‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 38 sur 61 · CHAPITRE XXÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÏ

Francisco de Sd e Menczés. — La Conquête de Malaca.

La Conquête de Jfalacaeî>t un des ouvrages où l'influence du grand siècle se fait le plus sentir : quelques littérateurs placent, pour la conception , ce poème immédiatement après l'épopée de Camoens. Dans tous les cas, c'est une grande et belle pensée qui Ta fait naître à l'époque où le Portugal était déchu de son ancienne gloire. Francisco de Sa e Menezès voulut rappeler un de leurs plus beaux faits d'armes. Comme le grand poète, il éleva un monument à la gloire nationale.

La vie de cet auteur n'offre rien de bien niarquable. Il naquit à Porto, et après avoir vécu plusieurs années dans le monde, il se voua à la vie religieuse [1642]; il mourut assez long-temps après [1664] '•

» Francisco de Sd e Menezcs était neycu du célèbre Sa e Miranda,

On croirait, à Ja teinte locale répandue dans la Conquête de Malaca^ que Sa e Meuezès a visité les contrées qu'il décrit, et le poème présente un intérêt chevaleresque qui eut lait sans doute une profonde sensation à l'époque où le Portugal se vantait de ses glorieuses destinées. Quand il parut il réveilla d'amers souvenirs, et il entraîna peut-être bien des imaginations, en faisant naître quelque espoir.

Eu lisant ce poème, on voit que le goût avait déjà averti de ne point trop mêler. le sacré au profane : Sa e Menezès emprunte son merveilleux de la religion chrétienne; les dieux de l'antiquité sont relégués dans l'enfer.

Ce grand Albuquerque, auquel Camoens ne reproche qu'une faute, ce conquérant des Indes et d'une partie de la Perse, est le héros du poème. Il donne un instant de repos à la victoire, et il erre sur les mers de rOrient,en cherchant de nouvelles contrées à soumettre, quand une tempête s'élève et le contraint à retourner à Goa. Le sommeil s'eippare de ses sens; tandis qu'il goûte quelques momens de repos , une vision terrible lui retrace les malheurs qui

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viennent d'arriver à ses corapalrioles dans Malaca' : des Portugais ensanglantes appellent sa vengeance. Le guerrier se reveille j r.àme profondément émne par ce songe effrayant, il prend la résolution de faire payer cher aux Arnbes l'injure qu'ils ont faite à sa nation, et bientôt ses navires fendent de nouveau l'océan pour aller porter le fer et la flamme dansMalaca. Sa e Menezès décrit d'une manièie poétique ce voyage aventureux ; il nomme les contrées qui paraissent à l'iiorizon, et il y a toujours un certain clwrmc à parcourir avec ses héros les mers éloignées. Ou arrive à Cochin ; la flotte échappe à une trahison suscitée par Asmodée, le démon qui étend son empire sur ces contrées. Les vaisseaux portugais fen-

« La ville de Malaca était un des ])lus considérables marchés tle l'Inde , et partageait avec la ville d'Ormuz les vaisseaux et les pavillons de toute l'Asie. Les l'orlugais s'étaient d'abord présentés dans cette ville comme négocians ; mais le bruit de leurs sanglantes usurpations démentait la prétention d'un titre si pacifique. Les Arabes fomentèrent un complot dont l'exécution ne fut que partielle. » Alphonse Rabbc, Bésumé de Vhistoire d^ Portugal^ p. 96.

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dent encore l'océan indien ; et c'est alors seulement que le poète nous fait connaître les guerriers navig||^eurs qui les dirigent : là, il semble avoir rassemble' toute cette brillante noblesse dont le Portugal était si fier; et l'orgueil peut trouver bien des litres dans ces annales poétiques qui terminent le premier livre. Au second , on pénètre dans un empire mythologique et chrétien; Satan rappelle ce que les Portugais ont fait pour renverser son empire, en portant dans les contrées les plus reculées la religion chrétienne : Il est temps , dit-il , de les anéantir.

Les démons sortent de leur gouffre, une tempête horrible s'élève et fond sur la flotte. Ici le talent du poète se montre d'une manière remarquable : il fait assister avec une vive émotion à celte lutte des hommes les plus courageux contre les élémens . dont un pouvoir surnaturel augmente la fureur. La flotte serait sans doute anéantie, si Raphaël, prolecteur des Portugais^ ne venait porter leur cause aux pieds de l'Eternel. Les anges du ciel ont combattvi les anges révoltés; la tempête s'apaise par degrés; mais on assiste aux effrayans désas-

LE PORTUGAL. îa^

1res qu'elle a causés : les navires ut sont plus réuiiis ; l'un d'eux va se perdresur les écueils d'une îlej et l'amour qu'une princesse conçoit pour le chef sauve les voyageurs de la mort. Les autres navires, conduits pai Albuquerque, entrent dans le port de Su matra^ le roi de ces contrées offre un asile au héros de l'Asie, et déjà il a reçu l'assu" rance de son amitié, quand un Portugais, échappé aux désastres de Malaca, se présente devant les navigateurs; c'est Viegas, l'ancien compagnon d'armes d'Albuquer que; il va faire à ses compatriotes le récit de tous les malheurs qu'il a éprouvés dans un pays barbare.

