; c'est ainsi que Touloun, esclave turc, obtint la faveur du khalife régnant, qui fit élever son fils Ahmed aussi bien qu'on le pouvait. Ahmed parvint à avoir la vice-royauté de l'Egypte, s'y rendit indépendant et fonda la dynastie des Toulonides *.
1. Il ne sera pas inutile de donner ici les noms des khalifes des deux premières dynasties, pour les lecteurs que cette liste pourrait intéresser ; quoique cette nomeuclature soit peu intéressante par elle-même, elle forme cependant la charpente osseuse de Thistoire.
KhaUfes Ommeyyades
MoAouÎAH, ibn Abi-Sofiân règne en 41^661
Yezîd, ibn Moaouîah — 60=681
MoAOutAH, ibn Yezid — 64=684
'A BD -ALLAH, ibn Zobeir — 64^=684
Merouan, ibn Hâkim — 64=684
'Abd-el-Melek, ibn Merouân — .65=684
OuALÎD, ibn 'Abd-el-Melek — 86=705
SoLlMAN, ibn 'Abd-el-Melek — 96=714
'Omar, ibn 'Abd-el-Aziz - 99=717
Yezîd, ibn 'Abd-el-Melek — 101=720
DOMINATION ARABÎE ET TURQIjE 253
Dynastie des Toulonides
Cette dynastie compte 5 règnes et dura 37 ans, pendant lesquels les princes d'Egypte résident à Fostât.
Ahmed, ibn Touloun, de simple gouverneur de TEgypte, s'était rendu indépendant en Tannée 870. Ce règne est surtout remarquable par les grandes constructions qui furent entreprises et menées à bien. D'abord Ahmed ne se contenta point du palais des anciens gouverneurs qui n'était plus suffisant pour loger sa maison et ses richesses. Il fit construire à Test de Fostât et du quartier
Hescham, ibn 'Abd-el-Melek règne en 105=724
OuALÎD, ibn Yezîd — 12^=743
YezÎd, ibn Oualîd — 126=744
iBRAHÎM, ibn Oualîd — 126=744
Merouan, ibn Mohammed — - 127=744
KhaUfes Abbasides
Abou*l-abbas, ibn Mohammed règne en 132=750
El-Mansour, ibn Mohammed — • 136=754
Mahdy, ibn El-Mansour — 158=:775
Hady, ibn Mahdy — 169=785
Haroun, ibn Mahdy — 170=786
AmÎn, ibn Haroum — 193=809
MoTASSEM, ibn Haroun — 198=^813
El-Mamoun, ibn Haroun — 218=833
OuATHEQ, ibn Motassem — 227=842
MoTOUAKKEL, ibu Motassem — 232=847
MoNTAssER, ibn Motouakkel — 247=^861
MosTAÎN, ibn Mohammed — 248=862
MoTAZ, ibn Motouakkel ~ 252=:866
MoHTADY, ibn Ouatheq — 255=869
MoTAMED, ibn Motouakkel — 256=870
254 l'égypte
d'Asker, aux lieux qui sont aujourd'hui les places de Routnelteh et de Karamidan, un palais énorme, avec citadelle, manège, écuries somptueuses pour loger sa cavalerie, et où il avait pris Thabitude de passer ses chevaux en revue. Près de son palais se créa bientôt de lui-même un quartier considérable, une nouvelle ville, au témoignage des auteurs arabes et des auteurs coptes, qui fut nommée El-Qataîah, que Ton bâtit dans des terrains restés jusque là sans possesseurs. Les richesses d'Ahmed, fils de Touloun, étaient si considérables qu'il fît une remise de 100.000 dinars sur les impôts vexatoires qui grevaient les malheureux Egyptiens. Curieux du bonheur et de la splendeur de l'Egypte, il s'occupa beaucoup des travaux publics, fit construire des aqueducs, des fontaines, des mosquées, même des abreuvoirs pour les animaux ; il fit réparer l'antique phare d'Alexandrie qui comptait déjà plus d'un millier d'années et ordonna d'entourer cette ville d'une enceinte qui la mît à l'abri d'un coup de main. Il fonda le premier hôpital arabe à Postât, sur les bords du Nil, afin que les malades pussent jouir du voisinage du fleuve. En l'année 870, il rebâtit la ville de Rosette, et certains auteurs ont même écrit qu'il la fonda ; mais cette ville existait depuis longtemps déjà, se nommait Raschid en égyptien et Bolbouthiô en grec,
A' OÙ est venu le nom de branche bolbitique ou bolbitine donné au bras du Nil qui avait son embouchure près de cette ville. Cette année même Ahmed ibn Touloun mourut, laissant l'Egypte dans une grande prospérité. Au centre de la ville d'El- •Qataîah, sur la petite hauteur d'Yeschkat, existe encore aujourd'hui un témoignage de la richesse -du prince et de sa générosité : c'est la mosquée dite Mosquée de Touloun, dont le coût s'éleva à 2.050.000 de notre monnaie d'après les historiens arabes, et ces deux millions auraient été pris, dit la légende, dans les trésors trouvés, ce qui 'montre que la chasse aux trésors avait conservé en Egypte toute sa vogue. A la mort du prince, son trésor renfermait environ 150 millions de francs, quoique la révolte de son fils Abbas lui eut coûté, quatre ans auparavant plus de 30 millions. On a écrit qu'à cette époque le revenu annuel de l'Egypte était de 300 millions de pièces d*or : c'est là une exagération sans doute, car ces pièces d'or auraient fait quatre milliards et demi de francs, .et jamais l'Egypte n'aurait été capable de les -trouvera cette époque. Mais quoiqu'il en soit de cette exagération, elle montre bien qu'on était .loin des 14.000.000 de dinars que le successeur de 'Amr avait pu retirer de l'Egypte, en affamant Jes petits, La générosité d'Ahmed ibn Touloun fut
proverbiale : elle s'exerça surtout envers les chanteurs, les musiciens et les improvisateurs.
