CHAPITRE XIX
MauziiiLo-Quebedo, Alphonse l'Africain.
Un des plus grands mérites des poètes épiques du Portugal, c'est d'être éminemment nationaux. Ils le sont alors même que la patrie est asservie, ils cberclient à faire revivre l'antique gloire du Portugal. Mauzinlîo-Quebedo de Castellc-Branco lui a dignement payé son tribut i. C'était un beau sujet à traiter que la conquête de trois puissautes cités de l'A-frique, par uii roi qui sut vaincre à l'époque où les Maures é; aient si redoutés : le poète l'a choisi. C'est la perte d'Arzila et de Tanger qu'il chante. Alphonse l'Africain est son héros.
Au premier chant, il nous représente ce
* La vie de cet auteur n'offre point d'intérêt^ il naquit à Sétubal, dans le seizième siècle, et fit ses éludes à Coitubre: il commença, je croi5, ^a carrière littéraire par un discours sur la vie et la mort de sainte Isabelle, reine de Portugal, qui fut imprimé en 1096. Le poème d'Alphonse l'Africain ne parut f{u'en 161 1.
DE POIVTUGAL. 'iSl
monarque guerrier plongé dans le sommeil; la niled'A lias lui apparaît ensonge. C'est cette contrée, où dominait son père, et qu'asservissent les Infidèles, qu'il fautaller conquérir. Le roi se réveille; à ses ordres le conseil s'assemble, et l'expédition en Afrique est résolue. Bientôt le poète nous introduit dans Tenfer des chrétiens . qu'il décrit eu vers énergiques. II nous conduit ensuite dans cette seconde demeure de tourmens et d'espérance, qui ne doit durer que le temps accordé à la terre. « Les unies y sont comme l'or qu'on plonge dans une fournaise ardente pour qu'il paraisse dans toute sa pureté I. » Quebedo peint les souliVances du purgatoire; mais bientôt il nous ramène au plus profond de l'enfer, et il nous fait voir le faux prophète, qui, rugissant dans sa rage impuissante, voudrait arrêter les efforts des chrétiens. Mahomet excite la fureur du roi des démons, et la perle d'x4.1phonse est résolue dans le sombre empire. Il y a en général de l'énergie et de la noblesse dans cette peinture; mais on verru
» Quai barra de Ouro Inda naô hem poUdo, etc. Cant. I, p. 21.
plus tard combien est pauvre le merveilleux employé par Quebedô. 11 sentait bien la nécessité de le prendre dans le christianisme^ mais il ne sut guère tirer parti, à ce qu'il me semble , des deux croyances dont il pouvait animer son action , et l'on verra dans le deuxième chant qu'il se crut encore obligé de faire quelques concessions au goût du temps pour la mythologie grecque.
La flotte part. L'auteur nous peint, d'une manière louchante, les regrets des épouses et des mères , et bientôt il introduit un personnage qui doit jouer un grand rôle dans son épopée. C'est Eudollo , magicien redouté en Afrique, dont la haine pour les chrétiens est excitée par les démons. Il soupçonne les desseins des Portugais ; il invoque la déesse de la nuit, le pouvoir de Pluton : une mégère lui apparaît dans toute son horreur, et lui fait connaître l'expédition des chrétiens.
« Ils ne viennent point chercher de For, dit-elle j ils veulent consacrer Péternité d'un prophète auquel ils attribuent une divine origine. »
Elle engage l'enchanteur h traverser ce funeste dessein. Une tempête s'élève^ la
flotte est dispersée ; mais la terre paraît bientôt. Alphonse entre dans Gibraltar; un des navires n'y est point parvenu : c'est celui qui porte son fils. Cependant le monarque cherche à oublier ses propres maux pour exciter la valeur de ses compagnons; il leur raconte l'expédition de son aïeul.