Ce récit occupe le troisième livre. Le p'oème prend une teinte romanesque, qu'il conserve souvent , mais l'intérêt s'accroît. \iegas rappelle l'expédition dont il faisait partie, et ce jeune Sequeira qui en était le chef; les Malais ont déjà tramé leur horrible complot, aucun Portugais ne pourra peutêtre échapper à la captivité ou à la mort, ils sont haïs de tous; mais la belle Alaida plaint leur sort, elle voudrait les sauver; elle a vu Sequeira,, et elle l'aime. Fille d'un roi détrôné, ses e£forts seront impuissans ;

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il ne lui reste que sou amour, et cet amour ^acs doute n*est point partagé, elle aime un Européen : « Peut-être sa volonté est-elle enchaînée dans son pays I s'écrie-t-elle ; peut-être ne pourra- t-il m'aimer I » et cependant elle Tadore encore : tel est le destin de la vie. Cet ange protecteur des Portugais ne peut les sauver; la cupidité les entraîne, la trahison les punit. Des présens leur sont offerts sur le rivage; Sequeira permet qu'on aille les recevoir, les guerriers y courent, et ils sont massacrés. Cette scène de déso- Jation est tracée d'une manière énergique; elle fait frémir, car elle rappelle la vérité. En même tempsqu'on anéantit lesEuropéens sur le rivage, on attaque leurs navires. Sequeira fait déployer les voiles, il fuit en se défendant; ses compatriotes ne sont point vengés; de nombreuses victimes resteront dans une captivité cruelle.

"Viegas nous peint ses souffrances durant un long esclavage : il nous attendrit sur ses malheurs.

rt Dans ce déplorable état, dit-il, comme je traînais mes fers, j'arrivai un jour au pied d'une tour élevée, où, cherchani quelque repos, je pleurai sur l'état eu lequel je me voyais j je poussais de longs

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soupirs, et ces soupirs que la douleur m'arrachait allaient frapper les oreilles de celle qui pleurait un mal augmenté par Tabsence.

» Et comme si l'on m'eût répondu, j'entendia à mon tour des gémisseraens qui s'exhalaient d'un sein oppressé, et qui remplissaient l'air de leur ardeur, et alors je ne donnai plus un soupir, que mille plaintes ne parvinssent à mon oreille. Tels ces oiseaux amoureux qui se répondent des arbres éloignés. i>

Cependant ce n*est point à Viegas que s'adressent ces plaintes, c'est Alaïda qui n'a pu oublier le jeune chef des Portugais, et qui porte conlinnellement ses regards vers la mer, où elle Ta vu s'éloigner. Elle se réunit à celui qui déplore si douloureusement son esclavage,et, fuyant une terre qu'elle abhorre désormais , elle est parvenue avec son libérateur à gagner Sumatra. Le récit de Viegas est terminé. Bientôt le roi de l'île se rend vers lehéros portugais; ils éprouvent un même ressentiment; la guerre va commencer. La description de l'entrevue du prince malais avec Albuquerque offre une couleur locale , une exactitude de détails qui ne sont presque jamais abandonnées dans le poème.

Enfin la flotte part de Sumatra. Aîbu-

33o RÉSUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE

querque emmène cette jeune Alaïda qui conserve depuis long- temps une si juste haine pour le rôi de Malaca , usurpateur du. trône de son père. Une partie du quatrième livre est remplie par deux épisodes qui n'offrent point d'intérêt , et dont le premier même est fort insignifiant sous le rapport poétique : l'autre nous représente un jeune roi détrôné qui parcourt les mers, et qui est vaincu par Albuquerque; il implore^on alliance, et en deux vers il fait assez bien connaître cette étonnante renommée dont jouissait le chef portugais : « Croyez à ma foi , dit-il ^ et si vous enlevez des royaumes à vos ennemis, que vos amis tiennent de vous des royaumes i. »

L'on arrive enfin devant Malaca. La description de cette cité pompeuse offre de l'intérêt. Le poète, par un trait rapide, indique assez bien l'aspect d'une grande ville, vue de la mer quand le jour va paraître.

« Le soleil, qui commençait une belle journée, dorait le sommet des tours ^ la mer qui s'élançait dou-

' Ininùgos dos reinos depuzesles , Diga se (jite aos antigos reino> dettes.

D£ PORTUGAf,. 33»

ccmenL contre elles argenlait la base des édifices. >♦

Albuquerqiie, rempli d'admiration pour loul ce qu'il voit, prie Alaida de lui retracer l'histoire de ce pays, et elle raconte avec grâce aux Portugais rassembles les différentes révolutions qui se sont opérées dans l'empire malais.

Cependant on a vu la flotte. Le roi de Malaca est instruit de l'arrivée des chrétiens : il vient contempler leurs navires du sommet d'une tour; nu Portugais lui est amené, et lui nomme les guerriers les plus illustres.

Le roi veut être instruit de l'histoire du grand Albuquerque, et le poète, après avoir invoqué la muse de l'histoire, commence un long récit des exploits du grand capitaine : il nous le fait voir descendant du sang royal, combattant d'abord dans Arzila , débarquant sur les rives de l'Inde, fondant une ville puissante, et portant partout la terreur.

