‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 35 sur 61 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Considérations générales sur la poésie épique eu Portugal. — Corle Real, naufrage de Sépulveda le second siège de Diu. — Luiz Pereira, l'Elegiada, poème épique.

Bien des épiques vont se dérouler à nos yeux; tous sont doués d'un vrai mérite -et tous cependantsontencoreignorésen France.

LesPortugais les possédaient à une époque où nous n'avions encore que d'informes essais, abandonnés à l'oubli depuis long -temps.

Corte Real,Quebedo, Pereira de Castro, Menezes, écrivaient dans une langue parvenue déjà à son plus haut degré de perfection ; ils surent conserver les traditions des grands maîtres auprès desquels on doit les placer. Cependant Bouterweck n'en parle point ; mais ils ont été assez justement appréciés par un homme qui voulait les faire connaître, et que la mort surprit avant que Ton pût jouir de son travail.

ft Les épiques portugais, dit M. Sané, ue brillent point par la disposition, la conicxturc, la cohérence des parties, l'unité

d'action et d'intérêt; ils manquent d'art ^ leur merveilleux est pauvre et bizarre; ils triomphent dans les détails, les descriptions, les épisodes, les peintures de caractère, les mouvemens tendres et pathétiques , et près- ' que toujours le §tyle les absout. Ils sont surtout de grands peintres de marine, ce qui ne surprend point chez une nation qui avait alors l'empire de la mer , et dont les poètes avaient souvent fait le voyage d'Amérique , d'Orient, des Indes, comme guerriers ou comme observateurs i. »

Pendant que le Camoens se vouait à la solitude, après avoir parcouru les lieux qu'il chantait dans son poème, un homme célèbre et trop peu connu 2 en Europe allait chercher dans l^s contrées étrangères ces couleurs brillantes dont il voulait embellir sa

* Voy. Coup d'oeil sur la Liltërature portugaise, i^r voluDie du Mercure étranger, publié par M. Amaurv-Daval.

2 Corte Real, poète et guerrier, descendait d'une famille iilustre^le feu d'une brillante imaj^iualion lui donna pour la mutique , la peinture rX la poésie cet irrésistible penchant qui déleraiiue les talens extraordinaires à suivre !a profession à laquelle ils sont destines; il mourut en i593. Voy. Catologo dos autores, grand dict.

poésie. Corte Real parcourut l'Inde el l'Afrique; il assista même à la célèbre bataille d'Aicacer-Kebir; après avoir été témoin de la vie voluptueuse que menaient ses compatriotes en Asie, il lut témoin des derniers etForts de leur courage dans les champs de l'Afrique; mais sa valeur ne put le soustraire à l'esclavage : il tomba au pouvoir des barbares, et ne recouvra sa liberté qu'à l'époque du rachat général des prisonniers.

De retour dans sa patrie malheureuse, Corte Real se voua à la retraite, et résolut de consacrer ses derniers loisirs à célébrer la gloire du Portugal; en cela il eut de frappans rapports avec son illustre prédécesseur. Sa pensée fut noble comme celle de Camoens; mais, quoique essentiellement original, peut être chercha-t-il trop souvent à l'imiter, en. introduisant dans ses poèmes les brillantes peintures de la mythologie grecque , dans un sujet tiré de l'histoire moderne, où la religion chrétienne eut été seule convenabltment employée, comme s'adaptant surtout à la situation de l'héroine.

C'est une chose assez singulière, que ces hommes qui sentaient la nécessité de donner un aspect original à leurs compositions

épiques n'eussent pas des notions plus justes sur le genre de merveilleux qu'il convenait d'employer. La couleur locale se faisait sentir en quelque sorte à leur insu , car ils avaient voyage'; mais, tout en s'ëloignant quelquefois essentiellement des anciens, ils avaient encore pour eux une adtiiiralion tellement exclusive qu'ils n'osaient changer un des principaux mobiles de leurs ëvënemens. Les poètes dramatiques, qui traitèrent exclusivement des sujets sacrés, offrent, comme on l'a vu, ce bizarre assemblage, et alors il paraît beaucoup plus monstrueux.

Le premier ouvrage que donna Corte R.eal n'obtint pas un très-grand succès ; et malgré d'assez grandes beautés , il ne jouit point d'une cëlébritésuffisanteponr que j'en donne ici l'analyse.