Au troisième chant, les Portugais entrent dans Ccuta,qui leur appartient depuis longtemps^ et dont la conquête leur coûte tant d'amers souvenirs. IjC gouverneur se prosterne aux pieds du roi , lui offre le simple repas du guerrier, et lui demande le récit de l'étonnante expédition qu'il a commencée. Alphonse consent à satisfaire son désir; il prend la narration de si loin, qu'il nous reporte au temps des Egyptiens , parle de la fondation de Lisbonne par Ulysse, et ne raconte son voyage qu'après une foule de digressions. La plus grande partie du chant est donc consacrée au récit d'antiques traditions, fait en beaux vers, il est vrai, mais dont l'action est ralentie. Cependant il y a une description de tempête du plus grand effet; elle se termine par une vision ayant quelqnc analogie avec celle d'Adamastor, qui avait
alors sans doute etoiiné les esprits, et dont on commençait à comprendre toute la grandeur.
Cette fois , c'est le terrible Anthëe qui veut s'opposer au passage des Portugais. Sa tête touche aux cieux, un de ses pieds repose sur les rochers de Calpe, l'autre foule ceux d'Abyla. Il raconte les maux que lui fit souffrir Alcide^ il prédit aux navigateurs des naufrages; mais Alphonse invoque la divinité qui l'a préservé jusqu'alors.
« ï Les nuées s'écartent lout-à-coup, le ciel laisse voir une étoile lumineuse. Au milieu de ce feu éclatant on voit paraître la figure miraculeuse d'Alcide; il lance un rapide éclair 5 le monstre cffraj'é se trouble, il pousse un long gémissement, et s'écrie ; Ennemi terrible, de là encore tu me poursuis et tu ni'olFenses ? Le mal que tu m'as fait sufii-ait bien, et tu m'accables encore. » Le géant voniil de nouvelles imprécations et disparaît.
Dans cette occasion satis doute, Qacbcdo est imitateur; mais il est plein de force, et sa sauvage énergie produit le plus grand effet.
» A nuve de huma parte se abrio logo. Cant. 3, p. 78.
Dans lo chant suivant, il nous montre l'enfer indigne, el les démons jurant la perte des chevaliers chrétiens, en buvant le sang de plusieurs tèles qu'un esprit infernal abat devant eux. Si nous remontons vers la terre, c'est pour voir l'infortuné Alphonse demandant son fils à l'Océan et accusant le ciei; mais une voix mystérieuse lui crie : « Croistu que Dieu dorme quand tu veilles.* » Et elJe lui promet l'arrivée de la flotte.
Ici le poète interrompt l'action principale pour introduire une jeune princesse africaine nommée Zara, qui prolége les esclaves chrétiens tombés au pouvoir de sou père 5 mais Quebedo n'est point aussi heureux dans les peintures gracieuses que dans celles qui exigent de l'énergie. •!! nous ramène bientôt près d'Alphonse, auquel l'enfer prépare de nouvelles douleurs. Eudollo, sous les Irait* d'un Portugais, vient lui apprendre la mort de son fils; il lui en raconte les déplorables circonstances, et il l'invite à se désister de son entreprise. I^a douleur ne peut rien enlever à Alphonse de son courage; il gémit, mais il veut vaincre : le départ est décidé. Ici le poète nous fait revenir d'une manière assez maladroite vers
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Zara ; elle fuit sa patrie pour échapper à la fureur de son père, qui, malgré la vive tendresse dont elle a reçu jusqu'alors des preuves , lui demande le sacrifice d'une vie exigée par les oracles pour sauver sa propre existence. 11 y a de grandes beautés dans la description des lieux que parcourt la jeune fugitive j mais l'idée première de cet épisode est fausse, et il n'intéresse que faiblement.
L'émotion va être plus fortement excitée. Le poète a su rappeler d'une manière touchante un des événemens les plus remarquables et les plus pathétiques de l'histoire des Portugais.
