SUCCESSEURS
D'HÉRODE3; DERNIERS ROIS DES JUIFS. — COMMENCEMENS DE LA RÉFORME DU JUDAÏSME : JÉSUS-CHRIST.
Le royaume d'Hérode, après sa mort, fut partagé entre trois de ses fils, Arché-, laüs, Hérode-Antipas et Philippe. Al avait déclaré, dans son testament, Archélaüs, son successeur au trône. A1chélauüs, avant de partir pour Rome, afin de se faire confirmer par Auguste dans la possession du royaume, eut à apaiser une violente ‘émeute. Dans Îles dernières années de la vie d'Hérode , une aigle d’or que ce prince avait fait attacher au portail du temple, en avait été arrachée et mise en pièces, par une poignée d'hommes résolus. Elérode fit brüler vifs les deux chefs dela sédition , et trancher la tête à tous: les autres. À peinc est-il mort que les tamis des victimes demandeut à grands cris
DES JUIFS ANCIENS. 931 vengeance du sang répandu : ils résistent aux Soldats que fait marcher contre eux Archélaüs, et sont impitoyablement massacrés dans le temple.
Hérode-Antipas se rendit à Rome en même temps que son frère pour lui disputer le trône. Pendant cette absence, de grands troubles agitèrent la Judée. Sabinus, procurateur d’Aug guste en Syrie, avait été envoyé à Tél pour se saisir des trésors laissés par Hérode. Les Juifs se soulèvent contre cet ordre; une légion romaine attaque le temple, l'emporte de vive-force et le pille; mais attaquée à son tour par le peuple, elle s’enferme dans le palais du roi où elle soutient un siége. Varus, gouverneur de Syrie, vient au secours tu troupes romaines , et les délivre. Auguste confirma le tesiament d’Hérode en ts à ATchélaüs la Judée, la Samarie et lIdumée, avec le titre d'Æ'éhnarque; mais il nomma Jlérode-Antipas, tétrarque de la Galilée et de la Pérée; et Philippe, tétrarque de là Frachonite, de la Bathanée et de l'Auranite.
“Au bout de neuf aus de règne, Archié-
An8
de J.-C.
laüs fut dépossédé par Auguste, sur les plaintes qu’excitait de toutes parts son gouvernement tyrannique; il fut relégué.
à Vienne, dans les Gaules; tous ses biens furent confisqués au profit de l'empire, et Le pays de sa domination réduit en province romaine. Coponius, chevalier romain, reçut le titre de procurateur de la Judée, sous la dépendance du gouverneur de Syrie.
C'est à la quatrième année du règne d’Archélaüs que commence lére chrétienne vulgaire dont l’usage fut introduit, dans lesixième siècle, par l'abbé Denysle-Petit, qui le premier compta les ant nées depuis la naissance de Jésus-Christ, fondateur d’une nouvelle secte juive, devenue si puissante et si célèbre sous le nom de christianisme.
Coponius établit en Judée les lois romaines, On commença alors à payer immédiatement les taxes aux Romains.
Cette innovation causa des troubles. Des Juifs se souleverent, se prétendant wie nation libre et qui ne reconnaissait que Dien pour roi. Un Galiléen, nommé Judas, se mit à la tête de ce parti, mais
DES JUIFS ANCIENS. 333 il fut bientôt réprimé. Hérode-Antipas et Philippe continuaient, comme par le passé, de gouverner leurs tétrarchies.
Ce dernier bâtit surson territoire la ville de Tibériade; hommage rendu à Tibcre, que la mort d'Auguste venait de faire empereur.
Aristobule, que son père Hérode-le- Grand fit périr, avait laissé un fils, Agrippa , qui fut élevé à Rome. Il montra un tel dévouement aux intérêts de Caïus, depuis Caligula, que Tibère le fitemprisonner. À la mort de cet empereur, et à l'avènement de Caligula, ce dernier, par reconnaissance, lui donna, avec le titre de roi, la tétrarchie vacante par la mort de Philippe, son oncle. Hérode-Antipas, jaloux de cette élévation, alla demander à Rome le même titre. Non seulement il lui fut refusé, mais Caligula le dépouilla de sa tétrarchie, pour l'ajouter au domaine d’Agrippa. Hérode-Antipas, désolé, alla mourir en Espagne.
