‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 40 sur 61 · ECRIVAINS DE LA PREMIERE MOITIE DU DIX- SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

ECRIVAINS DE LA PREMIERE MOITIE DU DIX- SEPTIEME SIECLE

Bernardo de Brito, Nnnez de Liaô, F. Luiz de Souza, Fariae Souza, Freyre d'Aadrade, le père Vieira, orateur, le père Macedo, Antonio Souza de Macedo , poligraphes célèbres.

Dé même que l'on s'est plu quelquefois à confondre les poètes que je viens d'analyser avec ceux de la période précédente, il est arrivé aussi que les historiens de la fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième n'ont point été suffisamment caractérisés. Ils élaient dans des circonstances bien ditférentes de celles où s'étaient trouvés leurs prédécesseurs, ils n'avaient plus que de glorieux souvenirs, tant la gloire était tombée rapidement; on ne les voyait plus sous l'influence immédiate de l'admiration; il leur fallut alors

Mais ce qui mieux que tout le reste fait conuaifte le caractère du grand homme, ce qui nous fait sentir l'héroïsme de sa vie entière, ce sont les paroles qu'il prononça peu de temps avant sa mort, et qui nous ont été transmises avec tant d'éloquence par Andrade.

Quand Jean de Castro, usé plutôt par les fatigues de la guerre que par les années, tomba malade, et comprit que sa fin serait prochaine, il fit assembler les principaux personnages de son gouvernement, parmi lesquels se trouvait saint Xavier. L'historien le fait parler ainsi, et dans ce discours il rappelle à peu près textuellement ses paroles.

« Seigneurs, je vous dirai sans honte que le vice-roi de Tlnde manque, durant sa maladie, des clioses que le plus pauvre soldat trouve dans un hôpital. Je suis venu dans TOrient pour servir- je ne suis point venu pour y faire le commerce. Cest à vous-même que je voulus donner les osseraens de mon fils 5 c'est à vous que je remis ma moustache.

» Comme gage de ma parole je n'avais à vous offrir ni brillantes tapisseries ni vaisselle précieuse: aujourd'hui il ny a point daijs cette mai-

36a r.ÉsuME de l'histoire littéraire

«on assez d'argent pour aclietrr une poule, tar, (lur.'int les expéditions que j'ai faites, îKnnL de dépenser l'argent do leur roi, les soldats trouvaient le salaire du gouverneur, et l'on ne doit point s'étonner que le père de tant d'enfans soit devenu pauvre. )>

Il y a de si nobles misères, comme op. peut le sentir p^r ce fragment, qu'en tracer simplement le tableau c'est offrir à un siècle le plus beau spectacle qu'il puisse admirer,

Frey Luiz de Souza est mis au nombre des classiques • ce ne fut pas par la grandeur de la conception qu'il brilla , mais bien pai le charme de son slyle. 11 écrivit d'abord la chronique de saint Dominique, où tout intéresse, où tout ëmeut doucement. Je rapporterai sur cet auteur le jugement d'un critique remarquable par la sëvérilë de ses observations. Le mérite de Frey Luiz de Souza, dit-il, vient de son éducation polie, de quelque lecture, d'un certain instinct rare chez les écrivains, ou plutôt d'une certaine félicité detaloUque je sais mieux comprendre que définir.

3'ai transcrit cette phrase d'un des membres de l'académie des sciences de Lisbonne, parce que c'est surtout à un Portugais qu'il

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apparlient de juger Liiiz de Souza, reiiiarijuable par sou élégance et par sa pureté. Cet écrivain célèbre a revêtu du charme (Je son style la vie de Frey Bartholomeu dos Martyres, archevêque de Braga, qui .ivait été coniir.encée par Cacegas».

