X. — IDÉES DU SOMMEIL ET DES RÊVES
68. — L'homme primitif ne sait rien des sensations et des idées, il n'a pas de mots pour les exprimer, et ne peut former aucune conception de l'esprit comme être intérieur distinct du corps. Quelle explication pourrait-il donc donner des rêves?
69. — Un dormeur, après un de ces rêves d'une grande netteté que causent la faim, ou la réplétion, pense avoir été dans un lieu différent; des témoins Le nient, et leur témoignage est vérifié par le fait qu'il se retrouve où il était lorsqu'il s'est endormi. Quelle est donc la notion qui en résulte? Le parti le pins simple est de croire à la fois qu'il esl resté et qu'il a été absent, qu'il a deux individualités, dont l'une quitte l'autre et revient ensuite. Lui aussi a une double existence, comme beaucoup d'autres choses.
70. — Nous recevons de partout des preuves que telle esl la conception que se font des rêves les sauvages, conception qui persiste même après <pie la civilisation a fait des progrès considérables. Le somnambulisme sert ci confirmer cetjte interprétation. Car, pour un esprit dépourvu de critique, le somnambule paraîl être un exemple de la persistance d'activité dans le sommeil qu'implique la conception primitive des rêves.
71. — A côté de cette croyance va naturellement celle d'après Laquelle on a réellement rencontré les personnes dont on rêve. Si celui qui rêve croit que ses propres actions sont vraies, il attribue la même réalité à tout ce qu'il a \ u en rêve, que ce soit mi lien, uni' chose ou un être \ ivant. Nous n'a\ons qu'à imaginer que nous avons perdu notre civilisation, q\\e dos facultés ont bais-,', que uotre savoir s'esl anéanti, que noire Langage esl vague et notre scepticisme absent, pour comprendre combien il esl inévitable que L'homme primitif conçoive comme étant réels les personnages du rêve que nous savons être idéaux.
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72. — Ces croyances relatives aux rêves exercent une action réflexe sur d'autres croyances. Outre qu'elles entretiennent un système d'idées erronées, elles discréditent les idées vraies que les expériences accumulées des choses tendent toujours à établir.
73. — Il est évident que la conception des rêves de l'homme primitif est naturelle. Cette idée nous paraît étrange quand nous y réfléchissons, parce que nous emportons en nous la théorie de l'esprit que la civilisation a lentement établie. Rappelons-nous que ces expériences de rêve précèdent nécessairement la conception d'un soi mental, que ce sont les expériences hors desquelles la conception d'un soi mental finit par se constituer.
XI. — IDÉES DE LA SYNCOPE, DE L'APOPLEXIE, DE LA CATALEPSIE, DE L'EXTASE, ET D'AUTRES FORMES DE L'INSENSIBILITÉ
74. — Un évanouissement, durant quelques minutes ou même quelques heures, confirme la croyance en un double qui quitte le corps pour y revenir ensuite. L'abandon du corps étant plus marqué que pendant le sommeil, et étant suivi de silence sur ce qui a été fait ou vu dans l'intervalle.
75. — Comment encore un sauvage peut-il discerner l'apoplexie, quand le médecin instruit dit : « Elle est susceptible d'être confondue avec la syncope ou l'évanouissement, et avec le sommeil naturel ? » (Forbes, Tweedie et Conolly, Cyclopœdia of Practical Medicine, I, 120.)
76. — Dans la catalepsie, le retour à l'état ordinaire est aussi soudain que la cessation de cet état, et comme dans l'apoplexie, « il ne reste aucun souvenir de ce qui s'est passé durant l'accès. » {Ibid., I, 3o9.)
77. — L'extase peut s'interpréter de même. Tandis qu'en refusant de répondre aux causes d'excitation ordinaires, le sujet extatique donne à penser qu'il n'est « pas lui-même », il semble qu'il ait des perceptions vives de choses situées ailleurs.
78. — Plus significatifs que tous sont les états d'insensibilité qui ont des antécédents connus : ceux qui suivent les blessures et les coups. L'homme atteint peut « revenir à lui » assez vite, et ne plus repartir; ou revenant à lui après une longue
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absence déserter de nouveau son corps pour un temps indéfini : ou, enfin, un coup violenl peut, dès Iedébut, causer une absence continue.
