‹ Résumé de l'histoire de l'étate et comté souverain de ProvenceChapitre 16 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

FBANÇOIS II. CHARLES iX» HENRI 111.

I4S9. Le chaDgement de règne excita les espérances des ré-

foniics et les craintes des catholiques ; mais on sut bientôt à quoi s'en tenir , et le pouvoir passa sous le jeune François , âgé de seize ans , aux deux oncles de Marie Stuart sa femme, François duc de Guise, et Charles cardinal de Lorraine , chefe de cette maison de Guise qui chaque jour augmentait son importance en s*appuyant sur l*opinion catholique.' La reine-mère les fayorisa sans doute , pour éloigner de la cour les princes de la branche capétienne de Bourbon, Antoine roi de Nayarre, et son frère le prince de Condé. Dans ces circonstances, ces derniers ayant embrassé les nouvelles doctrines , et étant par-là devenus les chefs et les prolecteurs de la réforme, d'un bout à l'autre du royaume les protestans s'enhardirent. A Aix, sept conseillers et un avocat-général du parlement firent profession publique du protestantisme. L'Eglise séparée qui n'avait encore tenu que des réunions secrètes , transporta ses assemblées sous un grand pin , dans l'enclos du conseiller Gênas,

DE PROVEffCE

seigneur d'Eguilles, près Tancienne porte Saint-Jean. Mais la réforme souhaitait un état public, fixe et régu* lier, et ne pouTant Tobtenir par la ▼oie ordinaire de là supplication, elle le demanda par la voie des armes. De 1& yint la conjuration d^Amboise. Des corps tirés de toutes les églises devaient se réunir mystérieusement à Nantes , dans le but d'enlever le jeune roi qui habitait un château du voisinage; en même temps que les chefs dissideiis des provinces marcheraient des divers points du territoire sur la résidence royale, afin de protéger et d'assurer ce grand mouvement. Les soixante églises réformées de Provence s'étant assemblées à Mérindol, désignèrent leur contingent pour Nantes , et nommèrent en même temps le seigneur Paul de Mauvans , chef de l'union protestante provençale. Comme on le sait , les révélations d'un prolestant de Paris firent échouer ces desseins et sauvèrent la maison de Guise.

Malgré cet échec , le seigneur de Mauvans qui avait rassemblé deux mille hommes , ne quitta point les armes , et résolut méùie de surprendre la capitale, les capitales des provinces avaient alors la même importance que de nos jours la capitale du royaume ; par elles on s'assurait des parlemens , des chefs provinciaux et d'un grand nombre de bourgs et de villes de leur ressort. Déjà plusieurs soldats étaient rentrés dans Aix sous divers déguisemens ; les capitaines des portes Notre- Dame et Belle-Garde étaient gagnés; le projet aurait réussi infailliblement s'il n'eût été découvert par un

tA8 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE

bourgeois protestant qui craignait le pillage. Une tenta* tÎYe de ce genre faite sur la TÎIle d'Arles manqua parai* leraenl. Paul reprit alors le chemin de la Haute-Protence, SYec cinq cents hommes » détruisant partout les autels et les images , maintenant toutefois parmi ses troupes une austère discipline, et ne s'emparant de Targenterie des églises qu'après estimation faite en présence des consuls. Mais les paysans qui ne pardonnaient point le brisement des autels et des images , s'armèrent de toute part; et le comte de Tende , gouverneur » ayant levé une armée d'environ six mille hommes , le poussa jusqu'au couvent de Saint-Ândré , près de Sisteron , et • en obtint enfin , dans une conférence , la cessation des hostilités.

Cependant les réformés de France se trouvaient dans

une fâcheuse conjoncture. Le prince de Condé , saisi contre le droit des gens, venait d'être condamné à mort. Les Guises avaient arrêté le projet sanglant de considérer comme ennemi public tout homme qui n'aurait point signé un certain formulaire catholique. La mort de François II , arrivée le 5 décembre io60 , détourna cet orage. La reine^mère fatiguée et alarmée de la trop grande autorité des GuiseSt se tourna du côté des Bourbons «t du prdtesiantisme. L*édit royal de janvier 1561 garantit la liberté de conscience et la sûreté personnelle des réformés ; mais bientôt Tédit de juillet vint expliquer et restreindre le premier , en défendant l'exercice

pubho de la réforme et en exilant ses miniâtres ; car la

DE PROVENGE

cour toute catholique encore par habitude et par maxime d'Etat , Toulait au fond anéantir le nouTeaa culte. Aussitôt la guerre s'engagea entre Tancienne et la nouvdle Eglise. Les réformés d'Orange» fief hommager du comté, dont le seigneur avait embrassé le schisme, s'emparèrent de l'église cathédrale où ils établirent la prêche; et la ville d'Aix, saisie d'une vive indignation, donna comme de coutume le branle au pays. On vit la multitude se répandre dans les rues, en criant à bas les luthérieni. Une très-nombreuse assemblée tenue dans la salle de la chambre des comptes, délibéra si Ton ne résoudrait pas la difficulté par l'extermination générale des hérétiques. Le pouvoir annuel des consuls d'Aix, procureurs du pays, étant expiré » le conseil revêtit du premier chaperon le seigneur de Flassans, de la maison de Pontèves, forcéné catholique , et on lui associa trois hommes d'une pareille trempe de caractère. Flassans se donna le nom de chevalier de la foi ; il organisa son parti ; il eut divers chefe en sous-ordre, parmi lesquels l'histoire a remarqué le vieux larron ($en larron) » paysan courageux et cruel, sorte de tribun pour les paysans ses confrères. Ces opposans mirent à leur chapeau, en signe de ralliement, une croix blanche et des plumes de coq. Des visites domiciliaires furent dirigées contre les boulais conyaincus ou soupçonnés d'hérésie. Le conseiller Salomon, protestant, fut massacré par les bouchers. Le peuple alla pendre les religionnaires aux bran* cbes du grand pin de l'enclos d'Eguilles, et si Ion trou-

RÉSUBIÉ DE L'HISTOIRE

Tait le matin qudque nouTélte victime , ils disaient en

riant que Tarbre avait porté de nouveaui fruits.

