‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 17 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Coup d'œil sur les causes q^ui durent exciter le

génie poétique des poètes du seizième siècle. — Bernardin Ribeiro. — Christoval. — Falcam.

Si, comme premier mobile de leurs inspirations poétiques , les Portugais avaient de nobles traditions, la nature leur offrait tour à tour les scènes les plus gracieuses et les plus imposantes. Après avoir contemple les rivages de l'Océan, après avoir admiré le courage du pécheur et son industrie, si le poète suivait les rives du Tage , le plus doux spectacle frappait ses regards. Il admirait des vallées fertiles que la charrue n'avait point encore sillonnées,. des forêxs qui les protégeaient contre les aquilons, et que l'on commençait à renverser pour construire ces flottes qui allaient soumettre le monde.

Ce pays, peu cultivé, n'était cependant point sauvage : des coteaux plantes de vignes , quelques cfeamps couverts de moissons dorées, attestaient que la nature avait accordé l'abondance à ce royaume,

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comme elle avait accordé à ses habitaris la valeur et le génie. Cependant on y remarqua de tout temps un plus grand iiomLre de bergers que de laboureurs, et le paysage était sans cesse animé par la multitude des troupeaux qui couvraient d'immenses pâturages. Sous ce beau ciel , les bergers ressemblaient aux bergers de la Grèce 5 leurs loisirs , leurs richesses , les noms qu'ils portaient , leur donnaient quelque chose de plus poétique que dans le Nord. Obligés de repousser quelquefois les agressions des Maures, ils avaient des souvenirs de gloire, comme ils avaient des pensées d'amour.

Quand on a vu les habitans des campagnes méridionales, quand on a senti l'influence qu'exerce sur eux le climat, la poésie pastorale des anciens et de quelques modernes paraît bien moins exagérée j on conçoit que de simples bergers trouvent des expressions d'enthousiasme et de tendresse. Le langage du pasteur n'est point si différent de celui du chevalier.

La poésie pastorale fut de tout temps cultivée en Portugal 5 on s'en occupa même presque exclusivement pendant quelques années. Avant de célébrer des conquêtes, on

chanta les troupeaux , et l'on peut dire que la littérature dont nous nous occupons oflfre les modèles les plus gracieux dans ce genre. Malgré la monotonie des sentimens qui y sont exprimés, les églogues portugaises présentent une heureuse variété dans les scènes et dans les principaux personnages. Les productions du bord delà mer sont décrites comme celles du rivage des fleuves. Le pécheur conte ses périls auberger, et le berger vante à son tour les moissons du laboureur.

La vie champêtre paraît sous mille formeSj sans fatiguer le lecteur. On peut affirmer que les poètes bucoliques de cette époque ont souvent produit de vrais chefsd'œuvre, et qu'ils laissent bien loin d'eux tous ceux qui se sont exercés chez nous dans le même genre. Ils avaient leurs modèles sous les yeux.

Je me suis étendu sur l'origine du genre, parce que le premier poète qui ait illustré le grand siècle de la littérature portugaise est un poète bucolique. Bernardin Ribeiro avait déjà trouvé des modèles , mais par la suite il servit lui-même de modèle à tous ceux qui lui succédèrent ; et il y a bien peu d'auteurs célèbres dans la nation qui n'aient

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produit quelques pastorales. Ceux- mêmes qui tenaient davantage à la noblesse du langage qu'à la peinture des sentimens, se sont exercés dans l'églogue s.

Bernardin Ribeiro fut donc le premier poète portugais qui acquit une grande réputation en se livrant à ce genre de poésie. C'est lui qui commença les brillantes illustrations de la littérature. Camoens l'avait en grande estime, et ce fut lui, eu efret,qui donna l'impulsion à la poésie pastorale du seizième siècle que l'on vit fréquemment servir de modèle aux Espagnols, comme ils l'avouaient eux-mêmes 2.

Mais aussi les vers de Bernardin Ribeiro offraient l'expression naïve de ses sentimens. Il était poète , parce qu'il aimait; et l'on trouve surtout chez lui cette tristesse sincère qui émeut.

L'on sait que Ribeiro naquit à la ville de Torraô, dans la province d'Alem-Tejo. il était gentilhomme de la chambre d'Emmanuel , et l'on pense qu'il adressa ses vœux à

ï Koy. Faria y Souza.

= Lope de Véga disait que les «crits de Diego Bernardes lui avaient enseigné à faire des vers bucoliques. Francisco Dias , p, 29a.