Agrippa se montra digne des faveurs du prince.romain, en refusant de lui sacrilier ses devoirs de Juif et de citoyen.
Ani4.
Caligula avait ordonné que sa statue fût placée dans le temple de Jérusalem. Les Juifs consterués envoyèrent une députation à Pétronius, gouverneur de Syrie, qui marchaitavec trois légions pour exécuter les ordres du prince; et Agrippa plaça à la tête de cette députation son propre frère. Touché de leurs prières, Pétronius supplie à son tour Caligula de révoquer son édit. La mort de l’empereur sauva Pétronius , et es une guerre aux Juifs.
Claude confirme Agrippa dans son royaume, et le réintègre, en lui donnant la Judée erla province de Samarie, dans le rang et dans les possessions de son aïeul.
La Judée cesse pour quelque temps d’être une des provinces de l’empire romain.
Mais Agrippa; malgré son surnom de grand roi , ne Hissa pas de vivre sous la dépendance de Rome. Il fut obligé d’obéir aux ordres de Claude, qui, sur l'avis qu’il faisait rebâtir lès murailles de Jérusalem, lui donna l’ordre d’interrompre ces travaux. Il mourut, laissaut un ” fils unique du même nom que lui.
Ouze ans avant la mort de ce prince
(la Judée alors n'avait pas de roi), était mort aussi, non point dans un palais, an milieu d'une cour, mais sur un gibet, sur une croix, entre deux larrons, un homme encore obscur, Jésus, surnommé le Christ, parce qu’un certain nombre de Juifs voyaient en lui le Messie, l’oint du Seigneur depuis long-temps promis par les prophètes. Accompagné de quelques hommes simples et passionnés, Jesus était venu annoncer au monde wne bonne nouvelle. Il parcourait les villes et les villages, préchant l’amour du prochain et la nécessité d’une réforme religieuse. Un autre Juif, Jean, surnommé le Baptiseur, parce qu’on veuait à lui se laver de ses péchés dans l’eau du Jourdain, avait devancé, ou plutôt lui avait préparé les voies dans cette périlleuse mission. La mort de Jean, ordonnée par le tétrarque Hérode-Antipas, n’arrêta point Jésus. Plus sage toutefois que son prédécesseur, qui n'avait pas épargné ‘ses censures à la princesse Hérodiade, belle-sœur et concubine d'Hérode, Jésus ne cessa jamais de professer le plus grand respect pour l'autorité temporelle des
souverains : « Son royaume n'était pas de ce monde, disait-il. » Il n’aspirait qu’à une réforme toute spirituelle. Il ne se présentait pas non plus comme le chef d’une nouvelle religion; il ne prétendait fonder rien de nouveau, mais faire de ce qui existait une application plus juste et plus salutaire; versé depuis son enfance dans l’étude de la loi et des prophètes, il avait apprécié toute la pureté, toute la force de la morale des livres saints. Cette morale était méconnue, négligée ; la secte toute puissante des Pharisiens l’étouffait , la défigurait sous une multitude de pratiques superstitieuses érigées en lois divines, et qui opposaient une barrière insurmontable au libre développement des facultés humaines. La religion juive, par son dogme de l’unité de Dieu, par l'excellence et la libéralité de sa morale , était destinée à devenir la religion de la civilisation moderne. Mais il fallait, pour cela, complétersa morale, au lieu de la restreindre. Il fallait remonter à sa source divine , la reprendre dans sa pureté primitive, pour lui faire subir une transfiguration conforme aux
DES JUIFS ANCIENS. et] besoins et à l’esprit du temps : c’est ce que tenta Jésus; il remonta à Moïse, comme Luther dans la suite est remonté à Jésus. « Ne pensez pas, disait-il, que je sois venu détruire la loi ou les prophètes; je ne suis pas venu les détruire, mais des accomplir (1). » Mais cet accomplissement qu’il avait médité et ré- Solu, était par lui-même une grande et mémorable nouveauté; il ne préchait rien moins qu’une insurrection franche et ouverte contre l’église alors constituée, contre les Pharisiens, dont la doctrine était nécessairement stationnaire, et aux yeux de qui tout pas fait en avant était un délit civil et religieux. Jésus pouvait devenir pour eux un ennemi redoutable, parce qu’il attirait à lui le peuple par la franchise et la hardiesse de ses discours, et qu’il les traînait sans masque au tribunal de l'opinion; il avait cette puissance de l’imagination et de la parole qui agit si vivement sur la mulütude ; il frappait à-la-fois fort et juste; il m'était pas ennemi de l’exagération,
(1) Évangile selon St. Mathieu, ch. v.