La cour n'espérant pas de sitôt dompter les piotestans , leur accorda enfin la liberté du culte. Par Tédit de janvier 4562 , il leur fut défendu de dogmatiser et former des ligues ; mais il leur fut permis d'avoir des assemblées religieuses, hors des villes , sans armes. Les consuls-procureurs s'opposèrent à l'enregistrement de cette loi, qui en élevant à coté de la religion provinciale une autre religion , violait selon eux le plus cher et le plus sacré de leurs privilèges. A dire vrai, dans ce pays, les protesfans étaient trop faibles , les catholiques trop violens pour décréter la tolérance publique, et il fallait établir entre les autres pays français et lui, une distinction légitime, nécessaire, fondée sur son droit propre de nationalité et de souveraineté. Cependant, le roi envoya en Proveiice le comte de Crussol et deux autres commissaires, chargés de mettre Tédit à exécution et de juger souverainement les causes des réformés. Le seigneur de Flassans ayant passé la revue des troupes municipales, et formé les corps de gardes, refusa Tentrée aux envoyés royaux ; mais obligé de plier sous le parlement qui fit ouvrir les portes, il quitta la ville. Les commissaires nommèrent d'autorité de nouveaux consuls, désarmèrent les quartiers , changèrent en violet la couleur rouge du chaperon , formèrent une garnison de cinq cents hommes, commandés par le capitaine protestant, Antoine Marcb de Tripoli , et après la vérilication de

rédit, ils assignèrent la place de deux assemblées religieuses , Tune sous le grand pin de Tenclos d'Eguilles, et l'autre aux dehors de la porte des Âugustins.

Tandis que ces choses avaient lieu dans la capitale, le seigneur de F lassans tenait la campaguCi à la téte de cinq mille catholiques. Un cordelier portait devant celte armée un grand cruciiix ; les enseignes étaient aux armes du pape, chaque soldat avait entouré son cou d'un chapelet. Il surprit ainsi Tourvès près Saint-Maximin, bourg presque entièrement peuplé de protestans, et j fit passer au ûl de l'épée la population entière , sans distinction de sexe ni d'âge. Le comte de Crussol » commissaire royal, et le comte de Tende, gouverneur, ayant appelé à leur aide, après quelques tentatives infructueuses de conciliation^ le seigneur de Mauvans et le baron des Adrets , emportèrent le bourg de Barjols\ où Flassans s'était retiré. Six cents personnes furent massacrées , les prêtres furent jetés dans les puits , et Ton réserva pour un supplice solennel le viguier et les consuls. Cela n'eut pas d'autres suites, parce que les catholiques provençaux , non encore organisés , avaient tout ensemble à combattre les troupes royales, le général des églises de Provence et un chef étranger. Alors , sur la prière du parlement, le gouverneur licencia son armée, sauf une troupe de cent cavaliers, qui fut laissée en garantie à Paul de Mauvans.

Le gouvernement du roi , eût-il eu la meilleure foi possible f dépourvu qu'il était de force et de génie , de-

Tait toujours être dépassé par Tun ou Tautre parti. Comme il ne poo?ait attaquer une faction sans employer Faulre, la iacUon victorieuse le dominait bientôt, et pour reprendre sa position légale, il lui fallait ehanger d'enseignes et de maximes. Les protestans s'étaient emparés d'Orléans ; ils disposaient des meilleures villes de chaque province; ils étaient puissans, même dans ce pays, et la réforme prenait une allure me et rapide. La cour revint donc aux catholiques, vers lesquels la poussaient au reste les cours de Rome et d*£spagne ; car Home voyait chanceler son empire en Europe , et l'Espagne craignait dans les nouvelles doctrines un obstacle à son esprit de despotisme et à ses projets de monarchie universelle. Mais pour abattre le protestantisme en Provence , il &llait de nécessité écarter le comte de Tende, naturellement doux et tolérant, tendre époux d'une femme prolestante , et par là engagé assez avant dans les intérêts de la réforme. On opposa donc au gouverneur son propre fils né de sa première épouse , le comte de Sommerive , qui ayant été nommé lieutenant du roi, vint aussitôt en Provence, où il s'aboucha avec le comte de Carces , frère ai né du seigneur de Flassans. Jean de Pontèves , comte de Carces , qui joue un si grand rôle dans notre histoire , avait de bonne heure suivi la carrière des armes ; il s'était illustré dans diverses guerres, et le premier on l'avait vu, lors de Tinvasion de Charles-Quint, détruire ses blés et ses denrées pour affamer le pays. était son crédit, qu'en peu de jours il pou-

vait rassembler de sept à huit cents seigneurs ou capitdaes » sur les plate-formes de son château de Carces. Son attachement au culte ancien , sa vaste réputation, SOD immeuse talent d*itttrigues le mettaient sans effort à la téte des catholiques provençaux. Le lieutenant du roi et et le comte de Carces concertèrent ensemble Texéculion des plans de la cour.

Suivant une ancienne coutume , les artisans et les paysans d'Aix allaient processionnellement, pieds nus et sans bâton» le jour de Saint Marc, visiter la chapelle du saint , située à une lieue de la ville , sur la route de Toulon. Les protestans avaient semé le long. du chemin des graines d'épinards qui sont pleines d'aspérités , et non contens de cette première malice » ils s'étaient répandus armés de housines, de distance en distance, pour irapper les jambes nues des catholiques. Parmi ceux-ci» les plus sensibles et les plus craintifs retournèrent , les plus dévots et les plus audacieux allèrent en avant. Déjà ces derniers remplissaient et entouraient la chapelle, lorsqu'on découvrit l'équipage du comte de Carces. Aussitôt on s'approcha de ce seigneur, on s'écria que Dieu l'avait envoyé au secours des catholiques, on se plaignit avec force des outrages reçus, on le supplia de protéger le pauvre peuple. Le comte parut charmé de celte ouverture ; il dit ce qu'il y avait â résoudre et à faire» donna sa parole et reçut celle des pèlerins. Toute cette multitude ayant pris les devans sur lui, les catholiques furent avertis de maison en maison» et Tion plaça des sur-

RÉSDHÉ DE L'HISTOIRE

veillans à la porte Saint-Jean , pour connaître le moment de l'arrivée du libérateur. Dés qu'il fut venu , on sonna le tocsin , il y eut une prise générale d'armes; aussitôt le général ordonna les attaques ; Thôtel-de- ville et la plupart des corps-de-gardes furent emportés , les pénitens noirs qui chantaient Tofficedans leur chapelle, ayant retroussé leurs robes, et s'élant armés de cailloux, dispersèrent eux-mêmes le poste des cordeliers. La garnison protestante quitta la ville, le terrible seigneur de Flassans vint reprendre le chaperon consulaire , et le comte de Sommerive obtint la vérification de ses pouvoirs. Les protestans éperdus coururent se réfugier dans la vallée d'Aiguës et dans les villes de Sisteron et de Riez.

La guerre s'étant rallumée entre les protestans et les

catholiques de Provence, le comte de Tende s'allia avec les premiers. Le gouverneur prit et pilla le château de Lauris. Après avoir opéré sa jonction avec Paul de Mauvans , il assiégea Pertuis , où Sommerive s'était retiré ; mais il leva le siège , redoutant pour son fils et ses ennemis .même les horreurs de l'assaut. De lÀ , comme il eut fortifié Manosque, ne pouvant tenir dans le cœur du pays; il alla attendre à Sisteron les secours du Dauphiné. Ainsi le protestantisme était battu en Provence, tan«> dis qu'ailleurs il partageait avec l'autre parti les chances bonnes et mauvaises de la guerre civile.