Cet ouvrage oliVe un assez grand inlérél

' C'est ce qu'iadique le tftre de l'ouvrage : Fida Je Frey Bertolameu dos martyres, repartida ent, seis lu'ixfsconia solenldade de sua tresladacad. Por Luiz de Cucegas^ e refonnada en estilo e ordern por fmy Luiz de Souia. Je me rappelle avoir lu au *u;el de cet auteur une anecdote dont je ne garantis point l'authenticité, mais qui e.\p'ic[uerait cependant cette espèce d'exaltation mystique répandue dans ses écrits. Avant d'entrer dans les ordres, il devint éperdùment amoureux d'une dame qui avait perdu, disait -on, son mari à la fameuse bataille d'Alcacer-Kebir, Quoiqu'elle partageât les sentimens de Souza, elle reculait tous les jours le moment de répouser,çarce qu'elle n'avait pu acquérir la certitude de la mort de son mari. Enfin elle était sur le point de couronner sa constance, quand un Portugais revenu d'Afrique lui fut amené. Il a\-ait vu presque tous les prisonniers restés au pouvoir des Maures, et l'on espérait avoir par i.oïx moyen des nouvelles certaines de Tofficier que tout le monde disait mort. Ce voyageur ignorait i-on nom^ mais, <juand on le conduisit dans une galerie ou étaient

à ceux qui veulent ëludier le génie des nations. Il m'a semblé, api es l'avoir lu aUeiitivement,que l'auteur avait eu l'intention de peindre dans la personne de Barthélémy le type du religieux portug^ais élevé à une liaule dignité ecclésiastique : il nous le représente comme essentiellement patient, essentiellement humble; on le suit avec admiration dans les courses qu'il entreprend au sein des montagnes sauvages , pour visiter de pauvres églises oii jamais évêqucs n'étaient entrés; on éprouve la même impression quand il rejette les dignités pour s'euioncer clans la solilude du cloître. Sa lin est digue d'un stoïcien, et l'âme s'élève en voyant l'énergie du courage qui soumet la force de la douleur, et qui fait de la mort un vrai triomphe. Je ne sais, mais on est étonné plus qu'on est ému. L'archevêque deBrague ne fait point sentir en général le doux intérêt répandu sur l'archevêque de Cambrai, moins austèie, mais véritablement

conservés les portraits de la famille, il n hésita point, et reconnut celui de son compagnon d'infortune. Luiz de Souza, ne pouvant plus aspirer à la main de celle qu il aimait, se retira dans le cloître. Karbosa raconte différerament celte aventure.

plus humble. Et voyez quelle différence dans leur manière d'exercer la charité.

Fénelon voit un ami malheureux dans tous les hommes^ ses regards les consolent autant que ses douces paroles. L'archevêque de Brague donne tout ce qu'il possède j mais, au moment où il offre le denier du pauvre , SCS yeux sont tournés avec extase vers le <-iel, il ne les abaisse point vers les mal- Iieureux ; il veut être juste dans le partage, il doit secourir les hommes, mais il ne^eut être influencé' ni par l'expression de leiir reconnaissance, ni par celle de leurs besoins. Dans la peinture que me fait Luiz de Souza de celte sainte occupation , je vois toute l'exaltation méridionale, je me sens près d'un homme qui n'appartient plus à la terre, et je m'intéresse faiblement à lui. Quand je suis sur un champ de bataille Fénelon seoourant les blessés, je crois voir un être descendu des cieux j enfin l'un a l'exaltation de l'esprit^ et l'autre celle du cœur.

Et que l'on ne croie point cependant que j'essaie de rabaisser la gloire du héros chrétien de Luiz de Souza.: sa piété est exaltée, mais elle est vrai^ il sent la vérité , et il ose

la dire; et il ne faut pas oublier qu*à ce fameux concile de Trente, où tant d'ambition se montrait, où brillait tant de luxe, il proposa, pour que la réforme à établir dans Je clergé fût durable, qu'elle pesât d'abord sur la classe des dignitaires ecclésiastiques dont il faisait partie.