parce qu'il savait qu'il faut quelquefois dépasser le but pour l’attemdre. Le discours qu’il prononcça sur la montagne (1) est remarquable surtout par cet accent de philanthropie passionnée, par cette verve de prédication qui doit émouvoir, parce qu'elle annonce une âme profondément émue. « Bienheureux ceux qui sont doux, s’écria-t-il, parce qu'ils posséderont la terre! Bienheureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés enfans de Dieu! Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux! On allume point une lampe pour la mettre sous le boisseau , mais on la met sur un chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison... Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point, et quiconque tuera méritera d’être condamné par le jugement; mais moi, je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, méritera d’être condamné par le jugement... Vous avez
nee nemenesnnns ne
(1) Évangile selon St, Mathieu > Ch. v,
appris qu'il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne point résister au mal; mais si quelqu'un vous à frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l’autre... Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez Votre prochain, et vous haïrez votre ennemi (1). Et moi, je vous dis : Aimez Vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,'et priez pour ceux qui Vous persécutent et Vous calomnient, afin que vous soyez les enfans de votre père, qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchans, et fait pleuvoir sur les justes et les injustes.... Lorsque vous ferez l’aumône, qué votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite... De même lorsque vous priez, ne ressemblez pas aux hypocrites qui affectent de prier
(1) Ces paroles autoriseraient à croire que.
Von dénaturait alors , par un enseignement barbare et immoral , l'esprit de la loi sainte, qui prescrit partout l'amour du prochain , et qui commande à l’Israélite de faire du bien, méme & un ennenu.
en se tenant debout dans les synagogues et aux coins des rues, pour être vus des hommes... Mais vous, lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, et la porte en étant fermée, priez votre père dans le secret... N'affectez pas de parler beaucoup dans vos prières, comme les païens qui s’imaginent que c'est par la multitude des paroles qu'ils méritent d'étreexaucés.….. Nejugezpoint, continue-t-il, afin que vous ne soyez point jugés; car vous serez jugés selon que vous aurez jugé les autres... Pourquoi voyez-vous une paille dans l’œil de votre frère, vous qui ne voyez pas une pouire dans votre œil? Hypocrites, ôtez premièrement la poutre de votre :
œil, et alors vous verrez comment vous pourrez tirer la paille de l’œil de votre frère. »
Il ne faut chercher dans les prédications de Jésus aucune espèce de doctrine coordonnée : il parlait d'ordinaire avec cette incohérence passionnée que donne une grande conviction, surtout quand elle est peu partagée. C'est ainsi qu'après avoir dit : « Bienheureux les paci-
DES JUIFS ANCIENS, 341 fiques: » il s’écrie ailleurs : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée, car je suis venu séparer l’homme d’avec son père, la fille d'avec sa mère, et la belle-fille d'avec sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils où sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi (1).»
Il y a cependant dans ses discours unité de vues sous ce rapport principal, qu’il ne cesse de prêcher la prépondérance de la morale sur le culte et le dogme, et d’exciter à l’insurrection contre les Pharisiens, les Scribes ,.et tous les membres de la synagogue qui dirigeaient principalement l'attention du peuple sur la partie matérielle et extérieure du mosaisme. Îl ne se contente pas de s’insurger en parok:s contre des pratiques religieuses consacrées par une longue observation; mais il a le courage, lui et ses
(1} Évangile selon St. Mathieu, ch. x.
