‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 53 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Considérations générales sur le caractère que lit poésie doit prendre dans le Nouveau-Monde.

Fendant long-temps l'Amërique méridionale, soumise au joug de deux puissance^ européennes, sembla condamnée à leur fournir des richesses sans partager leur gloire. Avec le besoin de Ja liberté on a senti dans Je Nouveau-Monde un désir ardent d'accroître ses connaissances. Nous ne sommes ])!iis au temps où Ton pouvait retenir les Américains sous la dépendance par les liens

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politiques et par ceux de l'ignorance. Oii nous avons arrache de l'or, nous avons laissé échapper le germe de toutes les connaissances; nous verrons ce que produira cet échange, (|ui se faisait souvent malgré nous, puisque dans la plupart des étals de l'Amérique du sud les livres étaient prohibés, ou venaient s'enfouir dans les bibliothèques des moines, et que là trop souvent une oisive ignorance les dédaignait.

Il faut convenir cependant que le Portugal mit bien moins de rigueur datjs ces mesures que les états limitrophes, et que l'ancien gouvernement , en transportant son siège à Rio-Janeiro, apporta aussi le goût des sciences et des arts, et facilita même leur culture ; le Brésil cessait alors d'être une colonie j l'odieux système tombait de lui-même : quelques années plus tard les . Brésiliens l'eussent anéanti.

Néanmoins, au commencem.ent du siècle^ le vaste empire du Brésil empruntait encore au Portugal quelques faibles rayons de son ancienne gloire littéraire pour s'en parer; les succès que les Brésiliens eussent pu acquérir étaient comptés pour rien; comme les richesses de la terre , ils allaient grossir le

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trésor (le la métropole : le reste du inonde les ignorait, et les Américains eux-mêmes savaient à peine s'ils devaient s'en glorifier j et cependant, l'amour malheureux, la découverte de ce beau pays, les conquêtes des Européens, avaier.t déjà inspiré les hommes du Nouveau-Mondej un climat délicieux les entraînait à leur insu : poètes de la nature, ils en avaient célébré la beauté ; soumis aux passions nobles et ardentes, ils chantaient leur pouvoir.

Le Brésil, qui a senti la nécessité d'adopter des institutions différentes de celles qui lui avaient été imposées par l'Europe , le Brésil éprouve déjà le besoin d'aller puiser ses inspirations poétiques à une source qui lui appartienne véritablement; et dans sa gloire naissante, il nous donnera bientôt les chefsd'œuvre de ce premier enthousiasme qui atteste la jeunesse d'un peuple.

Si celte partie de l'Amérique a adopté un langage qu'a perfectionné noire vieille Europe, elle doit rejeter les idées mythologiques dues aux fables de la Grèce : usées par notre longue civilisation, elles ont été portées sur des rivages où les nations ne pouvaient bien les comprendre, où elles auraient

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dû toujours être niëconnues ; elles ne sont en harmonie, elles ne sont d'accord ni avec le climat, ni avec la nature, ni avec les traditions. L'Amérique, brillante de jeunesse, doit avoir des pensées neuves et énergiques comme elle j notre gloire littéraire ne peut toujours l'éclairer d'une lueur qui s'affaiblit en traversant les mers, et qui doit s'évanouir complètement devant les inspirations primitives d'une nation pleine d'é-

nergie.

Dans ces belles contrées si favori-ces de la nature, la pensée doit s'agrandir comme le spectacle qui lui est offert; majestueuse, grâce aux anciens chefs-d'œuvre, elle doit rester indépendante , et ne chercher son guide que dans l'observation. L'Amérique enfin doit être libre dans sa poésie comme dans sou gouvernement.

Le Nouveau- Monde ne peut manquer d'imposantes traditions; dans quelques siècles, l'époque où nous sommes parvenus, l'époque où se fonda son indépendance, lui donnera de nobles et touchans souvenirs. Son temps des fables mystérieuses et poétiques, ce seront les siècles où vivaient des peuples que nous avons anéantis, qui nous