DE PORTL'GAL. 3']

dona Béatrix, propre fille du roi. Cette passion , qu'il mit tous ses soins à cacher, fille destin de sa vie. Au milieu de l'agitation d'une cour nombreuse , des mouvemens de l'ambition, de l'espoir qu'éveillaient deriouvelles conquêtes, il se retirait dans la solitude, il errait au milieu des campagnes qu'il a tant de fois célébre'es, et peut-être aussi cherchait -il à oublier dans la contemplation de la nature l'horrible fanatisme qui déshonorait un temps de gloire.

Rien ne nous instruit de la fin de ses amours; on sait cependant qu'il fut marié : e t quoique ses biographes aient vanté sa fidélité conjugale, on n'ignore point que durant cette union d'anciens souvenirs venaient encore l'agiter. Une de ses caniigas en olfre la preuve ^.

Bernardin Ribeiro a donné cinq églogues, et il a placé ses bergers sur les bords du Tage et du Mondego. On voit qu'il se complaît à retracer sans cesse le lent désespoir d'un amour malheureux; il y aurait même une monotonie fatigante dans ces plaintes répétées , s'il ne savait varier ses tableaux , et

s f^oy\ Bouterweck elM.de Sismondi.

38 RESUME DE L HISTOIRE LITTE'rAIRE

charmer par la grâce de sa poésie. La plupart de ses eglogues sont écrites en rcdondillas ,\e vers de quatre trochées, le couplet de neuf ou dix vers.

Je vais donner un fragment de la quatrième églogue,qui est particulièrement empreinte de ce caractère que j'ai indiqué I.

« Un pasteur, appelé lauo, était transporté d'amour pour la belle Dina, et pour d'autre il n'avait plus de pensée j mais le bien qu'il désirait l'empêcha de se garder du mal qu'il devait craindre. Toutà-coup sa vue s'aveugla.

)) Elle l'exila dans une terre lointaine. Ce fut uniquement de son mal qu'il fut accompagné. A un grand chagrin se joignit un autre chagrin j et se voyant ainsi exilé, souvent il se relirait dans un lieu désert où personne n'allait , à moins de s'être égaré.

)) Là, plongé dans la tristesse, il s'asseyait j son petit troupeau l'entourait en paissant à l'aventure; mais lui, pauvre berger, il ne pouvait goûter une heure de repos: la tête appuyée sur la main, les yeux fixés vers la terre, Dina toujours au fond du cœur, c'est ainsi qu'au sein des montagnes il disait ses vaines plaintes :

i) Ma Dina, ou si je me trompe, au moins Dina

' Hum pastor chamado Jano, etc.

DE PORTUGAL. Sç)

chérie, si là-bns je vous regardais comme toute mon existence, quoique ce fût sans espoir, aujourd'hui vous en êtes le tourment. Chagrins mystérieux, je pourrais sans crainte vous dévoiler maintenant, s'il y a quelque secret en vous : ce secret peut être confié du moins au désert. Pour mon malheur, je ne puis vous porter en aucun autre lieu. Elle a pris tout le bonheur, elle m'a laissé tout le chagrin. . . .

wQui m'a mis dans ce piège, pour que je ne puisse jamais en sortir? la crainte m'a embarrassé de ses liens. Malheur doit m'arriver si je m'abandonne entièrementàelle^ je redoute un autre mal en ne l'écoutant pas. Ma fin est déjà certaine- ma vie est en péril ; je suis fatigué de moi-même : et qui me vengera de moi? Malheureux, je ne sais plus ce que je désire. Je ne vais nulle part que je ne trouve la fatigue, elle seule m'est restée.

» Du souvenir de mon amie le désert est peuplé, tout est plein de mes maux. Je suis venu, dans mon accablement, au sein de ces montaçines, et dans ces vallées il n'y a pas un endroit où je n'aie répandu des larmes. O mes chagrins, par où commencerai-je à vous conter ? Comment exprimerai-je le mal que je fus chercher? je ne sais même plus me plaindre : ma langue, mon esprit, tout s'arrêle : ma langue, mon esprit, tout est si fatigué, que je dirai bien mal ce que je n'ai point mérité de ressentir.

)) Je gardais mes troupeaux sur les rives duTage; le jour du désir n'était point encore venu, quand je me sentis entraîné vers Télat en lequel je me vois.