Une grande infortune, qui avait inspiré à

Camoens quelques vers admirables, devint le sujet d'un poème vraiment original, où

les plus grandes beautés étincellent à côté

des défauts.

Les malheurs de Lianor de Sa sont aussi

touchans que ceux d'Inez, mais ils sont

moins célèbres, et Corte Pieal va nous les

laire connaître.

II s'agit de deux ëponx qui, après s'être unis dans les Indes , voulurent retourner en Europe, firent naufrage sur les côtes d'Afrique, et errèrent long-temps avant que la mort vînt terminer leur existence.

On sentira mieux tout le pathétique de cette situation en se rappelant que l'infortunée Lianor de Sa emmenait avec elle ses enfans, et qu'à l'amour dont elle était embrasée s'unissait encore l'amour maternel le I plus profond. Caraoens avait passé devant le ! lieu du naufrage* son cœur fut ému, il laissa parler son cœur, les infortunes de Lianor avaient déjà fait verser des larmes. Ce qu'il y avait de terrible dans le malheur de cette femme intéressante j ce qu'il y avait de plus effrayant encore dans le malheur de son époux, qui lui survécut; l'exemple d'un grand maître, la célébrité des victimes , tout contribua à exalter l'imag nation de Corte R.cal; une forte pensée domipa son âme , il lui rapporta tout ce qu il avait vu dans ses vo} âges j il eût peut être produit un chef-d'œuvre dans un temps ou Je goût eut été plus épuré, car il n était point encore de ceux dont le génie fait excuser les é#firls, et qui peuvent tout oser

parce qu'ils créent tout. Ses idées mythologiques gâtèrent souvent la plus belles situations.

Ce poème, dont la plus grande partie doit nous émouvoir si profondément , parce qu'elle offre une peinture naturelle des senlimens les plus tendres et des événemens les plusdéchirans;ce poème, dont les liéros sont chrétiens , offre dès le commencement une invocation aux dieux du paganisme. Sepulveda aime Lianor, et ne peut l'obtenir de son père, qui lui préfère un rival 5 mais ce rival, Cupidon le fait bientôt périr, à l'instigation de Vénus; et peilBant les premiers chants il faut se décider à voyager parmi ces contrées enchantées, où les dieux du paganisme sont décrits d'une manière poétique , il est vrai , mais fatigante alors qu'on se rappelle le sujet de l'épopée.

Eniin Sepulvedd épouse Lianor: des fêtes brillantes signalent cet heureux événement j mais ces fêtes sont beaucoup trop longuies, car leur description occupe la plus grande partie du quatrième et du cinquième chant. Cependant, malgré les détails multipliés qui rendent ces peintures fatigantes, il y règne une teinte locale remarquable. On sent que

quand la nature est lunircusement rappelée, l'intéi-et n'est point perdu.

Pendant quatre ans le bonheur embellit cette union si désirée : cependant les deux jeunes époux veulent revoir l'Europe ; ils se décident à partir avec leurs enfans ; un navire les reçoit, bientôt ils voguent sur les mers de l'Inde; mais ici il faut encore se décider à entendre les plaintes langoureuses des dieux de l'Océan , épris tout-à-coup des charmes de Lianor. Ces vers sont remplis d'harmonie; l'on regrette seulement que tant de talent poétique soit employé d'une manière si bizarre.

Rappelons-nousque ce mélange incohérent de la mythologie avec les pensées du christianisme n'était point ridicule alors, qu'il était même admiré. Ne blâmons donc point trop Coite Beal des défauts de son temps; nous allons bientôt avoir à le louer des beautés qui sont de toutes les époques.

La tendresse d'un dieu de l'Océan cause les malheurs de Lianor. Amphytrite et ses nymphes sont jalouses de sa beauté. A leurs ordres une tempête s'élève, et le navire va se briser sur des écueils voisins du cap de Bonne-Espérance.

'iQÔ RÉSUME DE l'histoire LITTERAIRE

Ce naufrage est décrit avec force et grandeur • cette catastrophe semble ranimer le génie de Corte Real et lui donner de l'énergie pour peindre les événemens terribles qu'il va nous mettre sous les yeux.

Euiraîné par son déplorable système, il offrira bien encore des images de mauvais goût , mais souvent il sera sublime; il reviendra à la nature, elle lui parlera le langage le plus puissant.

