CHAPITRE VIII
Camoens. — Sa vie. — Analyse des Lusiades.
Ma lyre sera plus célèbre quelle ne doit être heureuse i : ces paroles prophétiques échappées au grand poète disent toute son histoire. En effet, si quelque chose égala sa gloire, ce furent ses malheurs j il comptait sur la justice de la postérité, mais il savait aussi qu'il devait souffrir.
Avant d'analyser ses ouvrages jetons donc un coup d'œil sur cette vie orageuse, que flétrit un amour malheureux, et qu'empoisonna la calomnie.
Louis de Camoens naquit en i525. On croit que Lisbonne fut sa patrie. Son père comptait d'illustres aïeux, mais il ne possédait qu'une très-médiocre fortune , et dans cette honorable indigence,il dut, en bien des occasions, s'imposer de nombreux sacrifices pour donner à son fils cette éducation bril-
» Afjuelle cuja lyra sonorosa.
Sera mais asamada que ditosa. Cant. lo.
lanle qui développa si rapidement un puissant génie.
Canioens fut envoyé fort jeune encore aux écoles de Coimbre. Tout nous prouve qu'il s'adonna de bonne heure à la poésie, et que les souvenirs nobles ou toucbans qui lui rappelaient sa belle patrie se gravèrent profondément dans son âme ardente.
Camoens alla bientôt à la cour, et ce fut là que commencèrent tous ses maux. Coiaime le Tasse, il aima, et il dut aimer sans espoir. Un cœur tel que le sien ne pouvait point soumettre ses sentimens aux entraves imposées par le rang. Il adora, dit-on, Catherine d'Ataïde : il eut aimé une bergère du Tage. Les souvenirs poétiques qu'il a consacrés à cette amie, si long- temps regrettée, nous prouvent qu'elle était digne d'un tel amour.
La famille d'Ataïde était puissante; elle n'était pas plus illustre que celle de Camoens. Il est probable qu'elle se fut honorée de l'alliance du grand poète dont le nom honore sa patrie ; mais le temps n'avait point consacré sa gloire. On ne se contenta pas de repousser ses vœux , il fut exilé : comme Ovide, il chanta ses maux.
HélasI combien ses premiers chants eussent
été plus douloureux, s'il eût prévu les maux que lui réservait le temps ! L'amour seul causait ceux qu'il éprouvait alors , et du moins l'espoir de la gloire lui restait. Il la chercha dans les armes [ i546 ]. Il alla combattre en Afrique, où don Pèdre de Ménézès était gouverneur de Ceuta. Un coup de feu lui fit perdre un œil dans un combat naval où il s'était distingué.
Il revint à Lisbonne : on ignore ce qu'il y éprouva; mais sans doute que sa valeur fut méconnue , comme son amour était dédaigné; sans doute qu'il y fut abreuvé de bien des amertumes, puisqu'il résolut de ne jamais revoir s^ patrie, et que son adieu fut un adieu éternel K
Il partit pour l'Inde, et dans sa modestie, il semble vouloir nous faire oublier ses exploits. Ce poète était éloigné depuis quelque temps de tout ce qu'il avait de cher au monde, quand il apprit la mort de don Antonio de Noronha. C'était son meilleur ami. A la manière dont il la cé-
* Comme Scipion, il s'écria : Ingrata patria non possedebis ossa mea. 2° éd. de M. de Souza. Voy. la 2^ élégie.
lébra, on vit ce que peut être un semblable malheur pour certaines âmes.
Ne jouissant pas jiicme de ces illusions que donne quelquefois un amour malheu-
i rcux, privé des consolations que prodigue encore l'amitié, malgré l'éloignement, Camoens erra dans l'Orient et combattit jusqu'à ce que la calomnie l'obligea à s'éloigner d'un lieu d'exil. De retour à Goa, il avait peint
j d'une main hardie les vices qui souillaient cette cité brillante, maintenant si déchue. Sa franchise déplut à Francisco Baretto, il eut ordre de quitter la capitale des Indes.
On enlevait à Camoens la possibilité de poursuivre la glorieuse carrière des armes; mais on n'asservit point la pensée, et le génie sait conquérir une gloire indépendante des hommes. Â.près avoir erré dans les îles de l'Océan indien, après avoir été témoin des crimes des vainqueurs et de la stupide indolence des vaincus, Camoens quitta cet archipel pour se réfugier sur les côtes de la Chine, où les Portugais commençaient à bâtir Macao. Il arriva sur cette terre hospitalière, et il parvint enfin à y goûter quelque repos. L'esprit rempli de nombreuses observations, l'âme exaltée par les souvenirs de^
"Jo RÉSUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE
guerres auxquelles il avait pris part , le poète donna plus que jamais l'essor à son génie. Il paraît qu'il composa alors une partie des Lusiades, et l'on montre encore une grotte solitaire où il recevait ses touchantes et sublimes inspirations.
Ce fut peut-être l'époque où Camoens fut le moins malheureux. Don Constantin de Bragance l'avait revêtu d'un emploi honorable dans le nouvel établissement. Ce gouverneur ne voulut point réparer une injustice à demi : il rappela le poète dans la capitale des Indes portugaises. Telle était la destinée de cet homme malheureux , qu'il devenait tour à tour victime de l'iniquité et de la compassion. Après avoir réalisé sa faible fortune, il abandonna Macao; mais au bout de quelques jours de navigation , le navire qui le portait fit naufrage sur les côtes de Camboge; tous ses biens furent engloutis ; un seul bien lui resta, c'était celui qu'il léguait à une patrie ingrate. Au milieu des flots courroucés, d'un bras ferme il élevait encore les Lusiades, et le courage sauvait l'œuvre du génie.
Mais telles sont les âmes vraiment fortes que leurs inspirations deviennent sublimes
DE PORTl^GAL. 'j l
quand les autres se sentiraient accablées. On pense que ce fut sur celte terre barbare où il s'était réfugié , que Camoens paraphrasa le cantique où un poète sacré nous représente les exilés de Sion attachant leur lyre aux saules qui bordent le fleuve de Babylone.
[i56i] Un navire le recueillit, il arrivai Goa, et le vice-roi le reçut avec bonté. Ce fut à la protection de ce seigneur qu'il dut quelques moraens.de tranquillité^ mais il ne faut pas croire que toutes les traverses qu'il avait éprouvées eussent dissipé les souvenirs de son amour, ses poésies nous prouvent que Ataïde était toujours présente à son esprit.
Don Constantin s'éloigna ; les calomnies qu'il méprisait se réveillèrent. Qui le croirait ? Camoens fut jeté en prison; et plus malheureux que le Tasse, on l'accusait d'une action flétrissante i.
Son innocence fut promptement reconnue ; mais il ne recouvra pas pour cela sa liberté. D'avides créanciers le retinrent, et
' On Faccusa d'avoir détourné à son profit les deniers de l'État durant le temps de son adrainisiration.
il fallut une telle circonstance pour qu'il se de'cidât à demander quelques secours au vice-roi.j il le fit sans bassesse , le bienfait lui fut accordé avec générosité.
Après avoir recouvré la liberté, Camoens goûta pendant quelque temps les douceurs d'une vie plus tranquille; cependant, toujours poète et toujours guerrier, s'il se livrait au culte des muses, il n'abandonnait point le parti des armes, et il nous est permis àe croire que ses plus belles inspirations furent une noble conquête de sa valeur.
Mais ce guerrier qui avait résisté à tous les événemens, cet homme fort dans l'adversité , était le faible jouet de ses anciens souvenirs : il triomphait du destin et s'abandonnait à une passion de sa jeunesse; il faisait ployer le sort devant son impassible courage, et il gémissait dans la solitude en se rappelant ses amours. Toujours entraîné par son cœur vers sa patrie, il se trouvait cependant encore dans l'Inde quand Catherine d'Ataide mourut, et ses regrets nous prouvent qu'il implora alors cette mort qu'il avait tant de fois bravée.
Camoens, à cette époque, nous offre en-
core une preuve de la puissance de cet étrange instinct qui entraîne vers les lieux où l'on fut malheureux, mais où l'on fut aimé. Alors aussi son poème était fini; sans se l'avouer peut-être , il sentait que la gloire de la nation le réclamait. Il voulut revoir Lisbonne; la fortune le contraria encore dans ce touchant désir, et peut-être n'eùt- 11 jam.ais revu sa patrie, si Pedro Baretto ne l'eût emmené à Sofala ï , dont il venait d'être nommé gouverneur. Ainsi ^ par une singulière contradiction du sort, cet homme qui montra bientôt la bassesse de son caractère, servit à accomplir le plus noble des vœux.
Camoens devint le débiteur de son compagnon de voyage, et Camoens fut son prisonnier jusqu'à ce que des compatriotes généreux eussent payé à ce Baretlo, comme le dit Faria , le prix de son honneur.
Durant cette espèce de captivité le poète exhala des chants plus mélancoliques; il rappelait surtout le passé : à la tristesse pro-' fonde de ses vers, on dirait plutôt qu'il lisait dans l'avenir.
' Sur la côte d'Afrique.
74 Ri'sUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE
11 revint en Portugal. Ce qui se passait alors en Europe eût sulli pour remplir son âme d'amertume : un grand roi venait d'expirer;, la peste ravageait Lisbonne. Au j milieu du désastre commun , Camoens fut d'abord méconnu j il ne s'en plaignit point alors. Le fléau cessa; il publia son poème [1572], et pour toute récompense il obtint une de ces faibles gratifications qu'on accorde quelquefois au génie pour le laisser languir et végéter encore quelque temps sur une terre où il est abreuvé de dégoûts K
Quoi qu'il en soit, ce fut sans doute aux légers secours qu'on lui accorda que Camoens dut la possibilité de perfectionner les Lusiadesj félicitons-nous donc de ce qu'un peu d'or soit tombé de mains avides , il a soutenu le poète dans ses nobles travaux. Mais ce faible secours l'abandonna, il tomba dans une profonde détresse, et elle fut plus grande qu'on ne saurait l'imaginer.
Il y a des choses tellement vulgaires, qu'eu parlant d'un homme de génie on n'ose
' Pour prix de ses services militaire on lui fit uut; peusion annuelle de i5,ooo reys, environ 100 frciucs. Sébastien régnait alors.
point les rapporter ; cependant, lorsqu'elles peignent sa véritable situation, on doit les dire, c'est le repentir de la postérité.
