XV. LA LOI DE L'ÉVOLUTION (SUlté
1 16. — Nous avons dit que l'intégration de chaque tout se fait en même temps que l'intégration de chacune des parties dont il se compose. Mais comment chaque tout en vient-il à se diviser en parties ? Voilà le second aspect sous lequel l'Évolution doit être étudiée. Nous avons ici à nous occuper d'existences de tous les ordres, dans leur différenciation progressive.
117. — En nous rappelanl que les planètes diffèrent, dans l'inclinaison de leurs orbites el de leurs axes, dans leurs gravités spécifiques el leurs constitutions physiques, nous voyons quelle complexité a été apportée dans le système solaire par les redistributions secondaires qui ont accompagné la redistribution primaire.
118. — Nous \o\ons un contraste d'hétérogénéité assez frappant entre notre Terre telle qu'elle existe, dont la croûte pré seule des phénomènes qui n'ont pas encore été ions énumérés par les géographes, les géologues, les minéralogistes, les météorologistes, el le globe en fusion dont elle est sortie par évolution. Il s'est produit simultanémenl une différenciation graduelle de
iO LES PREMIERS PRINCIPES
climats, jusqu'à ce que chaque région étendue ait eu ses conditions météorologiques propres.
119. — Dans chaque plante, chez tout animal, des redistributions secondaires remarquables accompagnent la redistribution primaire. C'estd'abord une différence entre deux parties ; dans chacune de ces parties, d'autres différences se produisent aussi nettement que la première ; puis les différences s'accroissent en progression géométrique, jusqu'à ce que le degré complexe de combinaison qui constitue l'adulte soit atteint. C'est l'histoire de tout ce qui vit. Reprenant une idée émise par Harvey, Wolff et Baer ont démontré que pendant son évolution, chaque organisme passe d'un état d'homogénéité à un état d'hétérogénéité. Il y a une génération que les biologistes ont accepté celte vérité.
120. — Si nous passons des formes individuelles de la vie à la vie en général et que nous demandons si la même loi se retrouve dans l'ensemble de ses manifestations, si les plantes et les animaux modernes ont une structure plus hétérogène que ceux d'autrefois, si la Flore et la Faune de notre terre actuelle sont plus hétérogènes que celles du passé, la réponse est que, bien que notre connaissance du passé de la terre soit trop insuffisante pour justifier notre assertion d'une évolution du simple au complexe, cependant la connaissance que nous en avons nous autorise à croire que celte évolution s'est opérée, et s'accordcavec cette croyance.
121. — Le progrès de l'homogène à l'hétérogène est surtout mis en lumière par la créature la dernière venue et la plus hétérogène, l'homme. Non seulement l'organisme humain est devenu plus hétérogène parmi les divisions civilisées de l'espèce, mais l'espèce, comme tout, est devenue plus hétérogène par la multiplication des races et par la différenciation de ces races entre elles.
J-2-2. — Si nous passons, ensuite, à l'Humanité incarnée dans la société, nous trouvons des exemples plus nombreux encore de celte loi générale. Le changement de l'homogène à Fhétérogène se manifeste aussi bien dans les progrès de la civilisation considérée, comme tout, que dans les progrès de chaque tribu ou nation, et il s'opère encore aujourd'hui avec une rapidité
LE CÔNNAISSABLE 4f
croissante. Commençant avec une tribu barbare, presque, si <•<■ iH'si entièrement, homogène dans les fonctions de ses membres, le progrès a été, et est encore dirigé \<ts une agrégation économique de (oui"' la race humaine; il devient de plus en plus hétépogône à cause des fonctions distinctes, adoptées par les nations diverses, par les sections locales de chaque Dation, et les fonctions distinctes adoptées par les ouvriers unis pour produire chaque objet d'utilité.
123. Cette loi est manifestée, avec une ('gale clarté, par l'évolution de tous les produits de la pensée et de l'action humaines, concrets ou abstraits, réels ou idéaux. La diffusion sur toute l'étendue delà surface terrestre qui a amené la différenciation de la race, a simultanément conduit à la différenciation de la langue. Le progrès du Langage s'est conformé à la loi générale, dans l'évolution des langues, des familles de mots et des parties du langage.
124. — Tandis que le langage écrit traversait les premières périodes de son développement, la décoration murale qui lui avait donné naissance, se différenciant à son tour, produisait la Peinture et la Sculpture. Si étrange que cela paraisse, il n'en est pas moins vrai que toutes les formes du langage écrit, delà peinture et de la sculpture ont leur racine commune dans les décorations politico-religieuses des temples et palais anciens. Les effigies de nos monnaies, les enseignes au-dessus de nos boutiques. les chiffres qui remplissent chaque grand-livre, l'écusson sur les panneaux de nos équipages, et les placards à l'intérieur des omnibus, sont comme les poupées, les papiers de tenture, descendus en ligne directe des grossières sculptures peintes par lesquelles les Égyptiens représentaient les triomphes et le culte de leurs rois-dieux. Il est peut-être impossible de donner un exemple plus éclatant de la multiplicité et de l'hétérogénéité des produits qui, au cours du temps, naissent des différenciations Buccessives d'une môme souche.
123. — L'origine coordonnée et la différenciation graduelle de
la poésie, de la musique et de la danse, nous offrent une autre
série d'exemples. Le rj thme dans le discours, le rj thme dans le son et le rj thme dans le mouvement étaient, au commencement, des parties de la même chose, el ne sont devenues des choses
séparées que par la suite des temps. Le progrès de l'homogène à l'hétérogène ne se manifeste pas seulement par la séparation de ces arts l'un de l'autre, et aussi de la religion, mais aussi par les différenciations multiples que chacun d'eux subit par la suite. La musique, par exemple, à travers une complexité croissante résultant de l'introduction de notes de durées différentes, de la multiplication des clefs, des variétés de mesure, des modulations, etc., la musique d'aujourd'hui comparée à celle d'autrefois, montre combien est immense le progrès de l'hétérogénéité.
126. — Le développement de la Littérature, de la Science, de 1 Architecture, du Drame et du Costume montrent tous également que, depuis les profondeurs du passé le plus reculé qu'ait pu sonder la science, jusqu'aux nouveautés d'hier, un trait essentiel de l'évolution a été la transformation de l'homogène en hétérogène.
1-27. — D'où il suit que nous pouvons, telle que nous la comprenons maintenant, définir l'Évolution comme le passage d'une homogénéité incohérente à une hétérogénéité cohérente, à la suite de la dissipation du mouvement et de l'intégration de la matière.