Cent cinquante Portugais , suivis d'une foule d'esclaves, sont jetés sur une plage stérile^ et à peine ont-ils pu sauver quelques vivres. La faim et le désespoir vont être leur partage ; ils succomberaient sans une religieuse résignation.

Non-seulement ces campagnes désolées ne leur offrent aucun asile, mais à leur aspect les sauvages liabitans s'enfuient. On dirait que par une fatale punition du ciel^ ils ne peuvent croire à la misère de ceux dont ils ont redouté tant de fois la puissance.

x^lors le caractère de Sepulveda prend une nouvelle dignité : il fait passer son courage dans l'ame de ses compatriotes, et rien n'est plus touchant que la prière de ce père malheureux, qui^ les yeux baignés de lar-

mes , essaie d'apaiser le courroux céleste.

II n'ose l'invoquer en son nom , car il a commis des fautes ; mais il présente ses fils au ciel, il lui semble que ia prière de l'innocence ne peut être rejetée.

Quel tableau aussi nous offre la touchante Lianor, aussi résignée que ces hommes accoutumés à la fatigue des combats! Il faut parvenir aux établissemens portugais, mais que de déserts elle doit traverser encore I Oui, ce n'est qu'une trop funeste vérité* ces déserts brùlans, elle fut obligée de les parcourir. Dans cet épouvantable voyage la plupart des malheureux Portugais périrent de misère et de faim; et s'ils eurent une sépulture, c'est que le vent du désert souleva des vagues immenses de sable, qui vinrerit les ensevelir.

Au milieu de ce désastre, Lianor semble ne point devoir résister; l'amour maternel la soutient.

La triste caravane trouve quelques secours, et continue sa marche; mais, pendant ce voyage de trois cents lieues, Corte Real ne peut point se décider complètement à éloigner les dieux de l'antiquité , et il en ramène un de la manière la plus ridicule

26S RÉSUME DE l'hISTOIRE LITTl'rAIRE

pour admirer Lianor de Sa , dont il célèbre la beauté'.

Après ce nouveau pas vers le mauvais goût, il ne craint pas de s'avancer davantage; il trouve moyen de louer les sainls et de maudire les hérétiques. Cependant uîi épisode beaucoup trop long, mais de la plus grande beauté , se prépare au douzième chant.

Vu des compagnons de Sepulveda , Pantaleon de Sa, pénètre dans une caverne, j où se déroule à ses yeux l'histoire du Portugal. Le poète arrive enfin à la fameuse catastrophe dont il fut le témoin, et là sou génie se ranime d'une nouvelle ardeur pour peindre ce qui l'émut naguère si profondément. On voit qu'il assista à la bataille d'Alcacer-Kebir ; on le comprend au frémissement qu'il vous fait éprouver.

L'aitentiorî a été détournée par ce long épisode sans doute; je ne sais si l'on peut le regretter. Cependant on se sent ramené avec ] le plus vif intérêt vers la douce Lianor; un roi nègre que Sepulveda a aidé de son courage dans une guerre déclarée à un chef voisin, lui donne une généreuse hospitalité, ainsi qu'à ses braves compagnons d'armes. C'est en

vain qu'il veut les relcnir, Taniour de la pairie parle à leur cœur; ils ont déjà bravé tant de dangers qu'ils ne craignent point ceux dont ils sont menacés encore.

Alors comiuencc une nouvelle suite d'infortunes; ils arrivent dans !« pays d'un chef de Cafres , qui veut bien leur accorder un asile, mais qui les obligea se diviser pour iraverser les contrées barbares qui sont sous sa domination. Pantaleonde Sa, et la plupart des guerriers ùoiit il est le guide, parviennent seuls dans les possessions des chrétiens ; les autres voyageurs expirent de faim, ou deviennent les victimes de ces bétcs féroces qui errent sans cesse dans le désert. Lianor el Sepulveda restés seuls, avec dix-sept esclaves, se voient contraints par le roi cafre d'abandonner cet asile d'un moment. Ils échappent à la dent meurtrière des animaux sauvages; mais le lion n'est point l'être le plus féroce de ces contrées, l'homme le surpasse en cruauté ; car sa fureur ne donne point la mort, elle réserve à mille tourmens. La faible caravane arrive sur le bord de la mer, quand elle est attaquée tout-à- coup" par une horde de sauvages, qui la dépouille de ce qu'elle possède, et qui ne laisse point mémo

aux infortunes voyageurs leurs derniers vélemens.