Ha RÉSUMÉ DE L’HISTOIRE
disciples, de les violer publiquement. Il s’abstient du jeûne (1); il autorise ses disciples à cueillir des épis le jour du sabbat, et prend hautement leur défense (2). Quand les Pharisiens viennent lui dire : «Pourquoi vosdisciples violent-ils la tradition des anciens, car ils ne lavent point leurs mains lorsqu'ils prennent leurs repas {3)? » il leur répond :
« Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition? Hypocrites, continuet-il, Isaïe a bien prophétisé de vous quand il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »
Faisant illusion aux mets et aux viandes défendus : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, ditil, mais c’est ce qui sort de la boul À l’homme qui le souille (4). » Et lorsque ses disciples le préviennent que les Pharisiens ont entendu ce qu'il vient de
(1) Évangile selon St. Mathieu, ch, 1x.
(2) Ibid, ch. xur.
(3) Ibid. , ch. xv.
(4) Ibid, Ibid.
dire, et s’en sont scandalisés, il répond :
« Laissez-les; ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles; or, si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tombent tous deux dans le fossé (1). » Lors- : que les Pharisiens viennent lui demander ; « Est-il permis à un homme de quitter sa femme pour quelque cause que ce soit (2)? » il leur répond : « N’avez-vous point lu que celui qui créa l’homme dès le commencement, les créa mâles et femelles, et qu’il dt Pour cette raison, l’homme abandonnera son père el sa mère, et il s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair. Que l’homme donc ne sépare point ce que Dicu a joint. — Mais pourquoi, répliquent-ils, Moïse a-t-il ordon- -né qu’on donne à sa femme un écrit de séparation el qu’on la renvoie? » il leur répond : « Cest à cause de la dureté de Votre cœur que Moïse vous a permis de quilicr vos femmes; mais cela n’a pas été ainsi dès le commencement. Aussi je
(1) Evangile selon St. Mathieu, ch. xv.
(2) Ibid. , ch. x1x.
vous déclare que quiconque quitte sa femme, si ce n’est en cas d’adultère, et en épouse une autre, commet un adultère, et que celui qui épouse celle qu’un autre a quittée, commet aussi un adul- ‘ère (1). » Étant entré dans le temple de Dieu (2), il en chassa tous ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple, disant : « Il est écrit que ma maison sera appelée la maison de la prière, et vous en avez fait un repaire de voleurs. » Un jour qu’il parlait au peuple et à ses disciples (3) : « Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moise, dit-il; observez donc et faites tout ce qu ils vous disent, mais ne faites pas ce qu’ils font , car ils diseft et ne font pas. Ils font toMel leurs actions afin d’être vus des hommes; c’est pourquoi ils portent des bandes de parchemin plus grandes que les autres, et ont aussi des franges plus longues. Ils aiment les premières places dans les festins, et les premières
(1) Évangile selon St. Mathieu , ch. x1x.
{2) Ibid., ch. xxr.
(3) Ibid. , ch. xxun.
DES JUIFS ANCIENS. 345 chaires dans les synagogues. Ils aiment qu’on les salue dans les places publiques, et que les hommes les appellent maïtres.
Mais pour vous, ne désirez point qu’on vous pre maîtres, parce que vous n'avez qu'un seul maître, et que vous
.êtes tous frères... N° appelez aussi personne sur la terre votre père, parce que vous n'avez qu'un père qui est dans les cieux; et qu’on ne vous appelle point docteurs, parce que vous n'avez qu'un docteur et qu'un maître, qui est le Christ... Quiconque s’élèvera sera abaissé, continue-t-il (1), et quiconque sabaissera seraélevé. Mais malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites , parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux !.….. Malheur à vous, parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte; et après qu’il l’est devenu, vous le rendez digne de l'enfer deux fois plus que vous! Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, qui payez la dime de la mente, de l’a-
(1) Évangile selon St. Mathieu , ch. xxur.