La flotte part ; l'Afrique va offrir aux navigateurs l'espoir d'une heureuse conquête; mais tandis qu'on fend les flots , des récits animent les soldats. Une histoire célèbre revient à la mémoire d'un guerrier. Il raconte cette mémorable expédition qui déjà avait eu lieu en Afrique ^ et où les chrétiens , d'abord vainqueurs, avaient abandonné
* L'on se rappellera sans doute que ce sujet a inspiré à Caîderon une de ses pièces les plus remar- »|uables, connue sous le titre du prince Constant.
Ceuta pour retourner en Europe, tandis que l'infant Don Fernand restait au pouvoir de l'ennemi, et préférait une longue captivité à celte liberté que la patrie devait acheter trop cher, en se privant de ses trésors.
C'est un des anciens soldats de l'expédition qui raconte ce qu'il a vu, les coups terribles que l'on porta, et ce noble dévoûment du courage malheureux, qai étonna même les nations ennemies. Enfin il nous montre les malheureux Porlugais réduits à la dernière extrémité, et contraints de laisser en Afrique le prince, qui s'abandonne comme otage pour sauver ses compatriotes. L'intérêt redouble. On voit l'infortuné D. Fernand réduit à une captivité cruelle, et conservant la plus touchante ré.ignation. 11 est conduit à Tanger.
« ï Dans une tour qui s'élevait sur les remparts de celle ville infidèle, on enferme 1 infant^ car désormais il va commencer à ressentir les funestes effeis de la Laine d^une terre ennemie- son esprit s agite de mille manières; une pensée éloigne bien loin de lui l'espoir d'être libre, une autre lui suc-
• JThuina toire nue o inuio kuantava. etc. Cant. V.
aSS r.E5U:.llî DE L'uiSTOirvE LITTÉRAIRE
cède rapidement et lui apporte mille espérances.
» Si son esprit est abattu, si le triste état en lequel il se voit plongé rentraîne, bieut*ôtil se confie en la bonté d'Henrique. De tous côtés il cherche quelques remèdes à ses maux; quelquefois il porte ses regards fatigués vers la rive, et alors il j.ousse des soupirs; ces soupirs sortent du fond de son àme ; cVst le seul soulagement qu'il éprouve....
» Mais bientôt oubliant ses propres malheurs, et songeant bien plus à ceux de ses compagnons, son souvenir se porte vers le pays qu'il n lai.^sé et dont il n'a aucune nouvelle. Tantôt il croit que tout y est perdu, tantôt sa raison lui persuade le contraire; mais s'il vient à se représenter lîenrique privé de vie, au milieu des angoisses, il laisse échapper ces plaintes :
» Seigneur, vous dont l'amour et la foi m'ont rendu captif ]>our gagner la liberté de cette âme qui vops appartiendra toujours, et qui reconnaît votre vérité. Dans cette prison, durant cette captivité funeste, parmi ces peuples sans humauité, je vous invoque, faites que les miens soient sauvés, car c'est pour vous qu'ils ont combattu!
Don Fernand est tire nn moment de sa I' nr, mais c'est pour se voir expose aux injures d'un peuple cruel. Là encoicil encourage ceux qui sont prisonniers à supporter leurs maux avec re'siEfnatiou et à les offrir à la Divinité: enfin en le conduit à Fez, mais
(]c nouveaux maux Fattendeiil encore. Cependant un vieillard s'avance au milieu de la foule de barbares qui entourent le malheureux chrétien; il leur demande pourquoi ils se re'jouissent de ce triomphe momentané^ et ses paroles prophétiques annoncent les plus grands maux pour le jour où les Portugais reparaîtront dans ces contrée?. 11 s'adresse en ces termes à la nation :
« Quel champ, quelle montagne de l'Afrique ne sera point couverte de ton sang? quelle habita lion voit-OD, aujourd'hui qui ne demeurera point solitaire et muette, sans qu'on entende désormais la voix de rhomme y résonner? De tant de milliers de soldats venus pour te secourir, va à Tanger, tu verras ceux qui y sont de retour. L'air est rempli d'oiseaux de proie qui descendent sur la terre, et ils sont encore moins nombreux que les cadavre#qu'ils ont à dévorer ^. »
Effrayés de ces paroles énergiques, lesbarbaresse taisent, le son desinstrumensseperd dans les airs, le prophète a été compris.