Khomaroûîah, fils et successeur d'Ahmed iba Touloun, sut trouver le moyen d'éclipser encore la magnificence de son père, sans vexer le peuple égyptien. Cette magnificence parut surtout à l'ocrcasion du mariage de sa fille Katr-enneda {Goutte de rosée) avec le fils du khalife de Baghdad Elr Motadded, qui devint lui-même khalife par la suite sous le nom d'El-Motkafy. Il aurait donné à sa fille selon les auteurs arabes, une dot de un million de dinars, avec 1000 mortiers à parfums en or, un trône d'or ombragé par un treillis d'or formant coupole, où dans chaque trou du treillis se balançait une perle d*un prix inestimable. Il aurait fait construire un palais à chaque station où sa fille se serait arrêtée du Caire à Bagdad, etc. Un jour il aurait distribué des habits précieux et des dinars aux femmes de son harem, autour d'un bassin ; et des pièces qui retombaient dans le bassin on récompensa celui qui avait acheté les vêtements et qui eut ainsi 70000 pièces d'or. La ville de Postât était alors dans toute sa splendeur ; elle comptait H 70 bains, des maisons où il fallait chaque jour pour le service 400 charges d'eau : l'abondance régnait partout : cinq ardebs de blé, environ 9 hectolitres passant, se yendçtient ui\
Domination arabe etJturque ?o7
dinar, et même on en avait eu dix pour la même somme sous le règne d'Ahmed ibn Touloun.
Les successeurs de Kamarouîali P' dégénérèrent bien vite : de 903 à 934, elle revient aux khalifes Abbasides, puis le gouverneur d'Egypte se révolta, prit le nom de roi des rois, El-Ikhschîd et se rendit indépendant.
Dynastie des Ekhschidides
Cette dynastie comprend 5 règnes et dura 34 ans pendant lesquels les princes de l'Egypte résident encore à Fostât.
Cette dynastie n'est célèbre ainsi que les précédentes des Abbassides, que par les guerres civiles incessantes dont l'Egypte devient alors la proie ; chacun des prétendants voulant l'avoir pour lui, elle était devenue le champ de bataille où se rencontraient les diverses armées, jusqu'au moment où le général Gaouhar, en fit la conquête pour le khalife Moezz, de la famille des Fatimides*, en 937 de l'hégire, 968 de notre ère.
t. Voici les souverains des trois dynasties dont l'histoire vient d'être succinctement résumée :
Dynastie des Toulonides
ÀHMfiD, ibn Touloun 257=870
KhamarouIah, ibn Ahmed 271=f=884
GeIsch, ibn Khamaroutah 282=895
Dynastie des Fatimides
Cette dynastie était originaire de l'Afrique Septentrionale; elle a fourni des princes qui ont régné en Sicile et en Sardaigne et qui se disaient issus de Fatmah, fille chérie de Mohammed le prophète. Elle a fourni H princes qui ont régné 188 ans.
Dès que TEgypte eut été conquise par le général Gaouhar, celui-ci fit faire dans l'administration de TEgypte une réforme complète et en profita pour opérer des dégrèvements sérieux dont la population égyptienne lui fut reconnaissante. Puis, pour perpétuer le souvenir de sa victoire et en même temps, comme heureux présage des victoires futures, il fonda la ville de Masr el Qâhîrah, Masr la victorieuse, le Caire, qui était appelé à
Haroun, ibn Khamarouîah 289=896
SiNAN, ibn Ahmed 292=904
Dynastie des Khalifes Abbasides
MoKTAFY, ibn Motadded 292=905
MoQTADER, ibn Motaiflded 295=908
Taher, ibn Motadded 320=932
Raddy, ibn Moqtader 322=934
Dynastie des Ekhschidides
Mohammed Ekhschîd 323=934
Abou-Hour, ibn Ekhachtd 334=946
Abou-Hassan' Al y, ibn Ekhschîd 319=961
KoFOUR, el-Ekhschîdy 355=966
Abou'l Fouaris, ibn' Aly 357=968
une si grande fortune. Il y avait ainsi six villes qui se touchaient et dont deux existent encore : Masr el Qadîmah, ou le vieux Caire, près de Babylone d'Egypte ou le Qasr schamâ'; Postât, la ville de la Tente, fondée par 'Amr ; la ville d'El Qataîah, la ville d'EFAsker, ces deux dernières réservées surtout aux militaires, la ville des Toulonides, et enfin la ville nouvelle du Caire : cette dernière était au Nord-Est de Postât et au Nord d'El-Qataîah. Elle fut pourvue de suite de monuments remarquables et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter la fondation de la grande mosquée d'El-Azhar et de l'université musulmane qui en dépend, et aussi du grand palais des khalifes Patimides connu jadis sous le nom d'El-Qasrein (les deux châteaux). De ces deux monuments, le dernier a presque complètement disparu et il faut avoir le flair des archéologues pour le trouver dans la série des rues tortueuses qui en occupent aujourd'hui l'emplacement ; le premier est toujours existant, centre de tout le mouvement religieux de l'Egypte et d'une grande partie de l'Afrique, car l'université musulmane est toujours fréquentée par un grand nombre d'étudiants de toute race et de toute couleur qui en emportent un fanatisme étroit qu'ils vont ensuite répandre dans les pays où ils établissent leur résidence.