Si la fécondité donnait toujours des droits à l'estime future, personne mieux que Paria e Souza ne mériterait de voir louer ses ouv^ges ; mais cet auteur, qui a tant écrit, ne me fournira qu'un petit nombre de choses à dire en sa faveur; car je ne le considérerai guère ici que comme historien. Ses ouvrages les plus importans sont écrits en castillan, et appartienent plutôt à la littérature espagnole qu'à celle dont je m'occupe. Faria e Souza eut une grande influence comme poète et comme critique sur son siècle; ce fut sans doute parce que ce temps commençait à être celui du mauvais goût. Dans ses commentaires sur Camoens, il méconnaît les beautés d'inspiration , pour vanter presque toujours les défauts qu'on a reprochés au grand poète^.

* Rien ne pt'ul donner nne idée plus exacte

Né dans les dernières années du seizième siècle [1090], il admira les ailleurs de celle belle époque, el ne sut point tonjouis le» comprendre. Il eût été heureux qu'il naquît dans un antre temps. Soumis, comme' ses compatriotes^ à une puissance étranç^ère, il dédaigna la langue nationale; mais il f\uit dire à sa louange que son cœur resta portugais. Il écrivit quatre volumes sur l'histoire de son pays, où le goût des miracles gâte un peu la gravité historique, mais où l'on trouve du mouvement, et une façon brillante de présenter les événemens. La manière dont il raconte la mort d'Inès de Castro est inlérjessudte , et il a décrit avec une énergie chevaleresque la bataille d'Alcacer- Kebir. Ses poésies ne méritent guère d'élre examinées, quoiqu'elles aient long-tempj»

servi de modèle : c'était le signal de la décadence. Dans ses sonnets on trouve une recherche prétentieuse qui gâte quelques étincelles de sensibilité. Le litre seul qu'il

peut-être de sou mauvais goût que les jeux de mois qu'il fait sytr le nom de Luiz de Caraoeus , dans i'auagrammê duquel il trouve le nom de toutes les qualités el de toutes les vertus. V^oy. rédilion de Camoens de 1639, t. i, p. r34.

a donné à ses poésies bucoliques suffit pour en offrir une idée; non— seulement il a des églogues amoureuses, maritimes, rustiques et funèbres, mais il en a encore de judiciaires, de monastiques^ de critiques et de fantastiques, dont je me garderai bien d'entretenir le lecteur, et qui ne prouvent que Terreur d'un homme de talent.

Faria se retira de bonne heure des affaires , et mourut au milieu du dix-septième siècle [1649]; durant sa* carrière littéraire, il écrivit chaque jour douze feuilles de papier contenant trente lignes chacune.

Puisqu'il s'agit ici des historiens du dixseptième siècle, je signalerai aux amis de la science un manuscrit portugais fort iraportant que feu M. Langlès me communiqua; il roule sur les. guerres que les Portugais eurent à soutenir contre les habilans d'Angola, et il contient des détails du plus haut intérêt sur des contrées encore bien peu connues, malgré nos récens voyages.

Peut-être ne serait-il point inutile d'eu publier un extrait, car il est beaucoup trop considérable pour entrer dans nos bibliothèques; et les trois volumes in-folio que j'ai parcourus pourraient aisément se ré-

DE PORTUGAL. 36t)

diiiie. Ou remarque dans cet ouvrage le détaut de plusieurs historiens portugais, qui sont d'une prolixité vraiment eiïrayaute, en n'omettant aucun de ces détails qu'un sens droit refuse souvent d'admettre.

On ne peut point faire le même reproche à un manuscrit précieux, no 10,023, que possède également la bibliothèque royale, et que j'ai examiné avec intérêt^ il est intitulé : Journal des voyages desPorlugais aux Indes, depuis l'année 1497 jusqu'en 1682. Les faits y sont présentés d'une manière fort aride, mais les dates y sont précises , et il avait déjà excité l'attention du vicomte de Santarem, qui, après avoir donné l'indication de plusieurs manuscrits, s'exprime en ces termes au sujet de celui-ci 1 :

u L'étendue de cet ouvrage, et Texamen que j'en ai fait, en le confrontant avec l'Asie de Faria e Souza, avec les Décades de Barros et de Couto, avec les Chroniques de Damian de Goes, l'Histoire des Indes de Caslanheda, celle d'Andrade et d'Osorio,

» Annaes das Sciencias. La liste des manuscrits portugais qui se trouvent à la bibliothèque royale, commence au treizième volume de celte collection, les numéros sont indiques.