4o RESUME DE l'hiSTOIUE LITTERAIRE

Le changement futsi grand, que, quand je me réveillai, Tespérance avait disparu ■.

Bernardin Ribeiro laissa un autre ouvrage, qu'il semblait avoir composé pour lui-même , et qui ne vit le jour que longtemps après sa mort. Je veux parler d'un roman intitulé Menina e Moça, que je regarde comme une production fort remarquable pour le style , et qui jouit d'une juste célébrité.

Dans cet ouvrage, l'auteur donna un nouveau caractère à la prose, il sut la ployer à de nouvelles formes, et il est malheureux que la conception ne réponde pas toujours au mérite du style; mais pour bien comprendre ce petit roiuan , il faudrait connaître la cour d'Emmanuel, et les événemens qui agitèrent la vie de Bernardin Ribeiro. Il paraît qu'il eut l'intention de rappeler les amours d'une cour galante et la passion dont il fut victime 2. C'est ce que nous

1 Egloga quarta, p. 3i5, éd. de Manuel da Sylva. M. de Sismondi a traduit aussi un morceau en vers de Bernardin Bibeiro, la Cantiga, dont j'ai déjà parlé. Voy. de la Litt. du midi , t. iv, p. 285.

* Voy. Prologo- il a fort peu déguisé les noms^

DE PORTUGAL. ^i

prouve Tëditeur !de ses œuvres, Manuel da Sylva Mascarenhas. « Ses récits sont fondés sur la vérité, dit-il^ mais il a déguisé les événemens sous les formes d'un roman de chevalerie, tel qu'on en écrivait alors. Le fond de l'histoire a surtout rapport à lui, et rappelle un amour malheureux, dont le souvenir lui donna la mort. »

Il règne, en effet, dans ce petit ouvrage une teinte mélancolique et chevaleresque bien différente du caractère que nos écrits avaient alors en France. La nature y est associée à toutes les impressions j j'en donnerai un exemple tiré du commencement de l'ouvrage. C'est une jeune fille qui raconte comment elle s'est retirée dans la solitude, et la manière dont se passait une existence que le chagrin avait déjà troublée.

» C'est sur ce mont le plus élevé de tous que j'ai choisi, à cause du charme particulier que je lui trouve, c'est sur ce mont que je passais ma vie

car souvent il s'est contenté de changer les lettres qui les composent. C'est ainsi qu'il se nomme Arbindelj Avalor désigne Alvaro, Aoia, Joana. Deux éditions s'écoulèrent dans Torigine: la dernière fut défendue.

comme je le pouvais. Tantôt je descendais dans les vallées profondes qui l'entourent, tantôt je me plaisais à gravir le sommet le plus élevé ^

» De là, je regardais comment la terre allait se perdre dans l'océan, et comment ensuite la mer s'étendait loin d'elle, pour finir où personne ne peut la voir. Mais quand la nuit venait recevoir mes pensées, quand je voyais les oiseaux chercher leur retraite et s'appeler les uns les autres, comme s^ils s'invitaient à donner le repos à la terre^ alors, toujours attristée par ces souvenirs cuisans que le réveil m'avait apportés, je me retirais dans ma pauvre habitation , où Dieu est témoin des nuits que je passais.

» C'est donc ainsi que pour moi le temps s'écoulait. Il y a peu de jours , en gagnant la hauteur, je vis comment l'aurore s'élevait, comment elle étendait gracieusement sa lueur entre les vallées. Je gagnai la cime; là, le soleil, élevé jusqu'aux mamelons, prenait possession des hauteurs, comme s'il avait voulu se rendre maître de la terre. Les oiseaux, en agitant leurs ailes, se cherchaient- les pasteurs,entourés de leurs troupeaux, commençaient, en jouant de leur flûte, à inviter les animaux à brouter. Ilsemblait que pour tout le monde ce jour dut être heureuxj mais alors que je l'admirais, comme si mes chagrins avaient senti ce qui leur était opposé, ils se pressèrent dans mon âme, et ils me mirent devant les yeux tout le contentement, tout le plaisir que m'aurait apporté ce jour si tout pour moi ne s'était

* Neste monte mais altoqne todos, chap. 2.