346 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE neth et du cumin, et qui avez abandon:
né ce qu'il ya de plus important dans la loi, savoir : la justice, la miséricorde et la foi! Malheur à vous, parce que:
vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, et que vous êtes au-dedans pleins de rapine et d’'impureté!... Vous êtes semblables à des sépulcrés blanchis, qui au dehors paraissent beaux aux yeux des hommes, mais au dedans sont pleins d’ossemens de morts et de toutes sortés de pourriture! Serpens, race de vipères, comment pourrez-Vous éviter d'être condamnés au feu de l'enfer? »
Certes, tout en admirant le vertueux courage qui a inspiré de pareils discours, on ne peut ni s'étonner ni s’'indigner de la punition qu’ils ont attirée sur leur auteur, surtout lorsque l’on songe que les che de l’état, ainsi que la rouille majorité des Juifs, ne croyaient point devoir reconnaitre en lui le js de Dieu.
Comme Socrate, Jésus à été martyr des passions humaines; mais on ne peut comparer l'absurde iniquité des juges qui ont condamné le premier, la stupidité féroce du peuple qui a laissé exécu-
DES JUIFS ANCIENS. 347 icr la sentence, avec la conduite cruelle, mais nécessaire, que dictaient pour ainsi dire, au gouvernement ct au peuple juif, leurs croyances, leurs préjugés religieux, leur constitution même. En cela, le dévouement de Jésus n’en est que plus admirable, puisqu'il cherchait volontairement la mort que Socrate s’était contenté de subir avec courage, mais sans avoir rien fait pour la mériter.
Si quelque chose, dans ce mémorable événement, peut provoquer la surprise, c’est la longue tolérance dont fit preuve, en cette occasion, la secte puissante et ambitieuse qu'attaquait Jésus avec tant de persévérance ct une si violente énergie. Aussi, quelqu'horreur qu’inspirent toujours les condamnations à mort pour
délit politique, quelque vénération qu’on doive surtout à la mémoire de ceux qui se sont dévoués pour le bien de l’humanité et pour le triomphe des opprimés, on ne peut s’empécher de convenir que Jésus, en qui ses juges s’obstinaient à ne voir qu'un-homme, et non pas un Dieu, avait mérité l'application sévère des lois juives. On a vu qu'il préchait ouverte-
ment l’inobservation de pratiqué religieuses, regardées comme très impor-.
tantes; il faisait naître un schisme dans:
l’état; et, comme on l’a déjà remar-
qué (r), en parlant de lui-même comme
d’un être surnaturel, comme d’un Dieu, il proférait, dans l'opinion de la multi-
tide, un blasphème horrible, la loi re:
commandant aux Juifs, de la manière la plus expresse, de ne reconnaître que
Jehovah, le Dieu unique, de ne croire jamais à des dieux de chair et d’os,ayant ressemblance d'homme , de femme ou
d'animal (2), de ne pas écouter,
de ne pas épargner le prophète qui, fai-
sant même des miracles (3), annon-
cerait un Dieu nouveau, un Dieu.
qu'eux. ni leurs pères n'auraient point connu. Du reste, Jésus ne se dissimulait.
point à lui-même les dangers de sa mission; il nattendait qué la mort des.
hommes de son temps; il n’espérait aucun appui d’un peuple façonné au joug
(1) Loi de Moïse. Section 1v, ch. 1.
(2) Deutéronome, ch. 1V, v. 16.
(3) Ibid. , ch. xvirr, v. 20.
DES JUIFS ANCIENS. 349 dés Superstitions, qu’il avait fini d’ailleurs par blesser dans ses croyances, et ‘quidevait l’abandonner, le perdre même, au jour du péril, après l'avoir applaudi sur la place publique. Le grand-prêtre Caïphe se constitue enfin son accusateur.
Le sénat, où sanhédrin, après en avoir délibéré, et sur l’aveu de Jésus qu’il est le Christ, le fils de Dieu (x), lui fait l’application de la loi sur le blasphème, et prononce contre lui la peine capitale.