Le sixième livre nous présente Asmodée s'élançant ^ nouveau dans le gouffre des enfers pour y faire connaître les progrès des Portugais dan? leur entreprise. Le maître des démons hurle d'horreur; celte fois c'est biéi>

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le démon du christianisme, et la peinture qu'en fait Menezès a une énergie sauvage, qu'une traduction rend bien faiblement.

« Ce roi des tempêtes, plus grand qu'Allas, meut sept têles d'une manière horrible; sa queue se redresse; dans ses replis errans, elle atteint l'espace le plus éclatant du ciel. Le démon étend ses bras formidables au levant, il les étend aussi au couchant, vers les astres. Il bouleverse ainsi mille royaumes, C'est ainsi qu'il entoure de maux l'immensité de la terre. Voué à la douleur, il exhale dans un espace horrible et la flamme de l'orgueil et ses ténèbres. A peine respecte-t-il le verbe sacré; mille blasphèmes sortent de son sein impie : Ma valeur subsistera, s'écrie l'esprit déchu, elle ne peut être anéantie, malgré les efforts vengeurs de celui qui me fait vivre au milieu de ces feux ardens. »

Satan, après avoir rappelé ses combats ^ avec l'archange Michel, ordonne à Asmo- ^Ê dée de parcourir l'enfer, et d'y rassembler quelques émissaires de la troupe effroyable. Sa description de ce lieu de ténèbres rappelle celle du Dante, et je regrette que l'espace ne me permette JDoint de la donner : tantôt Asmodée arrive dans l'endroit où sont châtiés les amans coupables, et il voit «qu'une flamme éternelle

y punit une iiamme éphémère;» tantôt il est près de Judas et deMahomeî, qui se trouvent bizarrement réunis. Tour à tour on voit rassemblés, ou les hommes que le christianisme rejette, ou ceux que l'humanité flétrit. IVlais l'auteur, plus prudent que le poète italien, n'introduit point dans son enfer les personnages modernes dont les crimes n'étaient que trop redoutés.

Menezès nous fait remonter bientôt sur la terre : l'on assiste à une ambassade insidieuse que le roi de Malaca envoie au grand Albuquerque, qui otïre des conditions re** jetées ensuite par le monarque. La fable se complique, les épisodes romanesques se multiplient, et l'auteur semble abandonner la marche épique, pour se livrer aux moùvemens chevaleresques de TArioste, Cepen- / .dant il a des passages d'un grand elï'elj tel est celui qui nous représente une poignée de Portugais allant porter la mort et Tincendie jusqu'au sein de Malaca j alors, comme tous les poètes de sa nation, il est grand peintre de batailles. Mais bientôt l'action principale est interrompue par l'arrivée d'un chrétien de Saint-Thomas, ou plutôt d'une espèce de prophète, qui offre à Albu-

334 îitSUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE

querque d'aller chercher quelques guerriers invincibles retenus dans une île eiichanlée. II ne demande qu'un chevalier de l'expédition j tous se sont offerts, le noble Souza est accepté, et, en le conduisant dans sa barque rapide, son guide lit dans les cieux l'histoire de la puissante nation qu'il veut secourir. Bientôt ils arrivent au but de leur voyage; mais ils ont recueilli une dame victime de l'amour, et n'osant plus lui faire partager leurs périls, ils la laissent sur le rivage. Cette jeune dame mystérieuse doit »plus tard jouer un grand rôle dans le poème. Glaura a été sur le point d'être sacrifiée à la jalousie de son époux, auquel cependant \elle pardonne, et qui la croit victime de sa fureur.

L'île dans laquelle les voyageurs viennent d'entrer est une espèce de jardin d'Armide, où une jeune enchanteresse, descendante de l'Aurore, subjugue plusieurs valeureux chevaliers portugais; mais Élole arrache bientôt à la mollesse de ce lieu de délices le brave Mello qu'elle adore , et la barque qui les emporte fend déjà les eaux, quand Titouia s'aperçoit de leur départ. La douleur delà nymphe est exprimée avec un rare ta-

lent; son désespoir esl profond, ses plaintes sont touchantes , et le charme de la versification ne peut èlre assez loue.

Cependant la manière dont le poète a amené la mort de cette victime deTamour est assez inattendue. Un prince indien qni l'adore débarque sur ces rivages pour la contraindre à satisfaire sa passion. Titonia s'est réfugiée dans le palais; le tumulte est à son comble: elle veut se défendre; elle reçoit le trépas en le donnant à un guerrier qui s'avance au sein d'une obscurité profonde. Une torche^ugubre dévoile à son amant le malheur dont il est la cause, il se frappe de son glaive, etmeurt auprès d'elle, en s'écriant :

« Reçois de moi ce dernier hommage; si ce n'est point comme vengeance, que ce soit un sacrifice. Et la froide Aurore commence le jour en pleurant sur cet événement. »

Au neuvième chant, nous sommes transportés au milieu de la ville malaise. Le conseil est assemblé. 11 y a une singulière variété dans les tableaux ^que nous présente Menezès; tandis que la crainte règne dans Malaca , la joie est au camp d'Albuquerque;

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leschrëtiensconuuilspar Etole, sont armés; l'assaut va bientôt commencer. Des deux côtes le courage est terrible; Lima surtout, TinvincibleLima, uni à Andrade et àSousa, se distingue, et l*on sent que le récit de ces hauts faits, dont toutes les circonstances sont historiques, doit être bien cher aux Portugais. Enfin Albuquerque ordonne que la ville soit brûlée, et cette cité puissante serait détruite, si le roi malais nç parvenait à faire éteindre l'incendie.

