Ç)2 RESUME DE L* HISTOIRE
puissances • ce n'a été que cinquante et un ans après, en 1667, <lue *es Vénitiens accordèrent leur rappel , et encore ne le firent-ils qu'à cause des circonstances particulières où ils se trouvaient.
La République devait soutenir alors la guerre de Candie ; elle avait besoin du Pape Alexandre VII pour en tirer quelques secours pécuniaires, et la permission d'imposer plusieurs taxes sur le Clergé. Les Chigi ( neveux du Pape) avaient encore plus besoin d'argent pour bâtir leur palais et établir leur fortune. Dans ces nécessités réciproques, les Jésuites offrirent à Alexandre VII une somme considérable pour la distribuer, ou à sa famille, ou à la République. Ces Pères ne lui demandaient que d'employer ses soins à faire en sorte que les Vénitiens voulussent bien lever l'édit de bannissement qu'ils avaient prononcé contre la Société , et la recevoir de nouveau dans son sein afin d'y prier Dieu avec les autres corps religieux
DES JÉSUITES. g7)
pour la prospérité de l'État, et l'heureuse issue de la fâcheuse guerre dont ils étaient affligés. Sa Sainteté eut égard à une requête si adroitement dressée , et surtout si puissamment soutenue. Les Vénitiens , de leur côté j voyant qu'ils n'obtiendraient rien du Pape à moins de consentir au rappel des Jésuites, donnèrent enfin leur adhésion; mais, comme l'expérience du passé ne leur offrait pas un gage bien rassurant pour l'avenir , ils y mirent la condition que les Confrères ne pourraient enseigner la jeunesse, qu'ils n'auraient dans leurs Maisons que des sujets nés de Ja République, et qu'aucun ne résiderait dans la même ville qu'un certain temps.
Malgré cette clause un peu humiliante pour nos Révérends Pères, tout le monde fut d'accord , et le Pape reçut des sommes qui paraîtraient incroyables, dit l'abbé Racine (1) , si l'on ne savait les moyens qu'ont
(t) Abrégé de l'Histoire ecclésiastique , dix-septieme siècle , t. X, pag. , in-12 , 175^
94 RÉSUMÉ DE l'hISTOIKE
ceux qui les donnent de le pouvoir faire , même sans s'incommoder beaucoup.
La Cour de Rome, à laquelle la Société fit de tout temps parade d'un entier dévouement , ne tarda pas à solliciter le retour des Jésuites en France. Le Pape pressait vivement Henri IV, parcequ'il supposait pouvoir être utile à ce roi, tant pour calmer les esprits qui conservaient encore quelque impression des derniers troubles', que pour la dissolution de son mariage que le prince avait fort à cœur. Les lettres du cardinal d'Ossat prouvent combien Sa Sainteté s'occupait de cet objet.
Le 17 août 1598, le Roi réfutait en ces termes les pressantes sollicitations de la Cour de Rome : « Sur la demande pour les.... j'ai 3 répondu au Légat, ingénument, que si «j'avais deux vies j'en donnerais volontiers »une au contentement de Sa Sainteté en ce » fait ; mais que n'en ayant qu'une je la de- » vais ménager et conserver pour mes sujets,
DES JÉSUITES. g5
» et pour faire service à Sa Sainteté et à la » Chrétienté, puisque ces gens se montraient » encore si passionnés et entreprenants où »ils étaient demeurés en mon royaume; «qu'ils étaient insupportables 9 continuant à «séduire mes sujets, à faire leurs menées, » non tant pour vaincre et convertir ceux de «contraire religion que pour prendre pied »et autorité en mon Etat, et s'enrichir et ?> accroître aux dépens d'un chacun. Pouvant » dire mes affaires n'avoir prospéré, ni ma * personne avoir eu sûreté que depuis que — ront été bannis d'ici. Il serait impossible «qu'en France ils fussent vus d'un bon œil, «et soufferts par ceux qui aiment ma vie et «leur repos (1). »
L'instruction que ce Monarque fit donner, dans le mois de janvier 1699, à JVL de Sillery, son ambassadeur près la cour de Rome, portait « que, sous prétexte de religion , les Jésui-
(1) Aubery, Mémoires pour V Histoire du cardinal de Joyeuse , pag. 3o4, in-4°, i654-
96 RÉSUMÉ DE î/hISTOIKE
»tes troublent le repos de l'Etat; qu'ils s'en- «tremêlent des affaires publiques, ce qui les »a rendus si odieux, avec la convoitise qu'ils »ont démontré avoir de s'accroître et de » s'enrichir 5 et les attentats qui ont été faits «contre la personne de Sa Majesté à leur in- » stigation , que si Sa Majesté eût secondé la » volonté de ses sujets contre eux, et les ararêts du Parlement qui s'en sont ensuivis, «ils eussent encore été traités plus rigoureu- » sèment qu'ils ne l'ont été (1). »
Henri IV, après la dissolution de son mariage, étant allé à L}ron pour célébrer une seconde alliance avec Marie de Médicis , les Jésuites profitèrent de cette circonstance, et, avec l'aide de quelques seigneurs qui leur étaient affidés , firent introduire auprès du Roi les PP. Maggio ou Majus, visiteur, et Gentil, provincial; tous deux intrigants et adroits. La bonté de Henri alla jusqu'à leur
(1) Le Mercure Jésuite, t. I, pag. 583,
promettre le rappel de la Société au bout de deux mois ; maïs les nouvelles entreprises des confrères, qu'on trouvait alors dans toutes les Conspirations, même dans celle du maréchal de Biron, où il s'agissait de démembrer la France au profit de l'Espagne, suspendirent encore l'effet de sa clémence.
Le P. Maggio, dont nous venons déparier, était un homme à bons mots. Henri IV les aimait. Voyant que le rappel des Jésuites était toujours différé, malgré les promesses du Roi , le P. Maggio dit un jour à ce prince, en plaisantant , qu'il était plus lent que les femmes, qui ne portent leur fruit que pendant neuf mois. Henri répondit sur le même ton, que les rois n'accouchaient pas si aisément que les femme§ (1).
Pressé par la cour de Rome , retenu par les mécontentements que lui causaient journellement les Jésuites, enfin ennuyé des
(i) De Thou, liv. CXXXII, t. IX, pag. 696, in-4° , ^74°*
troubles civils et de la discorde, Henri voulait et ne voulait pas rappeler la Société. Il communiquait un jour à Sully l'inquiétude que lui causait cette affaire :
«Par nécessité, lui disait-il (1), il me » faut à présent faire de deux choses Tune; à » savoir, d'admettre les Jésuites purement et «simplement, les décharger des diffammes a et opprobres desquels ils ont été flétris, et »les mettre à l'épreuve de leurs tant beaux » serments et promesses excellentes; ou bien »les rejeter plus absolument que jamais , et »leur user de toutes les rigueurs et duretés «dont l'on pourra aviser, afin qu'ils n'ap- »prochent jamais ni de moi ni de mes «états, auquel cas il n'y a point de doute »que ce ne soit les jeter^au dernier désespoir, »et par iceîui dans le dessein d'attenter à »ma vie, ce qui me la rendrait si misérable » et langoureuse, demeurant toujours ainsi
(i) Sully , Economies royales , t. ÎI, eliap. xxx , pag. 5i4, în-fol. , 1662,
»dans les défiances detre empoisonné ou »bien assassiné; car gens-là ont des intelligences et correspondances partout, et »si grande dextérité à disposer les es- »prits selon qu'il leur plaît , qu'il me vaudrait mieux être déjà mort, étant en cela » de l'opinion de César , que la plus douce amort est la moins prévue et attendue.»
