VIII. — DU RAISONNEMENT EN GÉNÉRAL
302. — Avant de résumer, essayons de concilier les doctrines affirmant, d'une part, que le syllogisme présente, sous forme analytique, la manière dont tous les hommes raisonnent, et celles qui affirment, de l'autre, que le syllogisme est sans valeur. Cette conciliation ne peut s'accomplir qu'en niant ce qu'elles assument, tacitement toutes deux, c'est-à-dire le fait que le syllogisme consiste en certains rapports entre nos pensées, et en affirmant, au contraire, qu'il consiste en rapports entre les choses. Ceux qui ne reconnaissent pas l'antithèse du sujet et de l'objet doivent finir par accepter une de ces théories du syllogisme, et rejeter l'autre; mais pour ceux qui reconnaissent que le sujet et l'objet sont des réalités distinctes, il y un moyen de mettre ces théories d'accord, en montrant que chacune est vraie en un sens et fausse dans l'autre. Il y a une distinction qui, par sa nature abstraite, est difficile à saisir, entre la science de la Logique et l'explication du processus du Raisonnement, distinction qui, une fois saisie, lève complètement la difficulté. C'est que la Logique formule les lois les plus générales de corrélation entre les existences considérées comme objectives ; tandis que l'exposé du processus du Raisonnement formule les lois les plus générales de corrélation parmi les idées correspondant à ces existences.
303. — Les logiciens semblent s'accorder sur ce point qu'une certaine vérité abstraite est impliquée dans tout syllogisme, et y est reconnue par l'esprit; et que la reconnaissance de cette vérité abstraite, sous une forme particulière, est le véritable
acte de raisonnement. Pourtant cet acte ne peut être exprimé ni par le dictum de omni et nullo — «que tout ce qui peut être affirmé (ou nié) d'une classe peut être affirmé (ou nié) de tout ce que contient cetteclasse » ni par aucun autre axiome qu'il soit possible de formuler.
304 — Une théorie exacte doit s'étendre à tous les faits. Le syllogisme, si l'on veut en faire la forme qui représente l'acte du raisonnement, a le défaut fondamental de ne pas s'étendre à tout raisonnement. Il y a des affirmations de la raison, soit simples, soit complexes, que le syllogisme est incapable de représenter.
305. — Le processus delà pensée, tel que le formule le syllogisme, est, de diverses manières, inconciliable avec le processus du raisonnement normalement conduit, parce qu'il nous présente une classe, alors que rien ne l'autorise à ce faire; parce qu'il affirme d'une classe un attribut spécial quand rien encore ne justifie la connexion, dans la pensée, de l'attribut avec celle classe; parce que. dans la mineure, il incorpore un jugement affirma tif, tandis que la référence précédente implique que le jugement a été tacitement formé auparavant; etparce qu'il sépare la mineure de la conclusion tandis que dans l'esprit elles se présentent toujours ensemble. Le syllogisme nous rend seulenienl capables de vérifier quelques inductions déjà faites.
306 — Revenons maintenant à la théorie du Raisonnement pour La considérer sous ses côtés les plus généraux. Il est universellement admis que l'induction doitprécéder la déduction, que nous ne pouvons descendre du général au particulier qu'après avoir monté du particulier au général. Ceci n'est pas seulement vrai du raisonnement dans son ensemble, mais aussi, dans un sens qualifié, de toute inférence particulière. De môme que, dans le progrès de l'esprit général el de l'esprit individuel, le raisonnement qualitatif a précédé le raisonnement quantitatif, de même chaque acte particulier de raisonnement quantitatif naît d'un acte antérieur de raisonnemenl qualitatif.
307. — Récapitulons maintenant les résultats atteints Nous avons vu que dans le raisonnemenl quantitatif parfait il y a égalité dans les termes d'Espace, de Temps, de Qualité, et dans leurs relations d'espèce el de degré; et qu'ainsi l'idée de ressemblance atteint sa plus grande perfection (l'égalité) et se présente
avec la plus grande variété d'applications. Et d'autre part nous avons vu que dans le raisonnement quantitatif imparfait l'idée de ressemblance exacte n*est plus impliquée d'une façon si variée. Nous avons trouvé ensuite que dans le raisonnement qualitatif parfait, le nombre de ces intuitions d'égalité impliquées diminue encore. Et enfin dans le raisonnement qualitatif semi-parfait, le nombre de ces intuitions d'égalité est encore inférieur, bien qu'il reste encore une égalité dans la nature des choses dont il s'agit, et dans la nature de leurs rapports comparés. Nous avons maintenant à faire remarquer, ce qui n'a pas encore été fait, que dans le raisonnement qualitatif imparfait nous descendons encore plus bas, car nous n'y trouvons plus l'égalité complète de nature, entre les termes des rapports comparés. Les objets groupés ensemble dans une induction nesont jamais exactement semblables dans chacun de leurs attributs ; et la chose particulière au sujet de laquelle on fait une induction n'est jamais tout à fait indiscernable en caractère des choses avec lesquelles on l'a classée. Dans le raisonnement par analogie, encore inférieur, la ressemblance de nature entre les rapports comparés peut être la seule ressemblance qui subsiste. En passant des éléments des intuitions rationnelles à leurs formes, nous voyons que celles-ci sont divisibles en deux genres. Dans l'un, les rapports comparés ayant un terme commun, sont conjoints ; et dans l'autre, les rapports comparés, n"ayant aucun terme commun, sont disjoints. Le lecteur verra que la doctrine exposée s'applique à tous les ordres de raisonnement, et qu'elle est empreinte du caractère d*une véritable généralisation, à savoir celui d'expliquer tous les phénomènes.
308. — Nos formes ordinaires de langage témoignent de la vérité de l'analyse qui précède, Ainsi, en latin, ratio veut dire raison, et ratiocinor, raisonner. Nous appliquons ce mot ratio à chacune des deux relations quantitatives formant une proportion; et le mot ratiocination, qui se définit comme « l'acte de déduire les conséquences de prémisses » s'applique aux conséquences numériques comme aux autres. De môme les Français emploient raison dans le sens môme où nous employons ratio. Partout, donc, est impliquée l'identité fondamentale du raisonnement et la proportion (ratio).
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309. — Il reste à indiquer que la conclusion à laquelle nous sommes parvenus peut être atteinte même a priori. Le Raisonnement, qu'il se présente comme nue simple induction, ou comme une chaîne d'inductions, est L'établissement indirect d'un rapport déûni entre deux choses; et cet établissement se complète ou s'achève en une ou plusieurs phases dont chacune es1 l'établissement d'un rapport défini entre deux rapports définis : ce sont des vérités qui résument sous la forme La plus générale, les divers résultats atteints dans les divisions précédentes.