CHAPITRE XXXÏ
POETES ET LITTERATEURS DU DIX— NEUVIEME SIÈCLE, MORTS IL Y A QUELQUES ANNEES.
Francisco Manoel do Kascimento, le comte da Barca, Brito, de Souza , Maximiano Terres, Maria Barbosa du Bocage, etc., etc.
Parmi tous lespoètesqaiiliuslrèrentledixueuviènie siècle , Francisco Manoel do Nascimenlo est le plus célèbre avec du Bocage : comme leCad^oeiis il fut exilé; comme lui ilvécutdans l'indigence, et la pauvreté fut encore son partage à ses derniers moniens. Je l'ai connu ce noble vieillard, et je me plais ici à lui rendre un hommage qui lui a été déjà offert par une bouche plus éloquente K Au milieu de ses revers il conservait une sérénité d'amepeu commune; sa pJiysionomie
» P^oy-. les premières Médilalions de M. de Lamartine, Ode H un poète exilé.
réunissait liabiluellement l'expression de la douceur el de la gravité : si un souvenir venait à e'mouvoir son âme, ses yeux étaient pleins de feu, les traits de son visage exprimaient une ardente énergie, il y avait alors de la poésie dans ses regards comme dans son langage. C'est surtout l'impression qu'il me causa en peignant les désastres de Lisbonne, dont il avait été le témoin, et en retraçant des maux plus récens auxquels il avait échappé. Avant de faire connaître ses ouvrages je dirai quelques mots de sa vie. Francisco Manoel do Nascimento naquit à Lisbonne, le 23 décembre 1734, d'une famille distraguée. Ses premières études ne purent faire présager ses succès, et son esprit ardent refusait de comprendre ces subtilités scolastiques avec lesquelles on eût dit qu'on s'efforçait alors d'arrêter la marche franche du talent. Si Manoel se réjouit d'avoir éloigné de sa mémoire les premières leçons d'un pédantisrae exagéré, il n'oublia point celles de la nature, qui le rendirent poète. Il n'oublia point non plus ces auteurs de l'antiquité qui lui servirent de guide, qu'il se plaisait à relire, et qui perfectionnèrent son talent. La musique développ.i
458 RESUME DE l'hISTOIRE LlTïERAIP.i:
chez lui le premier sentiment de l'iiarnionie poétique; l'amour exalta ses idées, il fut poète dès qu'il aitna. Mais ses premiers essais il les cacha long-temps au public.
Francisco Manoel jouissait d'une situation qui lui promettait la plus heureuse carrière, quand arriva cette épouvantable catastrophe, où le courage brava la iureur des élém.ei)s : tandis que le pelit-fils de Racine périssait au milieu des décombres de Lisbonne, le jeune poète portugais franchissait d'un pas agile ces ruines qu'un instant venait d'amonceler^ et d'où les flammes s'échappaient. Dans mon enfance je lui entendis faire ce récit, et il produfllit alors suinnoi une impression dont le souverïir ne s'est point affaibli 2.
1 Dans une fable imitée de La Fontaine, la Richesse ignorante et le Talent pauvre, il a rendu on peu de mois et d'une manière énergique ce souvenir de sa jeunesse. Le riche rappelle les avantages f{ue luidunnent son opulence , il s'écrie :
Etre riche est tout, la science n'est rien ;
^11 avait à peine dit, un tremblement de terre
^ IVaô ucahava^ cjiiando un terrcnioto , elc. Mercure étranger.
Quand ce malheur, grâce à Pombal, fut répare, quand une cité nouvelle se fut élevée sur des ruines, Manoel se consacra de nouveau à la culture des lettres^ mais il se défiait de ses forces , et peut-être ses poésies n'eussent-elles jamais paru si ses amis n'avaient point eu meilleure opinion que lui des preiniers élans de son imagination : ses œuvres furent publiées à son insu.
Sa célébrité s'accrut alors, mais sa modestie ne put varier. Il étudia plus que jamais Camoens Ferreira sa e ?tliranda, oubliés de la multitude, mais vivement sentis alors par celui qui devait rappeler quelques-unes de leurs beautés.