1 Je n'ai rendu qu'une bien faible partie de cette harangue 3 elle est du plus grand effet, et se trouve rarement déparée par des taches de mauvais goûl.
agO RESUME DE l'histoire LlTTERAir.E
IjO sort de l'infortuné don Fernaud devient toujours plus rigoureux; il est piongë dans un cachot, et perd bientôt tout espoir de revoir janiais sa patrie. Mais un jour qu'il adresse ses vœux à TEternel, une voix se fait entendre; elle lui prëditles maux qui lui restent à soufïrir et la gloire céleste qui l'attend. Don Fernand ne se trouble point; il accepte la prédiction, et son cœur l'approuve.
Tel est à peu près cet épisode, que je reearde comme le plus intéressant du poème, et qui aie grand mérite d'être à sa place véritable, puisqu'il fait connaître l'expédition qui avait précédé celle d'Alphonse V.
Nous sommes arrivés au sixième cliant, et l'action principale n'est point encore fortement nouée* Elle a été souvent inleirompuc, le poète la ranime lentement. Le prince dont on déplore la mort arrive, ses navires paraissent devant le port , et Alphonse presse contre son cœur un fils qu'il a pleuré.
Il lui demande le récit de ce qui s'est passé durant une si cruelle absence, et bientôt l'infant raconte l'histoire de sa navigation.
DE PORTUGAL. SQï
Après avoir été séparé de la flotte, il s'était vu le jouet des flots , lorsqu'une île délicieuse se présenta à ses yeux : le navire qui le porte aborde ces lieux enchantés, et tous les genree de séduction l'environnent, lui et ses jeunes compagnons. Dans ces jardins, qui rappellent ceux d^Armide, ils succomberaient aux enibùches dressées par Eudollo; mais un vieillard les a suivis: il leur parle de gloire, de religion j il leur rappelle qu'un plaisir fugitif ne vaut pas les plaisirs éternels d'une éternelle vie; il s'adresse à eux au nom du Christ, et l'autorité de ses discours les ramène à la raison. Un seul , soumis au pouvoir des malins génies, hésite un moment et ne peut quitter ce lieu de délices. Le repentir entre dans son cœur quand il n'en est plus temps j il rappelle ses compagnons; l'infant veut en vaiu lui envoyer quelques secours: l'île s'abîme, et les eaux la recouvrent entièrement.
L'idée morale du poète est facile à con-^ cevoir, mais ses descriptions sont beaucoup trop longues, et il est fâcheux qu'il n'ait point donné quelque chose de plus original à ses I)cinture9d'un lieu enchanté.
Au septième chant, le prince n'a point en-
igi RESUME DE L HISTOIRE LITTERAIRE
coreterminësonrëcit,ilcoDtinuel'liistoirede saTiavigation,qui n'offre p]us rien d'un puissant intérêt. Enfin les Portugais sont devant Arzilla • on voit les guerriers se précipiter en foule dans les canols qui doivent les débarquer sur ces plages ennemies, et là Quebedo passe en revue la plupart des capitaines qui eurent part à l'action. L'assaut commence, le combat est animé, on arrive devant la porte principale : les efforts des assiégeans redoublent, mais le courageux Azevedo trouve la mort, et la victoire n'est point encore pour cette fois.
Cependant les Musulmans assemblent un conseil. EudoUo, voyant que ses prestiges sont inutiles, prend la résolution d'incendier la flotte; mais ses efforts sont encore impuissans, et le huitième chant commence.