370 RESUME DE l'hISTOITxE LITTERAIRE

rendraient son analyse tellement élendue qu'elle nécessiterait un ine'moire séparé. »

Je recommande également le manuscrit no ^/}o, où se trouvent des détails importans sur la balaille d'Alcacer-Keb ir donnés par un témoin oculaire.

On vit paraître à cette époque un homme qui, par la nature de ses écrits, et par sa prodigieuse fécondité, fait assez bien connaître quel était le génie qu'on admirait le plus, et comment, les défauts du siècle précédent étant une fois exagérés, on ne connut plus de bornes dans la bizarrerie. La célébrité du pèreMacedo a été beaucoup plus grande de son temps qu'elle ne pouvait l'être de nos jours. Cependant il serait injuste de le passer sous silence, comme quelques écrivains l'ont faitj et d'ailleurs on ne peut point se dissimuler qu'il n'ait montré souvent un véritable talent.

Le père Macedo naquit à Coimbre, à la fin du seizième siècle [iSqSJij il acquit rapidement une instruction prodigieuse, et l'on dit même qu'il commença à faire des

1 11 était parent de Camoens par les femmes. V^oy. Bibliot. Lusit.

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DE PORTUGAL. ôj \

vers dans son cxlreme onfance. Il mira à quatorze ans dans la sociéui des Jésuites, on il continua ses éludes; il abandonna la compagnie dont il iaisait parlie , pour '^ntrcr, à quarante-six ans, dans l'ordre de Saint -Antoine, d'où ii passa chez les Franiscains.

Sa connaissance approfondie des langues, ia variété de son savoir, l'avaient fait depuis iong-trmps distinguer ; par ordre du roi Jean IV, il accompagna plusieurs ambassadeurs dans leurs missions. L'Italie fut pendant assez long-temps le théâtre de sa gloire litléiaire, et il entra tellement dans ]es bonnes grâces d'Alexandre Y II, que ce pape le combla d'emplois et de faveurs. Cependant, ayant résisté au saint-père dans une circonstance assez peu importante, il perdit tout son crédit, et il résolut de passer à Venise; ce fut là qu'il soutint une thèse dont le titre, à mon avis, peint assez i)ien 1 ardeur de son caractère, et ]a bizarl'erie de son esprit. Après avoir disputé avec les savans de omni re scribili, il proclama pendant huit jours ses célèbres conclusions connues sous le nom des Rugissemens httéraires du lion de saint Marc;€lles roulaient

sur une multitude d'objets, et surprirent les hommes les plus accoutumés à ces sortes de discussions, où l'on mêlait le sacré au profane, et les sciences à la poésie ï.

Le père Macedo avait obtenu une chaire de philosophie morale à Padoue ; il mourut dans cette ville, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans^ il avait reçu le litre d'historiographe de Portugal j mais il ne jeta cependant point une grande lumière sur l'histoire de son pays.

Je n'entreprendrai point de citer les titres de tous les ouvrages composés par ce laborieux écrivain. Barbosa en fait monter le

* Voici l'article que lui consacre à ce sujet Moreri : « Ayantété appelé par la république de'Veuise pour y enseigner, il voulut y donner de nouvelles marques de sa capacité par des thèses publiques qu'il soutint pendant huit jours sur toutes sortes de matières, excepté sur les mathématiques; et les vers latins coulèrent encore en cette occasion de sa verve poétique avec plus de facilité et de rapidité que dans la première rencontre. On dit que quelqu'un, croyant le pousser à bout, lui proposa de faire surle-champ la description de la Gigantomachie et celle de Médée eu fureur; que Macedo les fit sur rheure, et y employa plus de deux mille vers, a Yoy. Suppk'itient au grand Diction/iaire.