Ces craintes de Henri IV se trouvent reproduites dans plusieurs écrivains du temps. L'un d'eux rapporte (1) que les sieurs de Bouillon i de Sully, de Maupeou et autres conseillers du Roi , lui représentant ce qui s'était passé peu d'années auparavant > ce prince leur répondit : Ventre saint-gris! si je ne permets le rétablissement clés Jésuites, me répondrez-vous de ma personne?
Mais quelle politique infernale que celle de ces hommes astucieux, qui savent se ren-
(i) Mémoires de Condè , t. VI, au supplément; HisU abrég. du procès de Jean Chaste!, pag. 168 , in -4% 5 743,
100 RÉSUMÉ DE ï/ll IS T0IÎIE
dre nécessaires par l'effroi même qu'ils inspirent!
Enfin, après huit années de bannissement , les jésuites rentrèrent en France , le 25 septembre i6o3; et trois ans plus tard, en 1606, ils obtinrent leur rétablissement dans la Maison Professe de Paris et le Collège de Clermont, à charge de ne pouvoir y faire lecture publique et autres choses scolastiques* Leurs lettres d'admission furent enregistrées conformément à celles de i6o3, vérifiées en 1604? sans qu'ils puissent , est-il dit, aucunes choses entreprendre contre icelles (1). Au préjudice de ces dispositions, ils arrachèrent de nouvelles lettres, le 12 octobre 1609 , qui leur permettaient (2) la lecture publique de la théologie en leur Collège de Clermont , à jours et heures commodes ; et, trois mois après la mort de Henri IV , ils furent autorisés par la reine régente à faire
(1) Le Mercure Jésuite, t. I, pag. 617.
(2) Ibid. , pag. 619.
des leçons publiques, non seulement en théologie, mais encore en toutes sortes de sciences et autres exercices de leurs professions audit Collège de Clermont (1).
L'Université forma opposition à l'enregistrement de ces lettres (2) , ce qui donna lieu à une instance dans laquelle Lamartelière plaida pour l'Université (3) , Montholon pour les Jésuites (4); et, sur les conclusions de M. Servin (5) , avocat général , intervint arrêt lé 22 décembre 161 1 , qui fait défense aux Jésuites de s'entremettre, par eux ou personnes interposées, de l'instruction de la jeunesse dans cette ville de Paris, en quelque façon que ce soit, et d'y faire exercice et fonctions de scolarités (6), etc. Sept ans après, le
(1) Le Mercure Jésuite , t. I , pag. 63 1.
(2) Ibid. , pag. 634.
(3) Ibid. y pag. 65o.
(4) Ibid. , pag. 646.
(5) Ibid. , pag. 634.
(6) Ibid. , pap. 668,
102 RÉSUMÉ DE l'hISTOIUK
ï 5 avril 16 i 8 , ils obtinrent, au conseil , un arrêt qui leur permet de faire lecture et leçons publiques dans leur collège de Clermont , et commet deux conseillers d état pour les remettre en possession desdites lectures , ce qui fut exécuté; et depuis ce temps ■ils ont continué*
C était le vendredi , 14 mai ïôio. Henri IV se rendait du Louvre à l'Arsenal. Un embarras de charrettes ayant arrêté son carrosse au milieu de la rue de la Ferronnerie , rue alors très étroite , les gens de pied s'éloignèrent afin de passer par une galerie du charnier des Innocents, Pendant cette station forcée , le Roi se pencha pour parler au duc d'Epernon, assis près de lui. Tout-à-coup, un religieux de Tordre des Feuillants, Ravaillac^ monte sur l'une des roues de derrière, avance le corps dans la voiture , et, favorisé par la circonstance , porte au cœur du prince deux coups de couteau. Le premier coup était mortel;
« La confusion et le trouble avaient telle- » ment saisi ceux qui se trouvaient présents à » ce tragique accident, dit Mézeray ( 1 ) , que si «Ravaillac eût jeté son couteau, on ne l'eût «point reconnu ; mais, ayant été pris le te- »nant encore à la main, il avoua le coup » aussi hardiment que s'il eut fait quelque b action héroïque. On remarqua deux choses » dont le lecteur tirera telle conséquence qu'il lui plaira; que , lorsqu'on l'eût pris, on vit «venir sept ou huit hommes, l'épée a la «main, qui disaient tout haut qu'il le fallait «tuer; mais ils se cachèrent aussitôt dans la » foule : l'autre, qu'on ne le mit pas d'abord en » prison , mais entre les mains de'Montigny, «et qu'on le garda deux jours dans l'hôtel de » Rais avec si peu de soin que tous sortes de «gens lui parlaient : entre autres,' un reli- «gieux (le P. Cotton), qui avait de grandes » obligations au Roi, l'ayant abordé , et l'ap-
(i) Mézeray, Abrégé chronologique sur Tannée 1610, t, III, pag. i45o, in-4° , 1667.
iO<4 BÉSUMÉ DE l'hISTÔIKE
» pelant mon ami, lui dit qu'il se donnât de » garde d'accuser les gens de bien.
» 11 y avait dans le carrosse du Roi les * ducs d'Épernon et de Monbason , les ma- »réchaux de Lavardin et de Roquelaure , les t marquis de la Force et de Mirebeau(i) : ces » seigneurs en étant descendus, et ayant » couvert son visage, et tiré les rideaux, fin vent tourner bride vers le Louvre , et com- » mandèrent qu'en y entrant on criât un » chirurgien et du vin , pour faire croire qu'il » n'était pas mort. On coucha son corps tout » sanglant sur un lit avec assez de négligence ; »et il y fut exposé durant quelques heures à » qui le voulait voir, mais regardé seulement »de ceux qui n'avaient point de grands intérêts de fortune à la cour. Tous ceux qui » pouvaient y en âvoir pensèrent plus à » leurs affaires qu'à celui qui ne pouvait
(i) Mézeray oublie le sieur de Liancourt, premier écuyer, qui s'y trouvait aussi. (Voyez Pierre de FEstoile, Journal de Henri IV, t. IV, pag. 36, in-8° i*]t\*>)
»plus rien pour eux : ainsi, il ny eut » qu'un moment entre les adorations et » l'oubli. »
Le procès fut faiblement instruit, par des motifs qu'on attribua aux intrigues des Jésuites et du duc d'Epernon , complices de l'assassin.