C'est ici que Lianor de Sa devient plus encore un objet de pitié. Mais dans ce moment si terrible et si déchirant, Corte Heal paie de nouveau un tribut au mauvais goût, et il ramène un dieu de Tantiquiié pour admirer l'infortunée , qui cherche ù se voiler de ses longs cheveux. Sans doute ce sentiment touchant de la pudeur oflrait bien assez d'intérêt • mais il faut être toutà— fait hors de la civilisation , ou bien plus avancé dans le sentiment qu'elle donne, pour s'en tenir toujours au seul langage de la nature.

Corte Real en sent bientôt toute la puissance, quand il nous peint Scpulvedîl cherchant quelques racines, quelques fruits sauvages^ quand il nous fait comprendre que si l'infortuné ne peut trouver ces faibles aîimens dans une terre désolée , il doit y avoir bien des victimes, et qu'un instant, un seul instant de retard va lea faire expirer. Mais bientôt, il n'y a plus de doute : sa fin lui est prédite; et quelle morti il faut qu'il soit témoin de celle de sa femme et de ses enfaus ! Laissons parler le poète.

« Il se presse ])ëniblemeDt pour être lémoin de ce malheur, qu'il redoute et qui est déjà ceriaia. Accablé par une douleur poignante, il traîne ses membres faliaués: un souille dillicile lui desséche la bouche, il est mortel 5 mais ses tristes yeux, SCS yeux affaiblis versent encore des larmes aracres. Il arrive : Lianor était prêle à franchir le passage terrible, le terme si redouté. Il voit que sa vue troublée et incertaine ne cherche que lui, ne demande que lui, et comme il est arrivé, son ame prend un peu de force : elle veut lui dire adieu, ses yeux mourans se lèvent avec effort 5 elle veut parler, sa langue est déjà morte et s'arrête. Mais ses regards se fixent plus fortement sur le triste visage de cet unique ami qu'elle abandonne 5 elle voudrait balbutier le dernier mot, et ne le pouvant , elle se penche vers la terre avec une douleur* mortelle ^. »

Assistons mainlenanl aux funérailles; peutêtre ny en eut-il jamais d'aussi lerribles- « Après être resté long-temps évanoui , le cœur oppressé, Sepulveda se lève j il est muet et il pleure Il va où le rivage lui offre une place favorable^ il écarte avec ses mains le sable, il ouvre une étroite

« Voy. chant XVII. Après nous avoir peint avec tant d'énergie Lianor expirante, le poète la compare à une belle statue de l'antiquité , ouvrage du plus habile statuaire, et ce long morceau interrompt de la manière la plus désagréable une situation déchirante.

sépulture, et ensuite, retournant vers l'endroit qu'il a quitté, il prend dans ses bras fatigués ce corps froid qui s'abandonne. Les esclaves Taident dansées derniers et funestes homraages en poussant de longs cris.

» lis la laissent dans la sombre demeure où elle doit rester toujours, et ils poussent encore un cri prolongé. Ils répandent sur le sable de l'eau de mer: ce dernier adieu ils veulent lous le faire. Lianor ne sera point seule dans sa triste demeure. Un tendre petit enfaut reste prés d'elle 5 quatre ans il a joui de la lumière du jour, et le cinquième sa mort est arrivée ^. Cest là que Teufanl mort est avec sa mère privée de vie. Tous deux, ils reposent dans la terre avec un amour dont il ne reste rien. Elle ne lui présentera plus ce sein qu il demandait, il ne sourira plus à sa tendresse maternelle^ ils sont restés sur la rive solitaire ensevelis près dts vogues irritées^ et ils donnent au monde un fuaeste exemple des coups de la fortune.