Les juges se rassemblent de nouveau dans la matinée du lendemain (2), pour confirmer la sentence ou pour l’annuler, comme l’ordonne la constitution mosaique; la sentence est confirmée. Pilate, le procurateur romain, qui était seul investi du pouvoir exécutif, signa l’arrêt. Mais, avant l'exécution, il accorda au condamné l'appel au peuple, qui ne voulut point faire grâce, motivant son refus sur ce que Jésus s'était fait passer pour le /ils de Dieu. Alors Pilate laissa le choix de sauver Jésus ou un assassin
(1) St: Mathieu, ch. xxvur.
(2) St. Marc, du xY ; St. Mathieu, ‘a XXVIL,
350 RÉSUMÉ DE L' HISTOIRE nommé Barrabas, et le peuple se décida pour le second, à l’instigation des sénateurs ct des chefs de la synagogue, peutêtre même par la seule impulsion de sa croyance ou de son fanatisme, comme on voudra l'appeler. Livré aux soldats romains, Jésus fut traité avec cette brutalité féroce qui distingue ordinairement ceux auxquels le pouvoir confie le soin de ses vengeances. On crucifia avec lui deux voleurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Ses dernières paroles furent :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Et il expira.
Cette mort ne produisit qu’une sensation médiocre; mais elle fut d’un puissant secours pour la secte, peu nombreuse encore, dont on venait d’immoler le chef.
Les hommes ont toujours aimé à se rallier autour d’un tombeau. Jésus fut surtout pleuré des femmes, soit qu’elles eussent pour lui celle compassion si naturelle à leur sexe, pour tout ce qu’on opprime, pour tout ce qui souffre; soit qu’elles sentissent combien cette régénération morale, dont il s'était constitué Fapôtre, devait rendre les hommes doux,
DES JUIFS ANCIENS. 351 aimans et pacifiques; soit enfin que, plus faciles à la croyance des événemens surnaturels, elles fussent convaincues que Jésus était le fils de Dicu, l’oint du Seigneur, annoncé par les prophètes pour sauver le monde. Toutefois la secte nouvelle ne fit que des progrès bien lents et bien difficiles , malgré le zele fervent des premiers apôtres, malgré lopiniâtre et infatigable dévouement de Rabbi Saul plus connu sous le nom de saint Paul (1 \, qui voulut expier par une Vie toute apostolique, l’ardente persécution qu'il avait dirigée d’abord contre les sectaires de Tu Christ, et notamment contre Étienne » qu 11 avait fait lapider. Rome, la Grèce, l’Asie tout enticre, le virent tour-à-tour propageant sa foi brülante, répandant partout sa parole enthousiaste et ses éloquens écrits. C’est principalement dans les épitres que nous à laissées ce savant docteur de la loi juive, qu’il faut voir,
(1) On croit que ce nom lui fut donné pour avoir, en Grèce, converti au nouveau judaïsme
le praconsul Sergius Paulus , Van de J.-C. 43.
pour ainsi dire, le véritable code du Mosaïsme développé. Rabbi Saül fut, s’il est possible, plus en avant que Jésus; sa morale est plus large, plus élevée, plus profonde et plus libérale encore.
Dominé par le besoin du succès, il abolit la circoncision pour faciliter Le conversions des païens; et ce ne fut pas une mesure inutile au triomphe de sa croyance :
mais ce qui surtout y contribua puissamment dans la suite, ce fut le dogme de la trinité introduit par les platoniciens d’Alexandrie dans cette nouvelle forme du Judaïsme. Une pente plus douce, une transition moins brusque , conduisirent.
alors les gentils, de Pidolätrie à Ja religion de Moïse et de Jésus. Dès-lors la croyance des Juifs réformés étendit de jour en jour ses pacifiques conquêtes qui devaient civiliser le monde; mais la masse de la nation juive resta inaccessible à la réforme : elle ne voulut point d’une religion qu’elle donnait au monde,
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