Dans un de ses interrogatoires , Ravaillac dit avoir eu * en songe et pendant le jour, des apparitions qu'il communiqua au P.
Daubigny (1). Ce Jésuite lui fut confronté, et nia d'abord l'avoir jamais vu (2). Ravaillac néanmoins persistant dans sa déclaration, et l'appuyant par des preuves irrévocables , le P. Daubigny répondit au premier président, « que Dieu, qui avait donné aux »uns le don des langues, aux autres le don »de prophétie , lui avait donné (au P. d'Au- »bigny) le don d'oubliance des confessions.
(1) Les Jésuites criminels de lèse -majesté , part. II , pag. 5^0, in-12, 1760. ^
(2) Ibid. , pag. 521.
» Au surplus , ajouta-t-il, nous sommes reli- » gieux qui ne savons ce que c'est que le » monde, qui ne nous mêlons et n'entendons «rien aux affaires d'icelui (1). » — Je trouve, au contraire , répliqua le premier président , que vous en savez assez et ne vous en mêlez que trop (
Les obsèques de Henri IV furent magnifiques. Tous les corps de l'état assistèrent en deuil à cette touchante cérémonie ; le Parlement seul y vint en robes rouges, pour marquer que la mort d'un roi n'interrompt pas le cours de la justice. Mais que dut-on penser des Jésuites , eux qui avaient reçu plus de bienfaits du monarque que tous les autres Corps ecclésiastiques ensemble , quand on ne les vit point paraître aux funérailles» où l'on distinguait chaque ordre religieux?... Apparemment on se rappela ce qui s'était
(1) Les Jésuites criminels de lèse-majesté , partie H , |>ag. 522.
(2) Ibid,
it
passé au deuil public célébré à Rome après l'empoisonnement de Germanicus : craignant qu'à travers la fausse tristesse de leurs visages on ne parvînt à démêler la joie secrète de leurs cœurs , Tibère et Livie n'osèrent point se montrer au peuple (1).
Trois heures environ après la mort tragique du prince , le duc d'Épernon se rend au couvent des Grands-Àugustins, où siégeait la cour du Parlement. Il entre , et mettant la main sur la garde de son épée : •« Elle est » encore dans le fourreau , dit-il d'un air menaçant ; si la Reine n'est pas déclarée Ré- » gente avant que la cour se sépare , il faudra » bien l'en tirer. Quelques uns de vous de- » mandent du temps pour délibérer ; leurpru- » dence n'est pas de saison : ce qui peut se «faire aujourd'hui sans -péril ne se fera peut- -être pas demain sans carnage (2). »
(î) Annalium Tacili, lib. III, pag. 70, iri-fol. , 1608, (2) Histoire de la vie du duc d'Êpemon s pag, 244? ft sui v. ? in- fol. j r655.
10S RÉSUMÉ DE t/ HISTOIRE
Afin de rendre son discours plus pathétique , le Duc s'était fait accompagner par quelques régiments, qui cernaient le couvent des Âugustins. La résistance devenait inutile, et d'ailleurs ne pouvait qu'accroître le désordre qui commençait à régner dans Paris.
On délibéra pour la forme , la Reine fut déclarée régente.
Ce coup d état n'était pas de nature à détruire quelques propos sinistres dirigés vers le duc d'Epernon ; les soupçons planèrent même jusque sur la tête de Marie de Médicis. Malheureusement sa conduite envers Sully et les autres serviteurs fidèles de Henri IV , son refus constant à faire rechercher et poursuivre les instigateurs du crime , mais surtout la protection scandaleuse dont elle honora les Jésuites , donnent à ces soupçons terribles un certain caractère de vérité.
Le Parlement , qui voyait clair dans cette horrible aventure , ordonna que la Sorbonne s'assemblerait, afin de renouveler son ancien
DES JÉSUITES. 10g
décret contre ceux qui enseignent qu 011 peut tuer les tyrans, c'est-à-dire les princes qui résistent avec fermeté aux prétentions ultramontaines.
L'année précédente, un Jésuite, nommé Sébastien Heissius, avait publié une apologie pour la Compagnie, où il montrait qu'il appartient autant aux Jésuites desemêler de déposer les souverains 3 que de donner des remèdes contre la peste (1). Un des hommes les plus savants et les plus courageux de son siècle , Edmond Richer, élu Syndic par la Sorbonne, crut qu'il était de son devoir de signaler une doctrine si pernicieuse ; il fit assembler la Faculté de théologie, et, dans une remontrance aussi sage que ferme, lui prescrivit de seconder les bonnes intentions des magistrats.
Certainement Richer dans cette affaire n'était que l'organe du Parlement ; néanmoins il supporta seul tout le poids de la haine et
(1) Heissius 3 cap. v, aph. I, n° 96, cité par Bailler , Vie d'Edmond Richer , liv. I , pag. 61 , in- 12 , 171/4-
110 RESUME DE h HISTOIRE
de la vengeance des Jésuites. Les calomnies dont ils le chargèrent alors redoublèrent encore, lorsqu'au mois d'août suivant l'Université s'opposa de nouveau à l'enregistrement des lettres que ces pères avaient obtenues pendant la minorité de Louis XIII pour ouvrir leur Collège. Cette disgrâce les irrita de telle sorte, qu'ils ne gardèrent plus de mesures avec Richer ; ils le déclarèrent hérétique, et publièrent que sa résistance à leur permettre d'enseigner à Paris provenait de son zèle pour les Huguenots, qui voulaient paralyser de cette manière les services que la Compagnie pouvait rendre à la religion catholique
Au moyen de cet artifice , ils suscitèrent mille troubles parmi les docteurs mêmes , et vinrent à bout de jeter une division dont ils ne manquèrent pas de profiter. Les ultramontains , qui se trouvaient alors en grand nom-
(i) Baille t , Vie d'Edmond Riche r , liv. I, pag. 64 >
DES JE SU I TES. I \ l
bre dans la Sorbonne , s'unirent avec les Jésuites pour décrier le Syndic et sa doctrine. Cette persécution , qui fut longue et cruelle , ne finit qu'à la mort de Richer.
Vers cette époque , on reçut une nouvelle singulière. Le pape Urbain VIII avait dérogé à la Bulle lancée par Sixte-Quint , en i586, pour empêcher qu'on ne pût élever deux frères au cardinalat ; le bruit se répandit aussitôt que cette dispense se faisait au profit du cardinal de Richelieu, zélé protecteur des Jésuites , et on apprit peu de temps après que le Saint-Père avait donné le chapeau au frère de ce Ministre , Alphonse Duplessis , qui, de Chartreux $ était devenu Archevêque d'Aix , puis de Lyon. Le Pape mit pour conditions à cette faveur extraordinaire 4 que le cardinal de Richelieu obligerait Richer à la rétractation d'un livre publié par lui, sous le titre </é la Puissance ecclésiastique et politique(i).
(ï) Baillet, Fie d'Edmond Richer , liv. IV;pag. 017.
