‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 45 sur 61 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

DU THEATRE AU DIX - HUITIEME SIECLE Elf PORTUGAL.

Antonio Jozé, Garçaô, Diniz da Criw, Syl- \eira, etc., etc.

Apres avoir eu des auteurs dramatiques vraiment originaux au moment où s'éleva leur littérature, après avoir enfin servi de modèles aux Espagnols, les Portugais cessèrent de s'occuper de cette branche importante des lettres. Le théâtre emprunte presque toujours son éclat de la puissance d'une nation, et une nation soumise se livre laremenl aux jeux de la scène : quand elle est courageuse comme celle-ci, elle songe à sa délivrance, ses plaisirs sont de l'espérer, comme son désespoir est d'avoir perdu l'indépendance. Non-seulement il y eut à peine un théâtre à Lisbonne durant la domination étrangère, mais quand on y donnait quelquesreprésentations, c'étaientdes pièces espogno-

les qu'on o (Trait au public. Gil Vicenle était, complètement abandonne; pcut-elre les dominateurs voulaient-ils taire oublier à un peuple généreux qu'il avait une littérature à part, de même qu'une gloire milij^ire ne devant rien aux autres nations.

Plusieurs années après l'invasion , le théâtre français brilla de tout son éclat, et il eut une inûuence directe sur les Portugais, qui depuis long-temps s'occupaient de notre littérature et l'avaient adoptée souvent comme un modèle à suivre Les traductions de nos meilleurs ouvrages dramatiques se multiplièrent; mais ils étaient très-rarement représentés, et il n'y avait guère que la haute société qui trouvât du charme à leur lecture. Il fallait nécessairement des pièces d'une autre nature à la classe moins instruite; elle souhaitait avant tout voir reproduire les usages du pays, et surtout une plaisanterie exagérée ï, dont n'avait point su toujours se garantir l'immortel Molière, à une époque où le goût était encore plus épuré en France qu'en Portugal.

" T^oy. Le volume que j'ai donné dans la traduction des chefs-d'œuvre des théâtres élraugtrs, publiés par Ladvocat.

Un théâtre national s'éleva donc après la restauration^ mais, chose fort singulière, l'auteur le plus accrédité semblait ne point avoir lu les pièces qui faisaient alors l'admiration'de la France. Le génie comique et bizarre d'Antonio Jozé ne se soumit à aucune loi , on eût dit même qu'il se plaisait à les enfreindre. C'est ce que j'ai essayé de faire voir en indiquant quel était son système dramatique. Malgré l'imperfection de son talent , ses pièces ont été trop nombreuses et trop gaies pour qu'on se contente de le mentionner. Je veux faire connaître avant tout les infortunes de cet auteur, qui appartenait, dit-on, à une race cruellement persécutée, et peut-être alors ne serait-il point hors de propos de répéter ici ce que j'ai dit sur le même sujet dans une de mes Notices du théâtre portugais. J'aurais voulu pouvoir me procurer sur la vie et sur les écrits du malheureux Antonio Jozé quelques détails circonstanciés, mes efforts ont été inutiles : sa déplorable fin n'est que trop connue ; jamais auteur dramatique n'eut peut-être à souffrir une mort aussi horrible. Accusé de Judaïsme, il fut traîné dans les cachots du saint-ofiice, y languit quelque temps, et périt

au milieu des flammes i. Tout le monde ne fui pas insensible à ce jugement affreuxj les cris de l'infortuné retenlirent longtemps aux oreilles de ceux qu'il avait tant de fois charmes par la vivacité de son esprit, par la gaîté de quelques-uns de ses personnages; on ne se contenta pas de le plaindre en silence^ quelques hommes courageux élevèrent la voix pour déplorer son sort.

Le célèbre comte d'Eryceyra, dont j'ai déjà parlé, était le protecteur d'Antonio Jozé, mais il mourut trop tôt pour l'arracher à la mort affreuse qui termina ses jours. Il lui donnait d'excellens conseils, dont le poète ne profitait point. On assure qu'après avoir assisté à la représentation d'une de ses pièces, il lui recommanda vivement de lire

1 Brûle [en 1745]. On frémit en pensant que cet épouvantable mot ne contient que la vérité. Ler monstres qui tirent périr cet homme innocent vonlurent faire subir le même sort à un poète qui l'a célébré depuis. Le malheureux Antonio Jozé prévoyait peut-être le malheur qui lui était réservé, car dans la première édition de ses œuvres, chaque volume est terminé par une £spèce d'acte de foi , où il déclare ne pas croire aux divinités qu'il met en scène,