Un des seigneurs de la cour de Sébastien venait presser Camoens de terminer une traduction des psaumes qu'il lui avait commandée : a Autrefois je l'aurais pu, dit le poète; mais voyez cet esclave, il vient me demander deux moedas pour acheter du charbon, je n'ai pu les lui donner. » Et ce noble esclave, qu'il devait souffrir alors, lui que l'on vit tant de fois aller implorer la charité publique pour son maître I il souffrait sans doute, mais sa pitié n'était potnt infructueuse comme celle de ces grands qui lisaient Camoens, l'admiraient et détournaient les yeux de sa misère i.
Ne les détournez point I le poète n'a plus besoin de votre pitié, sa fin est marquée pour l'époque où toutes les gloires du Portugal finissent !
Don Sébastien alla en Afrique [«578] , tout le monde connaît l'issue malheureuse de la bataille d'Alcaçar-Rebir, où périt l'élite
» Vous n'eussiez pas été de ce nombre, vous, àme grande et généreuse qui avez élevé un monument à la gloire du poêle.
delà nation,oiisuccombalagloire portugaise. j4u moins je meurs avec elle^ s'écria le poète,quand ou lui apprit cette nouvelle fatale. Quelque temps après il entra dans un hôpital, et il y mourut ; mais ces paroles, sorties de l'asile de la misère, ont retenti dans le Portugal , elles ont traversé les siècles ; maintenant elles nous font comprendre toute la grandeur d'âme de celui qui nous a légué un chef-d'œuvre.
Pour bien analyser ce poème, pour en faire concevoir les beautés, il faudrait être ttansporté un moment au sommet de cette colline où Vasco de Gama est conduit par une divinité , qui lui fait contempler les glorieuses destinées du Portugal.
En examinant cette vaste conception, on voit se dérouler tous les événemens qui rendirent si puissante une nation faible d'abord, et bientôt supérieure à toutes les autres, parce qu'elle réunit la constance au courage. Ce qu'il y a de plus admirable, c'est que les beautés de cette épopée brillante se présentent sans montrer les efforts de l'art; c'est le poète voyageur, le soldat qui chante des navigateurs et des guerriers.
DK PORTUGAL* 7*7
La nature lui a donné un profond sentiment de Tharmonie; il est du nombre de ceux qui fixent une langue par le charme de leur style ; il est encore du petit nombre de ceux qui animent tout un peuple par une grande pense'e.
Le plus beau privilège d'un poème épique , c'est d'ennoblir une nation à ses propres yeux , c'est de fixer dans les cœurs les leçons données par le courage et par l'honneur^ c'est d'attendrir sur les fautes, et d'inspirer de l'horreur pour les crimes. Camoens n mérité peut-être de grands reproches dans le cours de sa composition j mais il a rempli le véritable but que doit se proposer un poète national.
L'événement qui venait d'élever sa nation au-dessus des autres peuples était celui que naturellement il devait choisir: Gama devint son héros.
Un de nos poètes modernes , capable de bien comprendre l'auteur des Lusiades et de lefaire sentir, nous a montré la forme adoptée par lui dès le commencement. « Le début de Camoens,ditM.Piaynouard, est original, noble^ poétique; il a une forme majestueuse, en ce qu'il indique, groupe et accumule les fails,
78 RÉSUMÉ DE l'histoire LlTTÉli^iinE
les exploits qui doivent êtrereproduils dans le poème; et c'est seulement quand ce tableau a frappé l'imagination du lecteur, que le poète annonce qu'en le chantant il en sèmera la renommée dans l'univers i. »
Après une invocalioQ digne de l'épopée, Camoens nous conduit au milieu de l'Océan. La grande entreprise qui doit livrer l'Inde aux Portugais est commencée; la flotte de ces hardis navigateurs sillonne les flots : il fait contempler un moment cette scène imposante. L'Olympe s'ouvre, les dieux sont rassemblés, ils parlent de nouveau le langage que leur prétait Homère.
Jupiter rappelle la gloire des Portugais, les ordres du destin qui leur promettent un nouvel empire. Il veut que les vents soient calmes et que les vagues, s'écartant, leur ouvrent une paisible route. Mais un dieu jaloux craint de voir sa gloire affaiblie; Bacchus regarde les voyageurs avec colère, et l'on sent que son courroux est celui de l'envie. Cependant d'autres dieux: protègent les navigateurs : à Vénus, ils rappellent les Romains , qu'elle aima, et Vénus se souvient
^ Journal des savans ; juillet 1 8a5. •
aussi qiiepar eux son empire doit s'étendre. Mars a écouté la déesse de la béante, lesPortugais ont un nouveau protecteur. Le poète nous fait comprendre combien il est puissant:
« Il S'avance tout armé vers le trône de Jupiter. D'un bras terrible il soulève sa ïance; sa lance en retombant frappe les marches du trône : le ciel en trembla 5 Apollon etfrayé laissa un instant pâlir ses rayons '. u
Il parle, la cause des Portugais devient celle d'une partie de l'Olympe. Les dieux se retirent; et l'esprit encore étonné du spectacle dont le poète vient de ranimer la grandeur au bout de tant de siècles, on contemple de nouveau les voyageurs qui se dirigent vers les côtes de l'Afrique.
Puisque pour la première fois nous voyons paraître ici les dieux du paganisme, dans un sujet où de nos jours sans doute on n'eut fait intervenir que les puissances de la religion chrétienne ^ souvenons - nous encore cette fois qu'il faut juger les hommes selon
ï Traduction de M. Mille. Si nous n^avions eu que les deux anciennes versions, j'aurais essayé de retraduire les passages que je citais; mais depuis que nous possédons la nouvelle, il y aurait de la té' mérité à le faire.
8o RESUME DE l'hiSTOIRE LITTERAIRE
les temps, et ne nous montrons point trop sévères quand de grandes beautés nous sont offertes. Peut-être n est-il point hors de propos de rappeler ici la manière dont M™^ de Staël explique l'emploi du merveilleux mythologique, uni à celui qui était indiqué par la religion chrétienne; probablement que la pensée du poète est tout entière dans cette phrase, surtout en l'appliquant à l'époque où mourut Camoens. « On lui a fait un tort de cette alliance; mais il ne nous semble pas qu'elle produise, dans sa Lusiade, une impression discordante; on y sent très-bien que le christianisme est la réalité de la vie, et le paganisme la parure des fêtes i. m
Une terre paraît à l'horizon, et les chefs de l'expédition vont s'éloigner de ses rivages sans la visiter, quand une foule de nacelles fendent l'océan, et se dirigent vers les navires. Bientôt les étrangers sont reçus à bord de la flotte; ils s'informent du but de son voyage, ils engagent les Portugais à visiter le pays qu'ils voient devant eux. Ce pays, c'est l'île de Mozambique, soumise naguère par les Arabes, qui y ont établi leur
» Voyez la Biographie.
DE PORTUGAL. 8l
empire et fait triompher leur religion. Ils promettent aux navigateurs un pilote habile pour coutinuerleur voyage. Tout fait croire à leur franchise, tout donne espoir en leur bonne foi. Bientôt les navires se pavoisent pour recevoir le chef de ces nouveaux hôtes. Un festin est préparé, des présens sont oftérts, et tout se réunit pour donner à ce prince d'un peuple encore barbare une noble idée de la puissance des Européens. Dès cette première description de l'attitude et des usages d'un peuple étranger, Camoens nous montre quelle exactitude, quelle teinte locale il doit conserver dans ses nombreuses peintures des contrées lointaines.
Cependant le musulman apprend quels sont ces guerriers qu'un infatigable courage entraîne loin de leur patrie. Leur religion lui fait horreur. Cette active persévérance qu'ils viennent de montrer, et qui peut lui ravir les richesses du commerce, tout les lui fait craindre. La trahison est entrée dans son cœur, la haine en prépare les funestes effets- mais s'il a vu quelle est la confiance des Portugais^ il a aussi des preuves de leur intrépidité. Sa haine se sent impuissante. Un dieu descend sur les rives de
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TAfrique, et cette haine il la ranime de ses propres fureurs. Il fait voir au musulman comment il peut la satisfaire, et comment elle doit être récompensée. Bacclius, déguisé sous les traits d'un vieillard , a parlé ; le plan de la trahison se forme, se développe j les Portugais vont être surpris sur le rivage où ils doivent se rendre afmdepuiser l'eau pure des fontaines; mais Vasco de Gama joint le courage à la prudence, c'est lui-même que l'on voit diriger les chaloupes qui se rendent vers la terre. Déjà les insulaires sont répandus sur la plage, et tout annonce les intentions perfides dont ils sont animés. A leur agitation, aux clameurs épouvantables dont ils font retentir les airs , les voyageurs ne peuvent plus conserver de doute sur leurs desseins ; c'est un devoir de les prévenir. Ils s'élancent sur le rivage : l'artillerie tonne ^ et les Maures éperdus fuient bientôt en abandonnant leurs armes. S'ils cherchent un asile sur l'océan , la foudre des Européens les poursuit encore. Ils périssent tous au milieu des vagues ou sur les sables ensanglantés; et les enfans de Lusus retournent paisiblement vers les navires, qu'ils enrichissent de leurs trophées.
Cependant le chef des musulmans implore la clémence de ceux qu'il a trahis- mais c'est encore la guerre qu'il leur envoie sous les apparences de la paix. Un pilote, aussi perfide que lui, doit servir ses projets. Sa lâcheté se réjouit en songeant que les Portugais périront sur une terre étrangère, et que jamais les rives de l'Inde ne paraîtront à leurs regards. L'imposteur est à bord, et il promet aux chrétiens de les diriger veis des rivages habités par des hommes adorant leur Dieu et suivant leur culte • mais c'est à Quiloa qu'il veut les conduire , et à Quiloa des musulmans doivent leur donner la mort.
Les navigateurs sont pleins d'espoir, et cet espoir causerait leur perte, si leur divinité protectrice ne veillait pour eux, si elle De les détournait point de ces perfides rivages, en ordonnant aux vents contraires de souffler. Cependant ils ne peuvent point éviter complètement leur destinée , le port de Monbaze va les recevoir, et là encore Bacchus a soufflé ses poisons. La perfidie triomphera sous les dehors de la bonté j de nouveaux pièges attendent Gama.