La cour fatiguée et embarrassée de ces maux eut recours encore à un acte de tolérance. Par l'édit de mars

1563, l'oubli du passé fut proclamé, les seigneurs hautsjusticiers obtinrent Texercice du culte dans leurs seigneuries, les nobles des villes et bourgs du domaine eurent la même faculté daus leurs maisons, les proteslans en général conservèrent la liberté religieuse dans les villes où ils l'avaient avant le 7 mars , et la reçurent dans une ville de chacun des bailliages immédiatement soumis aux parlement. Le protestantisme jeune et vigoureux gagnait à chaque pas du terrain : d*abord rélégué dans les familles, puis autorisé hors des villes, puis introduit daus les villes mêmes. Sur l'opposition du clergé de la ville et des états-généraux du pays , le parlement refusa de vérifier l'édit. <ii Les troubles passés, » disaient lès Etats, dans leur requête, « sont provenus de Texer- » dce public de la réforme, qui a excité l'indignation » des catholiques provençaux, lesquels n'ont pu souffrir » un autre évangile que celui qu'ils ont reçu de la To bouche même des premiers disciples du Sauveur. Ils ajoutaient : que la vue des saintes reliques de ces pre- » miers prédicateurs de r£vangile qu'ils conservent si » chèrement, leur serait un sanglant reproche , d'avoir » laissé altérer visiblement le testament du Sauveur ; » que ce serait renoncer à l'honneur qu'a le pays, d'a- » voir pour apôtres les Maximin , les Lazare , les Tro- » phirae, les Marthe, les Magdeleine. » Le clergé avait aussi ses raisons d'empêcher l'enregistrement de l'édit. L'archevêque d'Aix, Jean de Saint-Chaumond, professait secrètement la réforme qu'il voulait établir dans son

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diocèse et dans son Eglise. Le roi ayant encore envoyé en Provence deux commissaires , ie maréchal de Villevieille et le premier président du Dauphiné, les catholiques leurs résistèrent, comme ils avaient résisté au comte de Cnissol. T^es Etals et le clergé renouvelèrent leur opposition» et le parlement, de l'avis des gens du roi, tint ferme. Enfin, au milieu de ces tiraillemens, les envoyés royaux acceptèrent, le 8 août, un expédient proposé par le parquet. Les réformés devaient recouvrer leurs biens et leurs offices , être reconduits en petites troupes chez eux , y demeurer sous la sauve-garde de Tautorité publique , y obtenir, avec la sûreté personnelle , la liberté des consciences; mais quant aux prêches et au culte public, les parties furent renvoyées devant le prince, manière respectueuse d'annuler les volontés royales* Toutefois les catholiques provençaux, trop exaltés pour admettre un tempérament quelconque, n'observèrent point cet accord. Le parlement même refusa de réintégrer dans leurs charges les conseillers religion naires, et il fallut sur cela un coup d'autorité du maréchal de Villevieille. Le voyage en Provence du roi et de sa mère suspendit un

45$4. peu les persécutions. Pendant son séjour à Aix, Charles IX fit abattre le grand pin de Tenclos d'Eguilles , qui avait servi d'instrument aux vengeances populaires. Cependant le roi quitta le pays. Le gouverneur étant

4566. mort le 6 avril 1566, son fils, le.comte de Sommeriia» lui succéda. Les réformés perdirent encore l'appui de l'archevêque d'Âix, mis hors de la communion romaine

par le nouveau pontife Pie V. Saint-Chaumont qui jusp

que-là s'était contenu , ne garda plus de ménagemeut. Un jour d'assemblée , il monta dans la chaire de son église, et après avoir déclamé contre le culte romaini il jeta loin de lui sa mitre et sa crosse , quitta le pays , se maria, et prit les armes pour la foi prolestante. Le fanatisme des prédications enflamma encore les esprits. Un prédicateur dominicain de la capitale avait choisi pour sujets de ses discours les diverses parties de la messe, et à propos de l'antique formule de congé placée à la ûn de la lithurgie » il proclamait la perpétuité du sacrifice eucharistique. L'orateur répétait souvent ces paroles, que jamais la messe ne serait abandonnée , et sur-le-champ le peuple d*Aix imagina une bannière, où il écrivit en langue provençale ces mots : La messo sera giammai ; une pioche nommée dans la même lan* gue Vayssado achevait le sens de la phrase. Depuis Tinvention de ce rébus populaire, les meneurs excitèrent le peuple contre les réformés, en frappant sur une pioche. Les catholiques n'avaient pas mieux observé en France l'éditde mars 1563 , qu'ils n'avaient observé en Provence la paix provinciale du 3 août de la même année. Ainsi en 1S67, après environ quatre années d'un repos trompeur , les églises reprirent les armes. Le pays de- 4567. meura étranger à celte guerre , parce qu'on pouvait y persécuter les réformés en particulier, mais qu'on n'a* vait pas i les combattre en corps de ligue et d'armée. Les consuls-procureurs se bornèrent à observer les mou-

Temens de la vallée d'Aiguës, où la réforme française du

j\f siècle avait recueilli l'héritage de la réforme provençale du XII'. Ensuite on parla encore d'aceommodement et de réconcilialion. L'édit de mars 1568 amena la paix dite la boiteu$e el la mal-am$ef qui dura sept à huit mois. Après la paix boiteuse vint encore la guerre , et après la guerre une nouvelle paix d'août 4570 ; toutes paix et guerres où la Provence ne vit non plus ni négociations et traités, ni siège, bataille et campagne, mais la slupeur des opprimés , la tyrannie des oppresseurs et le malaise du commun peuple. Cette dernière paix du mois d'août ne fut point rompue par une prise d'armes, ou par un édii royal, mais par le massacre de la Saint-Barlhélemi. Les politiques pontificale et royale qui poursuivaient daus les dissident , la première une révolte envers le pouvoir théocratique , la seconde des nouveautés trouvées déplaisantes et supposées dangereuses , voulurent user d'un remède extrême et décisif. Le Rhône fut rougi du sang des chrétiens de la réforme, comme il avait été rougi plusieurs siècles auparavant du sang des premiers disciples. Le pays fut exempt de ces maux ; le protestantisme en petit nombre et désarmé n*y commandant point ce coup d'Etat. D'autres ont attribué cela à la contrariété des ordres de la cour » par où les chefs provençaux demeurèrent embarrassés et indécis ; d'autres à la loyauté du comte de Carces , qui déclara, lui soldat et chevalier, ne vouloir remplir l'office de bourreau.

