HISTORIENS PORTUGAIS DU SEIZIEME SIECLE
HyeroniiBo Osorio, Jean de Barros, Couto, Albuquerque, Damian de Goes, Castanheda, Resende, etc.
Si le climat, si les circonstances politiques ont une influence naturelle sur la poésie, cette cause agit plus que cela ne devrait être sur les historiens, qui, sans chercher à s'en éloigner entièrement, devraient se défier de son pouvoir. Malheureusement on ne peut guère acquérir cette impartialité, qui fait repousser les préjugés du temps et du pays, qu'après une longue civilisation. Il ne faut guère la chercher à une époque où un peuple sort de la barbarie en politiqueil y aurait peut-être de l'injustice à l'exiger des historiens portugais du seizième siècle. Eblouis par de rapides conquêtes dont leur nation tirait toute sa splendeur, entraînés par un zèle religieux qui ne leur permettait guère de discerner ce qui était }uste de ce qui ne l'était point, croyant leurs
2'1'2 RÉStJME DE L HISTOIRE LITTERAIRE
compatriotes appelés, par une mission paiticuîière , à faire de nouvelles découvertes, ils sont brillans dans la manière dont ils racontent les faits , ils sont quelquefois cruels dans leurs raisonnemens,et ils citent, la plupart du temps, un miracle opéré contre les peuples infidèles, au moment où l'on s'attendrait à voir une réflexion de pitié sur le sort déplorable où on les avait réduits au nom d'un Dieu de paix.
Leurs écrits rappellent la poésie du siècle: tant l'enthousiasme y est porté à un haut degré I Ils n'eurent pas besoin d'aller chercher au dehors des hauts faits à célébrerais n'eurent qu'à jeter un coup d'œil sur ce qui se passait autour d'eux. Leur imagination n'eut même pas besoin de s'exalter pour surprendre en inventant, car la vérité de l'hTstoire était essentiellement poétique parmi eux. Des mers inconnues traversées pour la première fois , des empires immenses découverts, quelques hommes opposés à des armées entières et ces armées vaincues^, les trésors de l'Inde s'accumulant dans Jes ports de Lisbonne, une nature nouvelle étalant sa splendeur aux yeux des habitans de l'Europe, qui se croyaient le plus favorisés par
le climat : voilà ce que les historiens du Portugal curent à décrire; voilà ce qui enentraîna leur imagination brillante, et ce qui développa leur caractère original comme écrivains.
On sent que leurs défauts tiennent essentiellement au temps. Tous ne les ont pas au même degré qu'un des plus célèbres , Jean de Barros; mais il y en a bien peu qui en soient exempts. Ces auteurs laborieux n'ont point été de simples chroniqueurs , ils ont presque toujours mêlé de nombreuses réflexions aux récils des événemens qu'ils rappelaient. C'est là qu'ils ont échoué à mes yeux. Maiulenant, du reste, on est surpris de leur verve, de leur tact à saisir les usages, et de l'instruction qu'ils déployaient à une époque où il y en avait si peu. Cela tient en grande parlie, sans doute, à ce ({u'iis avaient voyagé pour la plupart, ou bien à ce qu'ils avaient eu de fréquentes relations avec des hommes ayant beaucoup vu et beaucoup comparé.
Les Portugais avaient, comme on le voi(, tous les élémeusd'une histoire nationalebrillante ; et de plus les auteurs étaient encouragés par les souverains. Mais les historiens,^
224 RESUME DE L*HISTOIRE LITTe'rAIRE
que les rois protègent, disent-ils bien toute la vérité? II ne faut donc demander, en général , aux historiens portugais , que des récits d'exploits faits d'une manière brillante et énergique. Ils sont si riches en ce genre qu'ils exagèrent rarement la vérité. Cependant il y en eut un qui avant tout parla selon sa conscience.
Comme nous allons jeter un coup d'œil sur le siècle, je ne m'astreindrai pas à une priorité de quelques années dans Tordre que nous suivrons. Ici^ il s'agit de juger des hommes dont le devoir était d'instruire. Le PortUÊjal met à la tête de ses historiens Jean de Barrosj mais l'humanité reconnaissante y place le vertueux évéque de Sylves.