Dh PORTUGAL. 4^

poiul changé. Ce qui réjouissait la nature, à moi seul causait de la tristesse; et comme mes chagrins commencèrent à rentrer dans mon âme avec les souvenirs d'un temps qui fut et qui n'aurait jamais dû «tre, ils s'emparèrent tellement de moi, que je ne pus souffrir davantage le voisinage de mon habition, et que je voulus m'en aller dans des lieux solitaires, où je pusse donner un libre cours à mes soupirs. Le jour n'était point encore avancé, quand je me décidai à descendre au pied decette montagne embellie de tant d'ombrages délicieux, de tant de vertes pelouses. C'est là que court un petit ruisseau que l'été ne dessèche jamais, et qui, dans les nuits silencieuses, envoie son murmure mélancolique jusqu'au sommet de la montagne, où, bien souvent, il me ravit le sommeil.

Si je ne me trompe, onsenl dans ce morceau quelque chose qui attache et qui émeut, et il me semble qu'il a bien le caractère de la poésie moderne chez les Anglais, où Ton voit si souvent lessentimens se modifier selon l'aspect de la nature. J'y retrouve cet amour d'une contemplation rêveuse qui se montre aussi chez nous parmi les écrivains du dix-neuvième siècle.

D'ailleurs, ce caractère de la prose portugaise vers la fin du quinzième siècle est fort remarquable; il marche avec les grands événemens qui avaient agité le& «sprits et

qui leur donnaient des idées nouvelles. La contemplation de la nature devenait nécessaire à ceux qui avaient senti Tagitation des de'couvertes et des conquêtes, car il n'y a qu'une voix qui ne varie point pour cèle'— brer certaines impressions.

On regarde comme un des plus dignes e'mules de Bernardin E.ibeiro un habitant de Madère, nommé Christoval Falcam. Une nous reste que fort peu de choses de ses œuvres; mais on trouve dans ce qui nous est parvenu une naïveté touchante que la traduction ne pourra peut-être point rendre, et que j'ose à peine essayer de faire sentir.

Falcam fut encore une victime de l'amour : il se trouva retenu pendant cinq ans en prison, pour s'être marié contre la volonté de ses parens; et ce fut sans doute durant cette longue captivité qu'il se livra avec le plus d'ardeur à la poésie. Voici une de ses voilas.

(' Je ne puis dormir durant les nuits; amour, non, i'i ne puis dormir.

;j Dcpuii qu en vous mes yeux ont trouvé leur raft! tt leur bien, s'ils ont reposé quelque temps, miiiDlcnaut ils n'ont plus aucun repos. Les jours s'ècouient et les nuits viennent , sans vous voir,

sans vous entendre : durant ces' nuits comment pourrais-je dormir?

w Ma pensée, tout entière dans l'objet qui roccupe, ranime toujours ses chagrins, et ne peut jamais les éloigner. Ces nuits, temps de repos, il me semble que ce soit le jour : durant ces nuits je ne puis dormir.

« Mon bonheur est passé , il s'est changé en un mal toujours présent. Le sentiment trompé, le cœur mécontent, la raison qui sent tout comme elle doit le sentir, voilà ce qui m'empêche de dormir.

N'ai-je point vu ce que je vois avec les yeux de l'âme.'' je ne me couche point sans désirs, je ne me lève point sans passions. Les jours viennent sans que je vous voie, les nuits s'en vont sans que je vous entende 5 oh ! non, je ne puis dormir ^»

Christoval Falcani a rappelé dans une longue e'glogue ses malheurs sous un nom supposé, et la manière dont il raconte sa séparation d*avec son épouse est aussi naïve que touchante.

« En disant ces mots : O pauvre petite, comment peut elle être si cruelle? elle me tint embrassé, son visage se colla contre mon visage, ses lèvres touchèrent mes lèvres. Elle avait versé des larmes, je

» Nao posso dormir as noites. Voy. Bouterweck.

les reçus , et quoique je sache qvie les larmes soient amères, celles-là je les trouvai douces.

» Je laissai couler les mieunes avec bieu des paroles de tristessejet enfin, mon âme, je me demandai pourquoi tu ne partais point : tu en avais tant de raison! Elle aussi elle pleurait de me voir tant de douleur^ d'une voix compatissante elle tachait de me donner du courage, et me parlait ainsi :

w Amour de ma volonté, plus de larmes. CrisfaI, mon jeune ami, je connais toute ta loyauté Hélas î c'est un grand soulagement que de pouvoir parler avec sincérité. Je sais bien que tu ne me ^rompes point, le mensonge est bien différent: celui qui trompe ne parle pas le langage de l'ami CrisfaI. CrisfaI, ne te désoles plus, si lu veux que je sois contente ».

ï E dizendoi o mesquinha , etc.

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