CHAPITRE XXIV
Commencement de la décadence de la goésie , vers le milieu du dix-septième siècle. — Violante do Ceo, Vasconcellos, Bahia, Bacellar, etc. — 'Lettres portugaises de Marianne d'Alcoforada.
Il ne peut guère y avoir en littérature de changement complet et subit. C'est par degre's que nous sommes arrives au temps de la décadence , et si quelques hommes de génie, tels que Menezès, Jacinthe Freyre^ d'Andrade, Luiz de Souza et Vieira se montrent , c'est que les uns sont à part du monde , dans le cloître à Tinstant où. le mauvais goût cherche à tout envahir^ et que l'autre trouve au sein des forets de TAmérique le seul spectacle qui convienne à sa puissante imagination. Que l'on examine la situation politique du Portugal, que Ton juge des funestes effets d'un despotisme ignorant sur les institutions, et l'on comprendra aisément que, quand tous les sentimens vraiment nobles sont compiimés, il ne peut
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plus y avoir de poésie. Je le répète, au iiiomenl où la littérature portugaise s'arrêta dans ses nobles élans, elle était pljeine de force et d'originalité, elle se frayait une voie nouvelle, elle prenait une puissance qui devait la laire triompher du temps.
Mais durant cet asservissement d'une nation généreuse, où il ne lui était plus même permis de combattre pour conserver ses colonies, il ne faut pas croire qu'elle Jouît des bienfaits d'une paix qui produitet qui a aussi son genre de gloire. Sous Tinfluence monacale et jésuitique, tout fut honteusement censuré; on alla jusqu'à altérer Ils ouvrages des grands maîtres'; on prépara dès lors ce temps d'abrutissement où les auteurs qui traitaient des sujets mythologiques prévenaient qu'ils n'adoptaient point, comme dogmes religieux, les fictions des poètes, et qu'ils ne croyaient qu'au Dieu des chrétiens. Le despotisme de l'inquisition éteignit jusqu'à la dernière étincelle du feu patriotique dont les poètes de la période précédente étaient tous animés; il n'y eut plus même celte
» f^oy. le Mcm. de PAcad. des Sciences de Lisbonne sur les cinq premières éditions de Camoens.
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sorte •d'indépendance que sait conserver une nation guerrière en dépit de l'oppression. On n'avait plus l'enthousiasme qui crée, i'igno- Xance éteignit celui des souvenirs. Cependant un peuple ne saurait perdre son imagination ; quand il ne l'applique plus à des conceptions généreuses^ il la répand sur des choses indifférentes ou futiles. S'il ne peut plus développer ses nohles sentimens, il cherche des idées qu'il croit ingénieuses; mais le cœurn'a qu'un langage, on ne sait où peut arrêter celui de l'esprit. Au milieu de ce funeste repos, ou plutôt de cette indolence déplorable, où les Portugais se trouvaient réduits sous le joug de l'Espagne et des moines, ce peuple ardent dont on comprimait les nobles pensées se livra à toutes les erreurs de Timaginalion ; car son goût pour la poésie ne pouvait être dans une complète inaction; lesréunionsd'oisifs se multiplièrent, avec elles naquit le bel-esprit. Des sonnets que leur extravagance rendait aussi difficiles à comprendra qu'à inventer , furent prônés comme les chefs-d'œuvre du siècle, parce qu'on se croyait déjà un esprit supérieur, quand on avait compris ces énigmes sentimentales que l'inquisition n'avait garde de
défendre, et qu'elle se donnait encore Japeine de censurer.
Faria e Sou za, outrant le génie naturel de la nation, avait donné, par la multitude d'églogues, le signal de ce triste moment où le bucolisme le plus recherché allait tout envahir. Gongora, ce poète dont la prétentieuse recherche devint funeste à l'Espagne, Gongora exerça son influence dans la patrie de Camoens et de Quebedo que l'on avait oubliés ou que l'on ne comprenait plus. On.se complut dans ï'assortissement difficile de mots bizarres, qu'on pouvait livrer chaque jour à une société prétentieuse; mais on n'alla plus chercher d'inspirations dans les contrées lointaines, ou dans les traditions historiques, et une noble exaltation ne trompa plus les poètes de cette époque, car on ne goûtait plus que ]es productions fruits d'une imagination bizarre et recherchée.
