CHAPITRE III
Coup (l'œil sur la littérature portugaise au cotnmencement du quinzième siècle. — Macias et son école.
[1407 à i4io] Des les premières années (lu quinzième siècle la gloire littéraire de Portugal répandit quelques lueurs , qui firent présumer ce qu'elle pourrait être un jour. Elle commença à se répandre comme la gloire militaire de la nation j elle ne devait guère lui survivre. Il s'en fallait de beaucoup alors que la langue fut fixée : quoique les monumens littéraires qui nous sont parvenus soient peu nombreux, ils attestent suffisamment les communications qu'on avait eues précédemment avec les Arabes^ elles avaient donné à la littérature et aux arts une foule de mots qui se sont modifiés pour la plupart, et qui étaient plus nombreux encore.
L'étude du latin faisait d'assez grands progrès, et des professeurs habiles étaient appelés d'Italie pour enseigner la littdratture
DE PORTUGAL. ig
ancienne. Les formes adoptées dans la poésie semblent aussi prouver qu'à la même e'poque on avait lu Pétrarque et les autres auteurs italiens.
On conçoit aisément ce que devait offrir la littérature. Les discussions théologiques, la culture de quelquesbranches des sciences, enseignées par les Arabes, occupaient les têtes les plus réfléchies, mais en développant les esprits , ne perfectionnaient point beaucoup la langue vulgaire j car on croyait, comme dans le reste de l'Europe, devoir employer le latin pour exprimer les pensées les plus graves.
C'était donc à l'amour chevaleresque à polir le langage^ à lui donner une force et une grâce nouvelle. Mais l'amour dans ce temps n'employait point toujours le portugais pour exprimer ses plaisirs ou ses plaintes. Le galicien semblait aux poètes espagnols et portugais infiniment plus propre que leur langue à faire comprendre les passions douloureuses; le galicien fut adopté chez les deux nations pour peindre ces senlimens exaltés qu'eulaniait l'esprit chevaleresque, et que rendaient plus actifs encore les peintures brûlantes des
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Arabes; car les Orientaux introduisaient alors en Europe des images poétiques, peutêtre exagérées pou# nos climats, quoiqu'elles fussent naturelles chez eux ï.
On ne cultivait alors la poésie en Portugal que comme un délassement, ou pluôtt c'était le langage qu'empruntaient des hommes fortement émus et qui avaient un besoin réel de répandre au dehors le feu qui les dévorait. La gaîté burlesque se moutrait à son tour avec une exagération singulière. Tout était extrême; c'est le propre des esprits que rien ne règle encore; l'on ne peut pas se dissimuler toutefois qu'il n'y ait un grand charme dans ces premiers jets d'une imagination naïve. Malheureusement l'imprimerie ne nous a presque rien fait parvenir des monumens littéraires qui datent du commencement de ce siècle; l'on est presque forcé de s'en rapporter à des traditions et à une célébrité que le temps n'a pu éteindre 2.
* Koy. ce que j'ai dit à ce sujet dans les Scènes de la nature sous les tropiques, et de leur influence sar la poésie.
* On doit consulter à ce sujet le Coneioneiro de
Au milieu des poètes de cette époque, dont il ne nous est guère parvenu que les noms, on distingue le fameux Macias, surnommé VEnamorado; son histoire est l'histoire de tous les poètes qui ont donné un intérêt durable au récit de leurs infortunes. Les siennes étaient véritables.
Poète et guerrier, Macias s'était distingué durant les guerres de Grenade. Le titre de chevalier devint sa récompense^ mais il en ambitionnait une plus douce, qu'il ne put obtenir. Il était devenu éperdùment amoureux d'une jeune dame qui avait été élevée dans la maison du marquis de Vilhena, gouverneur despotique de l' Aragon et de la Castillei.
On lui fit un crime de sa passion; il fut enfermé dans la prison de Jaën; mais une injuste captivité donna une force nouvelle à son amour. Ce fut alors que son génie poétique trouva des expressions plus tendres et plus mélancoliques pour peindre ses
Resende et le Concioneiro dos Nobres. Ces ouvrages sont fort rares.
* Macias était attaché à sa personne et le servait dans les affaires d'État.
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malheurs et sa constance. Ces chants ce'lèbres parvinrent aux oreilles d'un époux offense', qui se vengea d'une manière tout à la fois lâche et cruelle. Ivre de jalousie, il se rendit au lieu ou était renfermé Macias, et le frappa d'un coup de javeline qu'il lança à travers les barreaux de la prison. L'infortuné tomba baigné dans son sang : en rendant le dernier soupir au fond d'un cachot, il éternisa son amour, ses malheurs et l'infamie du meurtrier.
Sa tombe s'éleva dans l'église de Sainte- Catherine. On y grava une inscription, éloquente par sa simplicité. Aquiyace Macias el enamorado :ci gît Macias, celui qui aima.
Les chants de douleur du poète se répandirent après sa mort. Il excita l'admiration et la pitié. Les âmes tendres ne pouvaient plus l'oublier. Son nom était répété de bouche en bouche, et le souvenir de sa grande infortune ajoutait encore au charme de ses écrits. Il fut un des plus célèbres, comme il avait été l'un des plus malheureux du siècle.
Ainsi que cela arrive toujours à ceux qui ont fortement occupé les esprits, il eut de nombreux imitateurs parmi les Espagnols et surtout parmi les Portugais, pour lesquels
il ëlait presque national. Ceux qui n'avaient point de maux réels à peindre créèrent des maux imaginaires. Cet enthousiasme presque exclusif pour le genre de poésie de Macias eut une assez grande influence; comme les cœurs avaient été fortement émus par des compositions poétiques qui ne présentaient pas de très-grandes difficultés, les essais se multiplièrent; ils avaient peut-être le défaut d'une bizarre exagération; mais du moins ils accoutumaient à se servir de la langue usuelle. Comme ils étaient compris de tous, ils répandaient quelques lumières.
Comment croire , après la célébrité que Macias avait obtenue, qu'il ne nous est presque rien resté de ses œuvres? Une seule chanson, celle qui causa sa mort, nous est parvenue '. Il y a un abandon de douleur
I M. A. LaBeaumelle, dans ses excellentes notices sur Lope de Vëga et sur Caldéron, où beaucoup de faits obscurs sont éclaircis, a rétabli, à Taide de M. Debeux, le texte fourni par Sanchez, et donné ensuite par M. de Sismondi. Il a traduit avec bonheur ce monument curieux de fantique littérature galicienne : on le trouvera dans les notes de cet ouvrage, /^oj)^-. Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers.
qu'on ne peut rendre que difficilement en prose, et la concision des vers ne permet guère d'en présenter une version littérale. Nous allons donc passer à un autre obiet,dont l'influence fut entore plus grande.