Je commencerai donc par Osorio , quoiqu'il ait écrit en latin la plupart de ses ouvrages j et je lui donnerai la première plaee , quoique l'esprit du siècle le dominât encore. Mais il savait parler au peuple et le porter vers la tolérance; il avail un sentiment profond de la vérité, et il osait la dire aux rois.
Ce doit être sans doute un grand mérite à nos yeux que d'avoir écrit d'après les im-*
pulsions d'un cœur droit, à une époque où tant de circonstances contribuaient à fausser ]e Jugement et à faire mépriser les lois de l'humanité.
HyeronimoOsorio, plus connu sous le nom d Osorius, naquit au commencement du seizième siècle [i5o6], et il en parcourut la plus grande partie. Évéque de Sylves, dans le royaume des Algarves , ses dignités ecclésiastiques ne l'empêchèrent point d'élever une voix éloquente en faveur des Juifs, alors qu'ils subissaient encore une odieuse persécution, et dans un moment où personne n'était tenté d'implorer la pitié en leur faveur.
Hyeronimo Osorio a donné une Fie d'Emmanuel^ très-remarquable sous tous les rapports, et qui est peut-être plus généralement répandue en Europe que les différens ouvrages des historiens portugais , à cause de la langue où elle fut écrite. Elle est trop universellement connue pour que j'essaie de l'analyser. Je citerai seulement un fragment qui fera connaître la manière d'écrire de l'historien.
Après avoir retracé la situation dans laquelle se trouvait les Israélites ^ les immu-
2 26 RESUME DE l'hISTOIRE LITTe'rAIRE
nites qui leur avaient été accordées par Jean II, el la manière dont Emmanuel, se croyant libre des engagemens pris par son prédécesseur, ordonna à ces infortunés de sortir du royaume dans un terme de peu de mois , il donne ainsi le détail des persécutions qui suivirent cet arrêt effroyable. J'emprunte ce morceau à une ancienne traduction.
« Emmanuel ne pouvant soulFrir que tant de milliers d'àmes s'allassent précipiter en damnation éternelle, pour garantir de ce danger les enfans des Juifs, s'avisa d'un expédient inique et injuste à exécuter, et qui procédait toutefois d'une Jjonne volonté, et tendait à une bonne lin j car il commanda que les enfans mâles juifs qui n'avaient pas encore atteint 1 âge de quatorze ans fussent enlevés d'entre les mains de leurs pères et mères pour ne plus les voir, et quils fussent instruits au christianisme. Or cela ne pouvait se faire sans grand trouble, car c"'était pitié de voir arracher les petits enfans du girou de leurs mères, traîner les pères ^
» Ceci paraît encore bien modéré pour noire époque j mais qu'on lise d'autres hi>toriens, que la pensée surtout rétrograde de qvielques siècles, et l'on verra que le mot de pitié était beau dans la bouche de l'évêque de Sylves.