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Molière, et défaire en sorte de l'imiter; il espe'rait sans doute que les chefs-d'œuvie du grand maître frapperaient d'une lueur subite le seul auteur dramatique qu'on possédât alors en Portugal. Mais Antonio Jozé continua à s'abandonner à tous les écarts d'une imagination déréglée, à toutes ses triviales plaisanteries. Ce n'était point ce que le comte d'Eryceyra attendait de la lecture du Tartufe et du Misanthrope. Il continua sans doute à rire des folies qui échappaient à la muse féconde de fou protégé, mais il ne fit plus d'efforts pour le diriger vers une route meilleure. 11 vit qu'il était emporté par un génie particulier^ et que, tout en offrant quelquefois un dialogue piquant^ il était incapable de peindre les vices ou les caractères.

C'était sans doute enlever à la comédie son plus beau privilège; néanmoins Antonio ne craignit point toujours de fronder certains abus qui régnaient de son temps.

Sa gaîté malicieuse peint avec adresse les ridicules; enfin ^ malgré ses imperfections, il est original, et il sait se faire absoudre de ses extravagances par sa vivacité. L'auteur de la eut ieuse Notice sur !e théâtre

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portugais , insérée dans les Mémoires de rÂcadémie des sciences, dit avec raison, tout en avouant ses défauts, que cet auteur sait entraîner l'imagination par sa folle gaîté.

On peut considérer les pièces d'Anlonio Jozé comme des espèces d'opéras comiques à grand spectacle. Parmi ses nombreuses productions, je préfère D.Quixote, Esope, les encliantemens de Médée. En général , la poésie de ses couplets est aussi négligée que la contexture de ses pièces.

Antonio Jozé eut une influence plus grande peut-être qu'on ne l'aurait supposé: j'ai sous les yeux un recueil de pièces devenues fort rares, qui fait connaître ses imitateurs. Ils eurent ses défauts, moins que ses qualités ; mais parmi eux il faut distinguer un certain S. Sylverio da Sylveyra e Sylva. Cet auteur cherche à mettre plus de régularité dans ses pièces ; on peut citer entre autres celle qu'il a int'aii\ée,l'y^mour fait des choses impossibles, ou Inez de Castro reine de Portugal, en trois actes». Je ne

» A peu près vers la même époque, je vois paraître une tragédie da même titre sans nom d'auteur, et qui ne mérite guère que d'être indiquée.

donnerai point l'analyse de cetle'pièce, qu^gn peut regarder comme une tragi-comédie , et qui se termine par le couronnement d'ïnez sur la scène.

Les Espagnols ayant long-temps joui de la prérogative de représenter leurs pièces sur les théâtres de Ijisbonne, il n'est point surprenant qu'ils y aient exercé une céftame influence; aussi trouve-t-on dans le dix-huitième siècle quelques pièces divisées comme les leurs en journées. Telle est, entre autres, Polinardo en Suède, par Antonio Gomes Sylva Leaô.

Durant cette période, les intermèdes prennent une vogue extrême, et quelquesuns sont remplis d'un véritable comique ; souvent ils retracent les mœurs populaires avec une admirable naïveté , et je regrette que Tespace m'empêche de citer quelques scènes de la Vieille feinte, ou le Serviteur industrieux, des Poètes impertinenSy imprimées en 1777 ly et de tant d'autres, re-

* Voyez entre autres Colleccaô de entremeses escolhidoSf 1816. Je soupçonne que le recueil contient des intermèdes plus anciens que la date do leur deuxième impression.

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cueillis dans divers ouvrages, et plus pre'cfeux peut-élre pour l'étude de l'art que les froides imitations de nos comédies. C'est comme l'élan de l'esprit national qui se montre malgré la science. De même qu'à l'époque où vivait Gil-Vicente, les grands poètes imitaient les classiques latins^ on vit les régénérateurs du Parnasse cherchant à soumettre aux règles du système français des hommes qui n'obéissaient qu'à l'impultion de leur imagination et au goût populaire. Comme Gil-Vicentc, Antonio Jozé eut un Ferreira.

Effrayé de la décadence où se trouvait l'art dramatique en Portugal, Garçaô prit la résolution de le relever, mais il ne produisit point assez pour opérer la révolution qu'on attendait de son talent. Ses comédies montrent une observation qui se serait étendue davantage, et qui aurait iicquis un caractère vraiment comique, sil'auieur^au lieu d'être en batte aux persécutions d'un homme altier, eut reçu quelques encouragemens. Garçaô donna d'abord une pièce

i-ntilulée/e Nomeau Théâtre^ qni offre une

' T/ieatro novo.