» L'infortuné Sepulveda roule les yeux avec égarement; au souvenir de ses douleurs enfin ses yeux troublés se fondent eu larmes, ces larmes oppressaient son triste cœur. La voix embarrassée p.tr les sanglots, il prononce encore des paroles de tristesse et de compassion. Il prend le fils qui lui reste, ce fils

ï M. de Sismondi a donné en partie la traduction du morceau que je viens d'essayer de rendre à mon tour, en serrant de plus près l'original; il s'arrête là, et ne fait point conaaitre la lia du poème.

tVun âge si tendre, d'une apparence si misérable : il entre par une percée étroite, dans la fovêl peuplée délivres et délions, il cherche lamort^ ces animaux prendront pitié de ses maux, bientôt ils la lui donneront. »

Le poète, pour ajouter encore à cette scène terrible, personnifie le de'sespoir, qui apparaît à Sepulveda, en lui disant qu'il est désormais sa seule ressource. L'infortuné suit le spectre en silence i ; mais une jeune femme lui îtpparaît, elle est brillante d'éclat et de beauté j c'est la douce Résignation : elle lui parle du Christ et de ses souffrances. «Par ses larmes, dit-elle, il obtint un pardon universel. » Elle lui fait aussi espérer une éternelle gloire, et lui place sa couronne sur la tête. Souza de Sepulveda prend un peu de courage dans sa terrible agonie^ le Désespoir s'éloigne de lui ; la vision sainte reste : il est déjà au plus profond de la foret.

K II porte dans ses bras ce tendre petit enfant qui va mourir, qui est presque expirant. La foret se couvre d'une nuée sombre et épaisse, et dans l'en-

» En por^iaifc, le désespoir e^t représenté par une femme hideuse ( a Jesesperccaô ).

cemte qu'entoure la vapeur, on entend les rugissemens perçans des lions et des ti-res. Du sein de cette obscurité de deux corps inégaux sortent deux âmes égales. Délivrées de cette prison mortelle, toutes deux elles vont se reposer dans la gloire de Féternité. w

Quand la mort a consommé le sacrifice, quand tout est redevenu muet dans ce lieu de désolation, le poète nous ramène près de la tombe de Lianor, qui s'élève sur un rivage stérile, oii Ton n'entend que le gémissement des flots et les cris des oiseaux de mer.

Dans ce lieu funeste, témoin de tant de désespoir, il nous offre encore une scène fantastique que le goût réprouve, mais qui entraîne cependant l'imagination. Ces dieux, dont les amours étaient si bizarres, viennent déplorer le sort de Lianor, et graver des vers sur sa tombe. Sans doute il eût été préférable de s'en tenir à la simple réalité; mais dans ce dernier hommage rendu au malheur, il y a quelque chose de noble et de touchant j d'ailleurs la poésie de Corte E.eal prend alors un tel caractère de granc^^ir qu'elle ne peut nous laisser insensible. ^' éprouve au fond de l'âme que, vivement ému des scè-

nés terribles qu'il vient de tracer, le poêle a voulu faire sentir cette dernière émotion.

Tel est cet ouvrage, où, comme je i m déjà dit, les plus grandes beautés se trouvent à côté des plus grands défauts • où les situations les plus touchantes sont gâtées par des peintures prétentieuses et par des exprès-sions de mauvais goût. Comme il est cependant , je le préfère encore aux autres poèmes dont oniira l'analyse. 11 n'a pu être conçu que par une âme ardente et sensible. Débarrassé des fictions mythologiques, Corte Real serait certainement le premier après Camoens; mais bien des Portugais ne lui assignent point ce rang ; son style est presque toujours harmonieux et rempli de nobles images ij ce n'est point dire qu'il soit irréprochable; il lui était d'ailleurs plus facile de bien écrire. Les écrivains du seizième siècle avait fixé la langue; mais il sut tirer un grand parti de leurs travaux.

La préface nous apprend que le poème ne fut imprimé qu'après la mort de Corte

^ Comme le Trissin , il a écrit en vers ïambes non ri:T:t\s,

l'^Ô RÉSUME DE l'hISTOTRE LITTERAIRE

Real I , au commencement du dix-septième siècle, mais qu'il le regardait comme son meilleur ouvrage. Cette voix secrète ne le trompait point.

Il s'en faut cependant que les autres ouvrages de Corte P^eal soient prive's de mérite.