C'est en vain qu'un des hommes les plus extraordinaires de ce temps, Freire d'Andrade , voulut arrêter le mauvais goût qui déshonorait la poésie; ses railleries amères furent impuissantes, et son langage ironique fui méconnu.
Quoique j'aie de la ié[)Ugnance à m'ar—
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reter long-temps sur cette période, où Ton cherche vainement une œuvre poétique de vrai talent, je puis offrir quelques preuves de ce que j'ai avancé.
A peu près vers le temps où quelques grands poètes brillaient encore par la force de leur conception, et souvent par la pureté de leur style, une religieuse jetait les fondemens d'une réputation brilianle,qui devait tromper tous les esprits^ je veux parler de D. Violante . do Geo , surnommée la dixième muse de Portugal, et l'un des poètes qui contribuèrent le plus par l'extravagance de leur style à la décadence de la littérature du Portugal au dix-septième siècle.
Certes, aucun parallèle ne peut être établi entre elle et l'infortunée Marianne d'Alcosorada, une autre religieuse contemporaine, dont plus tard je parlerai ; il semble qu'elle mit autant de soin à défigurer le vrai langage du cœur, que l'autre mettait peu de recherche dans la simple expiession de son amour; et il fallait que le goût fût bien perverti en Portugal, pour qu'on accordât autant d'admiration qu'on le faisait aux singulières peintures, aux métaphores extravagantes de Violante do Ceo. On ne peut lui
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lofuscr cependant le mérite d'une bizarre invention, et celui de posséder une imajiiinatiou assez active pour faire excuser quelquefois ses écarts.
Cette femme célèbre naquit à Lisbonne [1601], au commencement du dix-septième siècle, qu'elle traversa presque tout entier. Elle se livra de bonne heure aux lettres, et elle donna à dix- huit ans une comédie en vers, intitulée Saiila-Engracia. Dès lorselte se destinait à la vie religieuse, «t bientôt elle entra dans le cloître. Sa^enommée s'accrut, et ses ouvrages fuflfet souvent imités. Comme elle poussa sa longue carrière jusqu'à quatre-vingt-douze ans, on cite d'elle un grand nombre de poésies; mais elles sont à peu près oubliées aujourd'hui , et la bizarrerie de leur titre peut souvent en donner une idée. Elle composa sur la fin de sa vie un ouvrage intitulé Parnasso lusitaneo de clivai nos e humanos versos, rempli du mystiscisme le plus étrange. M. de Sismondi a puisé dans ses œuvres un exemple que je rapporterai, et qui, avec quelques autres citations, peut faire comprendre à quel degré de mauvais goût on était parvenu. C'est un sonnet adressé à Marianne
394 fiiisur,iE de^'histoire littéraire de Luna, son amie, musicienne ou poêle, et c'est sur le nom de Lune que roule le morceau.
« » Muses, qui dans le jardin du roi du jour, venez chercher le zépliir, en déliant vos douces -voix,- divinités qui, en admirant la pensée, augmentez les fleurs qu'Apollon cultive, laissez, laissez la compagnie du soleil; car, excitant Tenvie du firmament, une lune, qui est un soleil, qui est un prodige, construit pour vous un jardin d harmonie; et pour que vous ne croyiez point qu'un bonheur semblable puisse payer un tribut à la variété , à cause de ce cgjH^ette pure lumière lient de la lune, sachez que, parur.e grâce de la Divinité, ce jardin musical est rendu inviolable par le mur immortel de Téterai té. i)
Et il ne faut pas croire que cette extravagance tienne uniquement à un écrivain de mauvais goût : la plupart des admirateurs de Violante doCeo enchérissent encore sur son Phébus inintelligible. Pour en convaincre meslectturs, je traduirai ici un morceau de Francisco de Vasconcellos , poète né a Madère, donc les autres écrits sont quelquefois moins entachés de cet excès de mauvais goût; l'on croirait même vo-
' Musas que nojardim do Rej do Dia, t\c^
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lontieis que son petit poënie de Polyphème est une critique plaisante, si ses con-. temporains ne donnaient une juste idée de ce qui convenait au public du temps. Le poète raconte quelles étaient les occupations de Polyphème.
« » Le géant exerçait roffice de forgeron, ce qui était à la vérilé indigne d'une telle grandeur j mais cet emploi lui donnait encore difficilement la fortune, qui est Tobjet de lous les désirs de la pauvreté. Il travaille le fer toute la journée, en voyant que Galathée le méprise. Il tire ses matériaux de trois endroits; la nymphe lui donne le fer, l'Amour fournit le feu, sou seiu rapprovisionne de charbon.