Mais ce poète qui avait échappé aux bouleversemens de la nature ne put échap-
renverse les édifices de fond en comble, l'incendie s'allume, il dévore meubles et papiers^ la poussière, la flamme, la fumée , le bruit tonnant des murs qui s'écroulent, l'effrayante lueur des flammes qui vont se prolongeant dans les airs, enveloppent à la fois les temples et les palais^ les cris, le tumulte , les ravages, les sanglots ébranlent les cœurs les plus intrépides; pères, mères, enfans, parens, tout fuit; plus de pitié, l'amant même abandonne sa mailresst. éplorée. Trad. de Sané.
46o RÉSUMÉ DE l'histoire LITTERAIUE
per aux fureurs de Tenvie ; ses ennemis s'accroissaient avec sa réputation. L'inquisition maintenait son épouvantable pouvoir: l'exil de îManoel fut résolu • une traduction du Tartufe avait paru, on la lui attribua, l'arrêt fut lancé contre lui, et l'arrêt allait l'atteindre sans son étonnante fermeté. Un familier du tribunal se présente devant lui: en ce moment sans doute le poète se rappelle le sort d'Antonio Jozé , il saisit son poignard, en menace celui qui veut l'arrêter, et lui dit qu'un seul cri va lui donner la mort. Il s'élance alors par un escalier dérobé, s'enfuit rapidement, gagne la maison d'un négociant français, et quelques jours après parvient sur un bâtiment qui doit le conduire en France. Dans cette narration rapide, j'ai négligé mille circonstances curieuses de son évasion; qu'il me suffise de dire qu'elle fut contrariée par tous les genres d'obstacles, et que la fermeté du poète lut égale au péril qu'il courut. Il a peint Jui-même ce qu'il éprouva en quittant sa patrie, écoutons i :
f( Ami, dit-il, j'ai va la calomnie au front voilé, le 1 Traduction de M. Sané.
DE POHTUGIL. 4^1
bras tendu, diiigeant, contre moaseiti sou poignard élincelantj j'ai vu les chaînes préparées, les noirs cacliois m'ouvrant leur profondeur; j'ai vu déjà fumante la torche infâme, je n'ai point détourné les yeux.
J'ai vu la pauvreté, la faim aiguë qui me tendaient leurs bras décharnés; j'ai vu l'opprobre, j'ai vu l'obscurité qui déployaient leurs épais et lourds manteaux; ô Lisbonne! en quittant tes plages chéries, j'ai entendu les gémisseraens du pauvre que je nourrissais, de la veuve que je consolais, les tendres adieux de mes compatriotes et de mes amis aucune larme n'a mouillé mes yeux, rien ne put arrêter mes pas , et je marchai vers mon glorieux exil. »
Mais ses larmes qu'il avait contenues, il ne put les retenir quand les rivages de sa patrie disparurent à l'horizon ;, et qu'il ne vit plus les tours de Lisbonne.
Manoêl vécut en France pauvre et ignoré* les bienfaits d'un ministre ami des lettres l'arrachèrent aux besoins, et le travail auquel il se livra l'empêcha de sentir les privations de l'indigence. Il habita tour à tour Paris, Versailles et Clioisy : c'est dans ces diftérens endroits qu'il éleva les monumens de sa gloire littéraire, ^rlalgré son long séjour en France, il se garantit de ce défaut qu'on reproche à ses contemporains
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qui portent quelquefoisdans leur style lege'nie d'une langue étrangère. Alors même que Manoel traduisait nos meilleurs ouvrages modernes, on reconnaissait l'auteur nourri delà lecture des anciens poètes; on l'accuse même d'avoir poussé jusqu'à l'excès son goût pour le style du seizième siècle, et d'avoir introduit quelques expressions latines qui ne sont point toujours goûtées; du reste, ce défaut dans la langue portugaise est bien moins fâcheux que celui que j'ai signalé. Manoel a donné plusieurs volumes d'odes, de satires, d'épîtres, où le talent poétique se montre au plus haut degré : tout en suivant Horace pour guide , il conservait son originalité, et, comme l'a fort bien dit un écrivain judicieux, on croit sentir que le poète de Tibur se serait exprimé ainsi dans la langue de Camoens au seizième siècle.