nombre à cent neuf; et ce n'est qu'avec une sorte de défiance que je rapporte ce que dit le biographe portugais. Outre ces ouvrages, le père Macedo avait prononcé en public trente-cinq panégyriques, soixante discours latins et trente-deux oraisons funèbres; il avait fait encore quarante-liuit poèmes épiques, cent trente-deux élégies, cent quinze épitaplies, deux cent douze épîtres dédicatoires, sept cents lettres familièreSjdeuxmiile six cents poèmes héroïques, cent dix odes , trois mille épigrammes , quatre comédies latines et une satire en vers castillans. Quelle étonnante fécondité, dit un critique, s'il n'y a point d'erreur de calcul ou de chiffres dans Barbosa i I

Un grand nombre des ouvrages de Macedo n'ont point été livrés à l'impression; du reste, il n'a point rendu de grands services à la littérature de son pays, il a presque toujours écrit en latin, en espagnol et en italien 2. La France fut témoin de ses succès

1 Voy. Bibliot. lusitana.

» Il a publié dans cette langue universelle un volume intitulé : Discours où Ton examine qui éprouverait le plus de satisfaction à la représentation

374 RJÉsumé de l'histoire litteuaire

à une époque où elle possédait plusieurs génies bien éloignés du goût bizarre dout on leur offrait une preuve : le père Macedo composa à Paris une tragi-comédie latine, intitulée Orphée, qui fut représentée devant Louis XIV.

Ce que l'on peut regretter qu'il n'ait point publié, c'est une traduction en latin des Lusiades de Camoens , vers pour vers. Ce fut à Paris que le père Macedo entreprit ce travail , dans l'intention sans doute de faire connnaître universellement le plus beau monument littéraire de sa nation. Cet écrivain avait une admiration pour saint Augustin, qui allait presque jusqu'à la folie; un de ses ouvrages, intitulé Clavis augustiniana liheri arhilrii a sejvitute necessitatis concupisceniiœ vindicatif devint une source interminable de démêlés entre lui et le cardinal de Norris.

J'offrirai ici un fragment qui indique assez bien le mouvement qu'on trouve dans ses ouvrages; je l'emprunte à l'auteur des Soirées littéraires , qui l'a traduit d'un poèmie latin composé sur les victoires que

d'une pièce de théâtre , ou ua sourd qui la verrait, ou un. aveugle qui pourrait Tentendrc.

Dii i'UlvTLCAL. 3*^0

remporlèrent ]es Vénitiens durant leurs guerres avec les Turcs.

<f Dans ce lieu où la mer trop comprimée se brise entre l'Europe et TAsie, et où les vagues, en retombant sur les rivages, imitent les gémissemens plaintifs des humains, brilla jadis Theureuse Troie, qui iiV>t plus maintenant que le champ de la désolation. On voit s'élever de là le triste Abydos, et le Sestos, non moins lugubre, lui répond de l'autre rive. Ce fut dans ce fatal endroit que se livra cette grande bataille. Vous auriez vu les flots décroître et toute la mer couverte de mâts prendre Taspect d'une forêt immense. C'étaient des bois entiers qui allaient attaquer des bois. C'étaient les cyclades arrachées de leurs terres , et qui semblaient courir sur les autres cyclades. Mais la nymphe Cymmodocée me montre la flotte de mes chers Vénitiens, je vois leurs fiers navires fendre la mer écumeuse. »

II ne faut pas confondre ce polygraphe avec un autre auteur célèbre qui porte le même nom, et qui vécut à peu près dans le même temps. Je veux parler d'Antonio de Souza de Macedo, né à la ville d'Amarante en i6o6j il a aussi prodigieusement écrit : Barbosa, en donnant la liste de ses ouvrages, se plaît à rappeler son universalité. Il fut estetiste, dit-il , dans son Harmonie politique , historien dans la Vie de

3']6 RÉSUMÉ DE l'histoire LITTe'rAIRE

sainte Rose, poète dans l'Ulyssipo, généalogiste dans sa Genealogia regum Lusitaniœ, philosophe moral dans son Art de dompter la fortune^ jurisconsulte dans un ouvrage intitulé les Décisions, et dans un autre connu sous le nom de la Lusitanie délivrée. Enfin il se montra versé en divers genres de littérature dans le livre qui a pour titre : Flores de Espanha, Excellencia de Portugal, rieursderEspagne,ExcellenceduPortuga].

