III. — ESPACE, TEMPS, MATIÈRE, MOUVEMENT, FORCE
16. — La réalité, pour nous, n'étant rien de plus que la persistance dans la conscience, le résultat pour nous sera Le même, soil que nous percevions l'inconnaissable lui-même, soit que nous percevions un effet produit invariablement sur nous par
l'Inconnaissable. Les impressions persistantes étant les résultats persistants d'une cause persistante sont clans la pratique la même chose pour nous que la cause elle-même, et on peut les traiter comme des équivalents. De môme que nos perceptions de la vue, qui ne sont que des symboles des perceptions de tact, pourtant s'identifient tellement avec nos perceptions tactiles que nous nous imaginons voir la solidité et la dureté que nous ne faisons qu'inférer, et que nous concevons comme objets des choses qui ne sont que les signes des objets ; de môme nous finissons par traiter ces vérités relatives comme si elles étaient absolues, au lieu d'être les effets de réalités absolues. Nous avons maintenant à interpréter spécifiquement cette conclusion générale, dans son application à chacune de nos idées scientifiques dernières.
■47. — Nous avons vu que la relation est la forme universelle de la pensée (chap. i). Les relations sont de deux ordres : les relations de séquence, dans lesquelles les termes ne peuvent se renverser, dont la conception abstraite est le Temps; et les relations de coexistence, où les termes peuvent se renverser, et dont la conception abstraite est l'Espace. Notre conscience de ce dernier vient d'expériences accumulées de force, en partie nôtres, mais surtout héréditaires. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que l'Espace est une réalité relative; que notre intuition de cette réalité relative invariable implique une réalité absolue, également invariable pour nous; et qu'on peut prendre sans hésitation la réalité relative pour base solide de tous les raisonnements qui, bien conduits, nous amènent en présence de vérités d'une réalité pareillement relative, les seules qui nous concernent ou que nous puissions connaître. Les mêmes raisons nous amènent à adopter les mêmes conclusions au sujet du Temps, relatif et absolu.
48. — Nous concevons la Matière, sous sa forme la plus simple, comme des positions coexistantes qui opposent de la résistance, la distinguant ainsi de notre conception de l'Espace, dans laquelle les positions coexistantes n'offrent aucune résistance. Ainsi, nos expériences de force sont l'élément dont se compose l'idée de matière. Si telle est notre connaissance de la réalité relative, qu'avons-nous à dire de la réalité absolue ?
Une seule chose: c'est qu'elle est mi mode de l'Inconnaissable uni à la Matière par la relation de cause à effet.
4ï). — La conception de Mouvement implique les conceptions d'espace, de temps, de matière, et résulte de la synthèse des expériences de la force. Est-il nécessaire de dire que cette réalité relative répond à quelque réalité absolue?
50. — Nous arrivons enfin à la Force, le principe des principes. Tous les autres modes de conscience peuvent se tirer d'expériences de Force ; mais les expériences de Force ne peuvenl se tirer de rien antre. Rejetant tontes les complications, et contemplant la Force pure, nous sommes irrésistiblement contraints par la relativité de notre pensée à concevoir vaguement quelque force inconnue corrélative de la force connue. Le Noumène et le Phénomène se présentent dans leur relation primordiale comme deux côtés du même changement, et nous sommes obligés de les regarder tous deux comme «'gaiement réels, le dernier non moins que le premier.
51. — Une Cause Inconnue des effets connus que nous appelons phénomènes, des ressemblances et des différences entre ces effets connus, et une séparation des effets en sujet et objet, tels sont les postulats sans lesquels Inous ne pouvons penser. La môme raison qui nous permet d'affirmer la coexistence du sujet et de l'objet nous autorise à affirmer que les manifestations vives que nous appelons objectives existent sous certaines conditions constantes auxquelles sont soumises les manifestations que nous appelons subjectives.