XI. — LE POSTULAT UNIVERSEL
426. — Si, ayant touché un corps dans l'obscurité, et ayant eu immédiatement conscience de quelque étendue accompagnant la résistance, je veux décider si la proposition : « ce qui résiste est étendu », exprime une cognition de la plus haute certitude, comment dois-je faire? J'essaie de séparer, dans ma pensée, l'étendue de la résistance. Je pense à la résistance, et j'essaie de ebasser l'étendue de ma pensée. J'échoue absolument dans ces essais. Je ne puis concevoir la négation de la proposition que ce qui résiste est étendu ; et mon impuissance à concevoir la négation me fait découvrir que toujours avec le sujet (quelque chose de résistant) il existe invariablement l attribut (étendue). D'où il suit que l'inconcevabililé de sa négation est le signe auquel on reconnaît qu'une cognition occupe le plus haut rang. Pourquoi ceci n'est-il pas universellement admis?
427. — Avant d'aller plus loin, définissons la distinction qui sépare le mot inconcevable du mot incroyable. Une proposition inconcevable est celle dont les termes ne peuvent, par aucun effort, être mis devant la conscience dans ce rapport que la proposition affirme exister entre eux. Une proposition incroya-
l)|t> est celle qui peu! être conçue dans la pensée, mais non sans effort. Ainsi, il est incroyable qu'un boulet de canon tiré en Angleterre arrive en Amérique ; mais ce n'est pas inconcevable. Réciproquement, il est inconcevable qu'un côté d'un triangle soit égal à la somme de ses deux autres côtés: ce n'est pas simplement incroyable.
rii8. — Une des principales objections faites par J. S. Mill au critérium de i'inconcevabilité de la négative comme critérium par Lequel l'indubitable vérité d'une proposition peut être reconnue, est que des propositions autrefois acceptées comme vraies, parce qu'elles résistaient à ce critérium, ont été depuis reconnues fausses: telle la croyance aux antipodes. La réponse à cette critique, c'est que les propositions acceptées à tort, parce qu'elles semblaient résister à l'épreuve, étaient des propositions Complexes auxquelles ne peut s'appliquer le critérium ; et qu'aucune erreur résultant de l'application illégitime du critérium ne peut être invoquée contre son application légitime.
429. — En alléguant que si une croyance est regardée par les uns comme nécessaire, et par les autres comme non nécessaire, le critérium de la nécessité devient par là de valeur nulle, J. S. -Mill suppose tacitement que tous les hommes ont le même pouvoir d'introspection ; tandis qu'un grand nombre est incapable d'interpréter correctement un étal. de conscience, si ce n'est dans quelques-uns de ses modes les plus simples, et <|iie les autres, eux-mêmes, sont sujets à prendre pour des affirmations de la conscience ce qu'un examen plus serré prouve ne pas être des affirmations.
i30. — L'inconcevabilité de sa négation fournit une garantie bien supérieure à celle d'une énumération quelconque d'expériences pour une connaissance, par la raison qu'elle représente des expériences d'un nombre presque infini, comparées entre elles. Si les modifications nerveuses produites par des actes nerveux souvent répétés, sont transmises par hérédité, s'accumulent de génération en génération, et ont pour résultat des structures nerveuses qui sont, fixées dans la proportion où les relations externes auxquelles elles- répondenl sont fixées, alors le critérium a une valeur qui dépasse d'une façon incalculable la valeur de tout critérium fourni par des expériences indivi-
duelles. Les rapports d'Espace ont été les mêmes non seulement pour tous nos ancêtres humains, pour tous les primates des ordres de mammifères ancestraux qui ont vécu dans les temps précédents, mais même pour tous les ordres d'êtres moins élevés. D'où il suit que les nécessités objectives de rapport dans l'espace sont représentées par des structures nerveuses impliquant des nécessités latentes subjectives d'action nerveuse; que ces dernières constituent ces formes prédéterminées de la pensée, moulées sur les choses par la Pensée; et l'impossibilité de les renverser, qu'implique l'inconcevabilité de leur négation, est une raison pour les accepter comme vraies, raison qui a infiniment plus de valeur que toute autre qui puisse être donnée.
431. — Il semblerait, cependant, que J.-S. Mill admette réellement la validité du critérium de l'inconcevabilité de la négation, quand il admet, ainsi qu'il le fait, celle du critérium de la reductioad absurdum ; caria réduction à l'absurde n'est que la réduction à une proposition inconcevable.
432. — SirW. Hamilton, pour prouver que l'inconcevabilité n'est pas un critérium d'impossibilité, dit que l'Espace ne peut avoir de limites, parce qu'une limite est inconcevable, et pourtant qu'il doit avoir une limite, parce que l'Espace illimité est inconcevable ; il prouve, par conséquent, que l'Espace a une limite, et qu'il n'en a pas, ce qui est absurde. Absurde, parce qu'« il est impossible pour une chose d'exister et de ne pas exister ». Mais comment savons- nous qu'il est impossible pour la même chose d'être etde n'être pas, si ce n'est par son inconcevabilité?
433. — Enfin, remarquons que quiconque refuse de reconnaître le Postulat Universel ne peut le faire d'une manière logique qu'en restant dans l'attitude de la négation pure et simple. Du moment qu'il affirme quelque chose, du moment même qu'il motive son refus, on peut l'arrêter en lui demandant sa garantie. Il ne peut même faire un pas pour justifier son scepticisme à l'égard du Postulat Universel sans confesser, par cet acte même, qu'il l'accepte.