Les Maures garnissent les murailles de la ville. Zara est mêlée parmi les guerriers; elle prie Abdallah de lui faire connaître ce roi terrible qui fait trembler l'Afrique, et le fils de ce héros, que sa valeur a déjà rendu célèbre. Elle aperçoit le jeune prince, et le destin de sa vie est décidé. C'est en vain qu'elle veut combattre la passion naissante qui s'empare de son cœur.
DE PORTUGAL. 2g3
Le poète nous fait assister aux préparatifs de défense qui se font dans la ville, et il nous conduit bientôt à de nouveaux combats, où 5on talent sait tirer un grand parti des tableaux que présentent les mœurs orientales opposées à celles des chevaliers chrétiens. Il y a cependant une bizarrerie que notre goût n'admettrait point : il nomme les chevaliers maures du nom des animaux qu'ils portent sur leur écu. C'est ainsi qu'on voit le Caméléon, l'Autruche, le Papillon , courir au sein de la mêlée.
Quebedo jette aussi une couleur défavorable sur le jeune prince, en le privant de toute pitié pour un ennemi qu'il vient de frapper à mort , et qui le supplie de faire porter ses tristes restes à Zaphira, fille du roi musulman. Il dédaigne, dit-il, les froides prières d'un ennemi.
Cependant Zara veut faire tout ce qui sera en elle afin de voir celui qu'elle aime. Mais Eudollo, on ne sait trop pourquoi, metencore en usage son pouvoir magique pour s'opposer à sa volonté ; il place près de la tente du prince un fantôme qui a tous ses traits. Ce fantôme se dirige vers le bord de la mer, entre dans un rapide esquif, et paraît atten-
dre rintorlunée Zara,qiii l'a suivi, cl qui semble lui reprocher son indifférence. El!e veut lui demander la cause de sou dédain, elle entre dans la barque; le fantôme s'évanouit, les flots l'entraînent, elle eHJe jouet des vents, et c'est eu vain qu'elle se plaint au ciel du sort qui lui est réservé.
Le neuvième chant nous offre l'infortunée Zaphira attendant vainement son amant. I.a fatale nouvelle lui parvient; elle erre ddns le palais, en proie à toute sa (îouleur. Il y a de la grandeur dans la peinture de ce désespoir, qui ressemble, dit le poète, à une tragédie muette.
Les Maures sont vaincus, ils ne se défendent plus que dans leurs murs. Les chefs prennent la résolution d'aller consulter Eudolio dans son antique caverne. Celui-ci monte à la tour mystérieuse qui sert à ses enchantemens. Omar veut qu'il jette une terreur secrète dans le cœur des chrétiens. Avant de recourir au dernier remède, Eudollo se place au sommet de la tour pour contempler le ciel. Tout-à-coup il aperçoit des bandes de corbeaux vaincues par des cygnes éclatans de blancheur.il comprend le pouvoir des chrétiens, la puissance de leur D'un
i'éclaiie, il prévoit leur victoiic, et lâche d'apuiser la colère des Musuhnaiis. Mais il prerjd en secret la re'solution de recevoir le bapléme.
L'oti songe dans la place à faire de nouveaux efforts: tout se prépare pour un combat décisif, et ici , comme dans d^autres épopées, on se sent bien pins vivement intéressé au sort de ceux qui vont être vaincus, qu'aux véritables héros du poème.
L'attaque a lieu : les chrétiens font des prodiges de valeur. Le poète, ne mettant jamais de côté l'esprit de son temps et de son pays, nous montre un guerrier qui veut convertir son ennemi avant de lui donner la mort. C'est encore l'implacable don Fernand, qu'un Maure implore au nom d'une amante éplorée; car, dit-il, il est homicide et non vainqueur, celui qu'on voit arracher la vie à un ennemi qui se rend.
Fernand tire alors de son sein une image de la "Vierge et de son Fiis; il annonce que c'est pour pile qu'il combat : « Je le donnerai la vie, si tu veux croire en eux; » et le Maure se fait chrétien.