260 l'égypte
En 972 de notre ère, 362 de Thégire, le khalife Moezz arriva dans la nouvelle ville et dans le palais qu'on lui avait préparé ; il apportait avec lui d'immenses trésors qu*il y logea, et depuis lors, il y résida ainsi que ses successeurs jusqu'à la fin de la dynastie. Il y mena large vie dans le luxe oriental et TEgypte fut assez heureuse sous ce prince et sous ses premiers successeurs.
Mais avec le khalife Hakem, (996-1 020 ou 386-4 1 0) elle devint la proie de l'un des monstres les plus complets que mentionne l'histoire. Cependant le règne de ce prince ne fut pas sans quelques-unes de ces actions que l'on est convenu d'appeler méritoires : ainsi il éleva la mosquée nommée d'après lui mosquée de Hakem, et il fonda la Bibliothèque et l'Académie connues sous le nom de Maison de la Sagesse. Inféodé aux doctrines de sectaires, il prétendait avoir des révélations de Dieu sur la montagne de Moqattam et c'est de là -qu'il rapportait des édits qui dénotaient une folie lucide des plus cruelles. Les juifs et les chrétiens furent persécutés ; ordre leur fut donné de ne plus pratiquer leur religion, de ne plus paraître en public qu'avec un signe particulier qui les fit reconnaître de tous : puis par un nouvel acte de folie, l'édit était rapporté sans motif. Les femmes devaient rester dans leurs maisons et ne pas en
DOiMlNAÎIOR àRAôÉ Et tUtlQDÈ â6t
sortir, même pour aller aux provisions ; les marchands ambulants leur tendaient ce dont elles avaient besoin dans une cuiller à long manche de bois, où elles mettaient ensuite le prix. La terreur qu'il inspirait était si grande qu^il put se faire proclamer Dieu et mettre le feu au Caire, comme un nouveau Néron, sans que personjie ne s'armât contre lui ; une révolution du palais devait le faire disparaître, car, ayant appris qu'il avait résolu leur mort, sa sœur et son chef de troupes le firent assassiner sur le mont Moqattam, sans avoir égard aux révélations divines qu'il y recevait.
En 427 de l'hégire, 1035 de Père chrétienne, le khalife Mostanser monta sur le trône : son long règne ne fut guère qu'une suite de revers. Les intrigues de palais faisaient et défaisaient les vizirs, c'est-à-dire les ministres auxquels était passée l'administration suprême de l'Egypte. Un homme du peuple se donna pour le khalife Hakem ressuscité ; il fallut le mettre à mort avec •ses complices. L'Egypte fut en proie à la guerre extérieure et intérieure tout à la fois : le khalife réussit à éteindre l'une par l'autre, il lança deux puissantes tribus arabes, toujours en guerre, contre les princes de Syrie qui en voulaient à l'Egypte dont la domination s'étendait sur une grande partie de la Syrie. Pendant qu'on se bâtis.
26â L*ÉGYPTÊ
tait, le khalife dépensait la plus grande partie de ses trésors à décorer les édifices religieux. Cette piété du khalife n'empêcha point la famine de survenir : en 1052, la crue du Nil fut médiocre, et pendant les deux années suivantes, elle fut presque nulle. Les céréales devinrent extrêmement rares et le sac de blé valut 120 francs. La peste vint en plus décimer la population. En 1055, une crue favorable vint faire renaître Tespérance. Pour renouveler les trésors épuisés, le khalife et ses vizirs eurent recours à la spoliation des églises chrétiennes, aux vexations de toute sorte, si bien que la misère des chrétiens fut à son comble. Le khalife se montrait de plus en plus faible et devint le jouet des intrigants de bas étage, plus encore que de ses vizirs. La rivalité des Turcs et des Nègres, qui composaient la garde particulière du khalife et celle de sa mère, vint encore augmenter les troubles et la discorde : les Turcs finirent par être victorieux et leur chef extermina jusqu'au dernier de leurs noirs ennemis. Il se donna alors le plaisir de traiter le khalife avec mépris, et celui-ci fut obligé d'appeler à son secours le gouverneur de Damas Bedr-el-Gemaly pour l'opposer à Naser-ed-doulah dont la tyrannie était telle qu'il avait forcé le khalife à vendre tous les trésors amassés dans le palais, pendant
bOMlNATlÔN ARABE ET TURQtiÉ û&%
que défense avait été faite par les Turcs .d'enchérir, si bien qu'il les avait eus presque pour rien. MaisNaser-ed-doulah, d'abord vaincu, sut reprendre l'offensive, pendant que Bedr-el-Gemaly ne bougeait pas. La famine revint désoler le Caire ; il n'y avait plus de blé et l'hectolitre valait 750 francs ; un œuf 15 francs, un chat 45 francs. On mangeait de tout: les écuries du khalife qui comptaient 10.000 chevaux furent dévastées, et il ne resta que trois chevaux. Les hommes se mangeaient les uns les autres, on enlevait les femmes et les enfants dans les rues pour les manger ; si justice se faisait, les condamnés attachés à la potence étaient dévorés pendant la nuit. Le khalife lui-même avait vendu tout ce qu'il avait, même les vêtements de ses femmes qui sortaient nues du palais pour aller tomber mortes de faim dans les rues. Des accapareurs avaient caché tout le blé et Naser-ed-doulah empêchait que le blé de la Basse-Egypte ne parvînt au Caire ; quand il redevint maître de la' capitale, il trouva Mostanser assis sur une pauvre natte avec trois vieux esclaves demi nus pour toute sa garde. Le malheureux, réduit à supporter une fois de plus la tyrannie de Naser-ed-doulah, et après l'assassinat de Naser celle d'Ildekouz, son meurtrier, fut obligé de recourir encore une fois à Bedr-el-
â64 l'égyptë
Gemaly. Celui-ci arriva enfin, exigea Temprisonnement dlldekouz et fit assassiner tous les chefs Turcs dans un grand festin qu'il leur donna. Il fit alors disparaître tous les personnages qui avaient pris part aux diverses révoltes, et cela fait s'appliqua à ramener le calme et la confiance chez les Égyptiens, à faire cultiver la terre qui avait été abandonnée en partie et l'Egypte devint bientôt florissante, (1074). Deux ans plus tard, un prince turc faillit s'emparer de l'Egypte et de sa capitale pendant que l'armée égyptienne était occupée dans le Sa*ïd à soumettre les derniers révoltés. Pendant les troubles, la ville plusieurs fois incendiée avait subi les plus grands changèinents : le quartier d'El-Qataîah fut complètement ruiné ainsi que Postât : la ville proprement dite du Caire en profita. C'est après la pacification que furent élevées, dans les nouveaux remparts qui entourèrent la ville, les portes de Bâb-el-Nasr, Bâb-el-Fotouh et Bâb-el-Zoueileh qui existent encore. Ce long règne vit la destruction de la puissance arabe en Sicile par les chevaliers Normands et Robert Guiscard; le suivant devait voir la première croisade .
