‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 228 sur 409 · VI. — l'homme primitif au point de vue émotionnel · texte numérisé non relu

VI. — l'homme primitif au point de vue émotionnel

31. — Il suit de ce que nous avons dit précédemment (Psychologie, 139-176, 253, 459-483) que l'homme primitif n'éprouve pas ces émotions complexes qui répondent à une multitude de probabilités et d'éventualités éloignées. Sa conscience diffère de celle de l'homme civilisé en ce qu'elle consiste plus en sensations et en simples États de Conscience représentatifs directement associés avec les sensations, et moins en sentiments représentatifs compliqués.

32. — Pour concevoir l'homme primitif tel qu'il existait quand l'agrégation sociale a pris naissance, il nous faut généraliser, autant que faire se peut, les faits embrouillés, et en partie contradictoires, qui nous servent de témoignage.

:{:;. — Il nous faut noter d'abord la tendance à obéir à l'impulsion du moment, et qui, dans toute la conduite des hommes

primitifs, empêche si fort la coopération. Cette « humeur variable cl inconstante » qui d'ordinaire fait qu'il est « impossible de compter sur leurs promesses » empêche celle confiance mutuelle nécessaire au progrès social. Gouverné comme il lest par des émotions tyranniques qui se chassent successivement l'une l'autre, au lieu de l'être par un conseil des émotions où toutes prenne!) I part, l'homme primitif a une conduite remplie d'explosions, de désordres, sur laquelle ne peut se baser aucun calcul, ei qui rend l'action combinée fort difficile.

:i. — Celle facilité à céder aux impulsions, cette prépondérance relative de l'action réflexe primaire, ce défaut d'émotions représentatives qui tiennent en échec les émotions plus simples, sont accompagnées de l'imprévoyance. Le désir immédiat, qu'il ait pour but le plaisir personnel ou l'approbation que reçoit la générosité, exclut la crainte du mal à venir; tandis que les peines et les plaisirs à venir, n'étant pas conçus d'une façon vive, ne fournissent pas un aiguillon suffisant à l'activité ; il en résulte une absorption joyeuse et insouciante dans le présent.

35. — A côté d'une tendance à la rupture produite par les passions mal réprimées des individus, il y a comparativement peu du sentiment qui cause la cohésion. De façon que, entre des hommes que la faim rend quelquefois fort irritables, il existe en même temps une moindre tendance à se réunir dans une affection mutuelle, et une plus grande tendance à résister à l'autorité qui voudrait produire la cohésion.

."{(!. — Les grands avantages immédiats que procurait à un sauvage l'approbation de ses semblables, et les conséquences sérieuses de leur colère et de leur mépris, sont des expériences propres à rendre prédominanl le plus simple des sentiments les plus élevés, l'amour de l'approbation. D'où suil la subordination .1 l'opinion de La tribu, et, comme conséquence, une certaine règle de conduite.

:{". — Il nous faut jeter un coup d'o-il sur les I rails dus à la présence ou à l'absence des sentiments altruistes. Dans les groupes sociaux, dès qu'ils sont formés d'une manière permanente, les liens de l'union — ici L'amour de La société, là L'obéis-

3i6 LES PRINCIPES DE LA SOCIOLOGIE

sance causée par la crainte du pouvoir, ailleurs la terreur des punitions, et dans la plupart des cas toutes ces causes combinées — peuvent être accompagnés d'une quantité fort variable de sentiments altruistes. Bien que la sociabilité nourrisse la sympathie, les actions quotidiennes de l'homme primitif la répriment. Le sentiment actif de sympathie, toujours éveillé, et tenant toujours en échec l'égoïsme, ne le caractérise pas, ainsi que le prouve d'une façon concluante la manière dont il traite les femmes. Le traitement des femmes, en tout pays, indique, assez exactement, la puissance moyenne des sentiments altruistes ; et cette indication n'est point favorable au caractère de l'homme primitif. Cette forme supérieure du sentiment altruiste que nous distinguons sous le nom de sentiment de la justice est très peu développée.

38. — A ces traits il faut en ajouter un autre qui se trouve uni à celui de la maturité précoce, et qui les affecte tous. C'est la fixité de l'habitude. L'homme primitif est conservateur au plus haut degré. Les traits émotionnels que nous venons d'énumérer s'accordent bien avec ceux que nous pouvions attendre : une correspondance moins étendue et moins variée avec le milieu, une moindre faculté représentative et des manières d'agir moins éloignées de l'action réflexe. L'homme primitif n'a pas non plus la bienveillance qui adapte sa conduite au bénéfice d'autrui, à distance dans l'espace et le temps, ni l'équité qui implique la représentation de relations abstraites, et d'une haute complexité, entre les actions humaines, ni le sentiment du devoir qui dompte l'égoïsme même lorsqu'il n'y a personne de présent pour applaudir.

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