Bientôt une autre scène occupe l'attention. Zdphira a attendu que la nuit sesoitrépan-
HÇp RESUME DE L'HISTOIRE LITTERAIRE
due surla terre; elle erre au milieu du champ de bataille, cherche son amant, et, sans écouter les plaintes des blessés, le cherche long-temps encore; enfin elle le trouve: une lance lui traverse le corps, elle se précipite sur lui, et ses plaintes sont vraiment touchantes, sauf quelques traces de mauvais goût.
Les Maures sont repoussés dans leurs derniers retranchemens; ils veulent capituler; Alphonse renvoie l'ambassadeur d'Omar, en lui annonçant qu'il va l'attaquer malgré les derniers efforts dont il le menace. Comme eux, dit-il^ un Maure ne sent pas les joies de la gloire et du péril. L'Arabe, accablé de tristesse, se retire. On marche à l'assaut. Les portes sont enfoncées, la ville appartient aux chrétiens; et c'est après les maux qui suivent le sac d'une ville puissante que Fernand va trouver Eudollo dans sa caverne magique, pour connaître le sort qui l'attend. Dans cette demeure mystérieuse, des peintures fidèles retracent tout ce qui s'est passé de mémorable en Afrique pour les chrétiens. Le magicien, converti, explique au prince ce qui frappe ses regards.
Chez les nations, comme chez les indivi-
dus, les souvenirs de douleur laissent des traces plus profondes que les événemcns heureux j il y a certaines traditions funestes qui sont comme ces angoisses de l'âme que le temps assoupit, un mot les réveille, quelques paroles leur rendent toute leur énergie.
C'est ainsi que chaque Portugais, qui tressaille d'une noble joie en entendant prononcer le nom de Gama, porte sa pensée vers Alcacer, se souvient de Sébastien , et frémit en le plaignant. S'il est soldat , il veut entendre le récit du combat : au souvenir de tant de courage, il se sent ému profondément^ car là encore il y eut de la gloire, quoique l'on fut vaincu; s'il est poète, il répand quelques fleurs sur la tombe des héros, et il gémit, car la gloire du poète tomba comme la gloire du guerrier. Quebedo a payé ce noble tribut à la renommée de la nation, et il faut le louer d'avoir recueilli l'héritage que léguait Camoens au chantre de la patrie malheureuse qu'il ne pouvait plus célébrer ni défendre.
Don Fernand a contemplé les tableaux magiques; le vieillard en a expliqué les divers sujets, et l'on arrive enfin à celui qui offre le plus d'intérêt.
298 RÉSUMÉ DE L^niSTOIRE LITTERAIRE
« lUn cliamp élendaitau loin son espace immense j cette vasle plaine n'offrait qu'une affreuse nudité , un fleuve coulait au milieu , ses eaux trompeuses s'étaient accrues. Le prince fixe ses regards en cet endroit, il voudrait adresser une demande à son compagnon, mais une crainte inquiète l'arrête; enfin il laisse échapper des paroles que lui inspire la douleur.
wEudollo, s'écrie-t-il, ne me passe point sous silence les merveilles, les hauts faits qui ont eu lieu dans cette plaiue. Elle est couverte du sang des Portugais, d'un sang qui fait sa gloire. J'imagine bien que c'est un jour de douleur, car l'armée est rompue, les terribles escadrons sont dispersés; mais dans cette catastrophe je vois toutes les grandeurs d'une valeur antique. »
Après ce début, plein d^m sombre et mystérieux enthousiasme, le vieillard commence l'explication de ce tableau funeste^ et pour faire connaître quelle fut la cause principale de la guerre des Européens dans l'Afrique, il s'écrie :
« Étends tes regards, tu verras cloué au sommet d'une croix un corps défiguré. Il est couvert de
I Por largo espaça hum campo cUlatavaj etc. Cant. XI.