DE PORTUGAL. 22n
qui les tenaient embrassés, et à grands coups de liaton les contraindre à lâcher prise ^ les cris horribles résonnans de tous cdtés, et l'air rempli des pleurs et lamentations des femmes. Il y en eut qui ne pouvant souffrir telle indii^nité, jetèrent leurs cnfans en des puits profonds; d'autres, transportées de colère et de rage, se tuèrent de leurs propres mains. Et pour accabler du tout celte misérable nation, après les avoir ainsi outragés, encore ne leur voulut-on permettre de s'embarquer pour faire voile et passer en Afrique, car le roi avait un tel désir <|ue ces Juifs se fissent chrétiens, qu'il estimait qu'il les y fallait attirer partie par amour, partie par force. Ainsi donc , combien que, selon Taccord , il fallait permettre aux Juifs de monter sur mer, cela se remettait de jour à autre afin de leur donner le temps pour changer d avis. Suivant quoi aussi, au lieu que du commencement on leur avait assigné trois ports pour mettre à la voile, le roi lit défense qu'aucun d'eux eût à s'embarquer en autre port quen celui de Liobonue; ce qui fit qu'une multitude innombrable de Juifs se vint rendre là; mais cependant le jour limité échut, par ainsi ceux qui n'avaient eu moyen de déloger furent réduits en esclavage. »
Certes, je le répète, ce fragir.cnt est écrit avec une indignation très-caime; mais c était beaucoup, pour le temps, de ne point cheicber à excuser une affreuse mesure politique. L'homme que l'on regarde pn gciicral comme le plus remarquable des '
historiens portugais, Jean de Barros, est bien loin d'adopter le même système. Entraîné par l'esprit du seizième siècle , il excuse les crimes qui fuVent commis dans l'Inde, parce que ce furent des infidèles que Ton persécuta. Je pourrais en offrir des preuves nombreuses ; mais je l'examinerai sous un autre rapport. Voyons cependant, auparavant, comment, après avoir peint une odieuse persécution , Osorio éleva la voix quand il fallait avertir du danger.
Fidèle à ces principes qui l'avaient presque toujours guidé, le savant Osorio ne vit point sans effroi les funestes projets qu'un jeune monarque imprudent commençait à vouloir exécuter.
Comme vieillard et comme ecclésiastique^ ses conseils devaient être écoutés. Sous le règne de Sébastien, les dangers que courait la patrie lui redonnèrent cette vertueuse énergie qu'on croyait sans doute affaiblie par les ans. I! reprit la plume d'une main sure, et ce fut pour écrire au roi.
A la force de ses discours, on vit que son caractère n'avait point changé. Mais que pouvaient ces éloquentes représentations sur un efiprit sans mesure, qui méprisait
DE PORTUGAL. 1ig
même les conseils de vieux guerriers accoutumes à vaincre, et qui faisait assembler des médecins pour leur demander, avec une sanglante ironie , si l'âge ne devait point affaiblir le courage et le changer en pusillanimité! Les discours d'Osorio furent donc inutiles; ils restèrent du moins comme modèles d'une noble éloquence , comme preuves d'un beau caractère. Il y a peu de temps qu'ils ont été publiés sous le titre de Carias port ugiiezas de D. Hyeronimo Osorïo , bùpo de Sylves i. Ces lettres del'évèque de Sylves étaient inédites; elles ont été rassemblées en t vo!. in-12 p^r un savant Portugais. Toutes roulent sur des sujets politiques, et c'est la première qui est adressée au roi. Comme les autres, elle se dislingue par une noblesse admirable de style. « Les grands périls, ditOsorio dans un endroit, n'ont jamais manqué de louange, la faiblesse seule est accompagnée d'une perpétuelle honte. » Maison voit aussi, plus loin , qu'il engage le roi à prendre celte fermeté qui résiste aux mauvais conseils.
ï Ce petit ouvrage, publit'? parM. Vcrissimo Alva- ;«\s (la Sylva , est d'un haut intérêt pour fhistoire.
!i3o RESUME DE L^HISTOIRE LITTERAIRE
Comme le fciPt très-bien sentir l'éditeur, uit, point historique, curieux à examiner dans cette lettre, c'est l'extrême répugnance que la nation avait pour cette guerre, malgré les efforts que faisait le roi afin d'y entraîner ses sujets. Dans l'autre lettre, Osorio parle à Sébastien de son mariage. La troisième est adressée à Camara , confesseur du monarque^ et elle se distingue encore par une grande force d'âme. La quatrièîne % écrite contre le juge de la couronne, Jorge da Cunlia, est empreinte de tout l'esprit ecclésiastique du seizièm.e sièclej et de la part d'un esprit sage comme Osorio, la violence qui y règne est une grande preuve de l'influence du ti mps. La dernière s'adresse à la reine : comme toutes les autres, elle est remarquable sous le rapport du style.
Nous allons passer maintenant à la vie d'un historien supérieur aussi par son style et par ses vues générales à tous ceux du seizième siècle* on a déjà nommé Barros.