Le successeur de Mostanser, son fils Mosta 'Ali eut pour vizir Schâinschâh, fils de Bedr-el-Gemaly (487-i93 ou 1094-HOl). L'Egypte fut tranquille
bOMÏNATION ARABE ET tURQtE â65
relativement sous ce çègne : Schâinschâh reprit sur les Turcs la Syrie qu'ils avaient conquise ; mais deux ans avant la fin de son règne, elle fut conquise par les croisés qui enlevèrent Jérusalem le 14: juillet 1099. Ils tentèrent même de s'emparer de l'Egypte qui était restée en dehors des pays où avaient guerroyé les soldats de la croisade ; mais ils furent défaits sous les murs d'Ascalon.
'Amr succéda à Mosta 'Ali (1101 ou 495). Sous son règne les croisés de Jérusalem conduits par le roi Baudoin I", successeur de Godefroy de Bouillon, ne se laissèrent pas arrêter par le désert ; ils prirent et brûlèrent El-Fermâ, ou Péluse, et la mort, qui atteignit le roi sous les murs d'EFAriscb, épargna seule à l'Egypte les horreurs de l'invasion.
Ce fut vers cette époque (1124) que la secte des Bathéniensou des Haschschaschîns, les Assassins^ prit delà force. Leur chef, connu en France sous le nom de vieux de la montagne se faisait passer pour prophète et la croyance qu'avaient en lui ses affiliés était telle qu'ils n'hésitaient pas un seul instant à entreprendre les missions les plus périlleuses pour servir leur maître. Il avait eu ridée de leur donner les hallucinations que produit l'ivresse du haschisch (de là leur nom) et de leur promettre le paradis avec toutes les voluptés
â66 L^ÉGYPTÉ
qu'ils rêvaient dans leur ivresse. Il fut bientôt assez puissant pour faire assassiner le khalife dans sa propre capitale.
Déjà la dynastie des Fatimides touchait à la décadence. Le règne de Dâfer la consomma : c'est dire que l'Egypte fut dans le plus pitoyable état. En 1153, les croisés, s'étant emparés d'Ascalon, menaçaient l'Egypte, et les Normands établis en Sicile firent une descente près du lac Menzaleh, s'emparèrent de Tennis, pillèrent et détruisirent cette ville. Tout cela laissait Dâfer insouciant : il ne s'occupait que de contenter sa lubricité par des actes sodomiques et, ayant aussi souillé le fils de son vizir, celui-ci le fit assassiner en 1154.
Le règne d'El'Aded en 1160 termina la décadence complète. Amaury P% roi de Jérusalem, envahit l'Egypte et c'est alors qu'il tenta de s'emparer du Caire, de le piller et de se le faire racheter. Il réussit en partie, quoique les habitants de Postât se fussent vigoureusement défendus en incendiant leur ville qui, pendant 54 jours, fut la proie des flammes, il obtint un tribut d'un million de dinars, dont il ne reçut jamais que 200.000 ou 300.0000 de francs. L'Atabeg de Syrie Nour-ed-dîn qui avait envoyé son armée au secours de l'une des factions entre lesquelles l'Egypte était divisée pendant que l'autre appelait les Croisés, battit Amaury et Tobli-
DOMINATION ARABE ET TtRQUE 267
gea d'évacuer le Caire, puis TEgypte, non sans avoir payé une autre somme de i. 500. 000 francs. Mais le roi de Jérusalem revint bientôt en Egypte. Les troupes de Nour-ed-dîn lui infligèrent une défaite définitive près de Belbeis. C'est à cette bataille qu'on voit user pour la première fois de pigeons voyageurs pour transmettre les messages. Les Croisés partis, le khalife fit tuer son vizir Schaouâr, le remplaça par Schirkouet, généralissime de Tarmée de secours, puis après la mort de celui-ci, par un de ses neveux qui ne Tavait suivi en Egypte qu'à regret : ce nouveau vizir se nommait Yousouf Salah-ed-dîn qui, saisissant l'occasion trouva qu'il valait mieux que celui qui exerçait en réalité le pouvoir prit le titre royal, et, ayant repoussé une attaque combinée des Grecs et des Croisés contre Péluse, il fit faire la prière en son nom et prit le titre de khalife avant même que le dernier des khalifes fatimides eut rendu le dernier soupir.