Les Portugais sont rentrés dans leur camp; la fortune a serviteur courage ; mais ils ne sont pas encore maîtres de la ville, ils craignent même la ruse des assiégés.

Durant ce moment de repos, Sousa , en véritable chevalier, veut aller tirer vengeance de l'insulte faite à Glaura, cette jeune compagne de son voyage dans l'île de Titonia. Il l'emmène sur le rivage où il a défié son époux , et alors le poème prend tout-à-fait le caractère d'un roman de chevalerie. Mais le combat n'a pas lieu , l'innocence de Glaura est depuis long-temps reconnue par son époux, qui déplore sa mort. Il la reconnaît, et sa joie égale sa douleur. Dans celte scène, Menezès se montre

DE POrvTUGAL. 349

employer des couleurs plus vives pour faire comprendre aux hommes du siècle les impressions qu'avaient dû ressentir leiîfrs ancêtres. Je les trouve moins simples, mais ils oflVeiit des eifels plus dramaliques : ils ont conservé tout leur enthousiasme religieux, et il ne faut pas leur demander plus d'idées philosophiques qu'à ceux dont ils sont les successeurs. Audacieux dans leurs pensées, il scmhle qu'ils aient seuls hérité de celte ardeur guerrière (jui embrasait la nation!. Touljss poétiques, leurs idées bril-

* Tout \e monde connaît la situation politique fie ce royaume sous le règne du cardinal et sous la puissance espagnole, de i58o à i6^o. «Le Portugal, soumis à Philippe II, fut par lui systématiquement tyrannisé cl dévasté durant les dix années que dura encore son règne, si lourd à l'humanité. Les hommes, l'argent, les.munilions et rartillerie, tout fut enlevé, ravi dans les campagnes, dans les villes et dans les arsenaux , bien moins au profil de l'Espagne que pour la ruine de ce malheureux pays. C'est une justice que Philippe rendait parfaileraent aux Portugais, de penser que celte nation généreuse ne serait véritablement soumise qu'autant qu'elle serait anéantie. » A. Rahhe, liés, de VHist. de Portugal.

Sous ce joug de fer il y a cependant encore quelque énergie, et elle exerce son influence sur la

lo...

35o RESUME DV, l'hISTOIRE LITTERAIRE

lent d'un reflet de gloire qui fait comprendre encore la grandeur des siècles pre'ccdens. Unepeuse'e fièrese montre quelquefois chez eux avec tant de force, qu'on sent bien que la nation ne sera point toujours asservie. Ils éprouvent aussi quelquefois la nécessité de s'attacher à un seul homme, et de grouper autour de lui les événemens, parce qu'un homme alors, sans être roi, représente tout son siècle.

Le commencement du dix -septième siècle est encore signalé par quelques génies qui se fraient une route nouvelle, qu'on ne sait trop comment classer, et qu'à la grandeur de leurs idées on serait tenté d'inscrire parmi les poètes, s'ils n'écrivaient en prose, s'ils n'étaient orateurs ou historiens. Tel est, entre autres, ce père Vieira, qui alla chercher ses inspirations dans le Nouveau-Monde, et dont un lâche tribunal ne pouvait comprimer la pensée audacieuse. On remarquera dans cette période ,

littérature; mais quand les faibles successeurs de Philippe II tiennent le Portugal asservi, et qu^ils laissent échapper toutes ses conquêtes, la décadence littéraire est complète; le régime monacal soumet tout à son pouvoir.

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comme dans quelques autres, que les Portugais, doue's d'un gc'nie vraiment énergique, errèrent long- temps dans les contrées étrangères; il semble qu'ils eussent un instinct secret de tuir les lieux où toute iibei té de pensée allait être ravie, ou qu'ils conservassent vraiment l'intention de conquérir une entière indépendance. Telles étaient ces âmes actives, et il y en eut toujours un grand nombre en Portugal, qu'elles se sentaient embrasées d'amour patriotique , et dévorées tout à la lois de ce désir d'indépendance, qui fait chercher sans cesse une patrie nouvelle, alors même que l'on pense à la gloire de celle qu'on a quillée.

Parmi les écrivains voyageurs on doit distinguer le père]Macedo, l'improvisateur le plus extraordinaire de son siècle, de mên^e qu'il en fut l'auleur le plus fécond.

Les réflexions que je viens de faire ne peuvent lui être appliquées entièrement , car je lui trouve un esprit fougueux plutôt qu'une âme ardente, une imagination rapide plutôt qu'entraînante; il n'était point du nombre de ceux que l'inquisition effraie, ils lui lancent des invectives ou se rangent de son parti. L'examen de cet

auteur, plus déreloppë, pourrait être curieux; il signale avec quelques autres Te'poque de la décadence.