àprès ces sanglants exploits, les protestans coururent

aux armes dans le royaume ; mais en Provence ils restèrent faibles à l'accoutumée. L*annëe 4573 vit une nouvelle paix proposée et acceptée qui laissa la pleine liberté du culte à certaines villes» et autorisa dans les autres les assemblées religieuses au nombre de dix personnes. Un nouveau parti; dit des mécontens ou des politiques, vint troubler ce repos. Il se composait de ces hommes qui, catholiques par conviction ou par indifférence, n'adoptaient point rindifférence romaine , détestaient les derniers excès, et voulaient sérieusement fonder la paix publique. Faible d'abord comme le sont dans les révolutions les partis moyens et modérés, l'étendue et la durée des .maux publics,la diflBcultë de refuser une transaction au protestantisme , lui donnèrent des forces et de Timportance. Les intrigues de la cour et des provinces élar^ girent et complétèrent ses rangs. Au fond ses intérêts étalent très-oonformes & ceux de la royauté, et si le prince eût su agir, il eut trouvé dans lui la vraie puissance. Ce parti put se montrer aussitôt que le duc d'Alençon, dernier frère du roi, eut consenti à s'en déclarer le chef, et naturellement il se confédéra avec les protestans. Mais lorsque les protestans provençaux se sentirent appuyés des politiques du pays, lorsqu'à ceux-li se joignirent les ennemis du comte de Carces , ils se mirent aussitôt en campagne , et s'emparèrent des villes de Riez, de Digne et de Seyne , des châteaux de Greols , de Puymoisson, d'£spinouse , de Majastres et autres du voisinage. De

son côté, le comte de Carces leva ses ensdgnes pour défendre son culte, sa famille et ses amis. Malgré leur triple confédération, les protestons furent encore battus,, et celle querelle compliquée de l'esprit de secte, de parti et de Camille , accabla les opposans de maux cruels ; d'où les deux partis recurent leurs noms , les protestans politiques s*appelants razats (pillé^, et les catholiques marabuus (voleurs). Ces derniers s'appelèrent en outre Carçistes, du nom de leur général.

Cependant Charles IX mourut le 30 mai iS74, après avoir doijiné la régence à sa mère. Catherine ayant pour* suivi la guerre contre Tunion protestante politique par Tiulrigue et la ruse , plutôt que par les armes , sut la contenir, en attendant l'arrivée du monarque Henri, roi de Pologne. Ce prince toucha enfin le sol français. Le maréchal de Retz, nommé gouverneur du pays après la mort du comte de Tende-Sommerive , vint prendre possession du gouvernement. Le gouverneur , aidé du seigneur de Vins, neveu du comte de Carces, n'eut pas grand'peine à réduire entièrement les razats , et à-leur enlever toutes leurs places à l'exception de Seyne et de quelques châteaux. Mais au moment où ce pa^ti était abattu en Provence , il se relevait plus puissant et plus fort dans le royaume. La confédération de Nimes resserra les liens des politiques et des protestans , qui se donnèrent des garanties mutuelles; les premiers assurant aux seconds la pleine et général^ liberté du culte, et les seconds aux premiers des di^domjOQagemens i^xi-

DE l^toVENCE. t6l

toriaux et pécuniaires. Il y eul le 27 avril une nouvelle 4575 paix dans laquelle le roi accorda au duc d'Alençon le duché d'Anjou , aux chefs politiques des gouvernemens Bt des restitutions» aux réformés l'entière liberté du culte et plusieurs places de sûreté, parmi lesquelles fut mise Sejne en Provence. A la vue de cette marche progressive du protestantisme , les catholiques ayant senti que pour lui résister il fallait s'organiser plus fortement , ils sotJgèrent à se séparer de la royauté, et prétendirent se donner dans Henri , duc de Guise » dit le Balafré » un vrai chef, un chef officiel. Ainsi la maison de Guise s*ëlevait avec les besoins et le fanatisme croissant de la faction orthodoxe. D*abord la grande influencé dans les affaires de l'Etat remplissait leur ambition, et alors ils étaient simples généraux de l'union catholique. A cette heure , ils aspiraient à la royauté même ; descendans réels ou prétendus de Charlemagne, ils venaient deman* der aux capétiens la couronne de leur aïeul , et ils allaient devenir chefs civils et militaires de leur parti. Le pape et le roi d'Espagne secondèrent les catholiques, et le roi pour prévenir l'établissement d'une autorité rivale, se mil lui-même à la tête des ligueurs. Cependant 4577. il ne se brouilla point encore avec les réformés, et continua à faire exécuter les édits de pacification. Les choses fiirent réglées en Provence sur cette direction de la cour. Le maréchal de Retz, gouverneur, ayant quitté le pays, le duc d'Angouléme, frère naturel du roi, grandprieur de France , fut provisoirement chargé du com-

mandement. Le prince commandant respecta la viDe de

Seyne, mais il enleva aux réformés leurs châteaux.

Les protestans poussaient toujours la cour, et la cour craignait toujours la maison de Guise. Il paraissait d*ail« leurs évident que les intérêts théocratiques devaient céder aux intérêts civils , et qu'il fallait pour fonder un repos durable , établir Tégalité entre les religions. Ces motifs dictèrent Tédit de septembre 1577, qui rendit aux dissidens Texerdce public du culte, les rétablit dans tous leurs droits , leur confirma leurs places de sûreté, et créa en leur faveur des juridictions spéciales. £n ce moment, le maréchal de Retz, du consentement du roi, ' céda son gouvernement au comte de Suze. Les Carcistes pendant que le comte de Suze allait exécuter Tédit dans son ressort , commencèrent à reprocher au gouverneur de n'être pas d'une qualité convenable pour le pays et le corps des seigneurs. Les deux partis des marabous et des razats ouvrirent la campagne. Le parlement supplia le roi de maintenir l'autorité du grand-prieur , et le domte étant venu à Avignon , au mois de septembre, tant le parlement que les états le conjurèrent de différer son arrivée, jusqu'aux nouveaux ordres de lacour^ Avec un esprit de corps trop exalté, avec des sentimens exagérés de son pouvoir, le parlement avait quelque chose de la maturité et de la prudence des sénats. L'hérédité amenée par la vénalité des charges n'avait pa$ peu contribué à introduire dans cette illustre compagnie cet esprit de sagesse» et il est certain qu'elle proposait le seul

remède propre aux circonstances. Le roi ayant persévéré dans ses premières volontés , le gouverneur arriva dans la capitale le 8 novembre. Sa présence , ses manières gracieuses, ses discours touchans,ses propositions d'oubli et de concorde , lui concilièrent les esprits t et Ton avait l'espoir d'arrêter la guerre civile , lorsque le seigneur de la Verdière > de la maison de Castellane, surprit par escalade le château du Puech , place trèsforte à deux lieues environ de la capitale. De là incommodant le peuple d'Aix dans ses relations commerciales et dans ses travaux agricoles, il publiait qu'il ne cesserait point ses courses, tant que le gouverneur serait dans la ville. La multitude d'ailleurs parfaitement disposée en faveur des Carcisles, se livra à diverses violences envers le gouverneur , qui partit le 44 janvier lô79. Mais sa retraite ne mit point fin aux désordres, les marabous et les razats restèrent en armes. Forbin Saint-Cannat nous donne le caractère de cette guerre provinciale , où l'on ne vit ni sièges ni combats en gros , mais un désordre et une confusion universelle , parce que l'aitaqiie des Cardstes manquait de but, les protestans étant trop faibles et ne pouvant servir de point de mire. Ainsi au commencement MM. de Carces et de Vins eurent dans leurs rangs la majorité de la noblesse et du peuple. Mais bientôt les excès des marabous, qui voyaient des ennemis dans tous les hommes modérés, grossirent les rangs contraires. Les communautés se barricadèrent contre les marabous , comme envers des brigands publics , et