)) Il fit une fournaise de sa poitrine; on y voyait le fer constant du sentiment ranimant les incendies causés par l'amabilité an souffle d'un gémissement. Pour lime sourde, il avait ses soucis ; jiour eau ses pleurs lamentables; et comme on ne peut rien fairç sans veut, l'espérance lui servait de soufflet. »
Après avoir jeté un coup d'œil sur ces extravagances qu'on a pris soin de conserver dans des recueils, dont les titres bizarres
' Tinha o gigante oflclo de Ferreiro , etc. A Feniz renascida , tora. 2, p. 3.
sont déjà une preuve de la décadence du goût, est-il bien nécessaire de nommer les auteurs qui s'illustrèrent dans ce genre, et qui jouirent de quelque réputation? Nommerai-je Jeronymo Bahia , autre imitateur de Gongora , et non moins ridicule que ceux que je viens de faire connaître dans les amours de Polyplième et de Galathée; Simaô Torrezaô Coelho, Fernam Correa de Lacerda, et tant d'autres dont Barbosa se plaît à signaler les absurdes productions dans son volumineux dictionnaire i.
Cette période, dont la funeste influence se répandit sur le commencement du dixhuitième siècle, vit paraître un genre nouveau de poésie, qui depuis la renaissance
, A Feniz renascida , ou Obras poeticas dos vielhores engenhos Poriuguezes. Lishoa, 1746. Le Phénix ressuscité, ou OEuvres poétiques des meilleurs esprits de Portugal. Cet ouvrage se trouve à la Bibl. roy.
Eccos \que o clarini da fama dd Postilhaô de Apollo. Echos rendus par la trompette de la Renommée, postillon d'Apollon.
Les ouvrages en prose, ceux même qui roulaient sur Thistoire et la théologie, ne portaient point des titres moins extraordinaires.
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des lettres a été souvent adopté. Je veux parler de ces espèces d'élégies connues sous le nom de saudades, et dont quelques-unes sont empreintes d'un caractère vraiment touchant. Antonio Barbosa Bacellar fut le premier qui mit ce genre en vogue : ses saudadts ne manquent ni d'harmonie ni d'images gracieuses à côté d'une recherche et d'une prétention dont on ne pouvait se défaire, puisqu'elles étaient goûtées.
. Veut-on savoir dans quel état se trouvait alors la poésie dramatique? Les auteurs portugais avaient cessé de rien produire eu ce genre. Des acteurs venus d'Espagne représentaient à Lisbonne les pièces de leurs auteurs favoris. Les ouvrages du seizième siècle, qui n'étaient plus offerts au public, ne tardèrent point à être oubliés complètement,ou ils ne furent lus que par un très-petit nombre d'individus cultivant les lettres avec une sorte d'activité : de ce nombre était le père du célèbre comte d'Eryceyra. Il fut auteur de plusieurs ouvrages, et Ton trouva parmi ses manuscrits quelques comédies.
Alors que tous les esprits s'égarent , une àme sensible produit souvent un chef-
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d'œuvre, en parlant le langage de la nature; on en eut une preuve nouvelle à cette époque. Ces Lettres portugaises que l'on commençait à admirer dans le siècle de Louis XIV, et que l'on peut comparer à celles d'Hëloïse, furent primitivement écrites dans la langue du Camoens ; c'est peut' être ce que l'on eût ignoré pendant long- temps sans les travaux de M. de Souza, qui consacra encore ses derniers momens à la gloire littéraire de s^ nation.
Quoiqu'il ne présente point des indications irrécusables de ce qu'il avance, il nous a prouvé d'une manière à peu près certaine que l'héroïne de ces lettres, que l'intéressante Marianne d'Alcoforada existait dans un couvent de l'Alem-Tcjoj elle écrivit à un officier français ces pages brûlantes qui ont ému si vivement tant de cœurs, et qui trouvèrent le sien insensible. M. de Souza s'est livré à des recherches assez étendues pour séparer le vrai du faux dans les dernières éditions qui nous ont transmis les lettres de l'infortunée religieuse; il nous prouve que les cinq premières seulement lui appartiennent, et que les sept autres
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ont été évidemment l'objet d'une fraude littéraire.