79. — Ces témoignages donnent naissance à un autre groupe de notions touchant les absences temporaires de L'autre soi. De ce que la syncope, L'apoplexie, la catalepsie et l'extase sont, assez souvent, précédées de sentiments de faiblesse chez le patient, et de leurs signes pour Le spectateur, il se produit clic/ tous deux: un soupçon que l'autre soi cherche à déserter. Par conséquent, ces absences prolongées de l'autre soi deviennent associées dans l'esprit avec ces absences dont le patient est menacé à d'autres époques. D'où suit une interprétation de mauvaise santé ou maladie.
80. — Négligeant les détails spéciaux de ces interprétations, et ne reconnaissant que le trait qui leur est commun à toutes, le fait à observer est que ces insensibilités anormales sont inévitablement interprétées de la même manière générale que l'insensibilité normale constatée chaque jour: les deux interprétations se soutiennent mutuellement.
Xli. — IDÉES DE LA MORT ET DE LA RÉSURRECTION
si. — Si, avec nos expériences de civilisation, nous sommes incapables de diagnostiquer correctement la mort, de nous assurer que le réveil se produira ou ne se produira pas, comment L'homme primitif peut-il en être sûr ? Quelles idées se forme-t-il de i,i mort?
82. — La conduite des sauvages nous montre abondamment qu'ils ne considèrent L'insensibilité de la mort que connue semblable à toutes les autres, c'est-à-dire connue seulemenl temporaire. Plusieurs de leurs actions sont inspirées par cette croyance.
S'!. — D'abord, viennent les efforts qu'on l'ail pour ranimer le cadavre, pour rappeler L'autre soi. Commençant par un appel qui réveille le dormeur, et parfois suffi! à ranimer celui qui s'est évanoui, cette coutume de parler aux morts, se développanl en diverses directions, finit par se transformer en des essais de résurrection énergiques et parfois horribles, ainsi que cela se
passe chez les Hottentots qui injurient même et maltraitent le mourant ou celui qui vient de mourir, lui reprochant d'être parti. Cette coutume continue même lorsqu'on ne s'attend plus à ce. qu'il se ranime.
84. — La croyance que la mort n'est qu'une vie longtemps suspendue a pour conséquence la coutume de donner des aliments au cadavre ; il arrive qu'on le nourrisse en quelque cas ; et la plupart du temps on laisse de quoi boire et manger sur le tombeau. Même après la crémation, ces provisions sont fournies. L'origine de cette coutume est peut-être qu'on a vu, ainsi que cela arrive parfois, un patient cataleptique avaler des morceaux mis dans sa bouche.
85. — Quelle est la limite fixée au temps que peut durer l'absence de l'autre soi ? L'homme primitif ne saurait le dire. La réponse est au moins douteuse, et il prend le parti le plus sûr: il renouvelle la provision de nourriture.
86. — On peut citer d'autres conséquences également remarquables de cette croyance. Le cadavre ne doit souffrir aucune gène par la pression ou le manque d'air respirable ; et même dans certains cas, on lui prépare du feu pour se réchauffer, ou cuire ses aliments.
87. — La résurrection, telle qu'on la concevait à l'origine, ne peut avoir lieu, à moins qu'il ne reste un corps à ressusciter L'attente de la résurrection s'accompagne donc souvent de l'idée qu'il est nécessaire de préserver le cadavre de toute atteinte. Tandis que, dans certains cas, le désir de dérober le cadavre et ce qui lui appartient, à ses ennemis, soit hommes soit animaux, est prédominant, dans d'autres c'est le désir de préserver le cadavre d'une incommodité imaginaire, ce qui fait qu'on le place à quelque hauteur au-dessus de terre, comme sur une estrade. Dans d'autres cas encore, on cherche à préserver le cadavre de toute lésion en le couvrant ; d'où résultent des édifices comme les pyramides d'Egypte, développement évident des petits tertres produits nécessairement par le déplacement de terre causé par l'enterrement du corps.
88. — A côté de la croyance que la résurrection serait empêchée si l'autre soi à son retour trouvait un cadavre mutilé, ou ne trouvait point de cadavre, se place la croyance d'après laquelle il faut
arrêter La putréfaction. D'où suit la pratique do l'embaumement.