Malgré cette multitude d'ouvrages, il n'y a guère que son poème épique de VUlyssipo qui jouisse d'une assez grande célébrité j il a treize chants ; c'est la fondation de Lisbonne qui en est le sujet. On le met au nombre des ouvrages distingués.

Puisque nous examinons ici un homme que l'on classe parmi les historiens du dixseptième siècle, je dois rappeler encore quelques auteurs remarquables que l'on doi t placer dans cette période : je nommerai d'abord l'élégant Joaô de Lucena, mort au commencement du dix-septième siècle; il est célèbre par sa Vie de saint François Xavier. Antonio BoccarO; chroniqueur général des Indes, succéda à Diogo de Couto, et donna une suite à ses ouvrages sous le titre

de Z?ecfl^6'5, adopté par Barros; il conduisit l'histoire de l'Asie jusqu'à rannée 1617.011 l'admet au nombre des bons écrivains.

Enfin Brilo trouva un habile continuateur dans Antonio Brandam, qui était devenu professeur à Coimbre en iG'ii. Cet auteur, voué à la vie religieuse, et dont la bienfaisance égalait le desintéressement , devint historiographe général; mais il consacrait, dit-on, aux pauvres les émolumens attaches à son emploi.

Dans cette période on a pu remarquer une chose, qui s'explique aisément par la situation poliiique du Portugal. Les prédécesseurs de ce* écrivains étaient guerriers ou administrateurs; au dix-septième siècle ils appartiennent aux ordres religieux, parce que le régime ecclésiastique a tout envahi sous la domination espagnole et sous Jean IV; aussi trouve-t-on dans leurs écrits en général plus d'art, plus d'éclat^ plus d'érudition que de force chevaleresque. On sent chez eux l'admiration contemplative de l'homme qui mène une vie uniforme, et dont l'imagination colore d'un certain prestige la vie aventureuse du guerrier; aussi ce Frey Luiz de Souza , qui

3'jS RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE

fut chevalier avant d'être moine, qui combattit les Maures, et devint leur prisonnier, joint-il ce sentiment à la teinte militaire re'pandue dans son style, quand il trouve moyen d'introduire la description d'un combat, en peignant la vie sainte d'un religieux.

La litte'rature avait beaucoup produit, . les richesses littéraires étaient déjà immenses^ et quelques critiques commencèrent à se former; mais il y aurait une grande injustice à leur demander ce raisonnement lumineux qui ne s'attache qu'aux faits vraiment importans, qui tient compte à l'auteur de toutes les circonstances dans lesquelles il a dii se ti ouvei* et qui cherche plutôt à reconnaître les mouvemeus de l'âme, qu'à multiplier les détails d'une fatigante érudition.

On doit beaucoup sans doute aux fondateurs de la critique, en s'occupant exclusivement de- certains détails; ils ont rendu quelques connaissances tellement communes qu'il est devenu inutile de s'en occuper essentiellement. Ce serait errer sur les côtes arides d'un pays , tandis que l'intérieur présente les scènes les plus brillantes et les plus variées.

DEPORTLGAL. 379

Manuel Faria Severim, ne à Lisbonne en 1609, et mort en i655 à Evora, jouit d*une assez grande célébrité^ dans le dixseptième siècle; quelquefois même on doit le regarder comme un critique supérieur a son temps; mais il en eut les défauts, c'està-dire qu'on peut lui reprocher une érudition pédantesque dont le vain étalage ne roule que sur des mots.