Au second chant, un envoyé du roi de
Monbaze vient offrir aux Portugais l'iiospilalité. Il leur peint les avantages que leur présente une terre heureuse où la nature a rassemblé ses plus belles productions. Gama est séduit par cette description brillante j mais il conserve encore la juste défiance qui l'a sauvé dans Mozambique^ avant de se rendre aux instances du roi, il envoie deux de cesbannisquel'onconfiaitalorsaux flottes portugaises, et dont l'existence n'était point toujours respectée. Ils partent , ils sont chargés de présens ^ mille cris d'allégresse les accueillent, tout sert à les tromper. Ils voient dans un temple imaginaire le Dieu des chrétiens révéré. Un prestige impie leur offre les images leS plus saintes • Bacchus lui-même est le prêtre de ce lieu, où il insulte au culte, en rappelant ses mystères, a Dans sa trahison, dit le poète, le dieu du mensonge adore le Dieu de la vérité. »
Les envoyés viennent rendre compte de leur message^ et ils trompent parce qu'ils ont été trompés. La plus constante tranquillité règne au sein de la flotte, quand tout se prépare en tumulte dans la ville pour une affreuse trahison. Déjà les navires s'avancent vers le port; leur perte serait assurée,
DE PORTUGAL. v^C- 85
si la divinité protectrice ne veillait, encore sur eux ; mais Vénus est descendue des cieux vers cet océan où elle prit naissance, et: où tout lui obéit; à sa voix les nymphes se rassemblent, elles s'élancent au-dessus des vagues, et veulent pousser bientôt Join du bord les navigateurs imprudens. Cependant le navire de Gama est porté sur un écueil , il va périr; sa perte entraînera, celle des guerriers; mais, dans les efforts ^qu'ils font pour éviter le péril, les Africains rassemblés sur le rivage croientvvoir le signal des combats, ils fuient en désordre. Les ruses de la perfidie, les craintes de la lâcheté, tout révèle à Gama un complot qu'il n'a point assez redouté, il le voit, il en rend grâces au ciel ; et Vénus, dont la tendresse ^st toujours active,remonte vers les Cieux ; elle fait passer dans le cœur de Jupiter l'émotion qu'elle a, ressentie. On comprend, en lisant cette peinture^ que rien ne peut résister à la déesse, que tout est soumis à son empire, les dieux: com.me les mortels. Elle pleure, et ses larmes suffisent pour gagner la cause des Portugais; leur gloire lui est prédite, leur triomphe est assuré; mais, avant d'accomplir leur brillante destinée , ils doivent trouver
un asile dans Mélinde ; le fils de Maïa le leur prépare; eî, continuant sa course d'un vol rapide, il apparaît en songe au chef des Portugais , auquel il promet cet accueil favorable. Le héros se réveille; par ses ordres les voiles vont se déployer, mais la trahison fait encore un dernier effort; les habitans de Monbaze essaient de couper les câbles , et ils fuient en entendant les cris des matelots.
Les vaisseaux fendent déjà la mer; bientôt ils atteignent deux navires montés parles Maures : Tun d*eux tombeau pouvc^r des Portugais. C'est en vain qu'ils demandent un pilote à ces étrangers qu'ils viennent de vaincre : ceux-ci ne connaissent point les rivages de l'Inde; et Mélinde, l'heureuse Mélinde, peut seule oifrir aux Portugais l'objet de tous leurs vœux.
Cette terre fertile, elle paraît enfin, et l'hospitalité y est franche, les ollies y sont vraies : des présens ne récompensent point la perfidie de ses dehors trompeurs. Une alliance se prépare entre cette contrée et le Portugal. Les envoyés de Gama se présentent devant le monarque de Mélinde, qui ue peut assez admirer le courage de ses
nouveaux hôtes; il le leur témoigne bientôt, en allant lui-même visiter leurs navires, et les assurer d'une constante amitié.
La nuit a ofl'ert le spectacle éclatant d'un feu d'artifice, les heures se sont passées au milieu de ces concerts guerriers qui rappellent aux Portugais les combats. Le jour arrive, une fête nouvelle commence j le roi vient visiter les voyageurs , Gama va le recevoir. Personne mieux que Camoens ne sait varier tous les mouvemens d'une poésie brillante : si dans le commencement il nous a révélé les pompes de l'Olympe, maintenant il déploie à nos yeux tout le luxe de l'Europe et des contrées voisines de l'Asie; ses peintures sont précieuses pour notre siècle, et sans cesse il les a variées.
Déjà le monarque est dans la chaloupe du héros portugais; dès les premiers momens d'une entrevue si heureuse, il lui prouve que la gloire de sa nation ne lui est point inconnue ; il lui parle des exploits de ses compatriotes dans Tyngis et dans Abyla. Gama le remercie de son accueil d'une manière ù la fois noble et touchante. Le vaisseau les a reçus, le monarque a tout admiré; mais bientôt une ardente curiosité lui fait de-
mander riiistoire de ces voyageurs, dont le courage Tétonne , qui savent se faire craindre el se faire aimer; Vasco se prépare à le satisfaire. Telle est la fin du second chant.
On a beaucoup critiqué la manière dont est annoncé ce récit. De grands écrivains ont même donné à entendre qu'il était absurde, "el qu'un barbare ne pouvait point compreh''dr'e Gama. On semble avoir oublié Je degré 'd'instruction qu'avaient alors les Arabes.'Le'roi de Mélinde connaît d'ailleurs ]es Portugais, le bruit de leurs exploits est parvenu à"ses oreilles; il est naturel qu'il désire connaître entièrement une nation dont la renommée s'est étendue si loin.
Ce récit,' qui occupe à peu près les deux tiers du poème^ semble avoir été la partie la plus im|)orlante aux yeux de Camoens, qui voulut'en fiiire des fastes nationales. Là son esprit s*e laissa guider sans cesse par l'équité, et ce fut en cherchant à être vrai qu'il devint sublime.^ Mais il ne faut plus exiger de lui l'intérêt des autres épiques modernës'él les situations attachantes; tout est sacrifié k une noble et touchante instruction. !
Le troisième chant el ceux qui le sui-
vent deviennent donc fort difficiles à analyser; leur grand mérite est dans le style : alors quelques mots font comprendre une grande action. Mais il faudrait citer continuellement, l'espace nous est refusé.
Gama décrit d'abord l'Europe. La poésie de Camoens prend alors un caractère d'élévation vraiment digne du sujet. Quand, après avoir parlé de l'Espagne, il arrive à la Lusitanie, toute sa sensibilité se réveille. On voit que quelques années ont suffi pour lui faire oublier les torts du Portugal, et l'adieu qu'il lui adressa.
« C'est mon pays , mon cher pays ; puisse le Ciel y ramener mes heureux navires ! puissé-je à la fin de ma laborieuse entreprise revoir ses doux rivages, les fouler et mourir » ! »
Mais, après cet élan de Tâme , le poèie revient à la sévérité de Clio. Il nous déroule l'histoire de tous les rois qui fondèrent la gloire nationale : il nous a montré Henri recevant de la Castille la Lusitanic comme prix de sa vaillance; il nous fait sentir Tau-
* £sta he a dilosa patria minlihamadaj Canl. in, Ebt. 21.
QO RESUME DE l'hISTOIRE LITTe'rAIRU
dacieux courage de cet Alphonse P*", que le plus noble dévoùment trompe pour lui conserver sa couronne. C'est sous lui que les Maures sont anéantis dans cette fameuse bataille d'Ourique, ou i3,ooo Portugais eurent à combattre 3oo,ooo Maures, et les battirent, en délivrant leur territoire d'un joug doublement odieux. Cette bataille, admirablement décrite, nous fait comprendre tout l'héroïsme des premiers temps de la monarchie. Après avoir porté ses conquêtes dans l'Espagne et dans le Portugal, Alphonse tom|(Édans les fers; et quand il retrouve sa liberté, ou le prive de ses conquêtes: les ans se sont amassés sur son front vénérable, mais son fils a besoin de secours, il part, et les Maures sont encore vaincus.
Don Sanche porte dignement le nom de son père. Alphonse II soutient la gloire de son aïeul. Mais sous le règne suivant, un roi, plongé dans l'indolence, laisse flotter les rênes du gouvernement ; son frère s'empare du sceptre, que lui remet la nation, et la victoire , qui se réveille , chasse pour jamais les Africains.
Diniz, dont le règne paisible a clé pié- PvUé par tant de combatS; Diniz porte les
DE PORTUGAL. Ql
titres dus ù un roi pacifique qui sait devenir guerrier.
Alphonse IV n'a point toutes les vertus de son père^ mais son indomptable courage devient un bienfait de la Providence^ quand il faut anéantir ces Maures dont la Castille est infestée. C'est dans les champs de Tariffe que l'Africain trouve son tombeau, et la bataille où il a succombé a tout le caractère chevaleresque dont les deux partis étaient animés.
Alphonse est de retour dans sa patrie.
Le poète, qui jusqu'à présent nous a tenus dans une perpétuelle admiration , nous montre maintenant qu'il sait faire couler les larmes.
Je veux parler du célèbre morceau qui termine le troisième chant.
En lisant ce touchant épisode où sont réunis tant de genres de mérite, qui ne se sentirait pas ému? Voltaire lui-même l'a proclamé un chef-d'œuvre, quoique souvent il n'ait point rendu justice aux autres beautés du poème. Il semble , tant il y a de mélancolie dans ce chant plaintif, que ce soit un dernier cri de douleur échappé û l'infortuné don Pcdic, que sa constance fit
Ql RESUME DE L HISTOIRE LITTERAIRE
survivre au désespoir. De même qu'on ne lui voit négliger aucun des faits qui assurent la gloire de la nation^ Camoens recueille tout ce qui peut exciter une noble tristesse; mais il est"«imple dans ses regrets, et l'on voit qu'il s'adresse à des hommes déjà vivement touchés d'une an'cienne tradition. Il ne s'efforce point d'augmenter la douleur, ii rappelle ce qui a fait déjà tant de fois cou- 1er des larmes. >
La fin d'Inès est une de ces catastrophes pathétiques dont le souvenir est répandu chez toutes les nations. Je ne ferai donc qu'en rappeler ici leS traits principaux.