RKSl'MÉ DE L'HISTOIRE

enfio le peuple voulut traYailler pour lui-même, et complota la destruction de Tordre des nobles : guerre singulière dans nos annales, qui naquit de Topposition des politiques, s'enflamma par radhésion à la ligue razate des ennemis de la maison de Carces , présenta ensuite le caractère d'une lutte de protestans à catholiques, dégénéra en querelle de noblesse à noblesse» et fut sur le point de devenir une affaire sérieuse entre le peuple et les seigneurs. Quoi qu'il en soit» le parlement et le yicelégat d'Avignon ayant offert inutilement leur intervention aux partis , la reine-mère fut contrainte de venir elle-même en Provence. La cour donna le gouvernement au grand-prieur, et la paix fut signée , sous les auspices de la majesté royale, dans la maison rurale du trésorier Borreli (Beau-Voisin au terroir d'Aix) , le 30 juin 4Ô79. Hais la peste dite la grande assoupit les discosdes civiles bien mieux que les ordres souverains. La mort du duc d'Alençon et d'Anjou , frère du roi» ' venait de rendre le roi de Navarre héritier présomptif de la couronne. Le souverain pontife et le roi d'Espagne s'étant alarmés sur les conséquences de cet événement, on vit les évéques et les prêtres , ou gagnés par Rome, ou soudoyés par l'Espagne, déplorer dans la chaire et dans le confessionnal l'épouvantable malheur d'une nation qui allait devenir hérétique. La ligue catholique prit plus d'ensemble, le duc de Guise s'avança davantage, et, le moment arrivé , ce prince leva ses enseignes contre la royauté, pièce embarrassante pour son parti. Le mot

tes

d'ordre passa bientôt du centre k la circonférence; les ligues provinciales catholiques furent renforcées; des chefs officiels leur furent donnés. Comme le comte de Carces était mort depuis le 20 avril , et que son fils était jeune encore, on nomma le comte de Sault général catholique du pays ; mais le véritable chef fut le seigneur de Vins. Hubert de Garde , seigneur de Vins, issu d'une ancienne famille de la capitale» avait uneàme ambitieuse, des qualités militaires, de la prudence dans le conseil ; il était gracieux et populaire ; son défaut de modération dans la vengeance des injures, son ignorance de l'histoire, qui pouvaient nuire à son avancement personnel , le rendaient très-propre à être chef d'une faction. Alo^J ia ligue catholique cessant d'être le parti des marabous, pour reprendre sa première attitude, trouva un but marqué et caractérisé dans une insurrection contre la cour. De Vins voulut s'assurer du château du Puech , qui l'eût bientôt introduit dans la capitale; de la ville de Sisteron, par laquelle il eût menacé et dominé la Provence d'outre-Durance et les montagnes ; de celle de Marseille , tout aussi importante pour la partie de la Provence située entre le Verdon et la mer. la Fontaine , capitaine d'une compagnie française , essaya de séduire la garnison du Puech, mais il fut découvert, saisi et pendu. Cet échec ne ralentit point les ligueurs, et le 3 avril 1585, le seigneur de Vins fit savoir au gouverneur qu'il prenait les armes non pour son propre et particulier intérêt, mais pour les princes catholi-^

ques, et pour le soutien de la religion , que les prétendus réformés voulaient détruire. Il poussa en même temps son dessein sur Marseille , où il s'entendait avec Dariez, second consul, qui après avoir usurpé toute l'autorité publique à Marseille, et s'être porté aux derniers excès envers les proteslans et les bigarrais (politiques), attendait l'occasion de livrer les portes au chef de la ligue. Mais quelques citoyens notables s'étant saisis du consul en plein conseil, le grand*prieur courut à Marseille et le fit exécuter à mort. L'entreprise des ligueurs contre Sisteron ne réussit pas mieux que la conjuration de Dariez à Marseille.

Le gouverneur, après avoir exigé un nouveau serment des seigneurs et des communautés, et incorporé six mille hommes de milice provinciale aux compagnies françaises , marcha sur le bourg des Mées, vîguerie de Digne , où étaient rassemblées les troupes de la ligue. Les ligueurs, qui se sentaient faibles, voulurent tempdriser, et s'étant séparés, Saint-André mena Tinfanterie à La Motte-du-Cayre , et les seigneurs de Sault et de Vins allèrent avec la cavalerie à Curban ; ces deux lieux étaient situés en-deçà de la Durance et dans la partie haute de la viguerie de Sisleron. Bientôt les ligueurs furent contraints de reculer encore , et de chercher un refuge à Gap, dont les ligueurs dauphinois s'étaient emparés. Le seigneur de Vins opposa alors la ruse à la force et la politique aux armes. L'armée du gouverneur renfermait plusieurs seigneurs catholiques , qui , étant

encore indécis entre le roi et la ligue, avaient suivi dans le premier moment les bannières royales. De Vins ne leur témoigna aucune haine. 11 affecta même de les regarder dans ses discours comme d'eicellens catholiques» • très-disposés à revenir d'une première faute et ù rejoindre le bon parti. Aussi les gagna~t-il tout-à-fait , et il en fut servi d'une meilleure manière ; car ils lui livrèrent les secrets du gouverneur, et entravèrent ce dernier dans tous ses desseins. Eux seuls empêchèrent le ^andprieur de dépasser les frontières , disant que c'était aux Dauphinois à se défaire de la ligue, s'ils le voulaient et le pouvaient , en dissuadant sur ce motif les consulsprocureurs de donner les attaches pour le soutien d'une guerre inutile au pays. Peu de temps après , les seigneurs de Sault et de Vins rentrèrent en Provence du côté de Thoard et de Digne. Le comte de Sault descendit dans le comté de Sault et dans la vallée d'ÀigueSi où il se tint sur la défensive; le seigneur de Tins dans la viguerie de Draguignan , où il força le bourg de Pignans. Comme on le voit, leur système d'invasion assez habituel dans nos guerres civiles, et fondé sur la topographie du pays , embrassait les deux territoires d'endelà et d'en-deçà la Durance. Sur ces entrefaites, le traité de juillet 4885 , entre le roi et les catholiques , par lequel Henri redevenait le chef de la ligue , et retirait la liberté religieuse et tous les privilèges des réformés,ayant été connu , le gouverneur et le seigneur de Vins licencièrent l'un et l'autre leurs troupes.