Profondément touché dans sa jeunesse par la lecture des lettres de la religieuse ^ dont les originaux n'avaient jamais pu être retrouvés, M. de Souza entreprit de restituer à sa langue un chef-d'œuvre qui lui appartenait j ii traduisit donc les cinq lettres véritables sur le texte français, dont la naïveté et même les tournures portugaises prêtaient à ce travail, et il l'a fait d'une manière qui doit satisfaire ses compatriotes; il leur restitue un modèle d'éloquence ^
Cet ouvrage est du petit nombre de ceux qui émeuvent d'une manière profonde et durable; on y sent toute l'ardeur d'une de ces âmes passionnées dont l'amour fait le destin; que leurs nobles sentimens feraient triompher peut-être des autres passions, qui sauraient même abandonner la vie, mais qui ne peuvent cesser d'aimer.
Après avoir lu la Notice de M. de Souza , combien on se sent ému en apprenant que tant d'amour ne fut payé que de la plus
» /^o/es la nouvelle édition, où le portugais et le français sont placés en regard.
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noire ingratitude, et que rinfortunëe Marianne d'Alcoforada ne trouva pas même chez celui à qui étaient adressées ses lettres les sentimens les plus ordinaires de la probité, puisque ce fut lui qui les fit traduire, puisqu'il eut l'infamie de les répandre dans le monde.
Peut-être sera-t-on surpris que j'aie placé les Lettres portugaises parmi les ouvrages littéraires: ce n'est point en Cifet un ouvrage. Expression simple de la vérité , c'est bien plus que le travail d'un écrivain , et l'imagination avec son enthousiasme ne touche qu'en se rapprochant d'un tel langage. Le hasard nous a révélé cet écrit ; ce n'est donc point un livre, mais c'en est le modèle.
Après avoir indiqué , parmi les ouvrages poétiques de ce temps, le seul où il y ait vraiment de la poésie, quoiqu'il soit écrit en prose, je ne m'arrêterai point longtemps sur cette époque de décadence absolue, en multipliant des citations i, qui, après avoir surpris un moment, fatigueraient. Je
ï Elles prouveraient jusqu'à l'évidence l'assertion de M. Saué, qui n'a donné que de courts aperçus, mais dont j'aime à rappeler l'exactitude. « Les concetti les plus ridicules y dit-il, les ritournelles delà my-
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suis assez disposé à adopter le senliment d'un célèbre critique allemand, Slielegel, qui ne rejette point toujours les concetti des poètes du midi, et qui, ne les regardant que comme le fruit d'une imagination brillante, les admet parce qu'ils sont en quelque sorte naturels au climat j mais quand ils ne colorent plus les mouvemens de l'âme, quand leur bizarrerie n'atteste qu'une froide reclierche, alors ils font éprouver un profond dégoût. Cette déplorable impression se répand sur toute la période que j'examine; l'assoupissement politique étant complet, la littérature ne peut se réveiller, et quand un grand bouleversement imprévu place la maison de Bragance sur le trône de Portugal , les premiers efforts d'un gouvernement naissant sont encore trop faibles pour élever les esprits; on s'en tient pendant long-temps encore aux traditions du mauvais goût. Cependant l'exemple des autres nations exerce une sorte d'influence sur le chef de l'état. Sous Jean V, de 1 706 à 1760^
ihologie la plus usée et la plus fade , d'insipides madrigaux, les froides niaiseries d\in bucolisme assoupissant, telle fut la littérature portugaise sous le règne de Jean V. Voy. Mercure étranger, tom. 2.
40*1 RÉSUMÉ DE l'hISTOÏKE LITTÉRAIRE
on s'occupa de ranimer un peu le goût des lettres^ on comptait à peine un historien, et l'on créa une académie d'histoire [1720], dont les travaux furent immenses, mais à peu près sans utilité. En effet, cette volumineuse collection in-folio de mémoires quelle a laissée, est à peu près inconnue; avant tout, il importe de se faire lire, et la pesante érudition des membres de l'académie n'était guère propre à obtenir cet avantage. Je ne doute pas cependant qu'un examen attentif de cet ouvrage n'y fît trouver des documens précieux'. L'académie fut dirigée pendant quelque temps par le célèbre comte d'Eryceyra, qui va bientôt nous occuper comme l'homme le plus saillant du commencement du dix-huitième siècle.
* Cette colleclion se trouve à la Bihl. Sainte- Geneviève.