XIV. — LA PERCEPTION DE L'ESPACE
330. — Dans le dernier chapitre, on a dû, tacitement, admettre beaucoup de points relatifs à notre perception de l'Espace. Il est impossible de séparer les considérations sur l'espace occupé des
considérations sur l'espace inoccupé. Tous les deux se dislii:guant comme étendue résistante et étendue non résistante, ilest impossible de traiter de l'une de ces étendues, sans traiter virtuellement des deux. Ceux qui ont suivi notre raisonnement jusqu'ici, apercer ront les raisons de croire que l'Espace, considéré subjectivement, dérive par des expériences accumulées et consolidées de l'Espace considéré objectivement. Si l'Espace est une forme universelle du non-ego, il doit produire une forme universelle correspondante dansl>yo, — forme qui, étant l'élément constant de toute* les impressions présentées dans l'expérience, el par suite de toutes les impressions représentées dans la pensée, est indépendante de chaque impression particulière, et par conséquent demeure quand chaque impression particulière est bannie, autant que cela est possible.
3:U. — En continuant noire analyse, la première question devient : Comment, par l'expérience de l'étendue occupée, ou corps, pouvons-nous jamais acquérir la notion de l'étendue inoccupée, ou espace? Comme nous trouvons qu'un certain mouvement de la main qui, un jour, la mit en contact avec le feu, tantôt lui fait rencontrerquelque chose de pointu, et tantôt rien du tout; et comme nous trouvons qu'un certain mouvement de l'œil qui fut, une fois, suivi de la vue d'un objet blanc, est maintenant suivi de la vue d'unobjetnoir, ou a'esl suii i d'aucune perception visuelle, il résulte que l'idée delà position particulière accompagnant chacun de ses mouvements, est, par des expériences accumulées, dissociée des objets et des impressions. Il en résulte aussi que. comme il se produit sanscesse de tels mou- Fements, il arrive qu'il y a sanscesse de (elles positions conçues comme existant, à part du corps. Et il en résulte, en outre, que comme dans le premier acte de perception, el dans chacun de ceux qui l'ont sui\i, chaque position est connue en coexistence avec le sujet, il naît nue conscience de telles positions coexistantes innombrables; c'est-à-dire de l'Espace. Si nous tenons présents à l'esprit l'hérédité des expériences latentes, les premiers commencements des expériences qui les oui vérifiées et complétées, la répétition infinie et l'uniformité absolue de ces expériences; si en outre nous nous rappelons le pouvoir qu'en rertu de sa structure possède l'œil de suggérer à l'esprit d'in-
nombrables expériences de ce genre au même moment; il nous deviendra possible de concevoir comment nous acquérons cette idée homogène de l'espace dans sa totalité qui, d'abord, semble si inexplicable.
332. — Le lecteur voit maintenant que la théorie des intuitions d'espace que nous regardons comme nécessaire, est qu'elles sont les fondions fixées de structures fixées façonnées en correspondance avec des relations externes fixées. Nous voyons ici encore combien est complète la conciliation que l'hypothèse de l'Evolution opère entre l'hypothèse de l'expérience telle qu'on l'interprète d'ordinaire, et l'hypothèse transcendentale. Car tout en étant à même d'admettre la vérité de la doctrine de 1' « harmonie préétablie » et celle des « formes d'intuition », nous pouvons interpréter ces vérités comme étant des corollaires de la doctrine que toute intelligence est acquise par l'expérience. Il nous suffit d'étendre cette doctrine pour lui faire comprendre, non seulement l'expérience de chaque individu, mais celle de tous les ancêtres. En regardant ces données de l'intelligence comme apriori pour l'individu, mais a posteriori pour la série entière d'individus dont il forme le dernier terme, nous échappons aux difficultés des deux hypothèses, telles qu'on les présente communément.
333. — Nous pouvons terminer d'une façon appropriée, en faisant allusion à quelques particularités de notre conception de l'espace, tout à fait inconciliables avec l'hypothèse de Kant, mais qui s'accordent parfaitement avec l'hypothèse que nous venons d'exposer. Sans insister sur le fait que nos sensations de son et d'odeur n'emportent pas originellement avec elles la notion d'espace, il y a le fait qu'à côté de ces sensations de goût, de tact et de vue qui sont accompagnées de cette conscience, celle-ci existe à des degrés extrêmement différents, fait qui resterait absolument inexplicable si l'espace est donné comme forme d'intuition, avant toute expérience. Il est aussi contraire à l'hypothèse que notre conscience de l'espace adjacent soit beaucoup plus complète que celle de l'espace éloigné, car, jusqu'à preuve du contraire, elle implique l'homogénéité. Semblablement, il y a variation dans la netteté des parties environnantes d'espace, selon que nous tournons les yeux sur un point ou sur un autre.
La théorie do Kant ne saurait non plus expliquer comment, dans tels états morbides du cerveau, l'espace peut paraître « cnllé »; vu qu'une forme d'intuition doit rester constante, que l'intuition elle-même soit normale ou non.
\\'.\\. — 11 devient manifeste que la doctrine de Kant n'est pas acceptable, quand nous en venons à montrer que l'élément ultime dans lequel la conscience de l'espace est décomposable — le rapport de coexistence — ne peut être acquis que par l'expérience.
335. — Le procédé de classification organique est encore très clairement démontré dans la perception de l'espace. Les matériaux de la perception ayant été acquis, comme on l'a dit, leur coordination en une perceplion particulière consiste en l'assimilation de chaque rapport de position avec des rapports semblables déjà connus.