CHAPITRE V
Historiens du quinzième siècle.
Alors que la poésie commençait à prendre en Portugal ce caractère quelle conserva pendant si long-temps, des hommes habiles écrivaient l'histoire d'une manière vraiment remarquable pour le temps.
A leur tête ou doit mettre Fernand Lopes, qui donna la chronique des rois, et qui commença dès lors à imprimer un nouveau caractère à la langue imparfaite dont il devait faire usagée. Les critiques portugais paient un juste tribut d'hommages aux services qu'il rendit^ l'un d'eux s'exprime en ces termes à son sujet et le fait connaître en quelques mots. « Son style fut plein de clarté, et tellement différent de celui qui avait été adopté par les écrivains antérieurs, qu'on eut dit un autre idiome, et il sert encore à établir d'une manière
* Meniorias de lUUratura portugueza , t. 4 » p. 33.
exacte l'ëtat du langage avant le temps où florissait Sa de Miranda»»
La Torre do Tombo , qui d'abord avait e'të destinée à recevoir les trésors du royaume , changea de destination sous Ferdinand , et renferma les archives.
Fernand Lopes fut un des premiers gardiens de ce précieux dépôt, et il. l'enrichit de ses chroniques, qui ont été naguère imprimées dans une collection du plus haut intérêt pour ceux qui se livrent à l'étude de l'histoire I.
J'ai lu surtout avec curiosité la chronique de ce don Pèdre, si célèbre par son amour pour Inès de Castro , par sa constance et par ce désir de vengeance qui ne s'éteignit qu'au milieu des plus horribles cruautés.
C'est dans le récit naïf de Fernand Lopes qu'on apprend à connaître ce caractère étonnant qui alliait l'ardent amour de la justice aux plus terribles excès du despotisme : c'est ainsi que, s'écartant de l'esprit de son siècle, et en gardant toute l'aprelé, il ordonne qu'on tranche la tête à un de
* Voy. Correa de Serra, Colleccuo de livras incduos du lustoriu portugucza. Lib. de Ylnsl.
3o IlÉSUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE
ses serviteurs pour avoir volé un Israélite^ taudis que dans une autre circonstance il fait mettre à la torture un évéque surpris en adultère.
La manière dont il se venge des meurtriers de dona Inès, les honneurs qu'il rend à cette épouse infortunée, tout est raconté avec une noble simplicité, et l'historienne craint point de tenir un langage sincère, quand il dit, en parlant des ministres d'Alphonse, que le récit de leur supplice présenterait un tableau bien étrange et bien cruel » .
A cet historien , vraiment supérieur au siècle où il vivait, succéda un homme qui hérita de son emploi et d'une partie de son talent. Je veux parler de Gomez Eannez de Azurara; il devint grand chroniqueur du royaume. Barros, qui était
^ Francisco Dias a raison de dire que ce fut le premier qui écrivit dignement l'histoire en Europe. Voy. Obras poeticas. Francisco Dias, que j'aurai souvent occasion de citer, était, malgré ses imperfections, considéré à peu prés comme le seul critique portugais au commencement du dix-neuvième siècle. P^oy. l'ouvrage périodique qui se publiait à Paris sous le titre â^Annaes das scicncias e li Itérât lira y \5 vol. in-8°, t. 7, p. 22.
DE PORTUGAL. 3l
à même de Tapprécier , dit qu'il méritait essentiellement ce titre, non^seulement par son style, mais par les soins qu'il mettait à remplir son emploi.
Cet historien donna une relation inte'ressante de l'expédition d'Alphonse V, surnommé l'Africain.
L'on peut consulter dans le même volume un mémoire du plus haut intérêt sur l'arrivée de Christophe Colomb, à son premier retour du Nouveau-Monde, qui est désigné sous le nom d'Antilia et de Cipango. On y voit comment on accusa alors d'une coupable négligence le roi de Portugal, pour avoir négligé l'occasion d'obtenir cet or, que rapportait le plus hardi des navigateurs i.
Ce mémoire, trop court pour l'importance de son objet,, est du à Ruy de Pina, qui marche naturellement avec les deux chroniqueurs dont j'ai déjà parlé. Ruy de Pina eut un fils qui suivit ses traces, et qui ,
" Dans M. Balbi , Essai sur la statistique de Portugal, on voit une lettre curieuse de c« monar que à riiistorien,à qui il témoigne sa satisfaction, en lui rappelant qu'il y avait beaucoup d'hommes alors qui se livraient aux armes et peu aux lettres. f^. t, 2, p. 9, appendice de géographie littéraire.
après avoir été secrétaire d'ambassade en Angleterre [1482], fut chargé de la réforme des tribunaux sous Emmanuel, et reçut enfin comme récompense les emplois qu'avait obtenus son père. Mais l'envie les lui fit perdrej il laissa un ouvrage, d'un haut intérêt sur l'état des tribunaux en Portugal et sur leur réforme.
Je ne parlerai point des autres historiens de cette époque. Nous allons maintenant jeter un coup d'oeil sur les poètes qui commencèrent la gloire du seizième siècle.