. En suivant Tordre indiqué par le temps, je coniniencerai par examiner lui homme qui appartient eu quelque sorte aux deux siècles, et dont la pensée était plus vaste que le génie n'était lumineux.

Il faut nommer Bernardo Brito: il voulut écrire Tliistoire du Portugal depuis l'origine du monde jusqu'à l'époque où Ton était parvenu; mais il mourut [en 1617 ] au moment où son travail pouvait olïrir quelque intérêt à ses compatriotes en leur rappelant les temps modernes. Il me semble qu'on ne doit point ranger cet historien parmi les contemporains de Jean de Barros. 11 paraît à la fin du siècle, et il commence, comme je l'ai dit, une nouvelle période pour «l'histoire ' [1597]. C'était à lui sans doute à retracer la funeste catastrophe qui ravit au Portugal son indépendance, et il est fâcheux qu'il ne l'ait point fait; la noblesse de son slyle le rendait précieux pour ce genre de travail.

^ I\Ionarchia lusUana composta por Frey Bernardo

J'ai toujours été ëmU;, en lisant Brilo^ de cette peinture simple et noble qu'il i'ait du désespoir de lloderic, dernier roi des Gotlis, après la journée funeste où il perdit l'empire. Quand la pensée rétrograde de plusieurs siècles, et qu'on songe à tous les événcmens que signala cette défaite, on ne peut s'empêcher d'être louché de la douleur du guerrier vaincu, qui braverait encore la mort, mais qui ne peut supporter la lionle; qui vient chercher dans la solitude du cloître l'espérance du ciel, mais qui ne peut en éprouver la douceur, parce que ses souvenirs sont prophétiques et lui révèlent les maux dont le pays doit être accablé.

On voit paraître également au commencement du dix— septième siècle un homme qui l'illustre encore par ses écrits, et qu'on met au nombre des écrivains les plus remarquables. Je veux parler de Frey Duarle jNu-

de Brilo.^l. Correa de Serra reproche avec juste raison à cet auteur d'être infesté de cet amour des choses extraordinaires qui signalait en Iialie les Annius Yilerbe et les Inj^liirami. Vcy. Arch. litt. Je r Europe, lom. i; Coupd'œil sur l'état des scien-» ces et des lettres parmi les Portugais pendant la seconde moitié du siècle dernier.

354 Rt'sUME DE l'histoire LITTERAIRE

nez de Liaô, auteur de plusieurs ouvrages , pacmi lesquels on distingue;, sa Description du royaume de Portugal , et la première partie des Chroniques de ses rois i^ son style est pur, simple, et quelquefois très-noble. On yoit que Duarte de Liaô a puisé à de bonnes sources ; comme historien, il inspire beaucoup de confiance; sa peinture des premiers règnes est pleine d'intérêt, et le roi Diniz, poète, guerrier, agriculteur, y est fort bien représenté comme le fondateur de la littérature portugaise; c'est un véritable troubadour, écrivant, à la manière des Provençaux, des chants de guerre et d'amour 2. Frey Nunez de Liaô raconte d'une manière vraiment entraînante cet événement prodigieux qui fonda la monarchie portugaise, et sa simplicité fait ressortir admirablement l'héroïsme d'Alphonse Hen-

" Primeira parte das Chronicas dosreys de Portugal , reforntadas pelo licenciado Duarle Nunez de Liaô. Il n'a jamais paru que ctlle première partie. L'ouvrage est devenu rare. On le Ircuve à la bibl.lNIaz. 2 L'historien lui donne le litre de Trovador, et il nous apprend comment les poésies de ce monarque furent retrouvées dans un cancioneiro , que possédait une bibliothèque d'Italie.

liquez, qui sut vaincre les Maures, alors qu'une victoire décidait probablement du sort d'une grande ])artie de l'Europe. Il nous représente la faible armée des Portugais marchant contre la multitude immense des Arabes, et l'on est effrayé du courage qu'il faudra aux chrétiens pour vaincrCjCar chacun d'eux a près de cent ennemis à combaltre j mais telle est l'influence d'un homme vraiment courageux, qu'il n'oublie pas un seul instant sa fermeté, et que ses discours inspirent la plus noble audace. Les siens sont-ils effrayés à la vue des trois cent mille hommes qui se déploient dans la plaine, lui fait-on observer que c'est risquer l'honneur du Portugal , et tenter Dieu que de livrer bataille, « de même que vous êtes revêtus d'armures, leur dit-il, revêtez-vous d'espérance et de foi, et la victoire est à vous.» Enfin le jour ^^u combat arrive; sa grande âme est uni- IHjiement occupée d'une forte penséç, il a une vision, la victoire lui est promise^ l'armée serait-elle plus nombreuse encore^ on sent qu'il oserait la combattre.

Nuuez de Liaô, suivant l'esprit de son siècle, fait promettre au roi cette vision par un ermite : le miracle est complet.

mais il est rapporté avec naïveté, et cette laïvelé règne dans tout le récit. Je vais laisser parler un moment l'historien , il racontera lui-même quelle fut l'élection d'Henriquez; après avoir dit comment Alphonse dévoila sa mission à ses compagnons d'armes, et comment toute l'armée se livra à de pieux exercices, il indique la disposition des deux armées. I^e prince divisa la sienne en quatre corps, dont le commatidement fut remis aux chefs les plus expérimentés j les Maures formèrent douze masses imposantes par leurs forces, et par l'ordre qu'elles conservaient.