Parmi les écrivains illustres de ce temps il faut nommer encore un homme qui fut, dit-on, persécuté; c'est Francisco Manoel de Mello. Après avoir fait long-temps la guerre, il fut accusé de l'assassinat de François Cardoso, et enfermé pendant neuf ans dans la tour de Vclha; il dut à Louis XIII son élargissement, et passa au Brésil : il a donné un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels il y en a un qui roule sur la campagne faite eu 1649 dans ce pays. Quelquesuns de ses écrits indiquent un esprit tourné vers la plaisanterie satirique; tel est celui qui est intitula Apologues en Dialogues ^ il y a de l'originalité. Barbosa fait assez bien connaître cet auteur, en disant : «Il a vu tout ce qu'il a écrit, et écrit tout ce qu'il a vu. »

Nous allons maintenant jeter un coup d'œil sur le prosateur le plus extraordinaire du dix-septième siècle, sur cet homme qu'où doit en quelque sorte classer à part dans !a littérature de son pays.

Antonio Vieira, suus contredit, l'un des hommes les pi us remarquables que produisit le Portugal , naquit à Lisbonne le 6 février 1608; il vint de bonne heure à Bahia, alors capitale de l'Auiérique portugaise, et il paraît qu'il s'échappa furtivement de la maison paternelle pour embrasser la vie religieuse. Il entra dans la compagnie des Jésuites à l'âge de quinze ans [i623], et il ne tarda pas à se faire remarquer par son étonnante érudition , de même que par son éloquence. Il revint en Europe [1641] > où il fut accueilli avec la plus grande distinction par le roi Jean IV. Il visita Paris, la Hollande, Rome, et partout il s'occupa avec ardeur d'augmenter le nombre de ses connaissances. Bientôt on le considéra comme le meilleur prédicateur de son temps, et à P\.ome il eut occasion de faire briller son talent devant la reine Christine de Suède, qui, selon les expressions de Barbosa, vint comme une nouvelle reine deSaba admirer

ccSalomon ëvaiigélique. Il refusa cependant d'être confesseur de celle reine , malgré les instances du père général Juan Paulo Oliva [1680]. Cinq ans après il prit la résolution de retourner au Brcsil j où il allait montrer un caractère vraiment énergique, et une activité bien prccicuse à une époque où il fallait redoubler d'ardeur et de soins pour cbasser de ce beau pays d'ambitieux étrangers.

Mais, avant de s'illustrer au milieu des armées, il employa son ministère à adoucir dans le Maranham le sort des infortunés Indiens^ il alla plaider leur cause à la cour de Jean IV [i653], et il demanda hautement qu'on assurât leur liberté contre l'avidité des colons. S'il faut en croire l'auteur de sa vie, il avait tellement à cœur la conversion des Indiens, qu'il fit quatorze mille lieues à pied dans les capitaineries les plus désertes de cette partie du Nouveau-Monde. Durant ces voyages aventureux, il pensa mille fois périr , et cependant il n'abandonna pas l'étude des lettres : il composa six catéchismes en diverses langues pour les nouveaux catéchumènes. Ses immenses travaux lui valurent bientôt le litre de visiteur

382 RESUME DE l'hîSï^IRE LITTERAIRE

gênerai des missions [1688]. Chargé de ces nouvelles fonctions, on ne vit point son zèle se ralentir un seul instant- partout il portait la même activité, ie même désir du bien. Cependant à ces qualités il joignait une fougue de caractère, une ardeur d'imagination qui se reproduisent dans ses écrits, et qui lui eussent donné peut-être une plus grande célébrité dans tout autre emploi que celui dont il se trouvait revêtu. Fatigué de ses longs voyages , et dévoré du désir de consacrer le reste de ses jours à l'étude, cet liomme extraordinaire révint dans la capitale du Brésil, et il y termina sa longue carrièrei.

Vieira peut être comparé à Bossuet; il uc

» Dumourier, qui dans son Voyage parle avec peu de connaissance de la littérature portugaise, lend assez justice à Vieira. Il fait connaître un fait curieux relatif à ce grand écrivain.