Il était enthousiaste de La Fontaine, et il a donné une traduction de ses fables, oii il a rendu avec un admirable bonheur la grâce et le charme de l'original.
S'il comprenait la touchante naïveté d'un poète que nous regardons comme inimitable, il sentit la force et l'imagination d'nu
DE rORTl t.AL. 4^3
aulie poètp que peut-être on ne peut point non plus imiter. li traduisit les Martyrs de M. de Chateaubriand, et il ics traduisit en vers. Tout dans ce travail n'est point également à louer; mais l'écrivain français trouve souvent un digne interprète, l'enthousiasme est rendu par renthousiasme , et l'on sent que la prose qui a inspire' de si beaux vers doit être elle-même animée de la plus noble poésie.
Ce poète exilé avait encore vers la lin de sa carrière cette ardeur qu'on remarque chez les méridionaux; il se livra jusqu'au dernier temps à son feu poétique, et l'on pouvait le comparer à ces plantes de l'Asie qui obéissent encore en Europe à l'ordre des saisons marquées par leur climat, et qui fleurissent dans nos contrées à l'instant ou commencent les rigueurs de l'hiver i.
Manoel mourut loin de son paysj parvenu au dernier terme , il chantait la gloire et les malheurs de Camoens. Il semble avoir A ou lu adresser à sa patrie tout à la fois un
» Il traduisit en portugais TOde à Camoens, o'c M. Raynouar J. Francisco INIaiioel mourut d'une Iiydropisie de poitrine, le aS février 1819: il tst enterré au ciraelièrè du Pérc Lacbaise.
hommage et une plainle. Quelques jouis avantsa mort, il s'unissait à l'auteur desTempliers pour célébrer encore le granJ poète. Un assez grand nombre d'odes de Francisco Manoel ont élé données en français, et l'on peut lire l'élégante traduction de M. Sané. Cependant, pour faire connaître ce poète à mes lecteurs^ j'essaierai de traduire en partie son Ode à la vertu.
« »Erranle et craintive parmi les hommes, tu te caches, verlu- émanée d\ui Dieu puissant, tu visites rarement la terre , un vice horrible , l'hypocrisie, t'éloigne d'elle^ dans sa bassesse il usurpu ton nom
M Tu dores les célestes demeures des reflets de ta lueur sacrée. Tu es le soleil qui, au sein d'une épaisse obscurité, éclaire les justes. Ta lumière pénétre jusqu'au fond de l'âme, l'illumine, la fortifie- elle révèle à l'homme quelque chose de divin.
» Au milieu des roues, des échafauds, l'homme vertueux montre au bourreau craintif un visage paisible, Tl couvre de honte le tyran. Percé de flèches, frappé de coups de hache, son corps laisse échapper une âme entière.
wSur son navire redoutable, le grand Castro fend
i ForagUia entre os hornens e inediosa, etc. Voy. T'hersas de Filinto FlysiOftom. i.
DE l'ORTLGAL. /|65
les mers de l'iude, qu enrichit la perle aq doux reflet. Vice-roi économe et pauvre, l'éclat des rubis de rinde ne le détourne point du but de la vertu.
» Au milieu d'une fumée épaisse, de la poussière, du fen, des éclats de pierre, s'élançant de la «nine qui renversait les remparts, son fils, ?inirépide Feruaud résiste encore- défiguré, mais plein d'ardeur, sa main presque morte serre encore une épée. )) L'œil tourné vers les Maures efFrayés,dans ce moment suprême tu veux venger la perte de la forteresse. O noble Castro , tu envoies prendre la place de ce guerrier, et qui envoies-tu? celui qui rappelle ta vertu, ton courage, l'unique soutien de ton illustre race ,
» Taisez-vous, profanes, éloignez-vous. Ministre de ce Dieu suprême qui régit d'un signe et la terre et les cieux, je dirai des choses que ne pourra comprendre riniquité, mais qui seront digues de la vertu.