Dynastie des Ayoubides '
Cette dynastie comprend 8 règnes et dura 80 ans. Salah-ed-dîn est le Saladin de nos chroniques
1 . Voici le tableau des princes appartenant aux deux dynasties Fatimide et Ayoubîde.
Dynastie Fatimide
MoBzz, ibn el Mansour 362= 972
268 L'ÉGV^tË
françaises. Ce fut un prince plein de vaillance guerrière et très brillant ; un moment il arrêta la décadence de Tempire arabe et parvint à reprendre Jérusalem aux Croisés. Il appartenait à la secte des Schafeites, tandis que les Fatimides étaient sectateurs de 'Aly: il fit bâtir le tombeau et le collège de l'Imam Schafey, pendant qu'il détruisait les bibliothèques et les Académies de la secte adverse. Il s'entendait aussi bien à soigner ses intérêts temporels que ses intérêts spirituels ; à la mort de Nour-ed-dîn, sous le spécieux prétexte de protéger le jeune héritier de Vatabek ^, il
'Azîz, ibn Moëzz 365= 975
Hakem, ibn 'Aziz 386= 996
Daher, ibn Hakem 411=1021
MosTANSER, ibn Dâher 427^=1036
MosTA *Aly, ibn Mostanser 487=1084
Amr, ibn Mosta 'âly 495=1101
Hafiz, ibn Mohammed 524=:1130
Dafer, ibn Haûz 544=1149
FaIz, ibn Dafer 549=1154
Aded, ibnYoussouf 556=:! 166
Dynastie des Ayoubides
Salah ed-dîn Yousouf 667=1171
Mélek el 'Azîz, ibn You^souf 589=1193
Mélek el Mansour, ibn 'Azîz 595=^1198
Mélek el 'Adel, ibn Ayoub 596=1199
Mélek el Kâmel, ibn 'Adel 615=1218
Mélek el 'Adel, ibn Kâmel 635=1238
Mélek el Salah, ibn Kârael 637^=1240
Mélek el Moazzem, ibn Salah 647=1249
1. On appelait ainsi les princes de Damas qui avaient été d'abord de simples précepteurs des kallfes et qui av^ent fini par se substituer à leurs élèves.
s'empara de son royaume et défit successivement tous ses adversaires. Ayant trouvé d'immenses trésors dans le palais des khalifes, il les employa à se former une armée, à la maintenir sur un bon pied, plutôt qu'à donner libre carrière à toutes les fantaisies ruineuses de ses prédécesseurs. Presque toujours hors de l'Egypte, il avait confié le gouvernement à son vizir Bohâ-ed-dîn, nubien d'origine, qui s'occupa avant tout de rendre à ce pays ses richesses naturelles et fit rétablir toutes les digues et tous les canaux qui servaient à Tirrigation des terres. Il fit refaire le pont des pyramides oti il y avait quarante arches et, pour avoir les pierres nécessaires à cette construction et à celles qui vont être indiquées, il fit démolir les petites pyramides de Gîzeh. Il fit construire encore la citadelle du Caire, toujours existante, quoique réédifiée en notre siècle, et bâtit un palais pour Salah-ed-dîn dansTemplacement qu'occupe aujourd'hui la riche mosquée de Mohammed 'Aly (Méhémet Aly). Il fit aussi refaire les murs du Caire. Malgré que les ruines de Memphis, comme les petites pyramides de Gîzeh, eussent fourni les matériaux nécessaires à ces constructions, il fallut des impôts très lourds pour y subvenir : le peuple murmura, mais ne se révolta point et se vengea en donnant le surnom de Qarâqousch
270 LÉGYPTE
(oiseau noir) au vizir et en en faisant une sorte de polichinelie égyi^iien toujours existant et dont les lazzi licencieux ont toujours le don de faire rire le peuple.
Après la reprise de Jérusalem par Salah-ed-dîn, le royaume chrétien de Syrie fut presque détruit : on prêcha en Europe une nouvelle croisade, la troisième, et Ton ramassa la dîme Saladine. Le roi do France, Philippe-Auguste, et le roi d'Angleterre, Richard-Cœur-de-Lion, assistèrent à cette croisade qui fut malheureuse par suite de la rivalité des deux princes et fut bien loin de donner les résultats attendus ; elle ne servit guère qu'à montrer les idées chevaleresques de Richard et de Salah-ed-dîn. Elle finit par une trêve conclue' en 1192, pendant laquelle Salah-ed-dîn mourut à Damas. Sous son règne, le plus honnête et le plus véridique des auteur arabes, le médecin 'Abd el Latlf (le bon serviteur) visita TEgypte. Le récit de Son voyage a été traduit par Tillustre orientaliste S. de Sacy.
Les successeurs de Salah-ed-dîn ne furent guère que de pâles souverains près de la grande image du fondateur de la dynastie. Son fils El-Mélek-el- 'Azîzfut un prince sans volonté. Il essaya d'abord de détruire les pyramides de Gîzeh : une armée de carriers, de sapeurs, de mineurs se rendit sur le
plateau où s'élevaient ces monuments gigantesques; après huit mois d'efforts et de dépenses considérables, on n'avait enlevé qu'une partie du revêtement de la troisième pyramide. Il fallut y renoncer. El-'Azîz s'attaqua l'année suivante (1197) aux mœurs qui étaient depuis longtemps acclimatées dans la ville du Caire : prince rigide et austère, il voyait avec indignation les orgies et ce que les Arabes appellent fantasias se passer sur certains lacs laissés par l'inondation, notamment sur le lac de la plaine Ezbekîeh, à l'endroit où est aujourd'hui situé le jardin de l'Ezbekîeh et sur le Birket-el-Fîl ; il voulut s'y opposer et se suscita à l'animosité du peuple. Sa rigidité ne Tavait point empêché d'ailleurs d'enlever son héritage à son frère aîné Nour-ed-dîn, sultan de Damas.