Chez les Portugaisises malheurs et ceux de don Pèdre sont aussi célèbres que ceux d'Iiéloïsé et d'Abailard parmi nous. Mais le rang de la victime ^ -sa résignation, sa fin tragique, tout devait la rendre l'objet des chants les plus nobles et les plus touchans. Aussi les poètes illustres de la nation ontils éternisé ses malheurs. Et en effet, quelle histoire peut produire une impression plus vive et plus profonde? Une femme douée de la beauté la plus ravissante, du caractère le plus touchant, devient un objet de haine pour quelques êtres féroces
DE PORTUGAL. qS
dont une odieuse politique est le seul guide. SoQ crime est d'avoir aimé et d'être aimée. Comme son existence s'oppose à une alliance entre la Castille et le Portugal, son trépas est froidement résolu. Un monarque inflexible en ordonne les apprêts : mais il n'a pas encore vu la victime , mais il n'a pas serré dans ses bras les innocentes créatures auxquelles on veut arracher leur mère. Inès de Castro paraît , et l'inflexible rigueur d'Alphonse s'évanouit : il pardonne. La lâcheté et l'ambition ne pardonnent point; la haine des ministres survit à celle de leur maître. Ils demandent bassement la mort d'une femme, comme on implorerait une grâce. Ce n'est point assez d'avoir obtenu l'épouvantable sacrifice , ils veulent jouir de tous leurs droits, et leurs droits sont ceux du bourreau; ils frappent eux-mêmes la victime.
Pendant plusieurs années le Portugal offre un spectacle épouvantable : le fils est armé contre son père, et répond par le nom d'Inès à toutes propositions qu'on ose lui faire. Le sang coule partout où ce nom est répété. Bientôt le prince monte sur le trône , et sa dignité suprême ne lui fait perdre aucun
de ses souvenirs. C'est alors que sa Ionique fureur va éclater ; c'est alors qu'il doit étonner l'Europe. Et en effet ^ sa vengeance est aussi épouvantable que le crime. Ses ennemis lui sont livrés j ce n'est point seulement la mort qu'il leur impose : au milieu des flammes où ils périssect, des mots insultans redoublent leur supplice, et ils expirent sans entendre un mot de pitié.
Quelle scène imposante succède à cette scène d'horreur I Elle suffit pour éterniser le nom d'un prince qui fut peut-être resté inconnu; elle l'unit aux plus nobles souvenirs. A la fin des siècles elle rappelle encore son amour, pour nous attendrir sur ses malheurs.
Celle qu'une alliance secrète unissait au prince est déclarée reine devant tous les grands du royaume. La mort ne peut enlever à Inès un sceptre que la constance lui réserve. La mort ne peut lui ravir aucun des hommages qui lui sont dus. Elle sort de la tombe pour les recevoir, et ces honneurs on les lui rend.
Tel est le fait historique que Camoens a rendu plus célèbre encore. Mais, ert retraçant les malheurs d'une femme innocente, ses
vers lui prennent une nouvelle harmonie ; en lisant les plaintes d'Inès, on croirait entendre ses soupirs douloureux.
« ' O toi qui reçus de la nature les traits et le cœur d'un homme ( si le cœur d'un homme a pu vouloir la mort d'une femme timide et sans défense, dont loutle crime est de captiver celui qui fut son vainqueur), seras-tu sans pitié pour les tristes enfans d'Inès? Ah! sois touché de leur misère et de la mienne. Que leur innocence te désarme, puisque celle de leur mère na pu trouver grâce à tes yeux î
w Ta main victorieuse a su, dans les combats, donner la mort aux infidèles; ne saurais-tu donc accorder la vie à une infortunée qui n'a point mériié de la perdre? Si mon amour t'offense, quun éternel exil m'en punisse. Relègue-moi aux glaces de la Scythie, aux sables brùlans de l'Afrique, dans un désert sauvage , où je puisse ensevelir à jamais mon infortune et mes larmes.
» Relègue -moi parmi les lions et les tigres; et peut-être trouverai-je en eux la pitié que je n'ai pas trouvée chez les hommes. Là , seule avec ma douleur, avec le souvenir de celui qui m'est si cher, j'élèverai les enfans que m'a donnés son amour : ils me parleront quelquefois de leur père, et je ne serai pas tout-à-fait malheureuse. »
^ O tu (jue teins de humano o gesto, e peito, Cant. ni. Est. 137.
Dans le quatrième chant, le poète nous montre le Portugal livré à des divisions intestines, fomentées par la passion coupable d'une reine , et cette invasion des Espagnols^ qui veulent placer, au détriment de Jean 1^"^, une autre reine qu'on haïssait, sur le trône de Portugal. Ici, le poète nous fait connaître ce héros que les Portugais mettent au-dessus des autres héros. Le connétable Nuno Alvarès Pereira paraît, harangue ses soldats, combat les Casiillans, et sauve la monarchie. La bataille d'x\ljubarota est peinte avec de nouvelles couleurs. On y sent je ne sais quel amour plus ardent de la pairie qui détend la gloire nationale. Le roi Jean a reconquis son trône , et conduit chez les Africains ces guerriers qu'ils ont tant de fois braves en Europe. Sous Edouard , le malheur est le partage du trône, c'est toujours le temps de riiéroisme. Ferdinand, le frère du roi, doit rendre Ceuta aux infidèles pour prix de sa liberté.
« Apportez-moi des fers, dit le prince magnanime; et il livre à Tesclavage des jours destinés aux grandeurs, m
Alphonse V règne, etla Jjusitamc relève
son front humilié. Azilla , Tanger, Alcaçar, l'ont vu vainqueur; quand il retourne en Europe , il est vaincu à son tour par les Castillans. Mais alors le courage de son fils le console de sa défaite.
Sous Jean 11 commence une nouvelle ère pour le Portugal. Ce roi veut acquérir une gloire différente de celle qui a illustré ses ancêtres. Il porte sans cesse un œil investigateur sur l'océan. Par ses ordres, d'intrépides voyageuis vont visiter les contrées inconnues de l'Afrique. Sous Emmanuel la roule de l'Inde doit s'ouvrir, et le poêle sent se ranimer encore la puissance de son génie pour nous peindre un songe de ce roi , où les fleuves qui baignent les terres de l'Inde, le Gange et l'indus , lui promettent une facile conquête. Le roi accepte l'augure, 'son conseil s'assemble; Gama est chargé de découvrir la roule qui conduit à ce nouvel empire. Ici le caracière de l'amiral se montre tout entier. On sent qu'il est digne d'une semblable entreprise.
La llolte est équipée , les navires vont partir, les pleurs vont couler. On comprend que le poète quilta sa patrie, et que lui aussi il vit des mères embrasser leurs enfans, des
femmes sanglotter dans les bras de leurs époux. Camoens, doué de la plus belle âme, retraçant toujours ce qu'il a senti, Camoens là encore est admirable. S'il peint la puissance des liens de la nature, il peint aussi le pouvoir de l'ambition, et les malheurs qu'elle peut causerj il les fait annoncés par un vieillard qui s'adresse aux navigateurs; et ce vieillard, que le prestige des conquêtes ne peut séduire, qui parle d'une autre gloire à acquérir, il est sublime dans ses expressions , comme dans ses pensées. Sur ce rivage , où il instruit un peuple rempli d'une folle ardeur, il a ce langage puissant que doit conserver la sagesse soutenue par le génie. Il ne veut point qu'on aille chercher si loin des hommes à combattre. Il les voit en Europe, aux portes du Portugal, dans des contrées saintes qui sont opprimées. Mais ses paroles sont inutiles, la flotte part, et le cinquième chant nous représente les Portugais voguant sur des mers alors bien peu connues. Bientôt ils dépassent Madère, «l'orgueil de l'Océan qui l'embrasse, et des Portugais qui l'ont peuplée; » ils visitent les îles Fortunées, dont les sources leur fournissent une eau pure. Ils côtoient l'Afrique,
et déjà ils ont dépasse' la ligne. Le poète n'a encore décrit aucun de ces phénomènes qu'on remarque durant une longue navigation. Mais ses peintures vont être neuves, elles ne rappelleront aucune de celles qui étaient connues alors. Pour décrire une trombe, il ne pouvait trouver des couleurs chez les anciens. Sa profonde observation les lui fournit. Moi-même je fus témoin, ily a quelques années, de ce spectacle qui cause aux voyageurs tant d'admiration et d'effroi. J'ai relu Camoens, et j'ai senti qu'il était un des plus grands peintres des phénomènes de la nature.
Si nous suivons Vasco de Gama dans sa navigation , nous le voyons visitant les côtes de l'Afrique , et décrivant le stupide étonnement des sauvages qu'il rencontre. Par un récit qui n'est peut-être pas entièrement digne de l'épopée, mais que la plus gracieuse plaisanterie anime, le poète semble avoir voulu rendre plus inattendue et plus forte la scène imposante qu'il nous prépare. Un jeune guerrier rempli d'une folle témérité vient de visiter les sauvages de la côte ; obligé de fuir, il est devenu l'objet des railleries de ses compagnons. Une chaloupe
s'avance pour le recevoir^ et la flotte continue son voyage. Velloso racontait son aventure, lorsqu'un nouveau tableau frappe les voyageurs. Ici, pour être compris, il iaut citer, rien ne peut remplacer les moindres expressions du poète.
« Le soleil avait cinq fois éclairé l'iiuivers depuis que nous avions quitté la terre des barbares. La nuit promenait en silence son char étoile, nos vaisseaux fendaient paisiblement les ondes j assis sur la proue, nos guerriers veillaient, lorsqu^un sombre nuage obscurcit toul-à-coup le front des étoiles et jeta Teffroi dans nos âmes.
» La mer ténébreuse faisait entendre un bruit semblable à celui des flots qui se brisent contre des rochers. Dieu puissant! m'écriai-je, de quel malheur sommes-nous menacés? Quel prodige eff'rayant ■vont nous offrir ce climat et cette mer? Ce^t ici plus qu'une tempête.
w Je finissais à peine : un spectre immense, épouvantable, s'élève devant nous. Son attitude est menaçante, son air farouche, son teint pâle, sa barbe épaisse et fangeuse. Sa chevelure est chargée dtf terre tt de gravier, ses lèvres sont hvides- sous de noirs sourcils, ses yeux roulent étincelans.
»Sa taille égalait en hauteur ce prodigieux colosse, autrefois l'orgueil de Rhodes et l'étonnemeut de l'univers. Il parle : sa voix formidable semble sortir des gouffres de Neptune. A son aspect, à ses
terribles accens, nos cheveux se hérissent, un frisson criiorreur nous saisit et nous ^lace.
