CHAPITRE PREMIER
Pourquoi la littérature portugaise est peu connue. — Origine de la langue j ses progrès.
l^iTAND on lit les chefs-d œuvre de ïn littérature portugaise, et que Ton admire dans une langue noble et harmonieuse des poètes, des historiens, des romanciers, qui existaient bien avant que nos auteurs donnassent Tessor à leur génie; quand on se rappelle chez combien de peuples les Portugais avaient porté leurs coutumes et leur langage, l'on se demande comment il se
lait que la littérature dont nous allons nous occuper soit si peu connue, et l'on cherche par quelle raison elle cessa d'être momentanément cultivée même dans le beau pays dont elle est encore la gloire.
Souvent la puissance des Espagnols a fait tort à la renommée militaire que s'étaient acquise les Portugais^ il e.n est peut-être ainsi pour la littérature : les deux langues eurent une même origine, les chefs-d'œuvre qui les ont fixées ont brillé à peu près vers la même époque; et cependant Cervantes, Lope de Véga , Calderon , furent plus connus en Europe que Sa de Miranda, Ferreira, et même Camoens, qui les avaient précédés. Cela lient sans doute à la position géographique du Portugal , et plus encore aux relations politiques des deux pays. Les Portugais, puissaus en Asie, n'étaient rien en Europe ; l'Espagne imposa ses lois et ses arts à une partie des peuples voisins.
Quelqu'ignoréc que soit de nos jours la littérature portugaise, je ne crains point d'affirmer qu'on peut la regarder comme aussi riche que celle des Espagnols , et qu'elle eù-t acquis bien plus de célébrité si une affreuse commotion politique n'avait arrêté
son essor; elle a d'ailleurs le mérite incontestable d'avoir donné à l'Europe son premier épique moderne.
Quoique nous n'ayons point de grands détails sur la langue des anciens habilans de la Lusitanie, il paraît, d'après le témoignage de Strabon, que ce langage était déjà assez avancé , puisque les Turditains avaient un grand nombre de lois écrites en vers, et qu'ils possédaient même, selon cet auteur, des ouvrages de la plus haute antiquité.
Il est probable, comme le fait observer Faria , qu'il arriva dans la Lusitanie ce qui arrive chez toutes les petites nations conquises. Les peuplades changèrent d'idiomes comme elles changeaient de princes étrangers. Cette contrée fut plus sujette à de semblables révolutions que le reste de l'Espagne, en raison du nombre de ses ports, visités alors si fréquemment.
Bientôt, cependant, les invasions des Romains exercèrent sur le langage une influence durable; le latin fut adopté i presque généralement, et les conquêtcë des Goths et des Africains ne purent changer
' £uropa portugueza , tome 4-
4 RESUME DE l'hISTOIRE LITTe'rAIRE
entièrement le caractère d'une langue toul à la fois îiobîe, sooore et harmonieuse, dont la perfection avait suffisamment frappe des peuples encore barbares, pour qu'ils ne l'oubliassent plus. Dès lors le latin devint le modèle du portugais j il se modifia selon les peuples conquérans, mais il n'a point subi autant de changeraens que dans l'Italie, et depuis les bons écrivains ont fait constamment leurs efforts pour ramener son harmonie dans le langage qu'ils perfectionnaient. Plusieurs auteurs se sont même exercés a composer des morceaux qui sont également latins el portugais^ j'en ai rassemblé les preuves dans les notes de cet ouvrage i. Le latin corrompu par les conquérans, qui cependant ne purent d'abord y introduire les sons gutturaux de l'arabe, devint la laiv §ue que l'on parlait en Galice, en Portu^ gai el en Castille. Le françaisvint encore modifier cet idiome avec l'arrivée du comte Henri de Bourgogne, il ne reste point
'Caraoens, Faria , Barelto, Balbi , Sané , etc. Consulter également à ce sujet le morceau inliLulé Memorlas e Louvores Ja lingiia portugueza, qui précède le grand dictionnaire donné par racadémie. F'oy. aussi Mem. de litt. portugueza.
de monumens liltérarires antérieurs à cette e'poque. Il faut en excepter toutefois Je fragment d'un poème sur Toccupation de l'Espagne par les Arabes- on l'attribue à Rodrigue, roi des Goths, et il appartient, dit-on, e'galement aux deux littératures, dont il marque l'origine. Il a été cité par Faria y Souza , Boutserweck , Sismondi et Balbi 'j je ne le placerai point ici , mais on le trouvera à la fin de ce volume : il est plus curieux encore pour les antiquaires que pour les littérateurs, si toutefois on ne doit point le regarder comme étant d'une date, beaucoup moins ancienne i. •
La langue fut long-temps dans la même barbarie : on ne nous apprend même point si le latin se conservait dans sa pureté parmi les classes élevées, et s'il fournissait queî- ^aes mouumeus littéraires. Cependant les mouvemens politiques commencèrent à avoir une influence marquée : deux cours différentes modifièrent leur langage. Parmi les Espagnols l'arabe exerça toute son in-
* Il est fort douteux qu'il ait rantiquité que lui attribue Faria, et ceux qui l'ont suivi. M. Raynouard Je regarde comme d'une date postérieure, f^oy. également Andrès, t. 2, p. 26.