En l'année 1200, El-Melek-el-'Adel, frère de Saladin, usurpa le pouvoir sur son neveu. Ce fut un prince habile qui sut repousser les Croisés par la force ou par l'argent, leur abandonnant les places fortes qu'il ne pouvait conserver. Tout son règne ne fut qu'une suite continuelle de guerres, avec des succès et des revers. Il vit encore les Croisés conduits par Jean de Brienne, roi de Jérusalem, assiéger Damiette, ville qui par sa position sur l'embouchure du Nil, assurait une entrée en Egypte, et il mourut pendant le siège.
272 ^ L*ÉGYPTÊ
Son fils Èl-Melek-el-Kâmel lui succéda et vît Damiette succomber. Mais les divisions se mirent dans le camp des Croisés, par suite de Torgueil et des prétentions du légat Pelage ; elles devaient conduire l'expédition à la ruine. Cependant ils avancèrent d'abord jusqu^à Mansourah qu'ils prirent : la route leur était ouverte vers le Caire . La nécessité réconcilia les héritiers qui s'étaient partagés l'empire de Salah-ed-dîn : ils réunirent une armée qui vint cerner les Croisés et l'on ouvrit les digues pour inonder leur camp. Les' Francs furent obliger de rétrograder, ils obtinrent d'évacuer l'Egypte sans être inquiétés, moyennant la reddition de Damiette.
En 1240, El-Melek-el-Saleh occupe le trône. La huitième année de son règne, la première croisade de Louis IX a lieu et le 29 Juin 1249 le roi de France prend de nouveau Damiette ; puis l'armée^ chrétienne s'avance dans l'intérieur des terres pendant que l'armée musulmane l'attend à Mansourah. El-Melek-el-Saleh avait fondé la garde des mamlouks qui allaient bientôt détrôner sa dynastie. Il mourut pendant les préparatifs de la bataille qui allait se livrer. Son esclave favorite fit tenir sa mort secrète : elle se nommait Schagereted-dôr [la perle des prairies). Elle fit reconnaître El-Moazzem grâce à ce subterfuge. Cependant les
Croisés avançaient : ils eurent un premier succès à Schannessah, puis un second à Mansourah même (la Massoure de nos historiens) ; mais emportés par leur ardeur et s'étant disséminés, ils furent attaqués par les mamlouks ralliés, repoussés .et finalement obligés de rebrousser chemin : l'armée entière fut faite prisonnière par les Musulmans près de Fareskour. Mais les Ëmirs ne tardèrent pas à se révolter contre le jeune sultan, ils le massacrèrent à Fareskour ; Tun deux alla porter sa tête à Louis IX et lui offrir la couronne qui fut refusée. C'est ainsi que finit la dynastie ayoubide, pendant que le roi de France avec ses barons étaient prisonniers de guerre en Egypte. Un traité intervint bientôt : Louis IX rendit Damiette pour sa rançon et paya 6 millions.de francs pour celle de ses compagnons. Ce beau succès ne le guérit point du goût des aventures lointaines et il devait entreprendre une dernière croisade où la mort par la peste Tattendait à Tunis.
Dynastie des sultans Mamlouks Baharites
Cette dynastie comprend 27 règnes et a duré
132 ans. Elle est nommée des Mamlouks baharites,
parce que ces jeunes esclaves, turcs d'origine,
étaient élevés daus le métier des armes dans Tile
274 l'égypte
de Raoudah, au milieu du Nil qui était appelé bahar par les Egyptiens.
Cette dynastie n'est qu'une longue suite de guerres, de meurtres, de pillages. Djendjis-Khan (Gengis Khan) avait déjà envahi une partie de Tempire arabe ; les Mongols un moment arrêtés par sa mort, reprirent bientôt Toffensive sous la conduite de Houlagou, son petit-fils, ils s'emparèrent de Bagdad et mirent fin au pouvoir temporel des Khalifes Abbasides.
La première héritière du sultan Moazzem fut la princesse Schageret-ed-dôr ; elle se donna un âtabek qui devint bientôt sultan et l'épousa, après qu'elle eût perdu son titre de sultane ; mais de fait elle gouverna longtemps. Des guerres continuelles et sanglantes commencèrent le nouveau règne, et, la nouvelle de la défaite du sultan Ybek étantparvenue au Caire, ses ennemis triomphaient, lorsqu'il revint victorieux. Il tira une horrible vengeance de ceux qui avaient salué sa mort. Il mourut assassiné par les ordres de Schageret-eddôr, au moment où il allait épouser une princesse, la fille du roi de Mossoul Bedr-ed-dîn-Loulou : les mamlouks se chargèrent de venger leur prince et Schageret périt sous des coups de sabots à haut talon, nommés en Egypte qabqab^ tels que ceux que Ton porte aux bains. Peu de temps après
BOMLNATION ARABE ET TUBQUE 273
Houlagou fut rappelé en Tartarie, et son lieutenant Ketboghâ fut tué dans une bataille, ce qui délivra TEgypte de la crainte de l'invasion tartare.
Parmi les sultans les plus célèbres de cette dynastie, il faut citer El-Beïbars qui fut un homme assez juste, quoiqu'il fût monté sur le trône par un assassinat ; sous son règne TEgypte conquit assez de puissance au dehors, puisque Beïbars vainquit les Tartares, enleva aux chrétiens leurs dernières places en Syrie, subjuguai' Arménie et fit disparaître les derniers vestiges de la secte des Haschschaschîns. C'est lui qui bâtit le pont aux lions. Il se fit construire un tombeau près du grand établissement nommé Moristân^ c'est-à-dire rhôpital.