La vie de cet écrivain ne peut être complètement indifférente, elle se lie trop essentiellement à l'histoire de ses ouvrages. Ce fut en voyant des terres lointaines, en comparent des mœurs étrangères, qu'il
^ DE PORTUGAL. a3î
conçut le projet do retracer l'histoire de ses compatriotes.
Jean de Barros naquit dans les dernières années du quinzième siècle [1496]. Sa famille e'tait noble, et il se trouva bientôt employé à la cour d'Emmanuel. Nous avons déjà vu combien les lettres y étaient encouragées. Le jeune Barros éprouva les effets Sg cette heureuse influence qui se répandait même loin du trône. Celui qui devait mériter le surnom de Tile-Live portugais commença sa carrière littéraire par un rOf man. Ce roman était plutôt remarquable par le style que par la puissance de l'imagination y toutefois l'on pouvait prévoir dès lors que l'auteur de Clai^imond était destiné à écrire l'histoire d'une manière brillante plutôt que sage, chevaleresque plutôt que philosophique, mais en même temps singulièrement utile , parce qu'elle se ferait lire avec ardeur et développerait l'esprit national.
Un homme tel que Jean de Barros ne pouvait pas être dédaigné à la cour de Jean III. Ce prince comprit sans doute qu'il fallait des impressions nouvelles au génie destiné à raconter tant de faits nouveaux.
Jean de Barros , envoyé d'abord en Afrique, y fut nommé gouverneur des élablissemens de la cÔLe de Guinée. Quelques années après il revint à Lisbonne. A la manière dont il avait rempli l'emploi dont il s'était trouve chargé, on jugea qu'il était propre à diriger une plus haute administration, il devint trésorier général des colonies , et alors il se trouva à même de rassembler tous les documens nécessaires à l'immense travail qu'il préparait. Il avait d'abord adopté ce plan qui fut depuis mis à exécution par Faria y Souza : les conquêtes des Portugais et leurs découvertes dans les quatre parties du monde devaient être racontées séparément; il s'en tint aux guerres de l'Asie, et sa vie ne suffit point à cet ouvrage important. Mais ce fut lui qui le premier lit bien connaître l'Inde aux Européens.
Si Ton considère Jean de Barros simplement comme écrivain, on sent qu'il a, principalement sous ce rapport, justifié l'enthousiasme que les Portugais ont pour lui : il réunit l'élégance et l'énergie, et pour la pureté du langage il fait toujours autorité. Un critique portugais a fait connaître eu
peu de mots l'imiiiense service que cet historien a rendu à la litlérature nationale. #Par la longue élude que j'en ai faite ^ dit Francisco DiasGomes, je me suis convaincu qu'il prépara ce haut style dont firent usage par la suite nos poètes épiques, w
Et en effet ses peintures se présentent toujours delà manière la plus poétique^ malgré un peu d'exagération. « Si Dieu^ ditil en parlant de ses compatriotes, avait créé d'autres mondes , là encore ils auraient élevé des monumens à la victoire. » Il est plein de charmes et d^exaclitude dans la description des contrées qui se trouvent entre le fleuve Gambea et Canaga. Les coutumes, les bienfaits de l'agriculture, tout est présenté de la manière la plus heureuse ^.
L'époque où il vivait lui fit commettre quelques erreurs; mais grâce à lui une foule d'écritsimportans vinrent enrichir la littérature.Grâce à sa plume brillante et exercée, il fit comprendre aux Portugais de l'Europe les merveillesque leurs compatriotes opéraient en Asie. Le commencement des Décades parut un an avant le départ de Camoens[i552]
» Foy. 1. III, de la Décad. I'^.
pour Goa , et il est permis de croire que Barros développa dans cette âme ardente l'admiration patriotique qui enfanta tarît de beaux vers.