Richelieu fait faire en effet quelques propositions au Syndic ; mais celui-ci demeurant inflexible , le Cardinal dissimule sa co- # 1ère et le prie à dîner. Au sortir de table, le P. Joseph feint de vouloir s'entretenir avec Richer dans une chambre voisine, et là, lui propose plusieurs questions sur l'autorité du Pontife romain. Le Docteur se mettait en devoir d'expliquer son sentiment avec sa modération ordinaire, lorsque le P. Joseph, élevant tout-à-coup la voix afin de donner le signal aux gens apostés pour exécuter son crime, dit en présentant uiVe rétractation toute faite à Richer : C'est aujourd'hui quil faut mourir ou rétracter votre livre. A ces mots l'antichambre s'ouvre, deux assassins se jettent sur le vénérable Richer, et lui présentant le poignard, l'un par-devant, l'autre par-derrière , l'obligent à signer un papier qu'on ne lui donne pas même le temps de lire (i).
(i) Baiilet, Vie d'Edmond Richer, pag. 347*
DES JÉSUITES. 1 Kl
Ici se trouve placé , par ordre de date à peu près, le récit incroyable d'une aventure qui ne fit pas moins de bruit que celle de Richer , et que nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur.
Le 7 mars 1718, le Procureur général du Parlement de Rennes, excité par le cri public et par les ordres du chancelier d'Aguesseau , porta plainte aux Magistrats en ces termes : « Un homme appelé Ambroise »Guys, originaire de Marseille, après avoir » négocié trente ou quarante ans au-delà » des mers ( dans le Brésil ) forma le dessein » de revenir en France. 11 y arriva en effet » au mois d'août 1701 , et aborda à Brest, » malade, et d'ailleurs avancé en âge : il avait » quatre-vingt-dix-sept ans.
»Mais les Jésuites de ce pays ayant appris »par des lettres de leurs Confrères des îles »que ce marchand leur avait fait tenir, qu'il a avait apporté des effets considérables et valant deux à trois millions, ces Pères se ren-
lia RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
» dirent auprès de lui, et , d'intelligence avec » l'aubergiste , firent mettre le malade dans » une chambre écartée , sous prétexte qu'il » était étranger, et qu'en cas de mort le fer- » mier du Domaine aurait pu s'emparer de » tous ses biens.
«Cependant Âmbroise Guys, voulant faire » son testament , pria les Jésuites de lui faire » venir un notaire, et quatre à cinq habitants » de la ville pour servir de témoins.
»Mais ces Pères, qui ne sont pas accusés jade manquer de finesse, craignant de rendre » la chose publique , firent déguiser en notaire »leur jardinier, et quatre ou cinq Jésuites » en bourgeois , pendant qu'un autre nommé » le P. Chauvel était auprès du malade, et remplissait le ministère de confesseur. Ainsi, » Âmbroise Guys croyant faire un testament » n'en fit point , et les Jésuites venaient à bout » de leur dessein et de tout ce qu'ils voulaient, » qui était de cacher la situation de cet homme » et l'état où il était.
DES JÉSUITES. )i5
» Ces Pères portèrent pins loin leur précaution , car dans la crainte que ce marchand » ne découvrît 1 état de sa fortune et sa vé- » ritable disposition aux prêtres de la paroisse, «s'ils étaient venus le voir, ni l'aubergiste ni » les Jésuites ne les firent venir. Ils n'appelèrent pas non plus le médecin , et Ambroise » Guys languissait sans recevoir aucun secours, » ni spirituel ni temporel, c'est-à-dire qu'on le » laissait sans sacrements et sans remèdes.
» Telle était la triste extrémité d'un homme »qui n'était malheureux que parcequ'il était «riche , lorsque les Jésuites pensèrent à con- » sommer le dessein qu'ils avaient conçu d'en- »vahirtout ce qui lui appartenait. Pour cela, » ils voulurent se rendre maîtres de sa personne et le faire transporter chez eux ; c'est » ce qui fut exécuté par le moyen du P. Chau- » vel, qui se présenta dans une chaloupe à la «cote de Recouvrance, et emporta à l'aide »de ses Confrères tous les biens d'Amhroîse » Guys, et Ambroise Guys lui-même.
u6 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
» Ce malade ainsi négligé, et en proie à ses » douleurs, ne fut pas long-temps sans mourir. » Il mourut en effet d'une mort précipitée, » et il est impossible de ne sentir pas les traits s de la passion, de la violence et de la fu- » reur d'où ont parti ces mauvais traite- »ments.
» Le sieur Roignant , recteur de la paroisse » Saint-Louis , apprit, comme le reste de »la ville de Brest , la nouvelle de cette mort. » Saisi d'horreur, et rempli de la juste indignation que méritait cet excès d'inhumanité, il pria les Jésuites de lui rendre le » cadavre ; mais les prières ne purent rien » opérer. Il fallut en venir à une sommation » qui réduisit ces Pères à l'exposer enfin à »leur porte , où le curé et le reste du clergé »Falîèrent prendre pour le faire porter à l'hô- ?> pital et l'y faire inhumer.
«Cette affaire fit grand bruit. Les Jésuites » de Brest ont fait depuis tant de prêts et tant » d'acquisitions; on a vu même entre leurs
» mains tant de bijoux et de pierreries , qu'on »en a été informé à la Cour (1). »
Les héritiers d'Ambroise Guys sempressèrent de demander justice, et M. d'Aguesseau invita le Procureur-Général du Parlement de Bretagne de continuer la poursuite de cette affaire.
Le Parlement commit alors un de Messieurs pour aller instrumenter sur les lieux.
Les Jésuites, qui avaient entre leurs mains trois millions , entravèrent la marche de cette procédure; ils parvinrent a corrompre les témoins , et même , dit-on , les juges. Cependant le Roi, bien convaincu du crime de ces Pères , rendit , proprio motu > un arrêt par lequel tous les Jésuites de son royaume furent solidairement condamnés à restituer les effets de la succession aux héritiers légitimes ; mais
(i) Procès contre les Jésuites pour servir de suite aux Causes célèbres } pag, 18, in-12, 1760.
î 1 8 RÉSUMÉ DE l'hISTOIBE
la Compagnie fut assez puissante pour empêcher l'exécution de cet arrêt.
Cette impunité qui suivait presque toujours les actions criminelles des Jésuites , enhardit bientôt la Société à ce point, quelle fronda ouvertement les actes mêmes du souverain, Louis XIII , de l'avis de son conseil , avait cru devoir entreprendre la guerre de la Valteline, et pour cela s'associer quelques puissances étrangères, telles que l'Angleterre, la Hollande et la République de Venise. Aussitôt deux livres sortis des presses jésuitiques prétendirent qu'on*devait excommunier un Roi et des Ministres qui osaient former une alliance avec des princes protestants.
