CHAPITRE VI
Du goût des Brésiliens pour la musique.
Quoique le Brésil n'ait pas donné encore à TAmérique de musiciens célèbres, je pense que c'est peut-être de toutes les contrées du Nouveau-Monde celle qui est destinée à en produire un plus grand nombre. La musique est cultivée dans tous les étals, ou plutôt elle fait partie de l'existence chez le peuple, qui charme ses loisirs en chantant , et qui oubhe même les soins d'un pénible travail toutes les fois qu'il entend les simples accords d'une guitare ou d'une mandoline. Tandis que la musique de Rossini est admirée dans les salons, parce qu'elle est chantée avec une expression qu'on n« rencontre pas toujours en Europe, les simples artisans parcourent les rues vers le soir en répétant ces touchantes modinhasj qu'il est impossible d'écouler sans en être vivement ému y presque toujours elles servent
5S2 RÉSUMÉ DE l'hISTOIRE LITTERAIRE
à peindre les rêveries de Tamour, ses chagrins ou son espoir; les paroles sont simples, les accords répétés d'une manière assez monotone 'y mais il y a queltjuefois tant de charme dans leur mélodie, et quelquefois aussi tant d'originalité, que l'Européen nouvellement arrivé ne peut se lasser de les écouter, et conçoit l'indolence mélancolique de ces bons citadins qui écoutent pendant des heures entières les mêmes airs.
C'est ordinairement vers le soir que commencent ces concerts improvisés; c'est alors que des sons fugitifs se mêlent, se rapprochent, s'éloignent, et vous prouvent que tout le monde se livre au même plaisir. Souvent l'on rencontre des troupes nombreuses de jeunes gens qui unissent les sons de la miandoline à ceux de la flûte; leurs accords sont en général peu variés, mais ils sont toujours justes; et ces airs simples, répétés avec tant de douceur, vous remplissent d'une singulière mélancolie, surtout au milieu d'une belle nuit des tropiques.
Jusqu'à présent, c'est en vain qu'on chercherait la perfection de la musique chez les Brésiliens; mais on peut dire qu'il n'existe presauc pas de solennités importantes sans
DU BRESfL. 583
cju'utie messe à grand orchesirc en marque le retour, et dans presque toutes les fêtes particulières les concerts se renonvellent. On sent le besoin d'avoir de la musique, on la désire sans cesse, et on Técoute nicme quand elle est imparfaite. Où un goût semblable existe de grands musiciens doivent naître, et il ne faut peut-être que quelques encouragemensdu gouvernement pour trou ver dans le Nouveau-Monde un Mozart, un Paësiello, un Cimarosa. Dans la société, les pianos se sont singulièrement multipliés, quoiqu'on u'en fabrique point encore dans le pays même : il y a cinq à six ans, une harpe était une chose fort rare à B.iode-Janeirwf ou à San-Salvador , quoique cet instrument soit assez répandu dans quelques autres parties de l'Amérique méridionale.
Il existe à Rio-Janeiro un opéra, et Ton jouit du même avantage à San-Saivador. Les chanteurs sont loin, comme on le pense, d'égaler ceux de l'Europe j mais le temps les améliorera : il ne leur faut que ces modèles qu'on trouve dans les endroits où les efforts de l'art se multiplient et concourent à un perfectionnement inconnu partout
ailleurs, même quand le goût s'y rencontre I.
L'ancienne chapelle royale de Rio-Janeiro offrait d'excellens modèles à suivre. Le célèbre Portogallo y dirigeait un orchestre nombreux, et l'on pouvait se croire transporté au milieu de l'harmonieuse Italie.
Parmi les beaux-arts, la musique est donc celui vers lequel les Brésiliens se sentent le plus vivement appelés. On ne peut se dissimuler cependant que le séjour des artistes français appelés à Rio-de-Janeiro n'ait exercé ime très-heureuse influence dans celte capitale. MM. Taunay, Pradier^rangean, ont fait sentir quelle était la roilWfe à suivre pour que la peinture et l'architecture arrivent à un état plus florissant. Tout le monde connaît les beaux tableaux de M. Taunay, On a admiré naguère au Panorama les travaux de ses fils unis à ceux de M. Romy : M.Pradier afait connaître la gravure. Enfin, parmi plusieurs édifices dont s'est enrichi Rio-de-Janeiro, grâce à M. Grangean, on
I Voyez sur les musiciens les plus célèbres du Brésil, Touvrage de M. Ad. Balbi. '
distingue un théâlre d'un effet remarquable. Il est heureux pour les Français d'avoir donné aux Brésiliens la première impulsion vers le goùl des beaux-arts.