)> Oj)euple, s'écrie-t-il, le plus audacieux de tous les peuples! il n'est donc plus de barrière qui vous arrête. Indomptables i^uerriers, navigateurs infatigables, vous osez pénétrer dans ces vastes merS dont je suis Télernel gardien , dans ces mers sacrées qu une nef étrangère ne profana jamais, et dont l'entrée m'est interdite à moi-même!
M Vous arrachez à la nature des secrets ({ue ni la science ni le génie n'avaient pu encore lui ravir ! Eh bien ! mortels téméraires , apprenez les fléaux qui vous attendent sur cette plage orageuse et sur les terres lointaines où vous allez porter vos fureurs.
M Malheur au navire sacrilège assez hardi pour s'élancer sur vos traces! je déchaînerai contre lui, j'armerai les vents et les tempêtes. Malheur à la flotte qui , la première aprèsla vôtre, viendra braver mon pouvoir î à peine aura-t-elle paru sur mes ondes , qu'elle sera frappée, abîmée, dispersée dans les flots.
"Avec elle périra le navigateur impie qui, dans sa course vagabonde, aperçut mon inviolable demeure et vous révéla mou existence. Et ce terrible châtiment ne sera que le prélude des malheurs que l'avenir vous prépare. Si j'ai su lire dans le livre des destins, chaque année ramènera pour vous de nouveaux désastres j la mort sera le moinare de vos maux.
» C'est ici qu'un guerrier long-temps couronné par la victoire trouvera ime éternelle sépultun-;
lOa RESUME DE L HISTOIRE LITTERAIRE
c'est ici que, par un secret jugement du Ciel, le destructeur des flottes ottomanes viendra déposer ses trophées, et payer de son sang la ruine de Monbaze et de Quiloa.
M Un autre héros le suivra; chevalier généreux, amant passionné, une jeune beauté Taccorapagne} doux présent de Tamour, elle devait embellir sa vie. Quelle afi'reuse destinée Ta conduite sur ses bords ! Ils survivront à leur naufrage, mais pour éprouver d'inexprimables douleurs; et leur lente agonie ne suffira point à ma vengeance.
» Leurs enfans , dévorés par la faim , expireront sous leurs yeux. Le Cafre avare et féroce dépouillera de ses vétemens la chaste beauté, exposée nue aux ardeurs du jour, à la fraîcheur des nuits; foulant de ses pieds délicats le sable brillant du désert, elle fuira dans l'épaisseur des forêts.
» L'impitoyable solitude ensevelira les deux époux. C'est là qu'ils mouilleront de larmes les rochers attendris. C'est là que, réfugiés dans les bras l'un de l'autre, ils confondront leur désespoir et leurs derniers soupirs. Les tristes témoins de tant d'infortunes les rediront aux rives du Tage.
» Il continuait ses horribles prédictions. Qui es-tu, monstre? lui dis-je, en m'élançant vers lui : quel démon vient de nous parler par ta bouche ? L'affreux géant jeta sur moi un regard sinistre. Ses lèvres hideuses se séparent avec effort et laissent échapper un cri terrible; il me répond enfin d'une voix sourde et courroucée :
« Je suis le génis des tempêtes , etc. etc »
DE PORTUGAL. Io3
Montesquieu a dit que ce poème renfermait des beaute's dignes de l'Enéide et de l'Odyssëe : c'est bien ici qu'on sent la justesse de cette réflexion. Et comme le style se modifie I comme ce géant va faire sentir toute l'ardeur dont il briila pour l'épouse de Pelée! comme il fait comprendre toute sa fureur, en peignant la manière dont il fut trompé! il avait porté ses ravages dans tout l'empire de l'océan, lorsque la nymphe lui promet de combler ses vœux.
Laissons-le encore parler :
« Plus de guerre, plus de courroux, Doris m'avait désarmé.... Une nuit, celte nuit cruelle devait couronner mon ardeur! je yis à travers les ombres s'avancer Taimable Thétis^ elle était seule, les bras tendus, le cœur eu délire 5 je m'élance vers cette beauté céleste, je couvre de baisers ses yeux, son front, sa chevelure. O honte! ô désespoir! je n'avais saisi qu'une montagne affreuse, hérissée d'une épaisse forêt. Un rocher sourcilleux recevait les brûlantes caresses destinées à une tête divine. Tous mes sens furent glacés d'horreur, je restai muet, immobile comme un rocher qui presse uu autre rocher, w
Après nous avoir peint sa fuite des lieux où la honte le poursuivait, il nous dit quel fut son châtiment.
I04 RIÎSUMÉ DE l'histoire LITTEUAIUE
« De ma cliair desséchée, de raes os converLb en rocher, les dieux, les inflexibles dieux ont formé le vaste promontoire qui domine ces vastes ondes. Et imur accroître mes tourmens, pour insulter à ma douleur, Thétis vient chaque jour me presser de sou humide ceinture.
» A ces mots , il laissa tomber un torrent de larmes, et disparut^ avec lui s'évanouit la nuit ténébreuse, et la mer sembla pousser un long gémissement. M
Je n'ajouterai aucime réflexion à cette citation du plus beau morceau des Lusiades; je nie contenterai de dire, avec un de nos auteurs, que c'est peut-étrele chef-d'œuvre de l'ëpopëe i.
Les héros poursuivent leur voyage* Je long des côtes de l'Afrique ils voient de nouvelles contrées, et commencent à éprouver de nouveaux malheurs. Les calmes, les tempêtes, les maladies rendent plus terrible leur navigation sur ces mers inconnues; et si la terre leur offre un asile d'un moment, bien des guerriers trouvent la fin de leurs maux sur ces rives étrangères.
* Parseval de Grandmaisou, les Amours dpicjHc.s.
DE PORTUGAT . 103
« Ils y dorment d'un éternel sommeil. Oli! que riiomme aisément trouve ici-bas sa dernière de-; meure. Un peu de sable remué sur le rivage, quelques vagues fugitives reçoivent iudistincteuient la dépouille mortelle d'un héros, et les restes d'un obscur soldat ^ »
Vasco de Gama rappelle ensuite la perfidie de Monbaze- il se réjouit d'avoir enfiu trouvé un asile ; mais ou sent qu'il va se préparer à de nouveaux travaux , et qu'il méprise les périls qu'il aura bientôt à braver. Le poêle, en retraçant la gloire de son héros, a la noble conscience de celle qui lui appartient, et qu'on semblait alors refuser au génie.
Le sixième chant nous fait voir Gama dédaignant les délices dont cherche à l'environner un roi qui admire son courage. 11 quiy.e ce pays hospitalier, et ses vaisseaux voEîuent de nouveau sur des mers inconnues. Les hardis navigateurs touchent déjà au terme de leur voyage quand le dieu qui les persécute cherche encore à leur susciter de nouveaux périls. Bacchus descend dans le palais de Neptune; il implore
• Euifini que nesta incognita espessura , etc. Cant. 5.
I06 RESUME DE l'histoire LITTERAIRE
sa puissance; il allume sa haine en excitant sa jalousie. Par ses ordres, Triton va rassembler tous les dieux de Thumide empire, et le conseil s'assemble dans le palais éclatant qui offre des merveilles inconnues à la terre. Bacchus parle, son discours respire l'envie et la colère. Malgré sa haine, il paie un tritut d'hommage à la valeur des Portugais : il sent que ces guerriers le déposséderont de son empire, comme ils deviendront les dominateurs de l'océan. Sa haine n'est point infructueuse. Bientôt les dieux partagent sa fureur. C'est en vain que Protée veut parler en leur faveur, il n'est point écouté :les navigateurs doivent périr, un messager de Neptune ordonne au fougueux Eole d'en purger à l'instant même la surface des mers.
Camoens nous fait bientôt quitter les profondeurs de cet océan, où son talent ilexible a su rassembler des dieux différens de ceux qu'il avait déjà peints. ISfou s remontons à la surface des flots que les navires fendent paisiblement. Il est nuit. 11 faut charmer les loisirs du voyage. Bientôt un jeune guerrier va prendre la parole; c'est Velloso; son esprit ardent se plaît à des récits d'aventures et de combats, et il rappelle avec
une biillante imagination l'histoire de ces douze Portugais qui allèrent venger dans Londres les offenses faites à labeaalé. Rien de plus animé que cet épisode, rien de plus chevaleresque que la peinture des tournois, et que les fêtes qu'on doit célébrer. Je regrette encore que l'espace m'empêche de le citer en entier, mais j'en dirai le sujet.
Au temps de Jean I^une querelle s'était élevée à Londres entre les jeunes beautés de la cour et quelques chevaliers dont les insultes avaient été graves j mais ils étaient redoutés, et personne n'osait accepter le combat qu'ils avaient offert. Les dames offensée^ s'adressent à Lancastre^ il connaissait la valeur des Portugais , et souvent avait partagé leurs périls , en admirant leurs exploits. Il engage ses belles compatriotes à réclamer le courage de douze chevaliers qui brillent à la cour de Lisbonne. Le message part, et les jeunes chevaliers acceptent avec joie cette nouvelle occasion de signaler leur valeur et leur galanterie. Ils partent. Un seul d'entre eux voudrait déplus hardis exploits , son ardente valeur demande d'autres dangers. Il ira combattre pour les filles d'Albion j mais durant son voyage il cher-
I08 RÉSUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE
chera d'autres aventures, il verra d'autres contre'es. On part , on arrive. Le jour du tournois est marqué. Ma grice ne vient point, et l'instant du combat s'avance. La cour est rassemblée, les beaute's offensées triomphent. Une seule est dans la tristesse , c'est celle que devait venger le chevalier absent, que ses compagnons ont attendu en vain. Tout-à-coup un bruit sourd se fait entendre : c'est lui, il va remplir sa promesse, il se range parmi les Portugais. La dame qu'il devait défendre , au lieu de ses habits de deuil, revêt l'or et le pourpre. Le 'Signal se donne , et le combat est commencé.
« Les guerriers sont aux mains. L'un, du premier clîoc, est lancé dans les airs, l'autre tombe, et gémit sous le poids de son cheval abattu. Celuici, d'un ruisseau de pourpre, inonde sa blanche armure; celui-là, le corps renversé , laisse échapper les rênes, et son panache bat la croupe de èon coursier; un autre a roulé sur le sable, le sommeil de la mort a pressé sa paupière.