Par sentence du 3o octobre 1625, le Châtelet condamna au feu ces libelles, et les déclara « pernicieux, méchants et séditieux, » contenant plusieurs maximes1 et propositions contraires à l'autorité des Rois, à la » sûreté de leur personne , au repos des peuples , et tendant à les induire à rébellion,
DES JÉSUITES. lig
*sous un faux et simulé prétexte de reli- »gion. (1) »
Cette condamnation néanmoins n'arrêtant pas le cours des doctrines meurtrières , il fut agité au Parlement si Ton chasserait les Jésuites une seconde fois. On décida que le Provincial , trois Recteurs et trois Profès comparaîtraient le lendemain.
Ils arrivent au milieu du peuple indigné qui bordait les avenues du Palais. Le P.Cotton, celui-là même qui, allant visiter Ravaillac dans sa prison , lui enjoignit de ne point accuser les innocents (précaution qui décela bien vite les coupables) 3 le P. Cotton , alors Provincial,portelaparoleaunomdesesConfrères, O^lui demande s'il croit que le Pape puisse eWommunieret déposséder le roi de France. «Ah ! répond-il, le Roi est fils aîné de l'Église; il ne fera jamais rien qui oblige le Pape à en venir à cette extrémité.— Mais, lui dit lèpre-
(1) Le Mercure Jésuite , t. I, pag. 78 2.
120 RÉSUMÉ DE ï/hISTOIRE
mier Président, ne pensez-vous pas comme votre Père Général, qui attribue au Pape cette puissance? — Notre Père Général suit les opinions deRome, où il est, et nous celles de France, où nous sommes. — . Et si vous étiez, à Rome, que feriez-vous ? — - Nous ferions comme les autres (1). »
Ces réponses pouvaient attirer aux Jésuites l'abolition de leur ordre en Prance : on se contenta de leur faire signer quatre propositions concernant les libertés de l'Eglise gallicane. Le Roi défendit au Parlement de passer outre. •
La compagnie ne fut pas plus reconnaissante envers Louis XIII qu'elle fie l'avait été envers Henri IV : après avoir fait assassiner le père , îl devient évident par cette lettre sortie , dit-on , de la plume d'un des personnages les plus éminents de l'époque, qu'elle trama un complot contre la vie du fils.
(1) Le Mercure Jésuite, t. I, pag. 889,
a Monsieur et ami (1) ,
»Vous n'ignorez pas que la race desparri- «cicles et de ces scélérats qui attentent à la «vie des rois, la race, dis-je, des Chastel et » des Ravaillac, n'est pas entièrement détruite, «et ne s'est point éteinte avec le feu qui les » a réduits en cendres. C'est une hydre à sept «têtes, qui en mourant , ou après la mort, «sait se rendre à la vie , s'accroître même et » se rajeunir ; de sorte que l'une de ses têtes «tombant, une autre aussitôt paraît pour «prendre la place de celle qui est tombée...»
L'auteur, après avoir fait mention de l'exécrable attentat commis par Ravaillac sur la personne de Henri IV , ajoute : « Je vais vous »en rapporter un tout nouveau, dontl'hor-
(i) Historia Jesuilica, de Jesuttarum ordinis origine 3 nomine > regulis , etc. , per M. Ludovicum Lucium in aima Basileensium academiâ professorem pubiieura , pag. etseq. — Les Jésuites criminels de lèse -majesté '<> part. II ? pag, 36o , in-i 2 , 1 760.
«reur vient de se produire au grand jour par » un coup de la Providence, et contre l'attente «de leur pernicieuse cabale (il pa'rle des Je- » suites) , quelque soin que leur adresse artificieuse ait pris pour le cacher , et quelque » effort que leur hypocrisie impudente, qui «n'oublie rien pour jeter un voile sur un for- » fait si détestable , ait pu faire pour en dérocher la connaissance au public,
» Plaise à Dieu que le Roi (Louis XIII) n ou- «blie jamais, pour son bonheur, l'attentat » commis sur son père , et les projets utiles » et glorieux de tant de princes et d'états «qui se sont affranchis de la tyrannie de «ces serpents, qui n'entrent dans le sein
• qui les nourrit que pour le déchirer. Quoi- » que ces malheurs soient connus de tout le «monde, et que chacun en sente l'atteinte »et en gémisse dans le silence , loin qu'il se «trouve des mains assez hardies pour relever «le monument delà proscription des Jésuites,
* cette pyramide qui peu de temps après son
«érection a été détruite, et que l'oubli a » comme effacée de la mémoire des hommes , » au grand regret des gens de bien , il ne s'é- »îève pas même une voix courageuse pour »en demander le rétablissement. Quel bien » peut-on espérer dans tout ce qu'on voudra » entreprendre et faire tant que ces insectes «venimeux d'Espagne porteront le poison » dans le cœur des Français , et (ce qui doit » nous arracher des larmes de sang) pénètre- » tront dans les conseils les plus secrets des «princes , et y affermiront à leur gré un em- «pire qui ne peut qu'entraîner avec lui la «ruine totale du royaume?
«Apprenez donc que depuis quelques jours » un prêtre nommé François Martel , atteint «et convaincu de plusieurs crimes capitaux , «et entre autres d'avoir voulu attenter à la o vie du Roi (Louis XIII) par le conseil et à » l'instigation de deux Jésuites , a été con- «damné par le parlement de Rouen à être j»roué, ensuite brûlé, conjointement avec
» son domestique, condamné à être préalable- »lement pendu , et leurs cendres jetées au » vent.
» Ce méchant et malheureux François Marti tel* prêtre de la paroisse d'Etréan , près de » Dieppe , avait d'abord exercé la fonction » d'avocat à Dieppe même, sous le nom de » Nicolas, pendant dix ans qu'il a été marié. » Après la mort de sa femme, il entra clans le » clergé , et fut ordonné prêtre sous le nom de » François. Il obtint dans la suite par artifice la cure d'Etréan.
» Etant venu dernièrement à la fameuse » foire de Rouen , il se présenta devant le pre- »mier Président, et lui dit qu'il était dans le «dessein d'aller parler au Roi, et de lui défi clarer dans le secret qu'un soldat espagnol, «originaire de Flandre, s'était confessé à lui » qu'il s'était proposé d'attenter à la vie de » Sa Majesté, sur le Pont-Neuf, avec quatre «autres scélérats. Ce fourbe se flattait que, »par le moyen de ce faux avis , et cette décîa-
» ration secrète, qu'il demandait à faire à la j> personne même du prince, il serait intro- »duit en sûreté et sans aucune difficulté en «la présence du Roi, et qu'il aurait par là «toutes les facilités possibles de le massa- «crer.
»Le premier Président, touché des bonnes » dispositions de ce prêtre, le fit partir sur-le- » champ dans son carrossepour Paris , et l'a- » dressa au chancelier, qui, ayant entendu » sa déposition , le remit au capitaine des «Gardes. Cet officier, voulant traiter Martel «avec bonté, le promena par lui-même, ou y par ses amis , pendant quelques jours dans «Paris, à dessein de faire des recherches, et « de se saisir des soldats régicides si elles réussissaient.