BÉSimÉ DE LUISTOIRE

Ce fut le lour des proleslans de Provence. Pendant la dernière guerre entre le gouTerneur et la ligue , ils étaient restés simples spectateurs de la lutte, si ce n'est le baron d'Allemagne, de la maison de Casiellane , qui avait suivi Tarmée royale. Après la révocation des édits, ils reprirent, malgré leur faiblesse, une attitude bostile, parce qu'ils espéraient ressusciter l'ancienne ligue des razatSt et comptaient sur l'appui de Les Diguières, chef des protestans du Dauphiné. Le baron d'Allemagne voulut s'emparer des villes de Castellane et de Fréjus, situées au milieu de la Provence, sur la ligne de la ville de Seyne , en marchand du nord au midi. Son entreprise sur Fréjus manqua. Etant retourné à Seyne , il y fut élu d'une commune voix général des églises de Provence , poste resté vacant depuis la mort de Paul de Jlauvans , et distribua à ses officiers les bénéfices des trois vigueries de Sisteron, de Digne et de Seyne. il essaya alors de surprendre Castellane, tentative qui manqua pareillement. Puis, après s'être emparé de la plupart des villages situés au midi et à l'est de Digne , il descendit jusqu'au Val, et tenta de lier des intelligences dans Brignolles, ville très-opposée au seigneur de Vins, par des raisons toutes domestiques, en quoi il ne réussit pas mieux.

La prise d'armes du baron d'Allemagne, son élection à la dignité de général des églises , les craintes du côté des razats et du Dauphiné, réveillèrent les catholiques; mais observés et contraints par le gouverneur, ils occu-

Dfi PROVENCE.

paient une situation génëe » et il fallait songer h perdre le graad-prieur pour avoir les mouYemens libres. De Vins eut l'idée de le faire tuer d'un coup d'arquebuse dans le palais comlal , où il se trouvait logé avec les oorps de justice. Ce projet ayant été abandonné, on agit contre lui auprès du roi son frère. Sa noncbalance naturelle et les difficultés de sa position lui donnaient un cedain air de connivence avec les religionnaires , joint que les catholiques Tenlravaient sans cesse dans ses opéi^ations a l'aide des aulorilés provinciales, et Taccu- Sfliient ensuite des retards et des revers dont ils étaient la seule cause. La mort du gouverneur vint combler leurs désirs. Un gentilhomme provençal, nommé Altoviti , mari de Renée de Rieux , ancienne maîtresse de François P', ayant écrit une lettre violente au ministre contre le grand-prieur, ce dernier, qui en eut connaissance , se rendit en toute hâte à rhôtellerie d'Âix , où Altoviti était logé , et , sans recevoir ses excuses , il lui plongea son épée dans le sein. Frappé lui-même par Altoviti, il mourut le 2 juin 4586. Dès ce moment les ligueurs furent à Taise : ils se rendirent maîtres des états tenus à Aix , où les razats-bigarrats firent vainement entendre des paroles de paix et de modération. Le seigneur de Tins, proclame général dans l'assemblée des états, indiqua le rendez- vous des troupes provinciales à Salon et aux villages voisins. De leur côté, les chefs razats s'assemblèrent au château de Cadenet. Le baron d'Allemagne, après avoir échoué dans un coup de main

no RÉSUMÉ DË L'HISTOIRE

sur Draguignan, malgré ses intelligences avec lesrazafs de la ?iUe, vint les y joindre. L'armée des razats et des proteslans ayant été renforcée de quelques troupes languedociennes, passa la Durance, et offrit le combat aux calholiques , mais ceux-ci ne Tacceplèrent point, et les ànti-ligueurs allèrent à leur tour secourir les Languedociens. Ensuite les Provençaux de l'union protestante politique quittèrent le Languedoc, et retournèrent à Sey* ne, les uns avant même le terme de leur service, par des chemins longs et diliiciles , dans le Vivarais et le Dauphiné , les autres après la fin de leur service , en profitant du moment où les catholiques attaquaient dans le château de Lamanon un certain Cartier, chef de brigands. La guerre changea de théâtre. Les catholiques allèrent présenter bataille à Tannée ennemie descendue vers Riez. Mais le seigneur de Vins, au lieu de former une brusque attaque, temporisa sans aucun motif. Seulement il pensait qu'ayant toujours respecté les prolestans politiques du Dauphiné , ceux-ci le respecteraient également , et qu'il pourrait combattre et vaincre à volonté. Cependant le seigneur des Diguières accourut promptement en Provence. A son approche , les catholiques, saisis d'une terréur panique, ne surent pas même^ opérer leur retraite , et furent entièrement battus, avec une grande perte d'hommes. Les protestans razats eurent de leur côté très- peu de morts , mais ils en perdirent un qui en valait mille » le baron d'Allemagne, chef redouté sans être aimé , point familier , mais ha-

DE PROV£NCE.

bile ; et dans leur douleur on les vit , renouvelant les coutumes des barbares » sacrifier sur le tombeau du général des églises douze prisonniers ligueurs.

L'arrivée du duc d'Epernon, nouveau gouverneur, et de son armée « fit perdre aux anti-ligueurs le bénéfice de cette victoire. Les protestans et les politiques se désunirent. Tandis que les premiers, toujours brouillés avec la cour et sous le poids des édits d'intolérance» rentrèrent dans leurs cantonnemens, les chefs razats, qui redoutaient dans le gouverneur l'autorité royale , et connaissaient son inimitié pour les maisons de Guise et de Carces, se rendirent à son audience, confondus avec les chefs catholiques. Le gouverneur fit son entrée à Aix le 81 septembre 1586 , et se disposa à exécuter les lois royales contre les protestans. Ceux-ci n'avaient à ptoprement parler dans le pays que la ville de Seyne. Le gouverneur ayant fait tranisporter des canons dans les montagnes par le secours des mariniers de Marseille, parut à rimproviste devant la place , ce qui remplit de surprise la garnison, et le jeta dans un profond découragement. Alors un officier royaliste, muni d'ordres secrets, s*aboucha avec les capitaines protestans, leur garantit en son nom la clémence du gouverneur , et leur conseilla de se rendre à discrétion. Au milieu de ces pourparlers » les troupes royales surprirent la grande tour, et entrèrent dans la ville. Le gouverneur ayant livré au bourreau le commandant» le ministre et quelques notables, fit grâce à tous les autres.