» Tu es la récompense de toi-même, ô vertu; on te voit mépriser la fortune, vaine idole des mortels imprudens. Cette toge que l'on respecte, ce bâton qui commande aux armées, ce sceptre d'or ne donnent sans toi aucun honneur, ils donnent plutôt ia honte.
)) Tu entres dans les âmes, quand elles viennent .au monde. Tel le boulon délicat favorisé par le soleil, tu sors enfin du calice , tu élalts mille couleurs brillantes dont t'a parée la nature. «Telle aussi que l'ardente lumière delà pierre pré-
466 RÉSUME DE l'histoire LITTÉRAITxE
cieuse, on te voit briller dans d'obscurs travaux. Tu fais sentir ta valeur, lu lances des lueurs qu'un souffle favorable élève comme une flamme j elle va échauffer alors les âmes qui te sont vouées.
» Jeté vois, 6 vertu pleine de beauté; tu descends sur une nuée d'or. Je te distingue à tes modestes vêtemens, à la paisible lumière qui te couvre de son éclat, qui dore ton front, où Ton voit encore les nobles traces de pénibles victoires. «
Les ëpîtres de Francisco Manoel sont d'un grand intérêt pour ceux qui s'occupent de la littérature portugaise; on y trouve des pensées ingénieuses, de la vivacité, souvent une heureuse imitation des anciens ; et presque toujours quelques traits qui ont rapport à son étude favorite, celle du langage et de la poésie.
La première , que sa longueur pourrait faire regarder comme un petit poème , est consacrée entièrement à exposer les principes littérairesde l'auteur. Il se déclare l'ennemi des nouvelles formes adoptées dans le langage, ilveutqu'on retourne au portugais du seizième siècle, et condamne toutes les expressions empruntées au français , en adoptant celles que fournit le latin. Dans cette circonstance, son langage prend quelquefois
DE PORTUGAL. ^Qn
une énergie singulière ; ce n'est plus le langage de l'cpître, c'est plutôt celui de la satire. La manière dont il caractérise quelques prosateurs de sa nation est fort heureuse; il s'occupe peu des poètes, et peut-être que la douceur de quelques-uns des contemporains de Camoens ne convenait point à son génie, plutôt ardent que sensible, plutôt noble que mélancolique. Ferreira, imitateur comme lui d'Horace, paraît être celui des poètes du grand siècle qu'il a préféré; comme son talent flexible se prêtait à tous les genres, ou l'a vu très-fréquemment se vouer à ce travail pénible^ qui consiste à rappeler les pensées des autres. Outre la traduction que j'ai signalée, il a donné celle du poème de Silius Italicusi, que la reconnaissance lui a fait dédier au comJ.e da Barca; la version portugaise qu'il a donnée d'Osorius jouit également d'une grande estime.
Après avoir parlé d'un poète malheureux, je placerai ici le nom d'un grand seigneur qui le secourut durant sa vie agitée, et qui mourut deux ou trois ans avant lui ; c'est le comte da Barca [Antonio de Araujo de
* Vov- f^ersos de Filinto Elysio.
4G8 RtSUx^IE DE l'uISTOIRE LITTERAIRE
AzevcJo]^ mort à Rio de Janeiro, où iî <^'tait devenu ministre des affaires étrangères. U sul allier l'élude des lettres aux soins de la politique; un esprit aimable, un cœur bienfaisant lui acquirent de nombreux amis. Ses poésies le classent parmi les liltérateuis distingués ^
Comme un autre protecteur de Fiancisco Manoel, j'indiquerai encore un homme que la mort a enlevé depuis quelques mois seulement, et qui est généralement regretté. M. de Brito, qui a long-temps résidé en France, taltivait les lettres avec succès, et avait de grandes connaissances dans la littérature de son pays. Il est auteur de plusieurs articles de la Biographie, et d'un Coup d'œil sur la littéralme portugaise, qui précède la traduction des Odes de Francisco Manoel , par M. Sané.
jM. de Sismondi met, avec juste raison, au nombre des poètes distingués de ces derniers temps le D. da Cunha, et cite de lui un morceau plein d*ufte sensibilité profonde, îl est contiu par ses iravMix en mathéma-
• Il a traduit des poé.«.ics anglaises de Gicy et de Dryden, et s'est l'rcquenimeBl élevé contre la mooûlonie de la poésie pastorale.
tiques; mais ses poésies n'ont jamais été ÎDiprimées, et je ne sais trop si on doit l'admettre parmi les auteurs du dix— huiuème siècle ou du dix-neuvième; dans tous les cas il a un charme d'expression^ uii abandon de l'âme, qui révèlent le véritable poète.