» Cependant Martel , pour donner plus de » poids à sa déposition, supposa des lettres à » lui écrites parle soldat qui lui avait confessé »son dessein parricide, dans lesquelles il se «plaignait de sa perfidie, et lui reprochait
î 26 RÉSUMÉ DE l/H lSTOIRE
» d'avoir violé le secret de la confession, et de » l'avoir exposé à un danger capital. Ces let- » très apportées à Paris par le valet de Martel , » appelé Galeran , étaient remises à un mercenaire, qui les portait au maître, quelque »part qu'il fût. Ce domestique de Martel, »pour mieux tromper son commissionnaire , » se disait soldat aux gardes. On se saisit du «commissionnaire avec ses lettres, et on lui » demanda de qui il les tenait. Il répondit que «c'était d'un jeune homme qui les lui avait «remises sur le pont Notre-Dame, lui donnant quinze sols pour sa peine. Il ajouta » qu'il le reconnaîtrait aisément s'il le voyait. »Ce qui arriva peu de temps après. Sur cet » indice, Galeran et son maître furent con- » duits en prison , et interrogés par deux con- » seillers du Roi.
«Martel soutint d'abord ses premières dépositions, assurant que le forfait lui avait «été révélé en confession. Mais bientôt après » il convint de la fausseté de ce fait et de la
» supposition des lettres. Sur la variété de ces « dépositions < ils furent renvoyés avec le com- » missionnaire au parlement de Rouen , à qui «on adressa une commission et des lettres » patentes pour faire leur procès -
«Arrivés à Rouen , il se répandit aussitôt «un bruit que le malheureux Martel était » atteint depuis long-temps de plusieurs cri- » mes.
» Les commissaires firent en conséquence »des informations sur sa vie passée, et con- »frontèrent à lui et à son domestique plu- » sieurs témoins. Le premier Président, deux «Officiers Royaux et quatre Conseillers du «Parlement les interrogèrent avec soin. On » donna huit jours aux juges pour l'instruction et la décision du procès.
»I1 consta par ce procès, i° que Martel, » étant encore curé d'Etréan , avait reçu en » prêt quarante livres de son vicaire , et que , »le terme de l'obligation étant échu, il «avait nié la dette jusqu'à trois fois en pré-
Iâ8 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
»sence du Juge du lieu, de son Lieutenant » et du Doyen.
»2° Que Martel, au mois d'août dernier, » avait été accusé de sodomie devant l'Official »de Rouen. On lui présenta la procédure, et »iî avoua qu'il avait commis ce crime avec «Jacques Guinet et Nicolas Galeran, ses do- »mestiques, et qu'il l'avait encore tenté sur j> un autre.
» 3° Qu'ayant fait chez lui monter sur un »banc un jeune homme , pour lui faire pren- »dre quelque chose d'élevé, il lui avait jeté »une corde au cou; et, l'ayant entraîné en »bas, il l'aurait étranglé , s'il n'était survenu » quelqu'un. Qu'ayant été appelé en justice » pour ce crime, il avait transigé avec sa partie, »et que cette convention horrible avait été «produite en jugement. Que ledit prêtre savait un voisin, appelé Christophe Auvrai, »dont il était ennemi, et l'ayant voulu faire » assassiner par son domestique Galeran, ce~ » lui-ci l'avait blessé dangereusement d'un
DES JÉSUITES. \2g
» coup de pistolet , et que, craignant les suites »de son attentat, il setait enfui à Paris, par » ordre de son maître , et y avait vécu six mois »à ses dépens.
»4° Martel avoua encore qu'ayant repris à » Paris Galeran à son service , il partit avec »lui pour Rouen, où il avait acheté de la » mèche et de la poudre , avec quoi Galeran, »à l'aide de deux autres , avait mis le feu à »la maison dudit Christophe Auvrai, et l'avait réduite en cendres; qu'après cette action, lui Martel était parti pour Dieppe, »avec Ambroise Guyot^ Jésuite ; et que Ga- »leran, ayant pris pendant la nuit la fuite sur »un cheval qu'on avait amené chez, son maî- »tre à ce dessein, s'était rendu dès le matin » à Rouen , où son maître l'avait vu quelque » temps après.
«Enfin, pour comble de ses crimes, dont • l'un entraîne toujours l'autre, le procès » prouvait que Martel étant à Rouen s'était » rendu chez, le premier président, et lui avait
l5o RÉSUMÉ DE I'HISTOïRE
» fait la déclaration dont nous avons parlé » ci-dessus. Ce scélérat y convint que son dessein en effet était de tuer le Roi, et que *deux Jésuites3 Ambroise Guyot et Pierre Cha- » puis > avaient été ses conseillers et ses insti- » gateurs. C'est sur cette déposition que, «rayant fouillé, on lui a trouvé sur la cuisse »nue un couteau semblable à celui de Ila- » vailîac. Le Jésuite Chapuis est encore gardé » chez son recteur , et on dit qu'il sera bientôt traduit en jugement. Ambroise Guyot »est détenu en prison , et le malheureux corn- «missionnaire, mis hors de Cour et depro- » ces 9 a été renvoyé à Paris avec une récompense.
» Galeran a déclaré qu'il n'a point eucon- » naissance du dessein régicide de son maître ; mais qu'il y en a d'autres qui sont » complices, puisque Martel et Ambroise » Guyot ont eu souvent des conférences en- » semble; et que depuis peu, avant le départ »de Martel pour Paris , le Jésuite avait amené
DES JÉSUITES» i5l »de Flandre deux soldats espagnols, qui ont » séjourné quelque temps avec Ambroise chez » Martel, qui leur a fait des promesses. Sur » quoi ledit Martel a avoué que le Jésuite Àm- » broise Guyot avait en effet amené avec lui ces » deux soldats ; qu'il leur avait mal parlé du » Roi et de son gouvernement, sans doute pour »les sonder, et qu'il avait mené lui Martel au «réfectoire des Jésuites de Dieppe.
» On vient de surprendre en outre chez, un «parent de Martel des lettres datées du mois »de mai dernier, dans lesquelles Martel fait »des compliments à Ambroise Guyot, et » ordonne qu'on lui dise de prier Dieu et la » Vierge Marie de hâter et de protéger le suc- »cès du dessein qu'ils ont formé ensemble » avant son départ; de porter son parent et »un autre à joindre leurs prières aux sien- »nes. Le Roi^ ajoute-t-il , est parti de Paris , y>ety reviendra bientôt. Jeu ai bougé d'ici » depuis quinze Jours ^ mais il est nécessaire que V J sois ainsi fixé. Cette lettre renferme en-
\Z% RÉSUMÉ DE LHISTOÏRE
» core plusieurs autres choses par où il conste » que Martel et le Jésuite Âmbroise Guyot ont » formé cette affreuse conspiration , et en ont » souvent traité ensemble. Il y est fait aussi «mention de plusieurs conversations que » Martel a eues avec un autre Jésuite ^ qui di- »sait que le bonnet à quatre cornes avait été » apporté aux Jésuites de Paris par la Sainte » Vierge.
r> Voilà , Monsieur , ce que j'ai pu appren- » dre de certain sur cette affaire , par où vous » pourrez voir quels sont les ministres que le » Diable emploie, et qu'il y a peu de mains »qui veuillent se dévouer aux attentats sur » la personne des Rois et aux crimes de Lèze- » Majesté ; qu'il faut qu'elles aient été comme » formées à ce dessein , et disposées par des ©crimes et forfaits des plus énormes.