« Quoique les Portugais fussent en petit nombre, le soleil naissant venant frapper sur leurs armures^ elles resplendissaient d'une telle manière, que toute l'armée en recevait une apparence redoutable. Le prince commença à encourager les siens, en les appelant par leur nom et en remettant devant l^u^^ mémoire des choses qui pouvaient leur donner c^Hf courage. Quand les grands qui étaient avec Henri?^ quez virent les différens corps d'armée des Maures et tous les rois qui s'y trouvaient , ils demandèrent au prince qu'il voulût bien permettre qu'on l'appelât roi également, que tout le monde le désirait, et que l'armée aurait plus de courage pour combattre. Le prince, comme un homme vraiment magna-

nime, et seutant que ce (jui valait mieux qu'un royaume, celait de mériler de régner, de même que la valeur de la personne était plvis grande que celle du sceptre et de la couronne, le prince, dis-je, rél)ondit que c'était bien assez d'honneur pour lui do leur commander^ qu'il se contentait de cela, et qu'il ne voulait être appelé tjue leur frère et leur compagnon; que ce serait comme tel qu'il les défendrait toujours contre les ennemis de lafoi, ou contre ceux dont ils recevraient quelque injure; et que pour ce dont ils parlaient, il y avait un moment plus opportun. Ils lui répondirent en lui objectant nombre de raisons, et lui demandèrent de ne point résister à tant de volontés. Le prince se voyant si vivement pressé, leur dit de faire ce qu'ils voudraient. Alors, poussant de ijrands cris de joie, ils le nommèrent roi et lui baisèrent la main; telle fut son acclamation. Cela achevé, il monta )i$iT un grand et puissant cheval couvert de ses armes, et quand il vit que c'était le moment , il dit à D. Pero Paez qu il s'élançât en avant avec la bannière royale. Ceux de son corps d'armée le suivirent, et ils allièrent ainsi tomber sur Teunemi. Ce fut alors que le roi, qui se trouvait déjà en avant, frappa un Maure avec une telle vigueur, qu'il tomba eu même temps que lui. »

Vu tel ëcliec ne lui causa pas sans doute une grande impression; le chroniqueur nous dit qu'on le voyait partout où le daiijger était pressant.. La bataille dura depuis le

matin jusqii^à midi, et cinq despotes furent vaincus par ce roi que venait de créer l'enihousiasme militaire.

La même époque fut signalée par un admirable talent, qui fit pour la prose portugaise ce que de grands génies avaient fait pour la poésie. Jacinthe Freire d'Andrade est uu de ces historiens si rares auxquels la nature a donné l'énergie et la noblesse, qui savent voir et qui savent peindre, dont lecoupd'œil embrasse les événemens , et qui ne donnent des détails que ce qu'il en faut pour bien développer les masses. Il choisit un beau sujet, et il le traita avec une telle supériorité, qu'il est resté un modèle qu'on propose sans cesse dans la littérature portugaise.

Mais il faut convenir que pour un esprit vraiment national, c'était une bien belle histoire à retracer, que celle de Jean de Castro, de cet homme qui put défendre la gloire de son pays en donnant pour garant de sommes considérables son antique probité, et celle de sa famille. Dans ce pacte fondé sur un gage éphémère, où ceux qui livrèrent leur or s'honorèrent comme celui qui le demandait , il y a quelque chose d'Héroïque et de chevaleresque qu'on ne

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peut assez admirer. Cette action fut transnifs:^ par un homme capable d'en sentir la dignité' : on peut dire qu'il est heureux pour Jean de Castro d'avoir trouvé un historien tel que Freire d'Andrade. Tout le monde sait quel courage le héros portugais déploya durant le siège de Diu, et comment, après avoir été sur le point de perdre cette place importante , il triompha du courage des assiégeans. Freire d'Andrade est admirable dans les détails du siège ; souvent il emploie des couleurs trop brillantes peut-être, mais on sent qu'il n'y a que ce moyen de faire comprendre le génie chevaleresque de son héros, et que quand il y a vraiment de l'exagération dans le courage , il est difficile de ne point se laisser entraîner par son émotion. Après tant de combats la forteresse se trouva ruinée; il fallait la rebâtir, mais l'argent manquait totalement, et les étrangers réclamaient la solde qui leur était due : Jean de Castro écrivit à Goa pour qu'on lui envoyât les sommes nécessaires. Je traduis ici un fragment de la lettre qu'on admire dans Andrade.