étonnent par leur courage, et qui ont retrempé peut-être les nations sorties du vieux monde :1e souvenir de leur grandeur sauva j2;e remplira l'âme de fierté, leurs croyances religieuses animeront les déserts; les chanls poétiques, conservés chez quelques nations, embelliront les forêts. Le merveilleux, si nécessaire à la poésie , se trouvera dans les antiques coutumes de ces peuples comme dans la force incompréhensible d'une nature variant continuellement ses phénomènes :

si cette nature de l'Amérique a plus de splendeur que celle de l'Europe, qu'onl-ils donc d'inférieur aux héros des temps fabuleux de la Grèce, ces hommes à qui l'on ne pouvait arracher une plainte au milieu d'horribles supplices, et qui demandaient à leurs ennemis de nouveaux tourmens, parce que les tourmens ajoutaient à la gloire? Leurs combats, leurs sacrifices, nos conquêtes, tout présente de brillans tableaux. A l'arrivée des Européens, ils croient, dans leur simplicité, se confier à des dieux ; mais quand ils sentent qu'ils doivent combattre des hommes, ils meurent et ne sont pas vaincus. La voix de leur dieu, c'était la foudre ; leur lemple,c'élait le désert; chez eux, mille

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génies fantastiques animaient la nature , favorisaient les bonimes ou s'en faisaient redouter. Qu'on étudie les faibles tributs échappés à trois siècles de destruction, on V verra encore toutes les pensées primitives qui excitent fortement l'imagination; mais pour les trouver dans toute leur énergie, ces pensées, il ne faut pas les aller demander aux peuplades que la civilisation détruit lentement et qui cachent les malheurs de la race américaine sur des rivages où on les a confinés : qu'on pénètre au sein des forêts, qu'on interroge les nations libres, leurs campagnes sont encore animées de pensées vraiment poétiques.

D'un autre côté, toutThéroisme du moyen âge, tont l'esprit ardent et aventureux des temps de chevalerie, ne paraissent-ils pas avec une teinte particulière dans ces voyages des premiers explorateurs, s'avançant au sein des forêts vierges, sans crainte, attaquant avec audace des animaux inconnus, visitant des naliotjs qui pouvaient les anéaulir? Ils ne voulaient que de l'or; mais on ne peut leur refuser quelque gloire : la poésie peut s'emparer de leurs courses lointaines.

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Et que veiU-on que l'Américain fasse de nos comparaisons puisées dans une nature use'e par le travail des siècles? Eprouve- t-on dans ses forêts vierges les mêmes impressions que dans nos bois sapés continuellement par le bûcheron? Les animaux qui parcourent les camp:ignes n'ont-ils pas plus de force et de liberté ? L'Océan ne roule-t-il pas ses flots sur des rivages plus imposans? L'aurore de la Grèce ouvrira-t-elle avec ses doigts de roses ce ciel écialant de splendeur, et dont les feux feraient pâlir l'Apollon? Que les poètes de ces contrées contemplent la nature, qu'ils s'animent de sa grandeur, en peu d'années ils deviendront nos égaux, peut-être nos maîtres. Cette nature si favorable aux développemens du génie, elle étale partout ses charmes, elle entoure même les cités de ses plus belles productions; et ce n'est point comme dans nos villes, où elle est méconnue ;, où souvent ou ne peut la connaître.

Que le poète de ces belles contrées célèbre dès à présent les heureux es énemcns du siècle; mais qu'il n'oublie pas les fautes du passe; qu'il attache un moment sa lyre aux rameaux de ces arbres antiques dont les

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sombres ombrages cachcient tant de scènes de persécutions; qu'après avoir jeté un regard de compassion sur 1rs siècles écoulés ^ il la saisisse; qu'il plaigne lesnations anéanties, qu'il excite une pitié tardive, mais favorable aux restes des tribus indiennes^ et ce peuple exilé, différent par sa couleur et par ses mœurs, qu'il ne soit point oublié dans les chants du poète; qu'il adopte une patrie nouvelle, et qu'il la chante lui-même, qu'il se console au souvenir d'autres infortunes, qu'il se réjouisse avec la brillante espérance que lui donne un peuple humain.

Je ne crains point de le dire, l'Américain en qui tant de races se sont confondues, l'Américain, fier de son climat, de sa richesse, de ses institutions^ viendra un jour visiter l'Europe comme nous portons nos pas vers les ruines de l'antique Egypte. Il demandera alors des souvenirs poétiques à celte terre qui aura brillé de tant d'éclat ; il lui paiera un juste tribut de reconnaissance. L'Europe a fondé la grandeur du Nouveau-Monde, mais ce sera peut-être un jour son plus beau titre de gloire.

