XIV. — LES IDÉES D'UNE AUTRE VIE
99. — La croyance a La réanimation implique la croyance en une vie subséquente. L'homme primitif, incapable de penser avec réflexion, et sans langage approprié à la réflexion, conçoit cette dernière du mieux qu'il peut. D'où résulte un chaos d'idées concernant l'état des individus après leur mort.
100. — Une des expériences qui suggèrent une autre vie en suggère en même temps la limite : c'est l'apparition des morts dans 1rs rêves. Il est manifeste que pour qu'on reconnaisse les morts dans les rêves, il faut qu'ils aient été connus de ceux qui rêvent; et conséquemment, ceux qui sont morts depuis longtemps, cessant d'apparaître en rêve, le rêveur cesse de penser qu'ils existent encore.
101. — Quel est le caractère de cette vie d'outre-tombe ? Il suit, du fait que l'on a cru d'abord l'autre soi tout à fait matériel, que l'on suppose, à l'origine, qu'elle ne diffère en rien de cette vie.
102. — Le défunt, se tenant d'une manière quelconque hors de vue, mange, boit, chasse et se bat, tout comme avant, avec cette différence, toutefois, que les plaisirs et les activités sont en plus grand nombre, et qu'il y réussit mieux.
L03. — En suivant d'une façon logique cette conception de la seconde ne, les peuples sauvages supposent que le défunt aura besoin, non seulement de ses possessions inanimées, mais aussi de ses possessions animées. En conséquence, ses armes, ses ustensiles, ses vêtements, sa parure, ses ornements, et ses autres biens mobiliers, avec ses animaux domestiques qu'on égorge, sont déposés auprès de lui, pour qu'ils ne lui manquent pas à son réveil.
104. — Dans son développement Logique, la croyance primitive implique quelque chose de plus; le défunt aura besoin de compagnons humains el de leurs services. De Là ces immolations
dont L'usage a existé, et existe encore en tant de lieux. La COU-
tume de sacrifier les neuves, les esclaves et les amis, se développe à mesure que la société parcourt ses premières étapes, el que La théorie d'une autre \ie devient mieux définie. Dans des
sociétés considérablement avancées, on tue même des esclaves avant la mort, afin qu'ils puissent « préparer la maison pour leur maître ». (F. Ximenès, las Historias del origen de los Indios de Guatemala, 1857. -21:2.) L'intensité de la foi, quiinspire ces coutumes, sera mieux comprise quand on apprendra que les victimes consentent souvent à mourir, et sont parfois impatientes de s'offrir en sacrifice ; comme chez les Chibchas qui « enterraient les femmes et les esclaves qui le désiraient le plus ». (P. Simon. Noticias Historiettes; dans les Antiquities of Mexico, de Kingsborough, 1830, VIII, .258.)
105. — La seconde vie est conçue comme semblable à la première dans ses arrangements sociaux. La subordination domestique et publique doit y être la même qu'ici-bas. Comme exemple de ceci, chez les races inférieures, nous pouvons dire que le ciel des Karens « a ses gouvernants et ses sujets ». (Asiatic Society of Bengal. Journal XXXIV, Part. II, 205.) On voit que cette analogie persiste dans les conceptions des races supérieures en ce que dans le ciel des Hébreux des archanges régissent les éléments différents et les différents peuples.
106. — A côté de ce parallélisme entre les systèmes sociaux des deux vies, on peut faire remarquer l'étroite communion qui les relie. La foi du christianisme, sous sa forme prédominante, l'implique. Les vivants prient pour les morts, et on demande aux morts canonisés d'intercéder en faveur des vivants.
107. — La seconde vie, dans les idées primitives, est la .répétition delà première dans la conduite, les sentiments, et le code éthique. Les dieux des Fidjiens « sont fiers, vindicatifs, font la guerre, se tuent et se mangent les uns les autres, et sont dans le fait des sauvages comme eux-mêmes ». (Capitaine J. E. Erskine, Cruise among the Islands of the Western Pacific, 1853, 247.)
108. — Xous voici arrivés au fait de la divergence entre l'idée civilisée et l'idée sauvage. A mesure que ridée de la mort se distingue graduellement de l'idée de l'animation suspendue, et que la résurrection attendue apparaît comme de plus en plus éloignée, la distinction entre la seconde et la première vie s'accentue peu à peu. La seconde vie diffère de la première en devenant moins matérielle, en devenant plus dissemblable par ses occupations, en ayant une autre espèce d'ordre social, en offrant
dos satisfactions plus éloignées de celles des sens ; elle diffère par le i\ pe plus aoblë de conduite qu'elle adopte. En se différenciant de la première par sa nature, la seconde vie s'en sépare plus profondément Leur union diminue, et il y a un intervalle de plus en plus grand entre la fin de l'une et le commencement de l'autre.