Je n'analyserai point ici, comme je l'ai déjà d'iiAe Siège de Z)û^2. Cependant il y a dans ce poème des beautés du premier ordre; on y retrouve toujours le guerrier observateur, le grand peintre de la nature : l'originalité de Corte Real s'y montre avec tousses défauts. Je ne puis résister au désir de rappeler un morceau de cet ouvrage, qui à lui seul fait comprendre le caractère des Porlngais de ce temps de conquêtes. On y voit leur ardeur insatiable de combats, leur courage se changeant souvent en une aveugle fureur, une religion de paix exaltée au milieu de cris féroces ; j'y trouve enfin toute

» Ce n'est pas une raison pour que le poèrrîe soit moins bon, d'après nos idées actuelles. L'auleur eùl peiit-êlreeuclién encore sur ses descriptions mylholoqiques,!a recherche eùl peut-être étouffé le premier mouvement cîe l'àine, et le style seul eût alors gagné.

' O segundo Cerco de Diu, imprimé deux ans ;ipr;"'S la Lusiade, i574-

la conquête des Indes, et ces guerriers qui veulent combattre jusque dans le sommeil me font comprendre son asservissement.

Au seizième chant, après avoir raconté le sac d'Ançote, oii les Portugais furent vainqueurs, Corte Real nous les montre au moment où des songes terribles peignent à leur imagination les exploits de celte journée fatale. Sur ce navire^ qui les a porte's vers des contrées malheureuses, ils n'ont que des souvenirs de carnage, que de sanglantes illusions.

« Eufin ils \ont tous prendre quelque repos, nprès cette fatique continuelle dans laquelle ils ont passé le jour^ Ils s'éiendent sur les bancs, sur le lill.'ic^ ils donnent quelque rtlàche à leurs membres accablés de fatigue, en se livrant à un sommeil favorable. Mais tandis qu'ils dorment, les uns, levant leurs bras vigoureux, donnent avec force mille coups inutiles 5 les autres murmurent d'une voix mal distincte, ces mots : Par ici , tuons ceux qui nous fuient, courons sur ces Maures abominables. Feu, feu, sang! sang et ruine; et en disant ainsi, ils lèvent leur tête pesante ensevelie dans le sommeil. On sent à leurs signes de fureur qu'ils sont environnes de spectres et d'images terribles; mais le pesant sommeil s'empare de nouveau de b^urs

278 RESUME DE L*HI5T0IRE LITïl'rAIRE membres souillés de carnage. Il arrête leurs sens, et bientôt ils offrent Timage triste et muette de la mort immobile ^ x

Barbosa nous apprend que Corte Real a donné un autre ouvrage intitulé : A perda d'el rey D. Sebastien^ et l'on voit, par un sonnet d*Andrade Caminha, qu'il en avait composé un autre sous le ùlve d' Austriada. La Bibliothèque Lusitanienne parle d'un certain Juan Pereira Corte Real qui a donné aussi un poème sous le titre de Transformacion d'elcabo deBuena Esperanca; j'ignore s'il est parent du poète dont je viens d'indiquer les ouvrages.

Un poète épique, devenu fort rare, va maintenant nous occuper un moment. Cependant tel est le nombre de ceux qui nie restent à analyser, que je ne ferai connaître celui-ci que très-rapidement. La Bibliothèque lusitanienne m'a fourni sur sa vie les seuls renseignemens que j'aie pu me procurer. Je rapporterai le jugement fort exact qu'en a porté M. Sané.

Il s'agit de Luiz Pereira Brandan. Il naquit d'une famille illustre à Porto; il se

» Todos tomam repouso do continuoj etc.

Dî: PORTUGAL. ^nÇ)

trouvait lié d'amitié avec Corte Real , qui le loue dans sçs vers d'être l'honneur du siècle par sa valeur, de même qu'il en fait le charme par ses beaux vers. Il assista à la bataille d'Alcacer-Kebir, et il y fut fait prisonnier. Ce fut cette grande catastrophe qu'il célébra sous le titre à^Elegiada , poème héroïque en dix-huit chants. Cet ouvrage, auquel l'auteur a donné un titre si singulier, est une épopée à grande dimension. 11 faut se décider à dévorer de bien longs morceaux sans intérêt j mais le style est empreint d'un caractère de tristesse qui émeut profondé— ment. Il y a de grandes beautés dans le récit de la bataille et dans l'épisode de Lianor de Sa, car Pereira a voulu chanter, comme les deux épiques qui l'avaient précédé, la fin touchante de tette femme malheureuse. Comme le dit M. Sané, « les contrastes de nature et de mœurs que prodiguaient aux pinceaux des poètes les hordes arabes aux prises avec les chevaliers chrétiens, honorent toujours l'inégal talent de Pereira, »

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