DE LA POESIE DRAMATIQUE AU DIX-IYEUVIEME SIÈCLE
J.-B Gomez , mort ii y a peu de temps j la comtesse de Vimieiro, Pedro Nolasco, Pimenta de Aguiar.
La JVoi^a Castro de Gomez est considérée maintenant comme le chef-d'œuvre *du théâtre en Portugal, et elle le mérite sous divers rapports ; on doit regretter vivement que Fauteur ait poussé sa carrière si peu loin. La marche de sa pièce offre de 1 intérêt, le style se distingue par l'élégance et par l'harmonie. Gomez est plein de sensibilité, et souvent il émeut à un haut degré, en tout je le préfère à Lamothe; mais, s'il faut l'avouer, cet auteur ne me paraît point encore original : je trouve chez lui d'assez fréquentes imitations de Ferreira, et bien que sa pièce soit moins calquée que l'ancienne Inez sur le théâtre grec, il y a moins de couleur locale. Ses
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personnages sont modernes dans l'étendue du mot, ils appartiennent plutôt aux héros denotre système dramatique,qu'à la nature^ et à l'époque où ils existaient; c'était, je le répète, un caractère bien curieux à peindre que celui de ce D. Pedro qui offrit l'alliance de la rudesse la plus bizarre avec l'exaltation de la. plus touchante sensibilité. D. Pedro dans la iVowa Castro est impétueux comme tous les amans dont on veut vaincre *la passion; il n'a d'énergie que dans les instans de désespoir , et l'histoire nous prouve cependant que son caractère empruntait du siècle où il vivait une force habituelle qui le rendait bien différent de ce chevalier malheureux que Gomez a mis en scène.
Murphy, dans son P^qyoge en Portugal, parle d'unelnez de Castro qui obtenait alors beaucoup de succès; elle est de Nicolas Luiz; mais il est impossible de la juger uniquement sur le fragment qu'on nous en a donné.
Quelques littérateurs placent à coté de la ^o\'a Castro une tragédie intitulée le Triomphe de la nature , par M. Pedro Nolasco, à qui les lettres sont redevables d'autres productions. Je regrette de ne pouvoir porter de jngcment sur cette pièce qu'eu
igi RESUME DE l'histoire LITTERAIRE
dit fort remarquable; je n'ai pu me la procurer.
Avant que Goraez eut donné son fnez de Castro, on regard ai t.05m/û! comme la première tragédie moderne. Cette pièce, couronnée par l'Académie, est de la comtesse de Vimieiro, qui suivit dans cette circonstance les règles du goût français, plutôt qu'elle n'eût l'intention d'indiquer une route nouvelle. La scène est en Portugal , mais il faut se reporter au temps de l'invasion des Romains. LesTurditains reconnaissent pour roiRindacus, qui a épousé Osmia; il n'en est point aimé. Le peuple, qui lui est soumis^ se révolte contre les oppresseurs j un combat a lieu; R.indacus est blessé, il tombe au pouvoir de l'ennemi. Osniia partage sa captivité 5 elle a inspiré la passion la plus vive à Leiius; elle la partage; mais le sentiment de ses devoirs lui donne la force de résister à son amour. Agitée par tant de combats, soumise en quelque sorte à la puissance d'une propliélesse, qui n'a d'autre volonté que de rendre la liberté à sa nation, Osmia trouve enfin la mort, objet de ses souhaits. La catastrophe est racontée, et termine la pièce d'une manière assez ordinaire. Cette
tragédie, qui ne manque point d'un certain intérêt, est écrite en iambes non rimes, et le dialogue semble indiquer que Fauteur a pris "Voltaire pour modèle plutôt que les autres dramatiques.
Nous sommes bien loin de ce temps où un génie plein de force se frayait librement une route nouvelle dans la carrière dramatique: les progrès des diverses nations, l'exigence du public, l'instruction généralement répandue, arrêtent peut-êtrequelques esprits originaux j pour peu qu'on ait admiré nos grands tragiques, et qu'on ait reflécbi à l'influence qu'ils ont exercée sur les nations les plus indépendantes en matière de goût, on doit craindre sans doute de ne point suivre les règles qu'ils se sont imposées 5 mais aussi, quand on a senti quelque chose de cette ardeur énergique qu'on trouve chez les génies complètement libres , il semble naturel de s'abandonner à son enthousiasme. Les poètes originaux eux seuls créent les lois qui leur conviennent.