» Les rangs se mêlent et se confondent ; chevaux et cavaliers courent en désordre , séparés les uns des autres. €es fiers Bretons ne se croient plus invincibles, plusieurs d'entre eux ont abandonné la lance, lès autres tirent fcpée; mais les Porlugais ne seborneul point à leur opposer les brassards, les boucliers cl les colles de mailles.
DE PORTUGAL. ÏOC)
» Les epées se brisent sur les épées, des coups terribles sont portés et rendus. Comment redire tant de prouesses, comment retracer Tardeur dts Lusitaniens, les vains efforts des Anglais? Un cri d'admiration s'élève : La victoire est à nous, et la cause des dames est vengée.
Velloso dit encore les fêtes brillantes par lesquelles on célèbre la valeur des Portugais. Mais il presse son récit, de funestes présages font prévoir la tempête : Tordre de Neptune a été écouté, l'orage éclate, et des cris de détresse ont remplacé les histoires du marin. Cette peinture de l'agitation des élémens est faite avec une admirable énergie, et l'on pensera avec M. Mille que Camoens s'y montre presque toujours l'égal de Virgile K
On pourra en juger, du reste, par ce trait qui termine en quelque sorte le tableau. Yasco de Gama invoque le Ciel, il envie la mort de ceux dont le trépas ne lut point livrée à l'oubli, et qui gagnèrent une éternelle renommée en combattant pour la foi.
fc Ainsi parlait le héros, et les vents continuaient de mugir, des sifflemens aigus retentissaient dans
/^oj-. Note du chant sixième, p. 383.
les cordages, de sinistres éclairs sillonnaient la nue; on eût dit, au fracas de la foudre, que les élémens ramenaient le chaos. »
îci l*on retrouve, d'une manière qui n'est point heureuse, les effets du merveilleux employé par Camoens. Il a invoqué la céleste Providence, le Dieu qui sauva jadis Israël; et c'est Vénus qui sauve encore la flotte portugaise. Mais la manière dont elle apaise les Ilots est charmante, et l'on est désarmé par tant de grâce.
CamoenS; dont le goùl peut s'égarer, mais qui est toujours noble, toujours rempli de la plus haute morale^ Camoens s'adresse, à la fin de ce chant, à ses compatriotes, avec l'autorité d'un guerrier qui a blanchi dans les combats!. La grande entreprise est presque conduite à sa fin, et il dit comment on acquiert la gloire qui la signala.
(f Vous êtes grands par vos aieux, osez Fêlre aussi par vous-même. U faut, pour plaire à l'immortelle, ceindre l'ëpée, supporter les veilles, braver les tempêtes, endurer, sans abri, les glaces du pôle et les feux de l'équateur , vivre du pain grossier que la faim dévore et que la fatigue assaisonne. »
» Mas com buscar co seu forçoso braço.
Dans le chant suivant, les rivages de l'Inde apparaissent aux Portugais : si le poète a excite ses compatriotes à la persévérance, il célèbre maintenant leur gloire, en les comparant aux autres nations ; et quand il porte ses regards vers la plus noble des contrées, c'est ainsi qu'il s'adresse aux rois :
ff I Ces foudres d'airain qu'inveixta le démon de la guerre, tournez-les contre les remparts de Byzance, rejetez dans les antres des monts Caspiens, dans les froides cavernes de la Scythie,le vainqueur farouche qui, des rives du Bosphore, menace la -civilisation et les arts de l'Europe »
» IVentendez-vous point les Grecs qui vous appellent? les peuples de la Thrace, de la Colchide et de l'Arménie vous annoncent à grands cris, qu'un ravisseur sacrilège infecte leurs enfans des poisons de Mahomet. Allez punir des barbares, et renoncez à la gloire odieuse de subjuguer vos frères.»
Oui, dans ce noble élan, je reconnais toutle caractère du poète : il appelle les chrétiens au secours des Grecs; dès le seizième siècle, il impose aux nations le de-, voir de les rendre libres. Qu'aurait-il dit,
* Aquellas invencôes feras e novas , Cant. 7 est. la.
fil RESUME DE L HISTOIUE LITTERAIRE
s'il eut élë, comme nous, témoin de ces exploits qui effacent ceux de l'antiquité? Après avoir prêté à une cause sainte le secours de son génie , il lui eût offert le secours de son courage; comme un poète que nous regrettons, il eût voulu combattre et chanter pour la noble Grèce; et, par ces deux exemples, l'Europe aurait eu à rougir doublement de son indiff"érence.
On est parvenu dans un port de l'Inde; la flotte a touché le rivage ; un envoyé de Gama va, par ses ordres, apprendre au monarque de ces contrées l'arrivée des Portugais. Le messager rencontre un jeune Maure qui visita jadis la Lusitanie. Mozaïde est son nom. Bientôt Gama peut l'interroger. C'est de lui que le héros apprend dans quelle contrée il est parvenu, quelle est son nom, quels sont ses habitans. Mozaïde lui décrit l'empire de Calicut. Mais déjà le Samorin, instruit de l'arrivée des étrangers, veut les connaître. Gama débarque sur le rivage , où il est reçu par le Catual, auquel tout obéit après le souverain. Il traverse la ville; à chaque moment son étonnement redouble, et les tableaux les plus variés forment un heureux con?
DE PORTUGAL. I l3
traste, par leur nouveauté, avec ceux que Ton a déjà vus. Enfin Gama est conduit par un brame au pied du trône ^ pour la première fois , un guerrier de l'Europe offre au souverain des Indes l'amitié de son roi. Il lui peint les avantages que le comm«'rce de ces contrées peut lui offrir. Le monarque hésite, maisMozaïde est son interprète, et il retrace avec chaleur la gloire de ces étrangers.
« Tu trouveras chez eux, lui dit-il, la politesse unie au courage, et les arts de la paix mêlés à l'appareil de la guerre. »
Ses discours décident le Catual à visiter la flotte des Portugais. On le reçoit sur levaisseau amiral, les bannières sont déployées ï. Le ministre du Samorin porte ses regards sur les hauts faits que la peinture y a retracés. Camoens, toujours national, trouve
' Ce huilièrae chant n'a point , à beaucoup près, le mouvement qu'on remarque dans celui qui fa précède- mais on y retrouve une heureuse et brillante peinture des mœurs de l'Oiient^ et à l'époque ou le poème parut il offrait encore plus d'iutérèl que de nos jours. La fin, comme on le verra d'ailleurs, émeut profondément. C'est ime grande leçon que cette noblesse de seniimens unie à une profonde misèi e.
l l4 RÉSUME DE l'histoire LITTERAIRE
encore moyen de rendre ici hommage à ]a valeur des Portugais. Mais, avant de s'abandonner à son amour patriotique, il laisse échapper quelques regrets; il retrace ses souffrances, et il déchire tous les cœurs, eu faisant sentir que son malheur est l'ouvrage des ingrats qu'il chantait. Cependant son aident amour pour la patrie n'en est point affaibli ; il tend sa lyre pour de brillans accords, et bientôt sa voix plaintive prend une force nouvelle : il a des victoires à chanter. Il vient de nous dire :
« ï Ohî non, jamais vous ne m'entendrez célébrer celui qui, sans craintes et sans remords, sacrifie à de vils intérêts et le prince et TÉtat; ni Tambilieux qui n'aspire aux grandeurs que pour en faire l'ins- Irument de ses vices. »
En effet , ce ne sont point les illustres du temps qu'il va célébrer^ on ne le verra point accorder sa louange aux hommes qui pouvaient éloigner la misère de son modeste asile. C'est l'antique gloire de la nation qu'il chantera. On voit qu'il a porté ses regards vers toutes les époques , qu'il a cherché
3 JSaô cres nymphas} nad que fama desse.
DE PORTUGAL. lit)
les belles actions des Lusitaniens, jusque dans l'obscurité des siècles. Pour exalter l'àme de ses compatriotes, on dirait qu'il essayait de lire dans l'avenir.
Ses nobles inspirations étaient consacre'es aux Portugais : que les e'trangers ne l'oublient point j qu'ils ne cherchent pas uniquement dans ce chant l'intérêt de l'action, l'imagination qui amuse; ils y trouveront l'enthousiasme qui entraîne et qui fonde l'esprit national.
Le frère de Gama montre d'abord au Catual le vieux Lusus,qui vint chercher un asile dans les vallées du Douro et de la Guadiana; Ulysse, qui fonda Lisbonne; et ce Viriatus,qui,en échangeant sa houlette contre une lance, fit trembler les maîtres du monde; Sertorius , qui guida les phalanges lusitaniennes contre son injuste patrie. Bientôt il arrive au fondateur de la monarchie, à ce don Henri, qui alla sanctifier sur le tombeau du Christ la tige des rois du Portugal. Il amène ensuite Alphonse, qui chassa les Maures du royaume que lui laissait son père , et il élève davantage la voix pour célébrer son courage.
Egaz de Moniz savait dire la vérité aux
I l6 RESUME DE l'hISTOIRK LITTe'rAIRE
rois, il est chanté comme eux. Don Fuas, le Lutatius portugais, voit ses actions inscrites parmi celles des autres héros. Théotonio, prêtre et soldat, frappe de sa foudroyante épée les Maures d'Aronchez* Mem de Moniz imite son digne père; « sa figure est à bon droit sur les drapeaux de ]a Lusitanie, car il renversait les étendards des ennemis, et conservait toujours le sien.» Camoens nomme aussi Giraldo,le chevalier sans peur des Portugais; don Mathieu, pasteur des peuples et vengeur de son troupeau; Correa^ qui sut conquérir les Algarves ; Ribeiro, vainqueur des chevaliers castillans; il s'anime encore pour nous parler de ces champs d'Aljubarota où la puissante armée des Castillans fut anéantie.
II nomme Nuno Alvarès Pereira, et il s'écrie : «Heureuse patrie, qui possède un tel fils, ou plutôt un si glorieu3iiapère ! » Ptodrigue de Landroal, Fernand d'Elvas, Pereira, qui fit tête à une escadre formidable, sont ensuite les héros qu'il chante ; et ces dixsept Portugais qu'on vit se défendre contre quatre cents Castillans , lui font dire à juste raison que le Portugais ne compte jamais ses ennemis. Bon Pèdre, don Henri,
illustres Menezes, vous êtes nommes : le poète s'arrête devant le nombre de héros qui lui restent à chanter encore.