« Le père Vieira,. dit-il, avait été mis deux fois à rinquisilion pour sa trop grande liberté en chaire et sur une accusation de judaïsme. Le pape fut obligé d'interposer son autorité pour empêcher qu'il ue fût victime de ce tribunal. V. Voy. eu Portugal, p. 2o5. V^oy. , pour les travaux relatifs aux Indiens, M. Manoel, Ayrès de Casai, corografia Brasilica. »

conserve point toujours la noblesse el l'admirable simplicité de ce grand écrivain, mais il a souvent sa hardiesse, son énergie. Il surprend par des mouvemens inattendus, il entraîne par sa mâle éloquence. Un des monumens les plus remarquables de sou génie a été transmis à la littérature française par 1 abbé Raynal : j'en donnerai ici quelques parties. Le Brésil était alors asservi par les Hollandais, et après d'innombrables efforts, les infortunés colons sentaient leur courage s'abattre quand Yieira réveilla leur énergie. C'est sans contredit le discours le plus véhément et le plus extraordinaire qu'on ait jamais entendu dans aucune chaire chrétienne.

Vieira prit pour texte la fin du psaume oîi le prophète s'adressant à Dieu lui dit : îléveille-toi, Seigneur, pourquoi l'es-tu endormi, etc.

« 'C'est par ces paroles remplies d'une pieuse fermeté, d'une religieuse audace j c'est ainsi, dit isolateur, au' en protestant plutôt qu'en priant, le

» J'en emprunte ia Ira Juctiou à l'auteur de l'Hist. philosoph. des Dcus-Indes.

384 RÉSUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE prophète-roi parle à Dieu. Le temps et les circonstances sont les mêmes , et j'oserai dire : Réveilletoi ! Pourquoi t'es-tu endormi ? »

Vieira reprend son texte, et après avoir démontré la conformité de? malheurs d'Israël et de ceux du Brésil, il ajoute :

t( Ce ne sont donc point les peuples que je prêcherai aujourd'hui ; ma voix et mes paroles s'élèveront plus haut. J'aspire dans ce moment à pénétrer jusque dans le seifi de la Divinité. C'est le dernier jour de la quinzaine que, dans toutes les églises de la métropole, on a destiné à des prières devant les sacrés autels; et puisque ce jour est le dernier, il convient de recourir au seul et dernier remède. Les orateurs évangéliques ont travaillé vainement à vous amener à résipiscence ; puisque vous avez clé sourds, puisqu'ils ne vous ont pas convertis, c'est toi, Seigneur, que je convertirai

» Job, écrasé de malheurs, conteste avec toi : tu ne veux pas sans doute que nous soyons plus insensibles que lui. Il te dit : « Puisque tu as décidé ma perte, consomme-la; tue-moi, anéantis-moi; que je sois inhumé et réduit en poussière, j'y consens. Mais demain tu me chercheras et tu ne me trouveras plus. Tu auras des Chaldéens, des blasphémateurs de ton nom; mais Job, mais le serviteur fidèle qui t'adore, tu ne l'auras plus. »

)> Eh bien, Seigneur, je te dis avec Job : Embrase,

DE PORTUGAL. 38^ détruis, consume-nous tous; mais un jour, mais demain, tu cbercheras des Portugais, et lu en chercheras vainement

M A ton avis, peut-être, la Hollande t'élèvera des temples qui te plaisent, te construira des auteb sur lesquels tu descendes, te consacrera de vrais ministres, et te rendra le culte digne de toi. Oui, oui, le culte que tu en recevras, ce sera celui qu elle pratique journellement à Amsterdam , à Midlebourg, à Flessingues, et dans les autres cantons de cet enfer humide et froid.

» Je sais, Seigneur, que la propagation de la foi et les intérêts de ta gloire ne dépendent pas de nous, et que quand il n'y aurait point d'hommes, ta puissance, animant les pierres, en susciterait des enfans d'Abraham. Mais je sais aussi que, depuis Adam , tu n'as point créé d'hommes d'une espèce nouvelle, que tu te sers de ceux qui sont, et que tu n'admets à tes desseins les moins bons qu'au défaut des meilleurs. »

Le prédicateur fait un tableau énergique d'une invasion étrangère j il peint le massacre des femmes et des enfans, la profanation des autels^ et il s'écrie :

)) Enfin, Seigneur, lorsque tes temples seront dépouillés, tes autels détruits, ta religion éteinte au Brésil, et ton culte interrompu; lorsque l'herbe

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