89. —Quelques autres rites funéraires, impliquanl indirectement la croyance -en la résurrection, doivent être signalés. Ce soni ces mutilations corporelles qui, en tant de ras, sont des signes de deuil. On se coupe les cheveux, dans la douleur, pour se rendre propice la mort qui va venir; la chevelure est donnée comme gage. Nous savons que le môme sens est donné aux mutilations, aux saignées et amputations qu'on s'inflige à soi-même, par ce qui se passée aux îles Samoa, où se saigner soi-même s'appelle « une offrande de sang » au mort. (Rcv. G. Turner, Nmeteen Years in Samoa, 1860, 227.)
90. — Maintenant, observons enfin la modification par laquelle la croyance en la résurrection du civilisé diffère en partie de la croyance sauvage. On ne l'abandonne pas ; l'événement attendu n'est qu'ajourné. On croyait autrefois à la réanimation dans quelques heures, quelques jours, ou quelques années; mais graduellement, à mesure que l'on s'est fait une idée plus juste de la mort, on n'attend plus la réanimation qu'à la fin de toutes choses.
XIII. — idées d'ames, de revenants, d'esprits, de démons, etc.
91. — La crédulité et le manque de logique des hommes instruits de notre propre temps permettent aisément d'inférer que les idées de l'autre soi de l'homme primitif peuvent avoir été entretenues, si impossibles qu'elles nous paraissent.
92. — La notion souvent citée des Australiens et si nettement exprimée par le criminel qui disait qu'après son exécutiOD il allait d'un saut devenir blanc, et aurait autant de six pence qu'il voudrait, existe dans beaucoup d'autres cas; elle ne permet pas de douter (pie l'on ait conçu le double, l'autre soi, comme non moins matériel que son original. Cette croyance est impliquée par des actes tels que celui de répandre de la farine par terre pour voir « par Les marques des pieds si le défunt a bougé. » (P.-J. de Ârriaga, Extirpation de laidolalria delPerw, Lima, 1621, 34.)
93. — La transition de cette conception originelle à des conceptions moins grossières qui sont venues plus lard, peut se voir dans les conceptions qui ont régné chez les Hébreux. Ici, les anges
dînant avec Abraham, ou faisant rentrer Loth dans sa maison, ont évidemment une corporéité complète. Là, on parle d'anges et de démons comme parcourant en invisibles essaims l'air ambiant, étant par conséquent incorporels. La croyance encore existante que les âmes seront tourmentées par le feu présuppose semblablemént quelque sorte de matérialité.
94. — Nous trouvons, mêlées à ces idées de doubles demi-matériels, et illogiquement associées avec elles, les idées de doubles à forme aérienne ou d'ombres. La différence qui existe entre le mourant et l'homme qui vient de mourir a naturellement donné lieu à une conception du défunt exprimée en termes de cette différence. La cessation des battements du cœur fait penser à quelques races que c'est l'autre soi qui s"en va, tandis que d'autres identifient l'autre soi qui s'est retiré avec la respiration qui a cessé.
95. — Le langage, dans toutes les parties du inonde, et chez des peuples à tous les degrés de civilisation, fournit un témoignage indirect que les conceptions de l'autre soi ont cette origine.
96. — Il s'ensuit certaines conceptions dérivées très significatives. Les quadrupèdes et les oiseaux respirent, donc ils doivent avoir un autre soi, des fantômes. Et semblablement là où existe la croyance que les ombres des hommes sont leurs âmes, on croit que les ombres des animaux et des plantes qui les suivent et les imitent de même façon doivent être les âmes des animaux et des plantes. Mais ce n'est pas tout. Si les ombres sont des âmes, d'autres choses encore doivent avoir des âmes, croyance qui naît et se développe chez les races plus intelligentes.
97. — H y a donc ainsi plusieurs classes d'âmes : — celles des parents et alliés défunts ; les âmes plus vagues des ancêtres ; ces doubles errants de personnes endormies ou plongées dans une insensiblité plus profonde ; celles des amis et des ennemis ; et finalement, celles des bêtes, des plantes et des objets inanimés.
98. — Il ne reste plus à noter que la différenciation progressive des conceptions du corps et de l'âme. Le second soi devient à chaque pas moins matériel; il est tantôt demi-solide, tantôt aérien, tantôt éthéré. Enfin, il ne reste plus que l'assertion d'une existence qui n'est aucunement définie.
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