M. Pimenta de Aguiar a compris qu'il manquait au Portugal un théâtre national. A une époque où l'état de la littérature ne lui permettait guère de ne point être imitateur
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des Français, il a cependant de l'originalité dans la conception et dans la pensée , et c'est ce qui le rend intéressant à examiner, car il pèche souvent du côté du style. En général, ses personnages parlent un langage noble et énergique, mais il ignore l'art du dialo gue, et ses longues tirades fatigueraient le lecteur français. Quoiqu'il ait traité plusieurs sujets tirés de l'antiquité, il s'est montré plus national en adoptant ceux que lui offrait l'histoire de son pays. La collection de ses œuvres, rassemblées sous le titre de Théâtre tragique , est déjà considérable, et pourra réveiller le goût du théâtre chez les Portugais, d'autant plus que les encouragemens de l'Académie des sciences appellentles poètes vers ce genre de composition.
J'ai déjà essayé de faire connaître le talent de M. Pimenta de Aguiar lorsque je donnai un volume de pièces portugaises dans la collection de Ladvocat : je choisis alors la Conquête du Pérou et Viriatus comme empreints d'une couleur plus vraie. Il y a dans cette dernière pièce surtout un endroit qui produit une sensation profonde: c'est la scène où Viriatus rappelle l'effroyable massacre de ses compatriotes qui eut lieu sous Servi-
lius Galba; on éprouve, en la lisant, qu*il est de ces crimes politiques dont le temps ne peut atlaiblir l'impression; au bout de quelques siècles l'horreur est la même que si l'événement venait d'arriver : ici la puissance de la poésie a éternisé le crime, elle fait sentir le besoin de vengeance que dut éprouver le vaillant défenseur des Lusitaniens.
Il rappelle le nombre des guerriers qui ont péri; mais ce n'est point là le seul crime des Romains.
« Près àes monceaux de morts , le gazon teint de sang ne présenlait qu'un lac rougi qui faisait horreur; les chairs blanches des jeunes filles avaient pris la couleur du lis violet : leurs bouches livides nous appelaient à la plus juste des vengeances, et nous, écartant la première impression de l'angoisse,
nous nous abandonnâmes à la fureur ; nous teiarnîmes
nos mains de leur sang ; nous jurâmes une guerre interminable à l'insolente reine; les dieux vengeurs nous écoutèrent dans fOiympe. Au milieu des profondeurs de TAverne, Piuton ratifia notre serment. Comme accomplissement de notre auguste promesse, des milliers de Romains sont descendus dans les royaumes sombres. Aujourd'hui Caron a laissé tomber ses rames d'eifroi en voyant la multitude que notre honneur a envoyée sur les rivages de Tépouvantable Styx. Continuons donc: que la détestable
race des Romains soit exterminée dans la Lusitanie; que ses lances viennent s'émousser àroccident de l'Europe assservie; que les aigles romaines meurent dans leur perversité; que la douce et chère liberté ait toujours un asile et un culte, »
Peut-être trouvera- t-on un peu de pompe dans ce discours du pasteur guerrier; mais le langage e'nergique et sauvage d'un montagnard ne peut pas être le même sous tous les climatsj et cette teinte un peu orientale qu'on trouve dans la harangue de Viriatus , ces dieux romains qu'on avait introduits dans sa patrie, et qu'il invoque avec force, voilà peut-être le langage de la ve'rité. Le Lusitanien Yiriatus devait avoir quelque chose des idées exaltées qu'on trouva plus tard chez les chevaliers de sa nation.
Je ne vois pas beaucoup de comédies modernes dignes d'être citées; peu d'auteurs exploitent cette branche de littérature. Au dix -neuvième siècle comme au dix -huitième , c'est encore dans ces petites pièces connues sous le nom à' Entremeses que triomphent les Portugais; mais ces essais dramatiques sont plutôt piquans par l'originalité du style que par la force des situa-
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lions, et l'on doit leur appliquer ce que dit madame de Staël en parlant de certains romans comiques :
« Les plaisanteries qui consistent dans les formes du langage en disent peut-être à Tesprii mille fois plus que les idées, et cependant on ne peut transmettre aux étrangers ces impressions si vives excitées par des nuances si fines. »