RÉSUMÉ DE LlUSTOmS

Sur ces entrefaites» le roi appela auprès de loi le duc d'£pernoa. Après le départ de celui-ci, le gouvernement de droit revint au parlement , mais Taotorité passa aux

chefis de l'armée royale, presque tous venus de Gascogne avec le gouverneur. Ces capitaines étrangers à la Provence, au lieu de soigner la chose publique, s'occupèrent de vider la bourse des habitans, et leur rendirent des mépris pour leur argent. La ligue provinciale , qui avait eu peur , mais qui ne s'était point amendée , et à qui d'ailleurs un gouverneur royaliste ne convenait pas plus que le roi lui-même ne convenait à la ligue générale, profila des événemens. Elle signala devant le peuple cette autorité étrangère, ces concussions, ces offenses prodiguées aux lois et à la dignité du pays. En ce moment , le seigneur de Vins revenait d'auprès du duc de Guise. Dès qu'il eut mis le pied sur le territoire , le plus grand nombre des communautés lui adressèrent leurs plaintes, et lui proposèrent une prise d'armes. De Vins calma les esprits. Il négociait alors avec le duc de Savoie, pour en obtenir des secours, et il voulait, avant de rien faire , avoir des assurances de ce côté. Il faut dire ici que ce seigneur ne voulait point livrer le pays à un prince étranger ; ni lui ni les autres personnages dont je parlerai bientôt, savoir, la comtesse de Sault, le jeune comte de Garces, les seigneurs d'Ampus et de Besaudun, de la maison de Castellane, le seigneur de Meyrargues, de la maison des AUagonia, n'ont souhaité pareille chose. Nos pères ont eu le protestantisme en hor-

^ y i^u^ l y GoOgl

DE PROVENCE. î73

reur ; ils ont ré?é peui-éire une république proTenfale;

dans une occasion solennelle on a donné au duc de Savoie le nom de comle de Provenoe : voilà tout. Quoi

qu'il en soit , de Vins ayant réussi auprès du duc de

Savoie , se trouva prél à user de la première occasion.

Le roi, qui sentait la faute du rappel du duc d'Epernon, donna le commandement du pays au seigneii^ de La Valette son frère. En ce moment 1a capitale, les villes adjacentes d'Arles et de lll^rseille s'ébranlaient lourdement. Gaspard» comtes de Carcies, dirigeait les mouvemens de Marseille ; le lieuii^uant Biord ceux d'Arles. A Aix , chaque dimandie « les jeunes habitant p^Sia-^ daient à la guerre civile par des exercices militaires sous les yeux des notables et dei cbefr de fi^OAiltet ïoiMefois La Valette entra sans difilculté dan^t la capitak- Il h quitta bientôt pour aller s'assurer des prinçipAkis posi-

lions militaires et civiles : des yilles d'Api , de Jlgnosque , de Forcalquier et de Sisteroq qui dominaient le territoire d'outre-Durance; des châteaux de Saint-Paul et de Mirabeau , pour défendre le qbemin de Jitwosque et de Sisteron ; des villes d'Hyères, de Fréjus et de Mous* tiers , placées dans les vigueries de la Bcisse<-f jrav<?fice; du Puech , château d'une grande importonce par rapport à la capitale; de la ville dç B^rre, d'où i'ag^iculture tirait les sels. Dans toutes ses opérations , le com-^ mandant asseyait la subsistance des troupes sur tçUe ou telle communauté» sans prendre Vaitaehe des çpqsuls^ procureurs, CQ qui aug^ienta l'inqui^lude. CçpendaiH 1^

m RÉSlAlÉ DE L'HISTOIRE

4588. ïïouvelle de la journée des barricades, dans laquelle les ligueurs parisiens avaient chassé le roi de leur ville, élaot parvenue au commandant , il revint promplement à Aix, et se présenta à minuit devant la porte Saint-Jean avec ses troupes. Les habitans, qui faisaient bonne garde, ne voulurent pas le recevoir à cette heure, et l'obligèrent de passer la nuit dans la commanderie de Saint- Jean. Le lendemain on refusa l'entrée à ses troupes, sous le prétexte des privilèges de la ville , mais on lui permit de se loger au couvent des Âugustins , et on lui donna les clefe de ce quartier. Quelques mouvemens en faveur de la ligue qui s'élevèrent du côté de Toulon et dans Marseille , ayant encore obligé le commandant de sortir de la capitale, avant de partir il exigea du parlement et des consuls-procureurs la promesse de ne laisser entrer à Aix , pendant son absence , aucun gentilhomme étranger , mesure dirigée contre le seigneur de Vins. Mais aussitôt le commandant* parti, le général de la ligue vint, le 85 juin, se présenter à la porte Saint- Jean, où Foresta, baron de Trets, premier président du parlement , et quelques autres , Tattendaient. La garde l'empêchant d'avancer, le premier président s'écria qu'il était natif d'Aix , et par conséquent non compris dans la défense ; puis il lui donna la main , et lui fit passer la porte. Le peuple accueillit ce seigneur avec enthousiasme, n l'appela, dans la langue nationale, Noueste bouenpayref noueste bouen signe grand. Notre père ^ notre bon grani^ère ; et, malgré le parlement, il l'o-

DE PROVEJsCE.

bligea à rester. L'exemple de la capitale entraîna la province, et, à Texceplion des villes d'ouUre-Durance et de vingt des principales d'en-deçà la Durance , toutes se déclarèrent pour la ligue.

le roi s'arrangea avec le duc de Guise , qui lui imposa le nouvel édit de juillet 1588. Par cet acte, les protestons étaieat dégradés de toutes les dignités militaires et ciyiles, les catholiques devaient s'engager à ne reconnaître pour roi , après la mort de Henri III , qu'un prince catholique , et Ton assurait une prochaine convocation des états-généraux du royaume. Cet incident changea la position de La Valette, qui , se trouvant brouillé avec la maison de Guise, et dépassé par le seigneur de Vins , embrassa les intérêts de Tunion prolestante-politique, et fit alliance avec le seigneur des Diguiëres, chef protestant du Dauphiné. Le commandant, après avoir levé des troupes, et assuré sa position militaire au-delà de la Durance, commença la guerre. Il se rendit maître de Valensole, de Riez, deBarjols, de Peyroles, de Jouques, de Vitroles » de Harligues et de plusieurs autres places , et laissa partout des garnisons. Il tint alors rassemblée dés seigneurs et villes de son parti, où il fit nommer des consuls-procureurs , et délibérer une levée de six mille hommes d'infanterie, de six cents chevau-légers , et de deux cents arquebusiers. De leur côté, les ligueurs s'assurèrent entièrement de Marseille, assemblèrent les élats-géuéraux , décrétèrent des levées et entrèrent en campagne. Le marquis de Trans de la