« J'ai fait déterrer D. Fernand, mon fils, que les Maufps ont tué dans cette forteresse alorr qu'il

"lôo besuml' de l'histoire litte'ratrf

combattait pour le service de Dieu et du roi, notrr maître. Je voulais vous envoyer ses ossemens comme gage; mais ils se sont iroiivés clans un tel état qu'op ne pouvait encore les tirer de la terre. Il ne me restait donc d'autre chose que me^ propres mousv tachée, et je vous les envoie par Diogo Rodrigucs <Ie Aaevedo. Vous devez déjà le^savoir, je ne possède ni or, ni argent, ni meubles; je ne possède aucun biens fonds sur lesquels je puisse assurer mon emprunt. Je n'ai quune sincérité sèche et brève, et Dieu me Ta donnée. »

Aniirade connaît parfaitenient l'art de retracer l'énergique originalité de ces caractères ardens dont on retrouve à chaque instant l'infltience dans les guerres du seizième siècle. C'est ainsi qu'il nous fait connaître ce Coge Çofar qui se fit fedoulcr si long-temps sur les mers de l'Asie,' où tant de combats attestèrent sa ruse astucieuse de même que son courage.

C'est aussiunebelle peinturequecellequi nous fait connaître les exploits prodigieux de ceBarberousse, aimé de ses soldats, et redouté des monarques. On clierclierait en vain mauUen:mt.,peul-elre le modèle d'un semblable caractère; il tenait a la puissance des circonstances autant qu'à celle delà force et du génie.

habile ;i peindre la gradation et la varie'té des c'motions. Les deux époux retournent dans le camp malais, et la guerre va recommencer.

L'intérêt, qui dans ces deux derniers chants a toujours été crpissant, doit bientôt se trouver interrompu d'une manière fatigante^ Etole va avec im guerrier portugais s'assurer de ce qui se passe vers le camp ennemi; il le conduit^nsuile vers une espèce de palais enchanté où se déroule l'histoire des faits glorieux de tous ceux qui doivent gouverner Malaca après la conquête. Les Portugais ont répété jusqu'à satiété ces longues narrations historiques, amenées presque toujours sans artj et ils se le sont cru permis, en prenant exemple sur Camoens; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils aient été aussi rapides que lui dans leurs narrations.

Bientôt l'intérêt se ranime, on sent que le désespoir excite les assiégés, qu'ils n'espèrent plus vaincre, mais qu'en périssant ils veulent être vengés. La ville, comme dernière ressource, a été minée; le second assaut commence. Je n'entreprendrai point de .rappeler tous les coups mémorables qui sont portés, tout le tumulte qui règne sous les

338 RESUME DE L^HISTOIRE LITTe'rAIRE

murs de Malaca. Il y a dans cette pein^ ture de l'énergie et de grandes béantes. Les Portugais triomphent, mais l'ëpoux do Glaura a trouve la mort, et l'e'pisode le plus louchant vient animer ce dernier livre. Menezc'S nous représente Glaura errant sur le champ de bataille, et cherchant cet époux qui lui est devenu plus cher depuis qu'elle lui a pardonné : elle le demande au ciel, elle le demande à toute la nature; enfin elle reconnaît ce corps, « malheureux exemple de tant de valeur. »

« Dans ce sein qu'elle a chéri, la flèche est enfoncée; à ce spectacle elle sent défaillir son cour vouée à la douleur,- elle tombe enfin, et c'est plutôt la mort qui Ta frappée qu'un évanouissement. Elle tombe, et c'est sur cet époux qu'elle a tant aimé; elle est presque abandonnée de son âme fugitive; dans son engourdissement elle ne sent plus rien , la douleur a été suspendue un moment; elle revient du coup mortel, elle respire, elle regarde, et elle sent encore tous ses maux.

)) Et comme elle respire de nouveau, de nouveau ses yeux sont baignés de larmes. Déjà le vent se mêle à ses soupirs, et l'air en est embrasé ; mais à ce triste soupir le souvenir douloureux ajoute un cri imprudent, et c'est ainsi que les Parques, compatis-

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santés plutôt que rigoureuses , veulent mettre Gn a ses peiues.

» Le cri frappe la voùLe clliérée. Un soldat ignorant tire sur celle que par un ordre secret du destin un gémissement avait fait découvrir. La flèche va frap[)er ce sein d'albâtre, que Tamour avait destiné à un si grand malheur. L'infortunée envoie vers le ciel ses plaintifs gémissemens j et quoique ce soient déjà ceux du trépas, ils sont encore pleins d'amour.

M Elle tâche d'élever sa faible voix, et dit : Oh! peuple courageux et vainqueur, si compatissant envers moi, et cependant cause cruelle de ma mort; au milieu des fureurs guerrières on sent quelquefois une sainte pitié; puisque la mort m'en ôte le pouvoir, donnez, si le sort le permet, donnez une sépulture à Balram. »

* La voix de Glaura est reconnue par Etole et par quelques guerriers; ils l'emmènent dans le camp; alors le vieux chiélieu parvient à la convertir.