Qu'il descende de l'Européen, qu'il se soit allié au noir ou à l'habitant primitif de

l'Amérique, le Brésilien est ualuiellemeut disposé à recevoir des impressions profondes; et pour se livrer à la poésie , il n'est pas nécessaire qu'il ait reçu l'éducation des villes; il semble que le génie particulier de tant de races différentes se montre chez lui: tour à tour ardent comme l'Africain, chevaleresque comme le guerrier des bords du Tage, rêveur comme l'Américain, soit qu'il parcoure les forets primitives, soit qu'il cultive les terres les plus fertiles du inonde, soit qu'il garde ses troupeaux dans d'immenses pâturages, il est poète : aussi le voyageur voit-il continuellement des groupes se former dans les cités ou dans les campagnes pour entendre un récit merveilleux, un chant mélancolique, une relation des terres lointaines; sur les rivages, dans les forets, au sein des villes, vous voyez ce besoin de satisfaire l'imagination. Le repos du Brésilien n'est jamais le repos d'une complète indolence : il chante, ou les accords d'une guitare suivent les rêveries de sa méditation; alors qu'il est plongé dans le repoi sans que la réflexion y prenne part, peut-être il contemple ce que la nature i prodigué de richesses autour de lui. Et

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quel sp(^ctaclel comment ne pas l'admirei I Sur le bord de la mer, au sein des baies profondes, où les flots paisibles meurent sur Je rivage, presque toujours les cocotiers se balancent doucement, la pervenche rose ou l'ipomaea tapissent les sables arides du rivage, le manglier forme ses labyrinthes de verdure^ et si les yeux, se portent vers quelque île lointaine, à l'aspect de ces forets verdoyantes, de ces frais rivages, de ces collines fertiles qui se déroulent aux regards, l'imagination ajoute l'idée delà retraite la plus paisible, d'une solitude qui n'est jamais troublée. Souvent à la brise de l'Océan se joignent les odeurs de la terre, et si un vent frais vient à courber les bois d'oranger, il répand dans l'atmosphère un léger parfuuî qui caresse l'odorat, se dissipe un moment, se fait sentir encore, etse perd dans l'espace. Sous ce climat délicieux tout se réuni t donc pour charmer; et le temps de la sécheresse interrompt seul pendant quelques mois la beauté du paysage. Mais dans l'intérieur, sur les bords de ces fleuves immenses qui arrosent le pays, une humidité bienfaisante entretient presque toujours la splendeur de la végétation. Dans cette grandeur de la nature , dans le désordre de ses productions,

daus celte fertilité sauvage qui se montre à côté de la fertilité de Fart , dans cet espoir que donne l'abondance de la terre, au mugissement des forets primitives, au bruit des chutes d'eau qui se lancent de rocliers en rochers, aux cris des animaux sauvaf^es, qui semblent braver l'homme dans les déserts, la pensée du Brésilien prend une énergie nouvelle; et cela est si vrai que le voyageur se sent naturellement disposé à faire retentir les forets de ses chants , et que de merveilleuses histoires des temps de la découverte charment les loisirs des caravanes. A la manière de raconter, à celle d'écouter et de comprendre, vous pouvez reconnaître ces hommes si différens de mœurs et de caractère , séparés jadis par des espaces immenses, et réunis nraintenant par la Providence pour former un peuple de frères. L'Américain écoute avec mélancolie, une lente tristesse se. peint souvent dans ses legardsj s'il prend la parole, sa voix est basse, ses mots ont un accent plaintifj il s'anime rarement, il a sou ardeur au fond de l'âme; elle est toute pour l'indépendance , elle est toute pour la liberté des forets. Le noir a besoin de s'abandonner au feu de son ima-

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ginatfon, il faut qu'on partage sa pensée; ses paroles rapides ne suffisent pas à l'abondance des idées, il excite les spectateurs par ses gestes, sa voix part en éclats, ses yeux animés indiquent le feu de son âme. Mobile dans ses sentimens, mais toujours crédule, le surnaturel embellitsesrécits,il anime des traditions poétiques de son pays une patrie nouvelle. Il gémit sans doute au souvenir d'anciennes infortunes, mais malgré les douleurs de l'esclavage, le présent, en captivant l'ardeur de son imagination, l'entraîne et détourne ses yeux de l'avenir ; et leblanc, qui partage souvent les travaux de ces deux hommes, fier d'être de la race des vainqueurs, il s'est fait des traditions nouvelles, mais il tient à celles du vieux temps ; sa pensée erre quelquefois sur les bords de ce Tage qu'il n'a jamais vu ; son imaginatioii est aux terres lointaines, mais son cœur est à sa patrie : dans ses récits, dans ses chants l'histoire des deux contrées se niéle. Quant à l'homme dont la mère est indienne, il a je ne sais quelle énergie d'indépendance qui lui fait sentir le besoin d'élever sa patrie avant tout; il cherche les aventures au sein des foréls; il a la persévérance du blanc^