Comme contemporain de Francisco Manocl , il faut nommer Maximiano Torres, l'un des hommes les plus remarquables de cette période. Ami du premier poète de ce siècle, comme lui il eut une existence malheureuse. Il appartenait à J'académie des Arcades, où il avait pris l?noni d'Alfeno Cynthio. Lors des persécutions exercées contre XesAfraTicesados, il mourut au Lazareth de Trafraria , ch 1809. Ses ouvrages manquent quek[uefois de verve, mais il rachète ce défaut par une grande élégance, par une exquise pureté. Il a fait un sonnet qui est considéré comme le chef-d'œuvre du genre. Dans ses églogues , qui jouisseur, d'une grande estime, il se montre heureux imitateur des anciens, des Espagnols, et des poètes portugais du seizième siècle; on le voit souvent mêler .aux formes pastorales les formes plus pompeuses de l'ode.
Un an avant !a mort de Francisco Ma-
noel, la littérature portugaise eut à regretter Antonio Ribeiro dos Sanlos, membre de ]'acadëmie des Arcades, où il e'iait connu sous le nom d'Elpino Duriense. Comme lous les membres de cette société, il s'appliqua à Téformer le langage, et il est remarquable par la pureté de son style, de même que par le goût classique qui dénote un réformateur. Outre ses ouvrages publiés en trois volumes in-4°î ^^^ auteur a laissé une traduction estimée d'Horace.
Je rappeller^également ici un poète mort jl y a peu d'années : il jouit d'une grande réputation comme traducteur j c'est Azevedo Souza da Camara, qui fit passer dans sa langue, avec un bonheur étonnant, les meilleures pièces de Voltaire.
On a vu briller naguère en Portugal un poète tellement répandu dans les diverses classes de la société, que sa réputation est presque devenue populaire : je veux parler de Manoel Maria Barbosa Du Bocage. Il a parlé à la nation un nouveau langage* il s'est adressé à elle tour à tour avec grâce et avec énergie. Ce fut encore un de ces poètes guerriers auxquels les voyages et les malheurs révèlent de grandes pensées j il débarqua
dans les Indes, il visita les côtes de la Chine, il put s'attendrir à Macao sur l'exil du grand pocle, et il eut avec lui cette conformité de plus, qu'une satire contre l'Ouvidor l'obligea à quitter le pays. 11 mourut à Lisbonne, âgé de trente-cinq ans, au commencement du siècle.
Rempli d'instruction , doué d'une facilité prodigieuse, il eut peut-être le malheur de répandre son enthousiasme sur une foule de sujets, sans se livrer à de grandes corn*-positions ; on sent chez lui l'homme qui est vraiment poète, et qui se soucie peu d'être auteur.
Comme tous les poètes doués d'une âme sensible, Bocage a souvent éprouvé le besoin de peindre les souffrances d'une vie orageus consent, àla lecture deses œuvres,que son existence devait être rapide, parce que ses peines n'étaient point imaginaires. En lisant les sonnets de la plupart des grands poètes, on trouve presque toujours les traces des impressions les plusvivesqui les aient agités, et ces petites pièces de poésie semblent essentiellement propres à retracer une prompte émotion de l'âme, un mouvement du cœur perdu pour jamais si quelques vers ue
suflisaîent point pour rendre sa vivacité ou sa tristesse. Le Tasse, Camoens, Blilton, ont souvent fait connaîfre ainsi les divers senlimms dont ils ont élé agiles, et souvent c'est là qu'il faut chercher à les étudier. Les Français n'offrent pas le même exemple : un sonnet est trop difiicile à coinposer dans leur langage^ c'est trop l'ouvrage de 1 esprit pour être celui du cœur.