RÉSUMÉ DE L'fflSTOmE

maison de Villeneuve surprit Fréjus; le seigneur d*Ampus de la maison de Castellane repril Jouques : le seigneur de Vins, ayant échoué au siège de Perluis , s'en dédommagea sur les châteaux de Beauqoont et de Saiol- Paul-la-Durance. Sur ces entrefaites , le roi qui était toujours sous Tinfluence de la ligue , envoya en Pro-* vence des commissaires , pour enjoindre h Lavalette de remettre Tautorité au parlement , et de se retirer dans une ville neutre ; mais le commandant n'obéit pcnot. 4m. La mort du duc de Guise, assassiné à Blois par ordre du roi, fit espérer au commandant que le roi luimême entrerait bientôt dans les intérêts des politiques. Aussi résistait-il aux nouveaux efforts des états pour lui faire quitter le pays , et la guerre continua avec plus d*acbarnement. Le seigneur de Vins surprit Brignoles ; les paysans ligueurs de Bormes forcèrent le château et tuèrent leur seigneur, Pompée de Grasse. L*armée royale occupa les châteaux de Saint-Julien-le-Monlaignier (viguerie de Barjols) et de Montagnac (viguerie de Moustiers), Les ligueurs envahirent Reaumont, reprirent Saint- Julien, et forcèrent Mane. Cependant le roi qui avait déjà traité en particulier avec La Valette et confirmé ses pouvoirs» se préparait à s'allier avec le roi de Navarre, et à devenir ainsi , de chef de la ligue catholique , chef de la ligue protestante-politique. Les ligueurs français resserrèrent leurs liens par la foi des sermens , et don?nèrent à leur union la plus grande intensité. Le seigneur de Vins après avoir assemblé dans Thôtel-de-'TiUe

d'Ail les principaux du parti, et leur avoir fait jurer les noùYélles formules , contraignit tous les chefs de fa-» mille et le parlement lui-même à un pareil serment. Le gouverneur développa pldnemoit ses forces. Voûtent affranchir de la ligue le territoire d'outre-Durance , et prendre quelques fortes positions dans les vîgueries cen* Irales d'en-deçà la Durance, pour s'avancer ensuite sur kii et sur Marseille , il força Hontjustin ( Yiguerie de Forcalquier), où tous furent tut^s sans distinction de sexe ni d'Âge, exemple de terreur qui fit retourner au parti du roi Âpt, Saignon et Digne, et reprit Fréjus et le plus grand nombre des châteaux des vigueries de ïarascon et d'Ail. Les progrès des armes royales étaient rapides au milieu de la ligue épouvantée.

Quelques notables ayant alors parlé d'une trêve , on ouvrit des négociations avec le gouverneur. Selon la tactique des chefe de parti qui vont se chercher un appui dans les derniers rangs en descendant d'étage en étage, le seigneur de Vins souleva le peuple contre eux. Ces conférences n'arrêtèrent point la guerre , et le gouverneur toujours victorieux s'empara de Marignane èt de Vitroles ; puis, marchant du midi au nord, il prit Trels, Saint-Maximin , Tourves et Brignoles; puis encore remontant vers l'est , Signe, Ollioules, La Ciotat, La Cadière» Sixfours, Lagarde, Hyères et Toulon . Le gouver* neur avait conquis à moitié la Provence, lorsqu'on reçut la nouvelle de l'assassinat eomims le f"" août sur la personne du roi.

278 RÉSUUÉ DE L'HISTOIRE .

Telles ont éié ces querelles sacerdotales sous les règnes de François IP, de Charles IX et de Henri III. Quelques concessions très-orthodoxes, comme Tabandon de la supériorité ihéocratique , le mariage des' prêtres, l'adoption de la langue nationale dans la liturgie, la ré* duclion de nombre dans le clergé séculier et régulier, la gratuité de la prière, le rétablissement de la sainte Cène, plus de mesure dans le culte des saints, des reliques et des images, enfin un retour général à la simplicité et à la mansuétude érangéliques eussent prévenu ces malheurs, en repoussant le protestantisme sur le terrain de la pure métaphysique^religieuse. Mais Rome voulut conserver toutes les pièces du christianisme du moyen âge, sur lequel était fondée sa puissance ; et faute de conciliation , les partis se choquèrent et s'entraînèrent l'un Tautre avec la violence et la nécessité des élémens physiques. La réforme étant faible encore, on Tavait traitée par les anciennes maximes en punissant de mort les hérétiques. Bientôt elle devint un parti dans l'Etat , et on lui accorda la liberté de conscience. La paix ne pouvant durer entre un parti qui voulait toutes les concessions, et un parti qui les refusait toutes, les traités furent de simples suspensions d'armes , bientôt rompues par Tune ou l'autre secte , suivant les événemens. A chaque transaction nouvelle, le protestantisme augmentait ses avantages , et la Saint-Barlhélemi fut résolue pour le frapper d'un coup de mort , inutile expérience qui le laissa vivant. Bientôt un tiers parti vint se join-

dre aux proleslans. La nouvelle union politique-proiestanle combatlil et négocia avec avantage, tant sous le règne de Charles IX que sous celui de Henri III. Mais les catholiques se séparèrent insensiblement de la royauté, pour avoir une organisation forte, un ensemble puissant, et insensiblement aussi la royauté abandonnée des catholiques, se mit à la téle des politiques, s'allia avec Tunion protestante-politique ; et l'on vit alors le roi de France et le roi de Navarre défendre sous les mêmes enseignes la cause du protestantisme, de la modération, des droite du prince et des droits de la branche capétienne de Bourbon.

Au contraire , la réforme provençale depuis la levée d'armes du seigneur de Mauvans , jusqu'à la formation du parti politique , déclina de jour en jour et finit par rester inaperçue. La naissance des politiques l'ayant fait ressouvenir de son existence, sa faiblesse fut pourtant la même , et cette circonstance donna un caractère particulier à la nouvelle guerre , qui ne fut plus une affaire de parti, mais un brigandage sans but positif, une lutte des opprimés contre les oppresseurs , des nobles razals contre les nobles carcistes, des communautés contre les marabous, du peuple contre la noblesse. Ensuite la nation ayant résolu de purger la France de l'hérésie , et ayant proclamé la séparation du roi et une insurrection générale, les catholiques provençaux reconstituèrent un parti véritable, un parti puissant et violent, qui cependant était presque poussé à bout au moment de la mort de Uenri III. ^

RÉSUMÉ DE L'HiSTOlRE

Nous Times se renouveler la poHtique de la maison de Sa?oie. Le comté-uni de Provence et de Forcalquier, le Daupbiné de Yieoads, le royaume d'Arles, éveillérmt rembition des anciens comtes de Harienne , restés seuls debout au milieu des révolutions qui avaient abattu les dynasties ducales et comtales du voisinage diji Rhône et des Alpes. Un ennemi plus puissant , le roi d'Espagne, dief de la maison d'Autriche , tenta aussi de soumettre le pays et le royaume à son joug, comme il voulait y soumettre l'Europe entière; car Tombre de l'empire romain planait toujours sur cette Europe divisée entre les enfans des barbares.

GHAPiTRË lli

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