mille plaies: cepeudant, aux yeux du chrélien , rien n'égale sa beauté. Un prêtre le montre élevé sur cet instrument de supplice ; ses reproches sont amersmais il nous anime à donner pour lui la vie, et pour lui tout le monde voudrait mourir. »
Le vieillard commence à de'crire la bataille, et l'on voit que si Quebedo n'y avait point assisté, comme un grand nombre de poètes contemporains, du moins il avait consulté les relations les plus lidèles* Ton sent vraiment qu'il eut l'intention d'élever un monument au courage malheureux. Il nomme toutes les victimes, il célèbre toutes les grandes actions.Tantôt il nous représente trois mille Portugais environnés des phalanges ennemies^ et il s'écrie :
<( ' Us peuvent être accablés , ils ne seront point vaincus; »
tantôt c'est Sébastien qui s'élance au milieu du champ de bataille: le jeune prince le contemple.
« Quel est celui-ci ? dit-il, il me fait éprouver dans 1 âme un sentiment nouveau : il est plein de noblesse
^ Que opprimidos
Podcraô ser^ mas nad serad vencidos.
SOUS les armes, on le voit où le péril est le plus près» santj ua escadron aux armures brillantes le suit. »
Le vieillard re'pond, il explique les infortunes du prince, el il s'e'crie enfin :
« C'est Sébastien , roi sans bonheur. »
Quebedo nous présente ensuite un épisode tout à la fois terrible et touchant.
« " O spectacle de douleur ! scène inouie ! combien elle excite la pitié, combien elle brise le cœur! mais c'est le jour consacré aux disgrâces, nous i)'avous que des angoisses à retracer. Joan Carvalho errait sur le champ de bataille, s' offrant à un dernier coup: il avait la pâleur de la mort, ses forces étaient anéanties, il cherchait quelque soulagement dans l'instant fatal.Le sein gauche traversé mortellement d'un coup de lance, il voit devant lui son fils bien-aimé, dont la tête était frappée en trois endroits 5 il le regarde, et ne le reconnaît pas encore, quoiqu'un secret pressentiment l'avertisse que c'est lui: hélas! le sang, les ombres de la mort ont bien changé ce beau visage!
» Leurs regards se rencontrent et s'apprennent ce que leur boixche , devenue muette à un tel spectacle, ne peut se dire. Immobiles pendant un mo-
1 O spectaculo triste , 6 nunca omndo. Canto xi
DE PORTUGAL. 3oi
ment, et hxant leurs regards l'un sur l'autre, ils voudraient se dire mille choses ; ils ont tout oublié : bientôt leurs embrassemens montrent la tendresse que renferme leur âme. Unis ainsi, ce fut ainsi qu'ils s'offrirent à la mort et qu'ils disparurent tous deux.
}) Heureux père, tu donnas le jour à un être semblable à toi j en lui se montra tout ton courage, ce courage parut dans le moment le plus honorable! Fils heureux, tu reçus à l'instant de la dernière angoisse un exemple bien noble et bien touchant oui, vous fûtes tous deux d'heureuses victimes, car vous vîtes la récompense de votre mort, y
Il me semble qu'un tel morceau est digne des plus grands maîtres, et qu'il suffirait pour immortaliser le génie de Quebedo.
Mais il sait varier ses peintures^ il ranime par un tour nouveau une image souvent employe'e.
« I Quoiî déjà vous méprisez la vie, jeune homme qui sembliez né sous une étoile si heureuse! Avant de bien la posséder vous l'abandonnez sans retour! Vos trois lustres n'avaient point encore accompli leur cours- un tendre duvet ne parait peint encore votre beau visage, et durant l'ardeur de la
* Conto tom ceclo desprczais a viila, Cant. xi.
journée, Antonio de Souza,vous avez penché la tête! ))
• Quand tout espoir est perdu , quand la gloire portugaise succombe entièrement, les guerriers qui environnent le roi don Sébastien veulentqu'il se rende, et, par les signaux d'une bannière blanche, ils cherchent à arrêter la fureur des ennemis.