Bocage s'est livré à ce genre de composition avec une étonnante facilité. Il y montre une sensibilité ardente et profonde, peutêtre plus encore que dans ses autres morceaux. li y déploie en même temps un talent poétique qui le fait regarder comme inimitable.
J'en rapporterai d'abord un qui semble n'être qu'une triste prophétie, et qui peint assez bien sa rapide existence. Il servira peut-être à faire comprendre ses autres poésies.
'« A peine eus-je vu la lumière brillante du jour, que, dans Tempire célèbre de Tubal, le premier instant qui me fut accordé fut marqué en caraclè-
* A penas vi do dia a luz Irilhante , etc.
res de sang. J)eux lustres s'élaient écoulés, et la mort dévorante m'enleva lou doux appui , 6 ma tendre mère! Je suivis Mars , et le dtsliu m'éloigna de mes frères, de mou père bien-aimé.
«J'ai erré sur la terre, sur l'océan, loin de ma patrie, loin du bonheur ; des larmes inondent mon visage.
» Et tandis qu'une multitude insensée clierche des chimères, les biens du monde, moi j'aspire à la paix du toti|beau. »
J offrirai encore un sonnet qui semble rappeler quelque grande infortune du poète.
'« Ame innocente, âme chérie, tu as volé vers un soleil dont la lumière est plus pure. Contre les biens d'une éternelle vie, tu as changé les faux J)iens de cette existence qui ne dure qu'un moment.
"Née pour le culte de Dieu, appelée par Dieu, tu es déjà affranchie des vaines illusions. Dans ton bonheiar, la Providence t'adopte, mais la tendresse est blessée par un long souvenir.
)>0h ! malheureux mortel! Insensé, tu donnes des larmes à la destinée de celle qui demeure mainteuaul dans le palais éthéré du maître du monde.
" Pardonne, Anarda, pardonne au malheureux qui t'adore. Telle est la funeste condition du cœur
' foasle aima innocence aima querida^ etc.
474 Ri^SUMÉ DE l'histoire LITTERAIRE
liumain^ la raison l'engage à se réjqjiir, mais Tamour le fait encore pleurer. »
Il a peint, avec un rare bonheur d'expression ^ un événement qui avait élé célébré bien des fois par les différens poêles de la nation.
« » De la triste , de la belle Inez , écho plaintif, tu répètes encore les cris ! tu demandes justice contre d'impies assassins ! On entend encore dans la fontaine des amours les Naïades gémir, et le Mondego , à ce triste souvenir, rompt, dans sa colère, la barrière qui lui était opposée 5 il emporte les fleurs de son rivage. Mais l'amour entonne encore des hymnes sublimes eu l'honneur de D. Pedro rempli de sa passion j il s'élance vers un tombeau où la beauté est sans vie 5 oh! miracle de la tendresse ! il ouvre la sépulture de l'infortunée , il y descend, la contemple, gémit, l'embrafse et la couronne, »
Je terminerai ces citations de Bocage par un morceau empreint d'une mélancolie profonde, d'une philosophie austère, qui donne une juste idée du génie poétique de cet auteur.
* Da triste beîla i^nez. indu os clamores.
»«Le monde, qu'est-ce autre chose qu'uue prison ou la mort opprime les tristes humains? Elle lis garde pour (jue le sort les soumette à ses lois.
w La triste maladie, la guerre hideuse étendent sur le globe leurs griffes eflPr ayantes, et préparent lentement la solitude du trépas.
» Chaque jour, les tombes de marbre, les urnes pompeuses sont arrosées de larmes douloureuses , attestant raffliction de l'homme.
w Des maux et encore des maux, formant une horrible bande, errent sur la surface du monde*: ils y répandent la peste, Thorreur, le poison.
'> L'homme infortuné mais vertueux tombe comlae le pervers. La mort, par ses effets, les rend é^'aux tous deux : la manière dont elle les frappe est seule différente. A celui-ci, la voix d'un Dieu parle du ciel j le remords, chargé du poids des crimes, frappe le cœur de Tauire et le déchire.
w L'un, entouré d'une flamme divine, fixe ver$ l'empyrée ses yeux attendris : on soulève pour lui le voile doré d'un avenir bienfaisant^ l'autre, dévoré de serpeus intérieurs, se sent engloutir dans un horrible abîme, et il voit qu'il passe du mal achevé à un mal éternel.
