VIII. — SENTIMENTS ALTRUISTES
524. — La variabilité de sentiment indiquée dans les précédents chapitres n'est que le concomitant nécessaire de la transition entre le type primitif de société adapté à l'activité destructive, et le type civilisé de société adapté à l'activité pacifique. Les idées et les sentiments doivent devenir uniformes et permanents par la raison que les conditions complétant la vie sociale sont uniformes et permanentes.
:\-i:\. — A mesure qu'une société gagne en civilisation, la dépendance mutuelle de ses parties augmente, et le bien-être de chacun est plus étroitemenl lié au bien-être de tous: il en résulte que la croissance des sentiments qui trouvent leur satisfaction dans le bien de tous est celle même des sentiments adaptés aux conditions fondamentales Immuables du bien-être social.
526. — On \erra maintenant pourquoi les sentiments sympathiques altruistes que produisent chez chacun l'expression des sentiments des autres, oe se développent jamais autant que les sentiments égo-altruistes, si l'on considère que, en outre de la répression des s\ mpathies qu'onl nécessité el nécessitent encore les antagonismes des sociétés, il j a eu dans chaque société une répression en conséquence de la lutte pour l'existence. Le plaisir de l'individu et le bien de la société ont tous deux nécessité le développement des sentiments égo-altruistes.
527. — Une émotion altruiste ne devient représentative ou ne devient un sentiment propre que lorsque l'État de Conscience, objet de la sympathie, est nue émotion, et n'est pas uniquement une sensation. Ce degré supérieur où il n'y a pas d'éléments présentâtes est atteint par des transitions graduelles.
528. — On appelle du nom de générosité des sentiments dont la plupart sont égo-altruistes. Tant qu'elle est mêlée à des sentiments inférieurs, la générosité se montre de bonne heure, d'une façon faible et intermittente. Elle ne devient bien caractérisée et fréquente que quand la civilisation développe les sympathies.
520. — Le sentiment de la pitié ne prend un développement considérable qu'autant que le permet la diminution des activités prédatrices. Une importante vérité peut prendre place ici. Chaque sentiment altruiste a besoin d'un sentiment égoïste correspondant comme facteur indispensable ; car à moins d'avoir éprouvé une sensation ou une émotion, il est impossible qu'elle soit sympa thiquement excitée.
530. — Des formes simples, passons main tenant à la forme la plus complexe : le sentiment de la justice. 11 est constitué par la représentation d'un sentiment qui est lui-même hautement re-représentatif. La limite vers laquelle ce sentiment s'avance est que chaque citoyen prendra un intérêt aussi sympathique à la sphère d'action des autres citoyens qu'à la sienne propre.
531. — Marquons maintenant combien est erronée la croyance que l'évolution de l'intelligence par les effets accumulés et héréditaires des expériences ne peut produire des sentiments moraux permanents et universels, avec leurs principes moraux correspondants. Tandis que les sentiments égo-altruistes s'ajustent aux modes de conduite divers que demandent les circonstances sociales de chaque pays et de chaque siècle, les sentiments altruistes s'ajustent aux modes de conduite qui sont avantageux d'une manière permanente, parce qu'ils se conforment aux conditions requises pour la plus haute prospérité des individus dans l'état de société. Le caractère sacré de la vie, de la liberté, de la propriété, est compris de plus en plus vivement à mesure que la civilisation progresse. Chez les races supérieures qui ont été longtemps sujettes à la discipline sociale, il y a sur ces points
un accord relatif, eu tanl qu'il s'agit des rapports des citoyens entre eux.
532. — Nous arrivons maintenant à un sentiment altruiste encore plus compliqué, relui de la miséricorde. L'étal de conscience ainsi nommé est celui dans lequel l'exécution d'un acte provoqué par le sentiment de la justice est empêchée par la pitié qui lui fait équilibre, par une représentation de la souffrance qu'il va falloir infliger. Nous avons ici deux sentiments altruistes en antagonisme, et il est intéressant d'observer commenl quelquefois se produit une hésitation douloureuse entre deux ordres dont chacun semblerait moralement impératif en l'absence de l'autre. L'anxiété qui pousse à éviter la douleur suggère une direction, et la direction contraire est suggérée par le sentiment correspondant à ces suprêmes principes d'équité qu'on ne peut laisser se relâcher sans danger.