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et le courage de l'honinie cuivré : son ame est éuergique el son esprit rêveur ; de grandes choses sortiront de cette race J.

liC fils d'un Européen et d'une noire, le mulâtre rappelle rA.rabepar ses traits, par sa couleur, par son caractère : l'amour, en exaltant son âme, le rend enthousiaste; sa pensée est rapide, son imagination variée, son cœur ardent. Il est poète, la nature l'a créé tel.

Il me semble que dans le temps où une lutte héroïque développa tous les caractères, à l'époque où la Hollande tut vaincue par le Brésil , la nature offrit au monde un spectacle nouveau qui put faire comprendre ses desseins. Feruand Vieyra , plein d'héroisme chevaleresque, donna l'exemple du courage que les Européens allient à la méditation. Le noir Henrique Dias eut l'ardente bravoure qui dédaigne la réflexion. Calabar, né d'un blanc cl d'une Africaine, doué d'une inconcevable imagination, d'une admirable persévérance, eût été aussi grand

' Voyez ce que dit Kosler dans son Voyage au Brésil i le Mamaluco est presque toujours le héros des histoires poétiques inventées dans le pays.

qu'eux lous, s'il n'eut été un traître ; et enfin ce Cameran , ce chef-célèbre des Indiens, alors qu'il avait sauvé les colons, et qu'il pouvait s'égaler à eux, voulut toujours s'isoler : il se montra le type de la race américaine par son courage terrible, par sa lenteur persévérante.

Que l'on me pardonne cette longue digression, mais il m'a semblé qu'avant tout il fallait faire connaître ces traits caractéristiques qui distinguent les races, qui se modifieront un jou", mais qu'il est important de ne pas oublier.

Dans ce pays, où la nature déploie tant de pompe, où les esprits sont si ardens, rien ne peut donc rester faible, tout doit s'élever rapidement.

Mais une chose vraiment remarquable, c'est l'influence qu'exerce maintenant notre littérature sur celle des Brésiliens. Ils sont fiers des auteurs qui ont fixé leur langue; mais ils lisent les poètes français, et les conr.aissent presque tous. Le rôle qui nous reste à jouer dans ce pays est encore assez beau, et si les Anglais ont plus que nous cette influence commerciale que leur assigne partout leur activité, nous devons être satisfaits

de voir une nation brillante de jeunesse et de génie s'attacher à nos productions littéraires, en modifier ses propres productions, et resserrer par les liens de l'esprit ceux qui doivent exister par la politique '.

Le commencement de la littérature brésilienne ne datepas d'une époque très-reculée, et cependant il est assez difficile d'assigner sa véritable origine, puisque nous la séparons pour quelques instans de la littérature portugaise. Il est certain qu'elle a commencé par quelques relations imparfaites du seizième siècle, qui sont venues s'enfouir pour la plupart dans les archives de la Torre do Tombo.

En même temps qu'il y eut des historiens il y eut des poètes, et il est probable que les premiers explorateurs, remplis d'enthousiasme pour le beau pays qu'ils voyaient, le célébrèrent plus d'une fois. La langue portugaise se prête, comme l'italien, aux inspirations soudaines. Lesloisirs des voyages s'allient avec la réflexion: de nos jours, les

ï Voyez ce que j'ai dit, dans les Scènes de la nature sous les tropiques , sur le goût que montre la société brésilienne pour la poésie.

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paysans du Brésil nous donnent une idée de ce qu'était celte poésie primitive, qui n'est jamais confiée à l'écrilure, et qui pour cela n'en offre pas moins des beautés du premier ordre. Dans les campagnes, il n'est point rare de rencontrer des improvisateurs exercés. Comme on a pu le sentir, il ne faut pas confondre le cultivateur brésilien de race blanche avec celui de l'Europe; il est étranger à beaucoup d'idées d'industrie,, son ignorance est quelquefois profonde, la superstition le tient sous son joug, mais sa pensée est prompte comme l'éclair, ses réflexions sont justes, ses idées s'élèvent, l'enthousiasme s'empare facilement de son âme, et si l'éducation développe dans les villes ces heureuses dispositions , il peut en résulter de puissans avantages pour la littérature.

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