438 KLSUMÉ Dt L'ilIsTOIRt LlTTÉtlAlKi:

ciilique a^sez judicieuse de l'art dranialique en Portugal, et surtout des opéras d'Antonio Jozé. La seconde pièce que reuferine le recueil des œuvres du poète est intitulée V Assemblée; elle jouit d'une célébrité assez grande, et elle le mérite par Tintention vraiment comique qu'on voit dominer presque toujours. Mais durant ce petit acte, fort bien écrit, rintérèl est vraiment nu! • c'est un tableau de mœurs: on l'a comparé à tort cependant avec le Cercle de Ponsinet. L'idée première est très - dillerente ; l'auteur a voulu peindre la fureur qu'on remarquait de son temps dans tous les rangs de la société, pour ces soirées où un dehoi's trompeur cachait souvent une misère fort réelle. C'est presque le sujet de Luxe et Indigence. Un bourgeois veut, pour satisfaire l'orgueil de sa femme, donner une assemblée^ il est obligé d'emprunter à ses auiis la plupart d^ meubles indispensables; et au moment de la réunion, des gens de justice viennent faire une saisie chez lui. Il y a alors une scène assez plaisante, c'est celle où chacune des personnes invitées réclame son bien. Grâce à un ami, les choses s'arrangent, cl la pièce finit par un triple mariage.

I)K l'OKTUtiAL. 4 ^9

A celte cpoL[ue, on voit se inuiliplier les traductions des meilleures pièces françaises, et quelquefois des plus médiocres, IVJolièrC surtout est goulé, mais Molière doit être senti par toutes les nations, comme il doit être compris dans tous les siècles.

Le capitaine Mauoel de Souza donna, en 1769, la traduction du Tartufe et celle du Bourgeois gentilhomme; le Malade imaginaire fut imprimé en 1774 ^ Quelquesuns des noms sont changés 5 à cela près, la version est exacte et le comique du dialogue assez bien conservé.

Les classiques mirent dans leur composi- 1 ion presque autant de rapidité que ceux qui ne travaillaient que pour le public. Manuel <le Figueiredo commença sa carrière dramatique en 1758J mais elle ne fut pas heureuse, et il donna onze volumes in- 8° de pièces de théâtre, que la nation s'obstina à ne point vouloir adopter.

Vers le même temps, le Piudare portugais, l'auteur charmant du Goupillon, vou- .lut s'exercer dans un genre où si peu de ])ersonnes réussissaient, et il donna une

i Le lilre n indique pas à qui Ton doit fcéltc Ira? duclion.

44o RÉSUME DE l'histoire LITTERAIRE

comédie que Toq place pour le style à côté des pièces de Sa e Miranda; elle est intitu-. ]ée le Faux héroïsme i, et Fauteur a eu la courageuse idée d'y élever le mérite audessus de la naissance. Comme Garcaô on le voit combattre le goût exclusif que semblait montrer la nation pour le genre de spectacle dont Antonio Jozé offrait le modèle.

La muse de la tragédie semblait vouloir demeurer muette en Portugal, quand Pedegache et Quita se réunirent pour composer trois pièces dans le système français. On distingua surtout rilermione; ils donnèrent une Tuez de Castro en trois actes, qui n'est point sans mérite j mais tout cela n'était point un théâtre national, et la rareté des productions que l'on voyait éclore tenait sans doute au public et même au gouvernement, qui réservait tous ses encouragemens pour le théâtre italien 2.

» On doit également à Diuiz dà Cruz la traduction en vers de VIphigënie en Tauri.de, de Guimaud de la Touche ^ mais elle a été imprimée siir un manuscrit très-défectueux , roriginal de Diniz s'étant perdu.

^ En 1770, il commença à s'établir dans le lhc4-

tre de la Rua dos Condes une famille italienne nommée Zamperini , devenue célèbre par la fameuse cantatrice de ce nom. Sous les auspices du comte d'Oeiras, fils du marquis de Pombal, on vit se former une société ayant un fonds de 100,000 crusades, qui*Wvait être employé à la fondation d^un théâtre italien , et qui finit par être perdu pour les actionnaires. Voy. la note étendue qui roule sur ce sujet dans le poème de VHyssope^ p. i83.

44^ KESUMt DE l'hISTOIF.E LITTERAIUE

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