Au seizième siècle, Jean de Barros a donné un ouvrage dont nous sentons encore tout le charme et toute l'utilité. Un écrivain dont je ne partage point toujours les opinions nous a développé, à ce qu'il me semble de la manière laphfs judicieuse, le secret de l'historien portugais. J'emprunte à M. de Sismondi ce passage remarquable. Après avoir parlé des immenses travaux auxquels se livra Barros, il continue ainsi : « Il était partial, il est vrai, pour les Portugais, mais peut-être autant qu'un historien national doit l'être pour intéresser. Pourquoi prendrait-il la plume s'il n'avait pas dessein d'élever un monument glorieux à sa patrie? Ne la trahirait-il pas si , consulté toujours comme un avocat, il condamnait comme un juge? Peut-il animer, échauffer les lecteurs par l'enthousiasme qui a fait faire les grandes actions, s'il les dissèque pour les rapetisser, s'il cherche avec empressement les motifs honteux des choses vertueuses, s'il éteint les sentimcns par le
doute, s*il communique par son livre la glace qu'il a dans le cœur? On arrive plus souvent àconnaîlre la vcritépar les écrivains partiaux pour leur patrie, que par ceux qui ne sentent rien j les premiers ont au moins en eux une chose vraie , le sentiment. »
On comprend qu'un semblable historien doitétre luaveccirconspection,maisqu'ilne peut manquer d'inte'resser. Je regrette que l'espace ne me permette point d'offrir plusieurs citations de Barros. On verrait que c'est un de ces hommes éminemment utiles aux siècles qui viennent après eux, parce qu'ils peignent leur propre siècle avec ses préjugés, ses crimes et ses vertus.
Maintenant sans doute les opinions émises par Jean de Barros sur les noirs et sur les Indiens nous paraîtraient effroyables. C'étaient celles du temps; mais, en les adoptant, Je cœur de l'historien ne fut point coupable, car il y a bien peu d'hommes comme Osorio , comme las Casas et comme Christophe Colomb , qui ne laissent parler que leur cœur, et que leur cœiir rende supérieurs à tout leur siècle.
La niort arriva , et le travail de Barros n'était point achevé j car, malgré son en-
lliousiasme , il se livrait à une élude profonde du style. Diogo de Couto fut chargé de la continuation de cet ouvrage , qui renfermait une partie des fastes de la nation. Comme son préde'cesseur, il se sentit e'mu au souvenir de grandes actions, et s^il n'eut point tout son talent, il he'riia d'une partie de ses qualités^ il était dillicile de se distinguer après Jean de Barros , il y eut encore de la gloire à être nommé après lui.
Diogo de Couto était à même de bien connaîtreles événemens dontle récit devait compléter lesDecadesdeBarros.il avait parcouru les Indes et l'Afrique j comme le Camoens ^ dont il était l'ami, il avait visité les contrées qu'il voulait décrire. Doué d'une assez grande sagacité d'observation, il prévit la chuts^ des conquérans; et grâce au zèle de l'Aca-demie des sciences de Lisbonne, la littéra-^ ture s'est enrichie naguère d'un ouvrage? curieux de cet auteur, intitulé : Dialogue! sur les Causes de la décadence des Port.u-* gais dans les Indes, où bien des faits se trou-« vent expliqués.
Quand on songe aux conquêtes de la na-tion portugaise, le nom d'Albuquerque se présente aussitôt à la mémoire 5 mais dans
DE PORTUGAL. iS'J
celle famille il y a plus d'un genre de gloire, elles exploits du père ont été dignement transrais à la postérité par son lils. Fernand d'Albuquerque était enfant naturel du conquérant des Indes, il naquit la première année du seizième siècle [i5oo], et traversa la plus grande partie de ce temps d'illustration. Il mourut à quatre-vingts ans. Le roi voulut qu'il prît le nom du grand homme que tout le Portugal regrettait. Il consacra sou talent à la gloire de son père, c'était le consacrer à celle de sa patrie j il est remarquable par sa fidélité^ et souvent par l'effet du style. Ce fut vers le milieu du seizième siècle qu'il publia les commentaires sur les guerres de l'Inde, dont probablement son père avait rassemblé les matériaux, et qu'il mit en état de paraître [i557].