» Je finis cette lettre en priant le Père des » miséricordes d'étendre une main protec- » trice sur la tête de son fils notre Roi , de le » conserver par la protection de ses anges
DES JÉSUITES* l33
» contre les projets et menées criminels de ses » ennemis.
5> Paris^ le il février IÔ25. »
Ajoutons que , sans respect pour les lois du royaume, les Jésuites, par la violence, parvinrent à tirer leur confrère Ambroise Guyot des mains de la justice, et qu'ainsi ce scélérat put méditer impunément de nouveaux crimes (1).
Les Jésuites sont accusés d'avoir trempé dans une conspiration, dont le but était d'empoisonner Louis XIV et le Dauphin.*
Voici en abrégé l'historique de cette affaire :
Trois personnes résolurent en 1671 de faire périr Louis XIV par la voie des odeurs et des parfums, si ce prince se refusait à quelque chose qu'on lui proposait , et que les mémoires qui publient ces faits ne spé-
(1) Yoyez le livre intitule': Examen de quatre actes 3 etc., imprimé à Paris en i6/±5; et Les Jésuites criminels de lèze-majesiè , partie II ? pag. 370 3 in- 12 ,
ï34 RÉSUMÉ DE ^HISTOIRE
cifient point. Le Dauphin devait être sacrifié avec son père; car on avait résolu de couper le tronc et la branche, ce fut l'expression dont les trois conjurés se servirent.
La proposition faite à Louis XIV , en 1673, n'ayant pas été acceptée selon le désir des proposants, on s'occupait d'exécuter cette infernale entreprise , lorsqu'un ecclésiastique, nommé l'abbé Blache , curé de Ruel , près Paris , fut informé de ce qui se passait. Cet honnête pasteur courut aussitôt au noviciat des Jésuites , et engagea quelques uns d'entre eux, à qui il s'adressa, d'en informer le P. Ferrier, confesseur du Roi.
«Il consulta trois confrères séparément, di- «senties mémoires (1) : savoir, le P.Guilloré, » le P. Seigne , et le Recteur ; mais il fut bien » surpris qu'ils voulurent tous trois séparé- » ment , et sans s'être concertés , le détourner » d'empêcher l'exécution de ce complot, lui
(1) Ces Mémoires sont de l'abbé Blache.
DES JÉSUITES. l35
«disant que le conseil qu'ils lui donnaient >> était conforme à la volonté de Dieu , qui ne » permet ces grands événements, tel que » celui dont il leur paraissait effrayé, que » pour de grands desseins que sa providence )> cachait aux hommes ; qu'ils en étaient » si persuadés , que non seulement le P. Fermier, tout Confesseur du Roi qu'il était, » mais encore tel autre Jésuite que ce puisse »être, ne voudrait jamais se mêler d'arrêter » le cours d'une pareille entreprise; contents «seulement de ne vouloir pas eux-mêmes » l'entreprendre , à cause du péril qu'il y a en » cette vie, lui faisant comprendre fort intelligiblement qu'il n'y avait aucun danger »pour l'autre, ni pour lui, ni pour les entrepreneurs, pourvu néanmoins que leurs intentions fussent bien conditionnées sur » cela.
» Il alla ensuite consulter le P. Texier , «Prieur (Bénédictin) de l'Abbaye de Saint- » Germain-des-Prés, qui le conseilla tout au-
l3ô RÉSUMÉ DE ^HISTOIRE
»trement, le loua et l'encouragea pour met- » tre tout en usage pour parer un coup si fu-* » neste.
«Mais ne s'en tenant pas là, il alla encore » prendre avis de M. de Pouffé (curé de Saint- »Sulpice), son confesseur, qui se chargea » d'en avertir le Roi ; et 9 pour mieux réussir, ils allèrent ensemble en demander les » moyens à Madame la duchesse d'Aiguillon , » à qui ces sortes d'entreprises n'étaient pas » nouvelles , en ayant souvent entendu par- » 1er sous le ministère du cardinal de Richelieu, son oncle...* L'avis fut de faire écrire » une lettre à M. Letellier , Secrétaire d'Etat, » où on lui donnait avis du complot ; et » comme on devait se servir d'odeurs , que le »Roi aimait beaucoup en ce temps-là, on » marqua dans cette lettre qu'il fallait suppri- » mer le cabinet des parfums
» Ou supprima à la Cour le cabinet des » parfums. Mais on ne procéda point contre «les conjurés, parceque, comme le devina
DES JÉSUITES. l37
» Madame la duchesse d'Aiguillon , on jugea » qu'on ne les pouvait pas convaincre sur une » seule lettre anonyme. »
Les mémoires contiennent le récit des persécutions de toute nature que l'abbé Blache essuya, d'abord de la part des trois conjurés, qui attentèrent cinq fois à sa vie ; ensuite de la part du P. Lachaise , Jésuite , qui lui reprocha plusieurs fois de n'avoir pas suivi le sentiment des trois Pères du noviciat. «Ce sont, lui dit-il, des gens sages » et fort expérimentés dans tous les cas de «conscience, quelque extraordinaires qu'ils » soient , et dont les avis sont à suivre en toute «sûreté, comme étant des auteurs graves. » Il ajouta de son ton doux et de son air bénin, qu'il fallait bien se donner de garde de mettre la niain oit Dieu veut mettre le doigt.
Le P. Lachaise étant mort le 20 février 1709, l'abbé Blache écrivit à Madame de Maintenon une lettre qui portait pour titre : Lettre de l'abbé Blache à Madame de Mainte-
l38 résumé de ^histoire non, en lui envoyant un placet au Moi contre le P. Lachaise, Confesseur de Sa Majesté, qui doit faire bannir les Jésuites hors du royaume * pour la seconde et dernière fois 3 pour le même fait qui les fit bannir par arrêt du Parlement de Paris, du 29 décembre 1694.
Dans ce placet et dans cette lettre l'abbé dévoile les doctrines de la Compagnie, et engage fortement le Roi à ne point choisir un Confesseur Jésuite pour remplacer le P. Lachaise. Il dit « que son attachement pour le » Roi lui a donné le courage de préserver Sa » Majesté de deux attentats prémédités contre » sa personne , service qui a pensé lui coûter » cinq fois la vie , et dont la récompense a été » mille persécutions qu'il a éprouvées sous le » nom , mais contre l'intention de Louis-le- » Grand.,.. Que le crédit des Jésuites avait » jusqu'alors empêché que personne ne rendît » au Roi un compte fidèle de tous les faits qu'il » dénonçait, et de leur cause secrète ; et que » comme cependant il était utile que Sa Ma-
DES JÉSUITES. l39
» jesté en fût instruite , il suppliait de faire » renvoyer son mémoire , soit à M. de la Ro- »chefoucauld, soit à M. de la Vienne , tous » deux inviolablement attachés à Louis XIV, » et dont la probité était universellement re- » connue. »
On raconte que Madame de Maintenons après avoir lu la lettre et le placet, dit que les temps étaient trop tristes pour parler de cette affaire au Roi > et qu'elle serra soigneusement ces deux pièces dans son secrétaire.