M Qu'importe que nos ossemens, voués à la destruction , blanchissent dans le terre, si l'âme pure triomphe dans les cieux ?
» He todo o mundo hum carcere emque a morte^ etc.
wQu'importe,si,dausla demeure céleste, elle resplendit comme Tastre du jour; éclairéepar la lueur que répand l'Eternel, sans doute elle voits-obscurcir au loin la sphère étroite où raveiii,le mortel erre dans l'abandon ; l'homme sent alors ce qu'il est et ce qu'il était.
w II voit se divssiper les nuages d'un vieux mensonge; il contemple alors combien l'orgueil humain nourrit de vaines illusions.
"Il voit comment cet argile méprisable se développe, s'élève pour être le jouet de la terreur, de la folie qui enveloppent la raison de leurs ténèbres.
M II comprend que les biens, que la paix, que le plaisir, ne répandent sur le monde qu'une vaiue lumière, dorant bien mal l'horreur d'une existence vouée aux ténèbres.
» Grâces, grâces au Dieu favorable qui détourne de sa main puissante le joug cruel que voudrait imposer une puissance fatale.
wO mort, tu es une grande faveur du ciel, tu es le baume divin qui ferme les plaies de l'homme malheureux î »
On voit , en lisant Du Bocage, que plusieurs de ses poésies ont été composées dans les pays lointains ou l'entraînait le sort. C'est ainsi que la seconde idylle se passe sur les bords d'un fleuve de l'Inde, et qu'il déploie dans les campagnes de Macao la perte d'un
prince regretté de toute la nalion. Il était, je crois, à Goa quand il composa une pièce qui a un grand mouvement et up caractère assez original; elle est iniiiuUe l''E7^cha?^' Le poète, fixé sur les rives de l'Inde, veut revoir l'image de sa bien-aimée; il a recours a une opération magique enseignée dans le pays j il mélange Tencens, le bitume et la noix d'arek; le feu s'allume, la fumée s'élève, il implore l'ombre bienfaisante qu'il attend.
«Tel qu'entraîné par la soif, le cerf traverse rapidement fespace qui Je sépare de la fontaine, viens , o ma bien-aimée, d'un pas léger, viens adoucir mes chagrins, viens essuyer mes pleurs. Dieu! je vois Elfira* voici la douce lumière de ses regards j vous avez accordé moins à Orphée lorsqu'il jouait de salyrej je n'en demande point davanta^-e, ô mes enchantemens 1 »
Du Bocage a donné plusieurs de ses églogues, qui sont connues sous le nom de Piscaloires, et dont les interlocuteurs sont des pêcheurs. Mais il serait à désirer qu'il eût peint plus fréquemment la belle nature qu'il avait sous les yeuxj et ses personnages,
47^ RESUME DE L^HlSTOlBE LITTe'rAIRE
placés dans les riches campagnes de l'Inde, sont trop europe'ens.
Du Bocage s'est essayé dans presque tous Jes genres de poésies. Il avait même commencé plusieurs tragédies quand la mort vint le surprendre j Tune roule sur l'antique défenseur de sa pairie, Viriatus; l'autre nous présente les nobles efforts que fit Vasco de Gama pour étendre la domination des Portugais dans rindej enfin il y en a une troisième dont Alphonse Henriquez est le héros. Ce poète, qui jouit d'une étonnante facilité, et qu'on regarde même comme un improvisateur extraordinaire, n'hésita point à transmettre dans son style harmonieux quelquesuns des ouvrages de nos auteurs modernes. On a de lui de nombreuses traductions, parmi lesquelles on distingue celle du poème de l^ agriculture de Rosse t : elle n*est point achevée. Parent de la célèbre madame Du Bocage, il avait commencé la traduction du poème de Cristophe Colomb j mais ce travail ne parut qu'après sa mort.