Resende a donné quelques-unes de ses poésies. Comme rien de ce qui touche à un grand homme ne peut, être indifférent, j'ajouterai ici que le conquérant des Indes était lui-même un habile écrivain, qu'il a laissé plusieurs lettres remarquables, parmi lesquelles on distingue celle où il fait part à Emmanuel de la conquête de Goa i.
* Barlosa Bibliotheca liisitana. Voy. également
Je ne puis passeï' sous silence un écrivain fort intéressant, plutôt encore par ce qu'il raconte que par ses idées et par son style. Je veux parler du célèbre Damian de Goes, qui occupa divers emplois à la cour du roi Emmanuel, et qui exposa du moins avec élégance et fidélité ce qu'il avait vu.
Sa vie fut d'abord errante, et il serait curieux de le suivre dans ses voyages 5 quoique pour faire comprendre quelques historiens il soit indispensable de faire connaître leur existence, l'espace me force d'abréger. Goes naquit au commencement du seizième siècle. Après avoir joui d'une haute faveur auprès d'Emmanuel , il fut employé par Jean III à remplir des missions importantes. C'est ainsi qu'il alla eu Pologne, en Suède , en Danemarck, en France, plaisant en tous lieux par l'agrément de ses manières et par les charmes de son esprit.
Piisonnier devant Louvain , où son courage l'avait fait devenir un instant généraux 54^]; il se racheta moyennant une forte rançon, et revint en Portugal. On sent qu'un
CataIo£;o ihs antores , qui précède le grand Diclionriaiie.
DE PORTUGAL. 'l'^C)
Iiomme qui avilit parcouru tant de pays, et dont l'inslruciion avilit miiri le jugement, devait paraître propre à écrire Thistoire. Il fut uoininé intendant de la tof^re do Tomho ^ et grand historiographe du royaume. On pense qu'il mourut en i56o.
C'est surtout à sa Chronique du roi Emmanuel qu'il doit sa rëpulation. Cet ouvrage m'a paru rempli de faits curieux, heureusement racontés. Ce serait une chose fort difficile en général que d^essayer à faire comprendre la manière des historiens. Les citations que cela exigerait seraient beaucoup trop longues^ je me contenterai donc ce traduire de Daniian de Goes un fait qui peint assez bien l'époque où il vivait, et Tint réduction du faste oriental chez les vainqueursdeslndes.il s'agit du cortège qui accompagnait Emmanuel quand il se promenait dans Lisbonne.
« Ce fut le premier roi chrétien d'Europe à qui parvinrent des éiéphans de l'Asie ; il en avait cinq 5 c'étaient quatre raàles et une femelle. Quand il chevauchait dans la cité, ces quatre animaux marchaient devant lui ^ ils étaient précédés eux-mêmes d'un gonga ou rhinocéros, assez éloigné d'eux pour qu'ils jic le vissent poinl. Derrière les éiéphans on voyait marcher imméclialcmi ni (levant le roi un chevai
caparaçonné à la manière des Persans , et il était monté par un chasseur de cette nation, portant en croupe une once dressée à la chasse, qui avait été envoyée par le roi d'Ormuz au monarque portugais. Il en fit présent depuis au pape Léon, comme je Tai déjà dit, en y joignant un éléphant et le rhinocéros. C'était avec cette pompe, les tymbaîes et les trompettes faisant retentir les airs, que le roi allait très-souvent à cheval dans la ville ^. »
En général^ tout ce qui a rapport au monarque portugais offre dans cet ouvrage un intérêt très-vif. Il faut se rappeler qu'il s'agit ici d'un îiornne sous le règne duquel changea la face du monde, et qui imprima à son siècle cette activilé politique et cet amour pour les lettres dont il donnait chaque jour des preuves en s'environuant de savans, même pendant le temps que duraient ses repas. Damian de Goes traduisit en portugais le Traité de la Vieillesse de Cicéron;
^ Chrcnica do felicissimo Jiey D. Manod. Il y a un précieux exemplaire de cet ouvrage à la bibliothèque Sainte-Geneviève ; c^est Tédition Princeps portant la date de 1 566. J'y ai remarqué la signature de Tauteur, et cela démentirait ce que dit Barbosa, qui place , selon les oui dire, la mort de l'auteur en a56o.