« Mais qui peut mettre un frein au courage , qui peut réprimer un esprit plein de vaillance ? L^aspect de la mort n'est point encore suffisant pour que don Sébastien cherche son recours dans des conditions que méconnaît la valeur ^ il ne peut se changer lui-même; embrasé de fureur, il s'élance tout-à-coup où le royaume perd son espérance. »
Le vieillard termine son récit^ et il maudit les lieux funestes où tant de gloire fut anéantie.
« I Champ d' Alcacer, qu'on ne voie jamais le prin-* temps te parer de ses charmes, qu'il soit remplacé par Télé aride, que jamais le ciel ne t'envoie une pluie abondante ou même une fraîche rosée au temps où on la souhaite ! que ton nom soit toujours mau-
* Campo de Alcaçer nunca em ti se veja, etc.
DE PORTUGAL. 3o3
dit, puisque les forts ont perdu dans les sables leur gloire et leur éclat! Eudollo ne put en dire davantage, et il sentit le mal à venir, comme s'il était déjà arrivé. »
Après ce bel épisode, le dernier chant n'offre plus qu'un médiocre intérêt : comme la ville appartient aux chrétiens, que leur courage a tout soumis, l'action principale est presque terminée. Cependant l'auteur attache encore par quelques scènes touchantes. C'est ainsi qu'un messager raconte la désolation qui règne dans Tanger, à la nouvelle des victoires remportées par les chrétiens : la fuite deshabitans, leurs adieux à la patrie, offrent de grandes beautés. Dans ce dernier chant, Quebedo nous émeut encore sur les infortunes de Zara, Après s'être confiée à la mer, elle a été portée par la barque enchantée dans cette ville, où tout le monde fuit Su seul nom des vainqueurs: ellesuitd'abord la foule épouvantée; mais bientôt elle gagne le désert; une soif brûlante l'accable, elle trouve une source d'eau pure; après s'être désaltérée, ses forces l'abandonnent, la mort ne tarde pas à la frapper^, et le messager qui raconte ses
3o4 RESUME DE l'hISTOIRE LITTE'rAIRE
malheurs dit qu'il Ta recouverte de palmes et de myrtes.
Cependant on craint que Tanger n'ait été miné, !e vainqueur hésite à s'emparer de la forteresse, et le messager, en rassurant Alphonse, se croit obligé à lui faire un long récit de l'origine de cette cité, qui remonte au temps d'Hercule. On voit ensuite le monarque distribuant ses faveurs à ses vassaux; enfin il arrive près de don Fernand; son cœur paternel lui attribue la victoire, il ne sait d'abord quel prix lui offrir pour son courage 3 il lui accorde le plus nt)ble de tous :
« ' Je suis satisfait, dit-il, et pour récompense vous aurez d'autres travaux. »
L'auteur aurait dû. s'arrêter là, mais il termine par un morceau assez singulier. Un prêtre célèbre la messe dans Tanger, quand un horrible serpent iort d'un autel consacré au prophète , et le roi le fait périr en le frappant d'une lance qui a été bénie. Cependant les funérailles du comte de Castro, mort durant le combat, s'apprêtent. Alphonse lepré-
^ E por premio tereis outro trahalho. Gant. xu.
DE PORTUGAL. 3o5
senle à son fils comme un modèle à suivre. L'infant est armé chevalier.
Cette analyse donnera à peu près l'ide'e de ce que peut être Alphonse l'Africain, auquel les nationaux accordent la plus grande estime. Le style de Quebedo manque quelquefois de correction, mais il est rempli de grandeur et d'énergie : Macédo, Faria,Brilo en font avec juste raison un brillant éloge. On a dii remarquer cependant qu'il confirmait le jugement porté sur les épiques portugais par M. Sané. L'action principale marche lentement et est souvent interrompue; mais ces défauts sont rachetés par des beautés du premier ordre; les comparaisons sont en général d'un grand effet: plus que tous les autres épiques de la nation, il a de la force et de la majesté.
3o6 RESUME DE l'hISTOTRE LITTERAIRE
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