Vers 1280, le sultan Qalâoun s'élève au trône en dépouillant son pupille. Ce fut lui qui dans un accès de fureur livra la ville du Caire à ses mamlouks qui tuèrent et pillèrent pendant trois jours tout ce qui s'offrait à leurs coups et à leur convoitise. Comme témoignage de son repentir, il fit construire le grand Moristân, avec sa mosquée et le tombeau. Il fit aussi commencer l'édification d'une mosquée dans la citadelle, mosquée qui fut détruite par une explosion en 1824.
En 1292, le successeur de Qalâoun, El-Melekel-Aschraf-Khalîl, fit construire sur l'emplacement
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des tombeaux des anciens sultans ayoubides le célèbre bazar du Caire que tous les voyageurs connaissent et qui fut nommé d'après son nom Khan Khalîl.
Rien de remarquable dans les règnes qui finissent la dynastie, sinon l'anarchie parmi les Mamlouks avecdes assassinats répétés. En 1337, le sultan Hassan fit jeter les fondements de la grande mosquée connue sous son nom, sur la place de Roumelîeh, en face de la citadelle. Les historiens arabes se sont complus à exagérer le prix qu'elle avait coûté : 13000 francs par jour, pendant une période de trois années, ce qui fait environ 16 millions de francs. Cet édifice vraiment remarquable est assez mal entretenu, comme à peu près tous les édifices du Caire qui sont appelés à disparaître dans un temps plus ou moins éloigné.
En 1363, sous le règne de Schaabân-ibn-Hassan, le roi de Chypre Lusignan, avec l'aide des Chevaliers de Rhodes exerçant la piraterie, prit et saccagea la ville d'Alexandrie. Ce fut ce même sjjltan qui ordonna de faire le cadastre de l'Egypte : ce cadastre nous a été conservé et a fourni les plus appréciables facilités pour la géographie ancienne de l'Egypte ; car, malgré toutes les révolutions dont ce malheureux pays était le théâtre, les habitants mouraient oii ils étaient nés et les
noms de leurs villages s'étaient le plus souvent conservés les mêmes depuis les temps les plus reculés.
Les derniers règnes de cette dynastie furent marqués par Tambition de Barqouq, qui fit à la fin exiler le sultan et prit lui-même le pouvoir,
fondant ainsi la dynastie des Mamlouks Circassiens*.
1. Voici la liste des sultans qui appartiennent à cette dynastie.
Shcageret ed dôr 648=1250
YBEK-Djaschenkyr 648=1250
Melek el Aschraf, ibn Youssouf 648=^1250
NouR ED d!n 'Aly, ibn Ybek 655=1257
Melek el Mozaffer Qoouz 657=1259
Beibars el Bondoqdary 658=1260
BARKAH-khan, ibn Beibars 676=1277
Salamesch, ibn Beibars 678=1279
Melek el Mansour Qalâoun 678=:1279
Khalîl, ibn Qalàoun 689=1290
Melek el Tâher Beidara 693=1293
Melek el Naser, ibn Qalâoun 693=1293
Melek el'Adel Ketboghâ 694=1294
Melek el Mansour Lagîn 696=1296
Beibars el Djaschenkyr 708=1308
Abou Bekr, ibn el Naser 741=:1341
KocjTscHOUK, ibn el Naser 742=:1341
Ahmed, ibn el Naser 742=:1342
Ismaïl, ibn el Naser 743=^1342
Schaaban, ibn el Naser 746=1345
Uag\, ibn el Naser 747=:1346
Hassan, ibn el Naser 748=1347
Salah ed dîn, ibn el Naser 752=1361
MahoiMmed, ibn Hagy 762=1360
'Sghaaban, ibn Hassan 764=1362
Aly, ibn Schaabân 778=1376
Hagy, ibn Schaabân 789=1381
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Dynastie des Mamlouks Circadsiens ou Bôrdjites
Cette dynastie comprend 26 règnes et dura 125 années. Ces mamlouks n'étaient pas originaires de Circassie, mais bien de Sibérie ; mais ils étaient établis en Circassie et c'est là qu'on les achetait dans leur jeunesse pour les transporter au Caire pour être élevés dans les exercices guerriers et faire contrepoids aux mamlouks Turcs qui renversaient tous les souverains. Comme le mauvais exemple est contagieux, les mamlouks circassiens en firent tout autant. On les appelle Bôrdjites parce qu'ils avaient été chargés surtout de la défense des forteresses ; en arabe le mot qui signifie forteresse est bordj, ou borg selon la prononciation égyptienne.
Barqouq fut un prince entreprenant et ambitieux: il sut tenir en respect le fameux Timourleng (Tamerlan), qui conduisait ses Tartares à l'assaut de l'Asie. Il fut déposé par une révolte et envoyé à Karak oii se trouvait son prédécesseur qu'il avait détrôné et qui redevint sultan Les proscriptions et les concussions du nouveau sultan firent regretter l'ancien et Barqouq fut rappelé. Il sut se tenir neutre entre les deux grandes puissances qui se disputaient l'Asie, les Turcs et les Tartares ; puis il accentua son inclination vers
les Turcs, et allait s'attirer la vengeance de Timour-leng, lorsque celui-ci fut rappelé pour conquérir les Indes. Le danger n'était que remis ; mais Barqouq mourut d'une attaque d'épilepsie au milieu de ses préparatifs de guerre. Il fut aimé de ses peuples : il fit dégrever les impôts qui s'étaient alourdis sur les Egyptiens, il se montra charitable, faisant distribuer d'abondantes aumônes, en argent et en nature, aux portes de son palais, et protégea ceux qui s'adonnaient aux lettres, faisant bâtir pour eux le collège El- Medresseh-el-Daherîeh. II fit aussi construire la mosquée qui porte son nom et un tombeau où il fut enterré près du mont Moqattam.