Ainsi , Louis XIV ignora les tentatives criminelles de la Compagnie ; le P. Lachaise eut pour sucesseur le Jésuite Letellier, et celuici, dit l'abbé Blache, usade Tunique défense que les Jésuites emploient quand on leur fait quelques justes reproches de leurs excès, fondés sur leur morale épouvantable , c'est-àdire qu'il le fit mettre à la Bastille, où cet homme respectable mourut à l'âge de quatrevingt-deux ans , après six années de détention.
l40 KÊSUMÉ DE t/mSTOIRE
Mais quelles archives , autres que celles de la Compagnie, présenteront jamais un procès aussi honteux dans les détails que celui du P. Girard et de sa trop crédule pénitente ? Malgré le dégoût qu'inspirent naturellement de pareilles turpitudes, nous croyons qu'il est nécessaire de les reproduire dans toute leur nudité.
Marie-Catherine Cadière , dévote jeune et jolie, eut le P. Girard pour directeur pendant deux ans et demi (1). La première année n'offre rien de remarquable, et le Jésuite ne se présentait aux yeux de la Cadière que comme un ministre éclairé dans l'art de la direction;
Cependant le P. Girard, qui songeait à préparer une liaison plus étroite , s'informait souvent du caractère de sa pénitente ; il voulait connaître la situation de sa famille,
(i) Voyez les Causes célèbres, rédigées par Richer, t. II , pag. 26 , in-12 , 1772.
DES JÉSUITES. l4l
et recherchait avec une avidité extrême les occasions favorables aux entretiens particuliers. Alors il entrait avec elle dans des détails qui 9 à des yeux plus clairvoyants que ceux d'une jeune fille sans expérience, auraient manifesté des intentions bien différentes de celles dont un confesseur doit être animé.
Ces distinctions portèrent la Gadière à se croire plus avancée dans la voie du salut que ne Tétaient ses compagnes: sa confiance devint sans bornes pour un directeur qui jouissait d'une très grande célébrité , et auquel on attribuait la gloire d'avoir déjà fait plusieurs saintes.
L'état de Quiétisme, but où le P. Girard se proposait ordinairement de conduire ses pénitentes , est un état de perfection qui absorbe tellement l'âme, qu'elle ne prend plus aucune part aux sensations du corps. De quelque volupté que celui-ci s'environne, l'âme n'y coopérant en rien , ou plutôt n'y donnant aucun consentement 9 demeure
l42 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
toujours pure; et la Quiétude perpétuelle qui résulte de cet anéantissement de soimême est le dogme capital d'une théologie aussi monstrueuse, et lui sert même de fondement.
Ainsi yous autoriserez le dérèglement de mœurs le plus horrible ! ainsi les actions les plus sales deviendront indifférentes , lorsque tous voudrez dire qu'elles ne sont que l'ouvrage d'un corps qui n'agit plus sous l'impression de la volonté !
Le Jésuite Molina, qui le premier vint prêcher cette doctrine en Europe , prétend , en conséquence de ces principes, qu'unefille doit rendre heureux tous ses amants. Les mouvements physiques qu'ils lui font éprouver ne troublant point sa quiétude, ne peuvent porter aucune atteinte à sa pudeur. « Il ne »faut avoir nul égard aux sensations , » dit-il 9 ni leur opposer nulle résistance. Si »la nature se meut, il faut la laisser agir; »ce n'est que la nature. » Que ce système
est commode ? et combien un Jésuite doit en savoir tirer parti auprès d'une aimable Quiétiste !
Le P. Girard fit si bien , que la sienne devint enceinte. Aussitôtle Jésuite, tourmenté par la crainte qu'elle ne consultât un médecin sur sa position nouvelle , voulut la contraindre à se faire religieuse dans la Communauté de Sainte-Claire d'OlliouIes, village distant d'une lieue de Toulon.
Il paraît que la répugnance invincible de la Cadière pour les austérités du cloître fut la seule cause d'une brouillerie dont les suites devinrent si éclatantes. « On m'a sou- » vent demandé , dit-elle ( 1 ) , par quels motifs »le P. Girard avait pris cette résolution, J'a- »voue qu'il ne m'en a jamais fait la confi- » dence. Mais les amis de ce Père n'ont pas »lieu de donner cette démarche pour une » preuve de son innocence , puisqu'il eut soin
(1) Causes célèbres j t. II } pag. i5j.
l44 RÉSUMÉ DE l'hîSTQIBE
» de se faire donner une permission d'entrer »dans le couvent. »
La Cadière sortit d'Ollioules, et , à la sollicitation de FÉvêque de Toulon, édifié comme toute la ville des choses miraculeuses que le rusé Jésuite racontait sur cette sainte fille ; elle prit pour directeur le P. Nicolas , prieur des Carmes déchaussés de Toulon.
Dès les premiers jours, le P. Nicolas fut témoin d'extases fréquentes, pendant lesquelles la Cadière restait immobile : ses membres se raidissaient de telle sorte , qu'il était impossible de les faire plier. Il lui conseillade résister à ces attaques, en se secouant de toutes les forces quand elle en sentirait les approches; mais ayant voulu suivre ce conseil , qui paraissait du reste assez sage , la Cadière éprouva des effets plus fâcheux encore que ceux qu'elle voulait éviter. Ces accidents, qui avaient quelque apparence d'extases quand elle s'y livrait sans résistance , dégénérèrent en convulsions affreuses pendant
DES JÉSUITES. ]/p
lesquelles cette fille accablait le P. Nicolas d'injures, « Je veux retourner à ce Père , di- » sait-elle (1) en parlant du P. Girard : je » l'aurai malgré Dieu , malgré TEvêque , mal- » gré mes parents , malgré vous. »
Ces scènes singulières commencèrent à donner au P. Nicolas de violents soupçons sur la nature de la direction du Jésuite : pour pénétrer ce mystère , il eut recours, comme il le dit lui-même , à un innocent artifice : il demanda un jour à la Cadière comment elle pouvait être autant attachée à un homme si laid. « Depuis près d'un an, «lui répondit-elle (2), le P. Girard me rem- » pli t de tous les charmes imaginables; il » m'est si intimement uni , que nous nous «portons l'un l'autre dans le cœur, et que » je l'ai toujours devant les yeux. »
Le P. Nicolas profita de cette ouverture, et amena la Cadière à lui avouer une partie
(1) Causes célèbres , t. II , pag. 354-
(2) îbid, , pag. 336,