V. — SOCIABILITÉ ET SYMPATHIE
503. — Un animal de proie dont la proie est petite et très dispersée a tout avantage à vivre seul. Les animaux, au contraire, qui ont une grosse proie, ou une nourriture peu dispersée, gagnent beaucoup à la coopération, à la vie en troupe. D'où la vérité que la sociabilité, tandis qu'elle est repoussée, dans quelques cas, par les besoins de l'espèce, dans d'autres s'établit naturellement, comme favorisant la conservation de l'espèce.
504. — Nous pouvons conclure en toute sûreté que, chez les animaux conduits pas à pas à la vie sociale, il s'établit peu à peu un plaisir à vivre ensemble, un plaisir dû à la conscience de la présence d'un autre, un plaisir plus simple que les plaisirs plus élevés qu'il rend possible, et tout à fait différent d'eux.
505. — La sécurité plus grande, la découverte plus prompte de l'ennemi, résultant de la vie en société, nous amènent aux états mentaux que produisent non seulement la présence mais les actions d'autres individus de même espèce. Les membres effrayés d'un troupeau, vus et entendus par les autres, excitent en eux les émotions qu'ils manifestent les premiers ; ces autres, sous l'influence de l'émotion excitée ainsi sympalhiquement, reproduisent des sons et des mouvements semblables.
506. — Outre la peur sympathique, il y a des sentiments de sympathie d'autre nature qui s'établissent d'une manière analogue. Les animaux vivant ensemble sont affectés simultanément par des conditions environnantes d'une nature agréable, et deviennent aptes à éprouver des sentiments agréables sympathiquement excités. Parmi les chevaux l'excitation agréable se propage, comme on le voit dans toutes les chasses à courre.
507. — Nous sommes amenés naturellement ici à la vérité : que le degré et l'étendue de la sympathie dépendent de la clarté et de l'étendue de la représentation. 11 ne peut y avoir de sympathie qu'en proportion de la puissance de représentation.
508. — Quand à la sociabilité générale viennent se joindre les sociabilités spéciales d'un rapport sexuel permanent, et d'un double rapport de paternité, la sympathie se développe plus rapidement. En raison directe de la permanence et de l'intensité
de ces relations, il j a un nombre plus grand, et une variété plus grande d'occasions, où les individus qu'elles unissent sont affectés ensemble par les mêmes causes, et laissent voir ensemble les mômes signes extérieurs; d'où il suit à la l'ois que les excitations sympathiques sonl plus fréquentes, et qu'elles s'étendent à des Etats de Conscience plus nombreux. Les sympathies deviennent plus larges et plus fortes là où les trois formes de sociabilité existent à coté d'une haute intelligence, et où il n'y a pas de conditions nécessitant la répression des sympathies.
509. — Nous avons, dans la race humaine, en action, trois causes directes de sympathie, à côté de la condition coessentielle : l'intelligence élevée. Pendant le progrès des types inférieurs aux types les plus élevés qui se soient encore développés, la sympathie, et la sociabilité, sous ses trois formes, ont agi et réagi, chacune comme cause et conséquence; une sympathie plus grande rendant possible une sociabilité plus grande, soit publique soit domestique, et une plus grande sociabilité servant à attirer de plus en plus la sympathie.
:;i(). — Outre que l'intelligence imparfaite limite la sympathie, il est une autre cause d'un autre ordre qu'il est important de nous rappeler toujours. La race humaine, bien que race sociable, a toujours été une race prédatrice. Le sentiment de camaraderie a toujours été réprimé dans les directions où la sûreté sociale réclamait qu'on n'en tînt pas compte, tandis qu'il s'est développé dans les directions où il a été utile au bien-être de la société, ou ne lui a point été nuisible.
5il. — L'effet des activités prédatrices a été de spécialiser les sympathies de telle sorte qu'elles ont été relativement fortes quand les causes répressives u'étaienl pas en jeu, et sont restées relativement faibles lorsque ces causes ont agi. Cependant, tout en u'empéchant pas le développement delà sympathie dans les directions qui lui étaient ouvertes, elles l'ont retardé dans toute son étendue, ('.ai' celle indifférence à infliger une douleur positive aux autres, que ces activités nécessitent, es1 accompagnée de l'indifférence à cette peine négative chez les autres qu'implique l'absence de plaisir, et, par suite, esl en désaccord avec le plaisir sympathique qu'on obtient en donnant du plaisir aux
au lie s.
512. — On peut inférer de là cette vérité générale : l'évolution des sentiments sociaux les plus élevés dont la sympathie est la racine a été tenue en échec dans tout son cours par ces activités qu'a nécessitées la lutte pour l'existence entre les tribus et les nations. Ce n'est que quand la lutte pour l'existence cesse de sévir sous forme de guerre que ces plus hauts sentiments sociaux peuvent atteindre leur plein développement.