«Demande, preuds confiance, crois, tu seras heureuse, tu deviendras l'immortelle épouse d'un Dieu éternel.

i) Glaura accepte la nouvelle foi; l'eau sainte la purifie; ses fautes sont eflacées. Déjà son regard s'obscurcit , son visage se couvre d'une douce pâleur. Selon les rites sacrés le prêtre répand l'eau

34o RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE

sainte; il donne à celte épouse du Christ pour dot réternité, i>

Après avoir tracé celte scène de douleur, Menezès nous ramène au milieu des combats; son énergie se réveille pour offrir de nouveaux tableaux. Un seul assaut va suffire pour renverser l'empire de Malaca j le bronze tonne, les Malais font encore quel' que résistance, mais bientôt on les voit luir devant les Portugais; Aladin seul, Aladin cherche à les ranimer; son courage est inutile, la perte de la cité est résolue dans le ciel. Un esprit apparaît à Alphonse d'Albuquerque, et lui fait voir que les plus nobles héros du Portugal qui ont pris part aijx guerres de Tlnde, combattent encore pour lui. Il y a de la grandeur et dç la poésie à avoir ramené ces ombres des héros morts, qui prennent part aux victoires de leurs frères d'armes j c'est au milieu d'un nuage de poussière et de fumée que l'ange resplendissant de lumière parle au conquérant des Indes.

« Aiphonse , dil-iî , l'instant d'une conquête si désirée est enfin venu : vois tous ces bûlaillohs que le ciel, pour qui tucom-

bats, a i^unis afm de le secourir; lève les yeux, Dieu veut aujourd'hui que la vue d'un mortel contemple d'immortelles ombres qui ont donné pour lui leur existence; porte les regards vers cet endroit où la mêlée est plus terrible, où elle est plus ardente entre les Malais et les Portugais: vois-tu Noronlia, devenu un glorieux esprit; les deux Almeida ^ la gloire de l'Occident; l'illustre Cou linlio; un Corrca, qui ne fut point vaincu; et entin ceux qui à cette extrémité de l'Orient ont répandu leur sang; là, on les voit combattre encore^ et ils abattent la fureur de l'ennemi, w

L'issue de la bataille n'est plus douteuse, les chréliens sont vainqueurs, et Malaca tombe au pouvoir du Portugal.

Tel est ce poème, dans lequel on trouve d'assez graves incorrections de style, mais qui se distingue par une brillante imagination, et par la peinture exacte du caractère national; quoique plusieurs épisodes que l'auteur n'a point terminés interrompent fréquemment la marche de l'événement principal, l'intérêt est en général bien soutenu ; il serait à désirer toutefois que îes descriptions de batailles fussent moins

frëquemnient ramenées. Cependant on y remarque en gënéraj une heureuse opposition des mœurs portugaises avec celles de l'Orient; la teinte locale domine, et l'exactitude des tableaux ajoute beaucoup à l'intérêt. Le merveilleux est tel que le demande notre époque. Il y avait peut-être une sorte de hardiesse à repousser les fictions mythologiques. Quebedo n'avait point osé s'affranchir complètement de leur antique pouvoir, il y en a encore une faible teinte dans Meuezès. Francisco Dias, que les Portugais regardent comme un assez bon critique, dit que la Conquête de.Malaca est inférieure aux autres épiques que j'ai analysés. Cela peut être vrai pour le style, mais ce jugement me paraît bien sévère, et il part d'un esprit plutôt méthodique que susceptible d'enthousiasme poétique i.

Bras Mascarenhas est auteur d'un poème épique dont Viriatus est le héros; peu d'existences furent aussi agitées que celle de ce poète guerrier. Il naquit dans la province de Beyra eu tSqô: entraîné par le

* f^oy. Notes de son ode onzième, à la langue portugaise.

gout dcî voyages, il s'échappa de la maison paternelle, s'embarqua, et fat pris d'abord par des corsaires. Après avoir recouvré sa liberté, ilserendilauBrésil,elil se distingua durant la guerre que les intrépides Colons' faisaient aiois aux Hollandais. De retour eu Europe, il se signala encore par divers exploits; il fut nommé gouverneur d'un petit fort; mais, accusé du crime de trahison, on l'arracha bientôt à sa paisible retraite, et il fut plongé dans un cachot de la tour de Sabugal. Son imagination lui suggéra un moyen assez bizarre de sortir de prison : il obtint de son gardien un peu de farine pour composer, disait-il , un remède nécessaire à ses blessures , une paire de ciseaux afin de réparer ses vètemens , et un livre pour dissiper Tennui dont il était dévoré. Il eut la patience de découper les difiérentes lettres qui composaient cet ouvrage ; il les colla sur quelques feuilles de papier réservées à cet usage, et il écrivit ainsi une longue épître en vers au roi, qui lui rendit la hberté, ainsi que son emploi de gouverneur d'Alfayate. Il mourut en i656, et ce fut à soixante ans qu'il composa son poème intitulé Viriatcf^ tragico , em poema heroico. Il a vingt

chants, et ne fut imprimé qu'en 1699 ï. Je n'ai pas lu cet ouvrage, mais voici le jugement qu'en porte M. Sane' 2.

« Comme l'auteur marche toujours appuyé' ^r les traditions et les raonumens antiques, son ouvrage, tout défectueux qu'il est^ fait connaître d'une manière intéressante cette époque fameuse où Rome asservit par sa politique autant que par ses armes !e fier génie du sauvage Ihère et du Cantabre belliqueux : la grande figure de ce Viriate, qui menaça Rome d'un second Annibal, anime partout cette vaste scène, et élève souvent l'intérêt jusqu'au plus haut degré.»

• Bibllolheca Lusitana.

* Mercure étranger, lom. i, p. a5o.

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