Cependant le Samorin assemble les prêtres, et les consulte sur l'arrivée des étrangers. Ils prédisent leur victoire, et bientôt Bacchus vient, de son côté, attiser la haine que les musulmans doivent conserver pour les chrétiens. En horreur aux deux peuples qui habitent le pays, ils doivent périr. L'esprit du souverain est prévenu contre les uavis;ateurs. On feint de regarder Gama comme un vil pirate j on exige de lui des présens qui attestent le pouvoir de son roi 5 mais le noble Gama parle , et la confiance rentre dans l'esprit du Samorin. Cependant au moment oii l'amiral va retourner vers les vaisseaux, le Catual veut le retenir^ il insiste pour que les navires s'approchent de terre, et la prudence du guerrier sauve la flotte des plus grands périls. Néanmoins, pour obtenir sa liberté, il consent à envoyer les marchandises qu'on lui demande. Alvare et Diego en surveilleront la vente. Ils doivent eu recevoir le prix. Ici le poète s'indigne avec éloquence contre cet amour de l'or, qui flétrit tant de cœurs, qui anime tant de trahisons.
I l8 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE
Le neuvième chant va commencer, i « Le but secret des Maures était de retenir la flotte portugaise jusqu'à l'arrivée des vaisseaux qu'ils attendaient de l'Egypte; » et ils seraient les victimes de la perfidie, si Mozaïde ne venait leur donner un heureux avertissement. Alvare et Diego sont rappelés par l'amiral, mais le ministre les retient, et Gama, usant d'une juste représaille, garde à bord des navires plusieurs marchands indiens qui venaient y trafiquer. Cette mesure a un heureux effet; bientôt la flotte peut partir. Les navigateurs vont revoir leur patrie. Ils sillonnent de nouveau les mers; et Vénus, heureuse de leurs succes , leur prépare un doux repos dans une île^ qu elle a pris plaisir à embellir ellemême. Rien de plus gracieux, rien déplus poétique que ce charmant épisode. On ne conçoit guère comment un grand écrivain a pu dire que , dans cette occasion , les peintures de Camoens étaient plus dignes de ces lieux où se rassemblent les matelots d'Amsterdam 2, que de l'épopée. On ne peut
« Que todo seu proposito e vontade , Gant, q est. 1.
* Voltaire, Essai sur le poème épique.
DE PORTUGAL. IIQ
concevoir non plus comment l'abbé Delille I a pu répéter cette critique inconvenante, et ceux qui ont lu Camoens aiment à redire avec M. Mickle , son traducteur anglais :
« Tous les tableaux que présente l'île de Vénus rappellent les formes pures de la Vénus de Médicis. Les descriptions sont vives et animées, mais chastes comme les premières amours d'Adam et Eve dans Milton , et entièrement dégagées de ces expressions hardies que l'on trouve souvent dans le Dante , l'Ariosie, Spenser, et Milion luimême 2. »
Je regrette encore que l'espace m'empêche d'emprunter à l'excellente traduction de M. Mille ce charmant épisode. J'en
1 Septième noie de la traducUon de VEnéïde.
2 Vof. aussi ce que dit M. Gilibert de Merlhiac dans le discours remarquable qui précède la traduction de l'Araucana, Ce jugement est aussi rapporté par M. Mille. Il nV a pas joint celui de l'abbé Andrés; mais cet auteur, dans son Histoire générale de liitérature, écrite en italien, me paraît avoir mal compris, malgré son admiration pour Camoens, le passage dont il est question. Voy. det Origine dei progressi dello stato attuale d'ogni litieratura, t. 2.
120 RESUME DE l'uISTOIRE LITTERAIRE
donnerai une rapide analyse. Les Portugais naviguent depuis quelque temps, quand l'ile délicieuse que Ve'nus vient d'embellir se présente à leurs regards; elle est peuplée de mille nymphes charmantes, qui fuient d abord à leur aspect , et que les guerriers poursuivent. Mais la victoire ne sera point long-temps indécise. « Vénus est au milieu des airs, enveloppée d'un nuage d'or. Elle jette à pleine main les touffes de roses sous les pas gîissans des Néréides, et précipite les pas des guerriers. » B.ien de plus gracieux que les discours d'un jeune soldat que l*amour a toujours maltraité, et qui implore en vain une nymphe qui le fuit. Cependant bientôt le plus doux accord règne au sein de cette île de délices; Thétis elle-même, la belle Thétis est réservée par l'amour au conquérant des mers, et elle va bientôt lui révéler les plus nobles secrets. Elle le conduit au sommet d'une montagne, dans un palais d'or et de cristal , où le fils de Vénus a rassemblé tous les plaisirs, où l'avenir lui sera révélé.
Nous sommes arrivés au dixième chant.
Nous allons voir encore se dérouler les annales de l'héroïsme. Les chants ont succédé
aux festins. Aux acccords ravissans de la lyre, Tune des nymphes marie tout-à-coup une voix plus mélodieuse que la voix des Syrènes. Mais ici le poète s'arrête un moment, il a besoin de prendre des forces pour célébrer de nouveaux exploits. Ses tristes années déclinent vers leur penchant. Encore quelques jours, il aura vu fuir son été. « I/infortune, dit-il, a glacé son génie. II veut cependant achever ce monument qu'il élève à la gloire de sa patrie. » II invoque la reine des Muses de la manière la plus touchante.
Elle lui donne une force nouvelle , et il rappelle les chants de la jeune divinité, qui lit dans l'avenir. Elle montre à Gama les villes duSamorin livrées aux flammesi. Le grand Pacheco , l'Achille de la Lusitanie , arrive, et les Indiens sont vaincus par une
1 Là, sans doute, on aimerait à voir dans Camoens plus de pitié pour ces peuples que Ton anéantissait. Mais il faut le juger en se rappelant les funestes idées du seizième siècle. Du reste, la patrie fut bieu ingrate envers Pacheco, ce guerrier qui avait fait sa gloire, et que le poète chante ici sans savoir quil partagerait son destin: il mourut dans l'hôpital des pauvres, où il soignait les malades.
T22 RESUME DE l'histoire LITTERAIRE
poignée de combattans. Mille exploits succèdent à ces premiers exploits, et le grand homme est persécuté. La déesse s'écrie avec douleur :
ff Bélisaire ! toi qui seras toujours grand parmi les filles de mémoire, si Timpure calomnie a flétri tes lauriers , si ta gloire a connu Toutrage , viens te consoler avec Pacheco. w
Nous ne suivrons point la nymphe dans toutes ses inspirations prophétiques, on y sent les secrets de la plus haute poésie. Elle nous conduit au milieu des mers de l'Inde , dans les îles qu'elles entourent , et partout elle voit de grands exploits à raconter. Mais enfin elle arrive au jour où Gama doit trouver la mort. Le héros ne s'émeut pointi : les chants prédisent de nouveaux combats, honneur de la Lusitanie.
Enfin la nymphe n'a plus de victoires à raconter, et Thétis va faire voir aux Portugais des merveilles plus grandes que toutes celles qui ont enflammé leur imagination. Ils parviennent à des hauteurs jusqu'alors inaccessibles.
I Celte réflexion est due à Duperron de Caslera, le premier traducteur de Camoens; elle peint admirablement la noblesse du héros.
« Ils croient fouler le parvis de l'Olympe. Au milieu des airs apparaît un globe immense qu'une vive lumière environne et pénétre : le centre en est aussi visible que la surface, w
C'est rédifice du monde; sa rayonnante surfacec'estDieui. La déesse, dans une poésie brillante, raconte la construction du monde, la marche des corps célestes,- elle fait voir au guerrier les contrées les plus célèbres de la terre; elle dirigesesregards vers les lieux saints que le chrétien révère, ils lui rappellent d'antiques traditions. Mais, par une bizarrerie bien étrange, et de bien mauvais goùt,Thétis célèbre le martyre de saint Thomas. Après ce morceau singulier, la déesse continue ses descriptions, et elle fait voir au héros le fleuve secourable dont les bords hospitaliers recevrontun poète malheureux. La Chine, Ceylan, le Nouveau-Monde se présentent tour à tour aux regards des guerriers, et leur attestent la gloire à venir de la nation,
^ Un peu plus loin, le poète explique d'une manière ingénieuse pourquoi il a usé dans son merveilleux des dieux de la mythologie. « L'épopée qui nous charme et nous instruit tour à tour, la noble épopée a conservé ses divinités et leurs noms. «
Les Portugais viennent de jouir du plus beau spectacle qu'on ait pu oôVir à des mortels. La de'esse leur rappelle la patrie; ils partent , et bientôt le Tage les reçoit dans ses eaux.
Le poète termine son poème de la manière la plus modeste et la plus philosophique, il donne de sages conseils à un jeune monarque que ses courtisans trompaient, et ce langage il fait sentir avec noblesse qu'il a droit de le tenir.
. « Pour te servir, dit-il à Sébastien, j'ai un bras fait aux armes, pour le chanter, une lyre consacrée aux Muses ^ »
Tel est ce poème que Ton connaissait à peine en France, et dont l'excellente traduction de M. Mille 2 fera comprendre toutes les beautés.
Je ne prétends point répéter ici les éloges et les critiques dont les Lusiades ont été l'objet. Mais cette épopée a été long-temps m:é-
*■ Para Ser^nj^pos braço as armas feito : Para cantar vos mente as inusas dada.
^ Castera écrivait fort mal. La Harpe n'entendait point ie portugais. Dans la nouvelle traduction on trouve l'exactitude et le charme du style.
DE POFxTUGAL. 1^5
connue. Il appartenait à un de nos grands écrivains,quia observéune nature élranf^ère, de dire l'un des premiers, après plus de deux siècles, qu'il y avait des choses touchantes et quelquefois sublimes dansCanioens.il appartenait à madame de Staël de tenir le uième langage. M. Lemercierne pouvait point être insensible aux élans du grand poète; il les admira. Camoens fut donc suffisamment vengé des critiques du père Rapin , de celles d'Adrien Baillet , et même des censures injustes de Voltaire et de La Harpe. Je ne me dissimule point ses défauts. Je sais qu'il est peutêtre trop souvent historien ; qu'il n'attache point assez par l'action principale ; qu'il pèche quelquefois par le goût; mais il faut rappeler, avec M. de Chateaubriand , qu'il fut le premier épique moderne K
J'ajouterai que si l'on considère la haute poésie du côté de son heureuse influence sur le moral , des peuples, aucun poète ne doit
ï P^ojê aussi ce que dit Andrèsw C'est le premier épique parmi les modernes qui ail entraîné les applaudissemens de toutes les nations et le premier qui mérita l'étude des vraies poètes. vDel Origine dei progresse dello staio atluale cTogui Utteraturay t. [\, p. 241.