I)E PORTUGAL. ^!^l
x)n a de lui un traité sur la théorie de la musique qui n'a point été imprimé i.
Il y a quelques historiens dont la vie sert à faire sentir les ouvrages. En quelques mots ils font comprendre ce qu'on doit chercher dans leurs écrits. J'ai vu, et je rapporte ce <|ue j'ai observé; voilà sans doute un mérite incontestable. C'est celui de Fernand Lopes de Castanheda , qui a donné une Histoire de la découverte et de la conquête des Indes par les Portugais , en huit livres.
Il était né au commencement du seizième siècle , à l'époque des conquêtes; et lorsqu'il voulut rappeler à ses couipalrioles les laits d'armes dont sa jeune imagination avait été frappée, il ne recula devant aucun de ces travaux qu'il fallait entreprendre. Je traduirai ici les paroles remarquables qu'il adressait au roi, en lui offrant son ouvrage. 11 parle à ce prince du temps qui lui fut nécessaire pour écrire cette histoire, de la vérité qu'il voulut y mettre.
« Je ccrlilie à voire altesse, dil-il,que je ne ia découvris pas dans ma maison, que je ne Tenvoyai pas demander par écrit à ceux qui la savaient, de
' Bihliotheca Lusitana.
peur qu'ils ne rce répondissent point, en raison de leurs occupations, ou pour quelque autre cause. Mais celte vérité, je résolus d'aller la savoir aux Indes; et dans mon voyage, j'essuyai d'effroyables tempêtes où je me vis si près de la mort, que je perdis jusqu'à l'espoir de conserver un instant d'existence. J'endurai la faim, et plus rncore les angoisses de la soif. Arrivé en Asie, mi lie autres périls m'assaillirent ; enfin c'est au milieu des décharges sans nombre des bataillons, de l'artillerie, que je sus la vérité de ce que je devais écrire : alors j'avais vu ou entendu. »
Castanlieda n'est point supérieur à son siècle, comme quelques historiens, mais il est précieux pour ceux qui cherchent avec lui la vérité. Son ouvrage, dès qu'il parut, jouit d'une grande estime, et il fut traduit en espagnol et en italien. Jean de Grouchy eu donna une traduction française qui parut vers le milieu du seizième siècle [i 553], mais que je n'ai pu me procurer. Les immenses travaux de Castanlieda ne lui valurent aucune récompense; et cet auteur, qu'un critique estimé met à côté des meilleurs écrivains, occupait la place de bedeau dans une église de Coimbre lorsqu'il mourut K
i l^oy. Francisco Dias Gomes Ohras poetuas.
Pendant que tant d'hommes célèbres s'occupaient de faire connaître des contrées éloignées , un homme laborieux portait des regards investigateurs sur les monumens des conquêtes des Pvomains et sur ceux des anciens peuples de laLusitanie, bien phis nombreux alors qu'ils ne le sont deuos jours. André de Resende devint le plus grand antiquaire du seizième siècle, et ses ouvrages, qui expliquent tant de points obscurs de l'histoire en Portugal , jouissent encore d'une haute estime, même chez les savans étrangers. L'ui; est intitulé deAniiqidtatihus Lusitaniœ [1096], l'autre porte le titre de Deliciœ Lusilanorum.
Il me serait facile d'étendre beaucoup ce chapitre, car il y a bien peu de nations qui aient autant d'historiens que les Portugais. L'espace limité que je puis leur consacrer dans cet ouvrage m'a obligé à ne nommer que les plus célèbres ^.
• Les amis de la littérature du midi de TEiirope allendenl avec une vive impatience un travail important que M. Buchoua fait sur les historiens portugais, et sur les poètes considérés dans leurs rapports avec ri.istoire.