XII. — ÉVOLUTION ET DISSOLUTION
93. — L'histoire entière d'une chose doit la prendre à sa sortie de l'imperceptible, et la conduire jusqu'à la rentrée dans l'imperceptible. Notre Théorie des Choses, considérées individuellement ou en totalité, est incontestablement imparfaite tant que des parties quelconques du passé ou du futur de leur existence sensible restent sans explication. Il incombe à la Philosophie de formuler ce passage de l'imperceptible au perceptible, et celui du perceptible à l'imperceptible.
94. — La série entière des changements se réduit à ceci : Perte de mouvement et intégration consécutive, suivie plus tard d'une acquisition de mouvement et enfin d'une désintégration.
95. — Quel que soit le caractère spécial de la redistribution, que ce soit un accroissement ou une déperdition par la surface, une expansion ou une contraction, ou un rarrangementr c'est toujours un pas vers l'intégration ou la désintégration. C'est toujours un pas dans l'un ou l'autre sens quoique ce puisse être en même temps quelque chose de plus.
96. — Partout et jusqu'à la fin, le changement qui s'opère à tout moment fait partie de l'un ou de l'autre de ces deux processus. Tandis que d'une part l'histoire générale de tout agrégat peut se définir comme le passage d'un état imperceptible diffus à un état perceptible concentré, et de nouveau à un état imperceptible diffus, d'autre part chaque détail de cette histoire peut se définir une partie de l'un ou l'autre changement. C'est là le principe universel de la redistribution de la matière et du
mouvement, qui sert à unifier les groupes de changements divers
en apparence, aussi bien que la marche entière de chaque groupe.
97. — Ces processus partout pu antagonisme sonL l'Évolution et la Dissolution. Au sens que nous lui donnerons toujours, cette dernière est l'absorption du mouvement et la désintégration concomitante de la matière, tandis que l'Évolution est l'intégration de la matière et le dégagement concomitant du mouvement. Celle-ci, en nombre de cas, est beaucoup plus encore.
XII l. — ÉVOLUTION SIMPLE ET COMPOSÉE
98. — L'évolution peut être de deux sortes : simple, lorsque l'intégration seule est en jeu; composée, lorsqu'il s'y joint des changements supplémentaires.
99. — Un agrégat diffus sur une large étendue, ou qui n'est (pie faiblement intégré, contient une grande quantité de mouvement, tandis que celui qui est complètement intégré, ou dense, n'en contient comparativement que peu. Si toutes choses d'ailleurs sont égales, la quantité de changement secondaire dans l'arrangement des parties d'un agrégat, qui accompagne le changement primaire opéré dans leur arrangement, sera proportionnelle à la quantité et à la durée du mouvement que l'agrégat contient.
100. — Quelle que soit la forme sous laquelle existe le mou veinent latent d'un agrégat, que ce soit une agitation purement mécanique, ou des vibrations mécaniques telles que celles qui produisent le son, que ce soit un mouvement moléculaire absorbé du dehors, ou le mouvement moléculaire constitutionnel d'un composant liquide, le même principe reste vrai. Les forces incidentes opèrent des redistributions secondaires, avec facilité, quand le mouvement latent est en grandi' quantité ; elles les opèrent plus difficilement à mesure qu'il diminue.
101. — Les faits de stabilité chimique rentrent dans la même généralisation. D'une façon générale, les composés stables ne contiennent qu'un mouvement moléculaire comparativement faible, et l'instabilité est proportionnelle à la quantité du mouve-
ment latent. Comme les agrégats qu'ils servent à former, les agrégats ultimes s'intègrent plus ou moins suivant qu'ils gagnent ou perdent du mouvement ; et comme eux aussi, suivant qu'ils contiennent plus ou moins de mouvement, ils sont susceptibles de subir des redistributions secondaires de parties, en môme temps que s'accomplit la redistribution primaire.
102. — Ceci nous montre, en premier lieu, les conditions sous lesquelles l'Evolution, au lieu d'être simple, devient composée. Et, en second lieu, nous voyons comment sa composition ne peut se compliquer que sous des conditions spéciales ; puisque, d'une part une redistribution secondaire importante n'est possible que là où il y a une grande quantité de mouvement latent, et que, d'autre part, ces redistributions ne peuvent avoir de permanence que là où le mouvement latent est devenu faible — conditions opposées qui semblent empêcher une redistribution secondaire permanente sur une grande échelle.
103. — Ces conditions en apparence contradictoires se concilient pourtant, et par suite de cette réconciliation des redistributions secondaires permanentes d'une étendue immense sont rendues possibles. Le caractère essentiel delà matière organique vivante, chez qui l'évolution devient si complexe, est qu'elle possède à la fois une quantité énorme de mouvement latent et un degré de cohésion qui permet une fixité temporaire dans l'arrangement.
104. — Un examen attentif prouve que non seulement les agrégats organiques diffèrent des autres, par la quantité de mouvement qu'ils contiennent et le degré de rarrangement des parties qui accompagne leur intégration progressive ; mais encore qu'ils diffèrent entre eux, les différences de quantités de mouvement contenu étant accompagnées de différences dans l'intensité de la redistribution. Une masse de preuves générales et spéciales établit que les agrégats vivants se distinguent par des faits connexes; pendant l'intégration, ils subissent des changements secondaires remarquables, que d'autres agrégats ne subissent pas dans une mesure aussi étendue, et ils contiennent, à volume égal, beaucoup plus de mouvement, rendu latent de diverses manières.
105. — Le lecteur a pu s'apercevoir que partout la redistribu-
tion primaire aboutit, quand elle esl rapide, à former des agrégats simples, mais qu'elle aboutit à des agrégats composés lorsque la lenteur de la redistribution primaire permet aux effets des redistributions secondaires de s'accumuler.
106. — La prochaine division sera consacrée à l'exposé de l'Évolution sous son aspect primaire; nous ne reconnaîtrons, tacitement, ses aspects secondaires que lorsque l'exposition l'exigera.