Il6 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE
être loué à l'égal de Camoens. Il n'amuse point comme l'Arioste, il n'intéresse point comme LeTasse 5 mais il eut plus qu'eux cet ardent amour de la patrie qui pénètre de ses feux tous les cœurs et leur donne un noble enthousiasme I.
Le vrai Portugais qui a élevé naguère un si beau monument au poète de la patrie, nous a fait connaître en quelques mots le genre de mérite qui l'honorera davantage.
Au célèbre siège de Colurabo à Ceylan, où Fantique valeur des Portugais brilla de ses dernières lueurs en Asie, on assure que les soldats, accablés par la faim et par le travail , soulageaient leurs maux et ranimaient leur courage, en répétant en chœur les stances du poème^.
De la création et de la composition de l'homme^ poème en trois chants attribué à Camoens.
Très-peu de personnes en France connaissent ce singulier ouvrage, et je fi' en au-
■* C'est en le considéran t sous ce rapport que M. Félix Bodin l'a mis au-dessus des poètes italiens, qui lui sont peut-être supérieurs par la conception poétique. » Ed. de don Sou;za Botelho, vida do autor.
rais peut-être point parlé s'il n'avait pour auteur, au dire de quelques personnes i, le plus grand poète de la nation. C'est une erreur du génie , dont il faut attribuer surtout la bizarrerie au seizième siècle.
Ce poème est une composition mystique, assez difficile à entendre, et plus difficile encore à analyser. Je veux néanmoins lâcher d'en donner une idée rapide.
L'auteur est au milieu d'une carnpagne, et il décritl'époque de l'année où l'on se trouvait, ainsi que l'aspect delà nature. J'offrirai
^ Je me sers de cette expression, car il y aurait de la témérité à affirmer que le poème de la création de l'homme est de Canioens. Depuis mon travail, j'ai fait des recherches à ce sujet; les littérateurs portugais étaient partagés dans leurs avis quand je les consultai. J'avouerai que mes perquisitions ont été infructueuses. L'incertitude reste la même. Dans le savant mémoire sur les diverses éditions de Camoens, qui a éié publié par l'académie des sciences de Lisbonne, il est dit que Surrupita,en donnant les œuvres complètes du poète, y introduisit le poème dont il s'agit ici, quoique Camoens ne l'eût jamais écrit. Rodrigo de Cuuha, à qui le volume était dédié, détrompa, dit-on, l'éditeur ,• mais rimpresîiou était commencée, et Surrupila la fit continuer, en se conteutant d avertir le public. L'auteur defarticlene donne point d'autres
ia8 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE
ici cette description , dont le style est assez remarquable.
« L'on était parvenu à l'époque la plus agréable de Tannée , qui a été consacrée par les anciens àVénus, Vénus, les amours de Mars et de A ulcain, étoile brillante de l'océan et de la terre, la divinité dont la douce et favorable influence fait naître l'amoureux printemps, tandis que le souverain créateur de l'univers guide la main de la nature.
C'était le moment où la terre libérale, humide de la rosée du ciel, et revêtue de la verdure et de Témail le plus varié, fait naître Tespérance de recueillir des fruits délicieux^ à Taspect des plantes
détails, et une semblable assertion n'est point suffisante pour établir la fraude littéraire. J'ai trouvé la Création de l'homme dans plusieurs éditions, sans qu'on Ftût fait précéder d'aucun avertissement^elle est, entre autres, dans celle de 1720, petit in-f^, avec les Commentaires de Mauoel Correa; elle se trouve également dans Téditionen 3 vol, in-18 de Dubeux. Les laborieux auteurs du grand dictionnaire de Tacadémie , que j'ai eu souvent occasion de citer , avouent leur incertitiude à ce sujet 5 j'ajouterai que plusieurs Portugais instruits croient que le poème est de Camoensj sa bizarrerie ne serait point une raison suffisante pour affirmer le contraire j elle est parfaitement en harmonie avec les idées du temps, et j'avouerai qu'il y a quelques parties dans les descriptions qui font pencher vers l'idée que ce petit ouvrage n'est paint apocryphe.
et des arbres couronnés d'une imiorabrable quantilé de fleurs odorantes, elle paraissait plus brillante et plus belle sou5 la douce influence de Taraoureuse étoile.
» C'était aussi Tépoque où les oiseaux, errant en liberté, remplissent l'air de leurs chants joyeux, et rendent plus agréables et plus gracieuses les fraîches matinées d'avril. Elles invitent à un doux sommeil les hommes fatigués, et leur amènent de vaines et légères illusions, au bruissement de la fontaine limpide qui descend dans la verte prairie du haut de la montagne.
«Dans une de ces matinées, unepiofûndeet grande pensée s'était tout-à-coup emparée de moi; elle roulait sur l'admirable prévoyance, sur la haute conception du créateur detoutce quia été créé. Je me demandais comment , après avoir donné un ordre et des lois certaines à la sphère, il avait toutà-coup, de son profond savoir et de son admirable industrie, créé un autre monde plus petit. >>
Après avoir admiré les lois principales qui régissent l'univers, le poète s'endort : il a une vision , cette vision est tout le poème.
11 voit d^ abord un brillant édifice au milieu de la campagne^ miais cet édifice, solidement bâli et muni de tout ce qui doit le conserver , s'écroule bientôt parla faute de deux gardiens qui mangent un fruit défendu.
l3o RESUME DE l'hISTOÏRE LITTERAIRE
L'auteur ne voit plus que ruines et désolation.Mais bientôt un autre édifice plus brillant et plus noble va être construit^ cependant il conserve quelque chose de l'imperfection del'ancien. La tour s'élève, une jeune dame en prend possessionet doit y commander; elle est brillante de splendeur. La tour, c'est l'édifice humain ; la dame, sans doute c'estl'âme.
Au second chant, après quelques strophes assez belles sur la différence qui existe entre les œuvres de Dieu et celles des hommes, le poète retourne à son révej il veut voir l'édifice de plus près. Un esprit céleste qui l'avait guidé jusqu'à ce moment cesse de l'accompagner, et c'est alors que commence la description la plus bizarre du corps humain , considéré comme un vaste édifice divisé en trois parties, où dominent des maîtres qui font agir leurs nombreux serviteurs. Je ne suivrai pas le poète dans ses singulières peintures, que j'ai été, je l'avoue, assez long-temps à comprendre; mais, pour en donner une idée, je traduirai ce qui a rapport aux yeux.
«On voyait, sur un ivoire poli, deux fenêtres, dont les vitres étaient d'un pur cristal, qui les rendait et
DE PORTUGAL. l3l
plus claires et plus brillantes 5 et, pour les défendre d'un air dangereux ou d'autres choses funestes, de beaux rideaux à franges se fermaient et pouvaient s'ouvrir quand cela était nécessaire. ' »
Je ue poursuivrai point les citations de ce genre, qu'il me serait facile de multiplier, elles offriraient sans cesse de nouvelles preuves d'unebizarrerie inconcevable^ cependant il faut ajouter que si Ton met un moment de côté cet excès de mauvais goût, il est impossible de ne point élre surpris de Tobservation et de la singulière adresse qu'il a fallu pour trouver des descriptions si extraordinaires.
Mais, au troisième chant, le poète a retrouvé de sa noblesse, et il s'écrie :
« * Vie humaine, si chancelante et si rapide, dont la gloire est si imparfaite et si fausse. La plus longue est un songe léger. Elle est assujétie au temps, au destin, et enfin à la mort. C'est celui qui l'estime le plus, qui l'aime davantage, qui la voit aussi s^évanouiravec le plus de tristesse et le plus de douleur. Elle passe, et sa fin se termine par des angoisses et par des sanglots : c'est une fumée , et elle nous remplit les yeux de larmes.
1 Assentados estai^ad sobre Jïno, etc. Cant. 11, est. 36.
> P^ida humana taô caduca e brei'e, Cant. m.
î32 RÉSUMÉ DE l'hISTOIRE LITTÉRAIRE
« Sa fortune heureuse ou contraire lui a-t-ellefait éviter la terre, à ce tyran superbe? l'a-t-il évitée, ce grand sceptre de Rome, et la Grèce, et laMédie, et la Perse? Ont-ils échappé à Theure incertaine d'un désabusement certain , à cette heure terrible , fatale et qui finit tout? Elle est triste , elle est odieuse aux hommes, et sous un peu de terre elle engloutit tout dans un long oubli. »
De semblables pensées feraient peut-être reconnaître l'auteur des Lusiades. Mais après cette lueur fugitive qui rappelle ses belles inspirations, le poète se jette de nouveau dans les descriptions bizarres : le songe continue , il voit par degrés la tour vieillir et tomber en ruines, il nous montre dans ce triste état les portions de l'édifice que l'on a vues nôiguère présenter Taspect de la solidité.
Enfin l'édifice est renversé, un peu de terre le recouvre.
Alors l'esprit céleste qui avait guidé le poète lui apparaît de nouveau, et il lui reproche la douleur qu'il ne peut contenir.
« Que fais-tu ici. être faible? que penses-tu, dans ta tristesse, mortel aveugle et imprévoyant? pourquoi , instruit par les maux des autres , ne mets-tu jias à i)rofit ce que tu viens de voir ? »
I>E PORTUGAL. î33
Il lui explique encore ce que Dieu a fait pour l'Ame immortelle, et les actions de grâces qu'on doit au Rédempteur. Pendant ce discours, l'édifice, quoique renversé, est encore entier; l'ange en fait sortir la dame qui y demeure depuis si long— temps, car elle voudrait encore veiller à la conservation de son ancienne demeure; mais l'esprit l'entraîne, l'édifice s'écroule, et le poète, se promet qu'unlel exemple ne lui sera point inutile.
Si l'on se rappelle le goût du temps, je ne vois point que la singularité de ce poème puisse empêcher de croire qu'il est véritablement de Camoens. Qu'on se souvienne du Dante, tout à la fois si sublime et si bizarre y le langage du poète portugais éton- 4ieia moins.
l34 RÉSUME DE l'histoire LITTERAIRE