6 rÉsi/me de l'histoire littéraire fluence, les sons gutturaux fuient adoptes et donnèrent à la langue cette noblesse énergique qui lui a valu tant d'admirateurs. Le portugais conserva peut-être plus d'harmonie, il laissa entrevoir ce qu'il pourrait être un jour. Sous le règne de don Sanche P^^j mort en 121 1, le galicien resta à peu près le même, et Faria attribue le peu de changemens qu'il éprouva à l'éloignement des cours, où se polit toujours le langage.
Un très-petit nombre de morceaux nous sont restés de cette époque, ils offrent cependant une preuve de la tendance que la nation aurait un jour à célébrer l'amour chevaleresque, ou plutôt ils nous indiquent que chez tous les peuples la plupart des premiers monumens littéraires sont l'expression d'un amour malheureux. Je ne citerai point la chanson de Gonzalo Hcrmiguiez , celle d'Egaz Moniz Coelho présente plus d'intérêt; mais il serait très-difficile d'en donner une traduction exacte. En général , ces fragmens sont beaucoup plus curieux pour la philologie et la science des antiquités que pour l'histoire de la littérature. Cependant les origines sont toujours précieuses à faire connaître, et Ton trouvera
plus loin ces morceaux , qui nous ont éLii transmis par Faria , Boulerweck et Sismonde de Sismondii.
Nous allons voir comment la langue hispano-portugaise, d'abord incertaine dans ses formes, prit assez rapidement un caractère qui lui était particulier, et arriva bientôt à ce degré de perfection qu'elle devait obtenir, grâces au génie des grands écrivains qui la cultivèrent.
Presque tous , dans leur reconnaissance , ils lui ont consacré leur tribut d'éloges 2 j elle est surtout propre à rendre les sentimens tendres , pathétiques ou passionnés ^ et Ferreira, qui lui a fait faire tant de progrès , conçoit son charme principal , quand il s'écrie que la muse portugaise, héritière des muses de la Grèce et de l'Italie, chante avec douceur et doucement sonpire 3.
» Je rappellerai ici que M. de Balbi a réuui une nombreuse collection^ inconnue jusqu'alors, de ces monumens des premiers âges. ï^oy. Statistique du Portugal.
* Voy. Loiivores du lingua portugueza , morceau fort curieux qui précède le grand dict. iu-f°.
^ A musa portugueza j docenicntc suspita docemente canta , liv, 2, cari. lo.
Cependant on est surpris de l'énergie qu'elle prend dans la bouche de Camoens et de jNIauzinhoQuebedo: singulièrement rapprochéede la langue romane, elle a quelquefois lamaïvetë du langage si poétique des troubadours, et M. Raynouard, dans un savant ouvrage, a tropbien de'montré cette vérité'pour qu'elle soit révoquée en doute K
Telle qu'elle a été fixée par les grands écrivains du seizième siècle, la langue portugaise a certainement de l'analogie avec l'espagnol, et le sonnet de Mon te- May or 2, que l'on peut lire également dans cette langue et en portugais, en offrirait une preuve suffisante j mais on doit dire cependant, sans entrer en discussion sur la supériorité des deux langues, que leur génie est différent, et que le portugais a conservé beaucoup plus les formes du latin.
ï Voy. Gramm. de la langue roniaue.
2 Koy. le gr. dictionnaire publié par racadémie de Lisbonne. L'espace m'empêche d'entrtr ici dans c!e longues discussions sur les progrés et la décadence de la langue portugaise; le» lecteurs trouveront sur cet objet les documens de la plus haute importance dans la préface du poème de V/Jyssope, dans les notes des Lettres de Hyeronimo Osorio,et, enfin, dans la tra-
duclion portugaise de VOdeà CaTnoens,àeM. Rayiiouard; elles sont dues à un savant modeste^ qui ne sVst point nommé, et que les amis de la littérature portugaise ont vu avec peine quitter la France. M.V. indique surtoutd'imporlantes réformes à faire dans rortliographemoderne, etil puise toujours ses exemples dans les écrivains du grand siècle. Eu rappelant également Timmense travail des auteurs du dictionnaire in-folio, dont il a paru un volume, je signalerai le discours préliminaire^ il jette un ^and jour stir la construction delà langue portugaise. Cet ouvrage se trouve à la bibliothèque de 1 Institut. f^ojr. aussi les grammaires de Sané etd'Hammonière.
lO RESUME DE L HISTOIRE LITTERAIRE