Son fils qui lui succéda, Farag, prévint l'invasion des hordes Tartares en se montrant diplomate ; mais il fut déposé par son peuple qui ne vit qu'une lâcheté dans sa diplomatie : rétabli quelque temps après, il fut de nouveau dépossédé par une révolution religieuse et fut décapité à Damas.
Sous le sultan El-Melek-el-Aschaf-Barsebây, l'Egypte fut heureuse à l'intérieure, glorieuse à l'extérieure, ce qui la compensa un peu des malheurs auxquels elle était habituée. Il fit alliance avec les Turcs qui allaient bientôt se rendre maîtres de Constantinople et humilia le roi de Chypre. Les pirates qui infestaient la mer Méditerranée
sont aussi détruits. Ce sultan était juste. Il se fit bâtir un tombeau dans une vallée delà chaîne du Moqattam et construisit une mosquée dans le Darb el-Ghourîeh.
De 1467-1495, régna Qâitbey qui tint tête aux premières incursions des Turcs en Syrie et conclut avec Bajazet une paix honorable. Le père de Bajazet avait finit par s'emparer de Constantinople. L'émir Ezbeky, le général qui avait vaincu les Turcs, bâtit au Caire une mosquée sur la place nommée maintenant Ezbekîeh, du nom de cet émir. Le sultan se fit aussi construire un tombeau avec une mosquée dans la partie de la nécropole qui porte actuellement son nom.
La découverte d'une nouvelle route pour aller aux Indes par le cap de Bonne-Espérance vint changer du tout au tout la destinée de l'Egypte : lé commerce avec les Indes ayant une nouvelle voie délaissa l'ancienne et l'Egypte s'appauvrit aussi. Elle ne devait retrouver son ancien monopole que grâce au percement de l'isthme de Suez en 1869. En attendant l'Empire des mers passait aux Portugais, et devant cette pénible constatation, Venise et l'Egypte conclurent ensemble une alliance contre les Portugais en 1504 ; mais cette alliance ne servit à rien.
Cette alliance avait été conclue sous le sultan
bÔMiNATlON ARABE ET TURQUE SSl
Qansou IV qui avait été promu au pouvoir suprême presque malgré lui. L'alliance échoua misérablement, et c'est à cette époque que le ministre de Portugal, Albuquerque, conçut le projet de détourner le cours du Nil avant son arrivée en Egypte pour le conduire au port de Qoseir sur la mer Rouge. Qansou améliora le sort de l'Egypte, construisit la mosquée d'El-Ghourîeh et tout ce quartier qui existe encore. La fin de son règne, en 1516, fut marquée par une nouvelle invasion des Turcs ottomans en Syrie ; il résista, mais il fut tué dans une défaite que son armée essuya près de la ville d'Alep.
Toumân-bey II, son neveu, fut élu sultan d'Egypte. L'année suivante, 1517, les Turcs défirent l'armée égyptienne près de Gaza, envahirent l'Egypte et pénétrèrent dans la ville du Caire, après la bataille d'El-Redanîeh où les Egyptiens furent encore vaincus. Ceci se passait le 22 Janvier ; sept jours plus tard, Toumân-bey rentre secrètement au Caire et extermine complètement les Turcs qui occupaient la ville (29 Janvier). Le sultan Selim fut alors obligé de reprendre la ville maison par maison : le combat entre assiégeants et assiégés dura trois jours et trois nuits : finalement le succès demeura aux Ottomans. Le sultan Selim fit offrir leur pardon aux mamlouks : huit
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cents d'entre eux acceptèrent et furent décapités sur la place de Roumelîeh, pour apprendre aux Cairotes et à TEgypte comment le turc Selim gardait la foi jurée. La ville fut alors livrée au massacre et au pillage et 50.000 habitants trouvèrent la mort dans ces jours de malheur. Le 15 Février tout était terminé: le sultan Selim avait conquis le trône de Salah-ed-dîn et logeait dans son palais. Cependant Toumân-bey, avec ses derniers mamlouks, n'avait pas encore perdu toute confiance : retiré à Gizeh, il opposa à ses adversaires une résistance héroïque ; mais il fut vendu par un traître arabe qu'il avait couvert de bienfaits. Il fut traité d'abord avec honneur ; les traîtres qui l'avaient livré l'accusèrent d'un complot et Selim le condamna. Promené pendant six jours sur un chameau, la tête tournée vers la queue de l'animal avec son turban et son cimeterre qu'on promenait également avec lui, suivi d'une'escorte de ses beys, il fut pendu le 13 avril 1517 sous la porte d'El-Zoueileh. Quelques jours plus tard Selim en personne, avec une hypocrisie mystique dont souvent ses pareils ont donné le spectacle, allait baiser les dalles qui pavaient le sol de la porte, versant des larmes abondantes et montrant tous les signes extérieurs de l'humilité et du repentir. C est ainsi que finit la IP dynastie des
bOMlNAtiON ARABE ET TURQUE âSS
mâmlouks : TEgypte qui avait déjà été si éprouvée par les guerres continuelles et les dissensions de ces esclaves devait encore apprendre qu'elle n'avait pas épuisé le calice des mauvais jours *.
Domination Ottomane
Après huit siècles de servitude, l'Egypte en était arrivée exactement à son point de départ: elle était retombée sous le joug de Constantinople^