‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 230 sur 409 · VIII. — IDÉES PRIMITIVES · texte numérisé non relu

VIII. — IDÉES PRIMITIVES

49. TJn exposé complet de l'unité sociale originelle doit comprendre les idées que l'homme primitif se fait de lui-même, des autres êtres, et du monde environnant. Car il est manifeste que ces idées affectent beaucoup sa conduite.

50. — Il serait facile de déterminer quelles conceptions sont vraiment primitives, si nous avions l'histoire de l'homme primitif. Car on peut soupçonner que les hommes inférieurs de notre

temps m' soni pas des types exacts do ce qu'étaient les hommes primitifs. Il esl probable que la plupart d'entre eux oui eu des ancêtres parvenus ;i un état supérieur, et que l'on retrouve dans leurs croyances des idées qui ont été élaborées pendant ces états supérieurs. Le témoignage direct montre clairement qu'il en est des agrégats superorganiques comme des agrégats organiques: le progrès îles uns détermine le recul chez les autres. L'Évolution n'implique pas, ainsi qu'on le croit d'ordinaire, une tendance intrinsèque en toute chose à devenir quelque chose de supérieur. D'où il suit que la simple induction ne peut nous suffire ici ; car il nous faut distinguer les idées héritées par tradition des ('tais supérieurs, des idées vraiment primitives.

51. — L'interprétation déductive est tout aussi difficile; car pour comprendre les pensées engendrées dans l'homme primitif dans son commerce avec le inonde ambiant, il faudrait regarder ce monde au point de vue de l'homme primitif. C'est-à-dire qu'il faudrait supprimer entièrement les effets de l'hérédité, et de l'éducation dans son sens le plus large.

:>-2. — Notre postulat doit être que les idées primitives sont naturelles, et sous les conditions dans lesquelles elles se produisent, rationnelles. On nous apprend, de bonne heure, à considérer les croyances des sauvages comme des croyances acceptées par des esprits semblables au nôtre, et nous nous étonnons de leur étrangeté, et nous jugeons pervers ceux qui j adhèrent. Cette erreur doit être remplacée par la vérité que les lois de la pensée sont partout les mômes, et que, étant données les données qui lui ont été connues, l'inférence de L'homme primitif est ïinférence raisonnable. L'esprit du sauvage, comme celui du civilisé, commence par classer les objets avec leurs semblables dans les expériences passées. {Psychologie, :>< H)-1G, 3S1 . ) En l'absence d'un pouvoir mental adéquat, le résultat est le classement simple et vague des objets par leurs ressemblances extérieures, et des actions par leurs ressemblances extérieures ; d'où suivent des notions grossières, trop simples, et trop peu nombreuses en espèce, pour représenter les faits. Il Devient point à l'esprit du sauvage l'idée que te pouvoir d'un agënl quelconque de produire son ellèl particulier peut dépendre d'une propriété quelconque à l'exclusion des autres, ou d'une partie a

l'exclusion des autres, ou non d'une de ces propriétés ou de ces parties, mais de leur arrangement. Ce n'est que lorsque la faculté de l'analyse a fait quelque progrès que ceci devient possible. En réalité, tant que les conceptions physiques sont rares et vagues, un antécédent quelconque peut servir à expliquer un conséquent quelconque. Il est inutile d'ajouter que ces notions grossières sont inévitablement incompatibles au plus haut point. Voyons maintenant les groupes d'idées ainsi formés et caractérisés.

53. — Ce n'est pas le ciel seulement avec ses nuages changeants, le Soleil, la Lune, les étoiles, les comètes, les aurores, les éclairs, les arcs-en-ciel et les halos, mais c'est aussi la surface de la Terre, avec les flaques d'eau de pluie qui disparaissent, ses brouillards, ses mirages, ses tourbillons de sable, et ses trombes, qui nous fournissent des exemples variés de la disparition de choses dont l'apparition était inexplicable. L'idée primitive née de là est que ces diverses entités se manifestent et se cachent tour à tour. Les actions du vent prouvent qu'il y a une forme invisible d'existence possédant une certaine puissance, et rendent cette croyance plausible. A côté de cette conception d'une condition visible et d'une condition invisible, que présentent beaucoup de ces choses, il se produit une conception de dualité. Chacune de ces choses est double en un sens, puisqu'elle possède deux manières d'être complémentaires.

54. — On peut noter ensuite des faits significatifs d'un autreordre, faits qui impriment chez l'homme primitif la croyance que les choses sont susceptibles de subir une transmutation d'un genre à un autre. De tels faits sont imposés à son attention par les restes fossiles d'animaux et de plantes. Ces choses ont évidemment deux états d'existence, et impliquent encore la notion de dualité.

55. — Une fois établie, la croyance à la transformation s'étend aisément à d'autres classes de choses. Il y a plus de différence, dans l'apparence et la structure, entre un œuf et un jeune oiseau,, qu'entre deux mammifères. Le têtard, avec sa queue et sans aucun membre, diffère davantage de la grenouille avec ses quatre membres et sans queue, qu'un homme ne diffère d'une hyène ; car tous deux ils ont quatre membres, et l'un et l'autre rient. D'où il suit que l'homme primitif est excusable quand il

croit que toute espèce d'animal peut être transformée en une autre, croyance que le mimétisme des insectes contribue à fortifier. Ainsi naît une théorie de métamorphose en général, qui finit par s'élever à la hauteur d'une explication que rien ne contredit nulle part. Ces expériences de transformations confirment la notion que chaque objet n'est pas seulement ce qu'il parait, mais est en puissance quelque autre chose.

06. — L'homme primitif, laissé à lui-môme, conclut nécessairement qu'une ombre est une existence véritable, appartenant à la personne qui la projette : compagnon qui n'apparaît qu'aux jours et aux nuits où il fait beau. La séparation plus ou moins grande de son ombre personnelle lui rappelle des cas où l'ombre est absolument séparée : comme celles des nuages qui rampent aux flancs de la montagne. Les ombres fournissent donc de nouveaux matériaux pour le développement des notions de l'état apparent et de l'état inapparent des choses, et pour la notion d'une dualité dans les choses.

■>~. — Ce n'est pas seulement une conclusion a priori que celle que les images réfléchies engendrent la croyance que chaque personne a un double, habituellement invisible, mais qui peut être vu cependant en allant au bord de l'eau, et en y regardant ; il y a des faits qui la vérifient ; les images réfléchies confirment la notion que les êtres ont des états visibles et des états invisibles, et fortifient la supposition d'une dualité dans cha i[ue existence.

.'i8. — L'homme primitif ne saurait concevoir une explication physique d'un écho. Car que sait-il de la réflexion des ondes sonores? Les faits montrent que l'esprit primitif conçoit l'écho «uinine étant la voix de quelqu'un qui désire a'être pas \u. La dualité est encore impliquée; il y a un état invisible aussi bien qu'un état visible.

59. — Qu'arrive-t-il quand, dans l'esprit primitif, s'esl accumulé cet assemblage hétérogène d'idées grossières ayant, parmi leurs différences, certaines ressemblances? Quel est l'exemple particulier de cette dualité qui joue le rôle de principe organisateur de l'agrégat des Idées primitives ? Il nous faut chercher quelque expérience où cette dualité s'impose avec force à l'attention. Après avoir déterminé cette notion

typique, nous ferons l'examen des conceptions générales qui en résultent.

Page 1