XXII. — LE CULTE DES ANIMAUX
165. — Le sauvage, voyant journellement des métamorphoses animales, telles que celles de la larve devenant mouche, de l'œuf devenant oiseau, s'abandonne aisément à l'idée, quelle qu'en soit la cause, qu'un être vivant a changé de forme.
166. — Toutes les races témoignent de la croyance en la transformation d'hommes en animaux, ou d'animaux en hommes. Ainsi, par exemple, chez les Thlinkeets « on suppose que l'ours est un homme qui a pris la forme d'un animal. » (H. -H. Bancroft, the native Races of the Pacific States of N. America, 1875-6, III, 129), et chez les Khonds « les sorcières ont la faculté de se transformer en tigres ». (Général J. Campbell, the wild Tribes of
LES DONNÉES l>E LA SOCIOLOGIE 37o
Khondistan, 1864, p. 44). Tandis que les expériences <ln sauvage le préparent à supposer des métamorphoses quand les circonstances les lui suggèrent, il ne faut pas s'imagineT qu'il les supposa sans motif déterminant. Les motifs sont de trois sortes, aboutissant à trois groupes de croyances, de même famille, mais • mi partie différentes.
167. — Le double du parent mort est supposa revenir de temps en temps à son ancienne demeure ; autrement comment se feraitil (pic les surs iyants, qui y dorment, le revoient dans leurs rêves? Voilà donc des êtres qui, d'ordinaire, à l'inverse des êtres sauvages on général, viennent dans les maisons, entrent même secrètement la nuit. L'implication est évidente. Beaucoup de peuples en Afrique, en Asie et en Amérique, infèrent que les serpents, qui l'ont cela plus particulièrement, sont des morts qui reviennent; hanter les maisons, c'est le trait commun à toutes les espèces de serpents qu'on révère ou qu'on adore, et c'est aussi celui qui distingue certains lézards, insectes et oiseaux qui sont honorés de même.
168. — Chez la plupart de ces peuples on croit, tantôt que l'esprit retourne visiter son ancienne demeure, tantôt qu'il est où repose son corps. Si donc l'on suppose que les animaux visitant les maisons sont des ancêtres métamorphosés, ne peut-on aussi bien considérer les êtres trouvés habituellement auprès dos cadavres comme des formes animales qu'ont revêtues les morts? Nous avons la preuve de celte idée, car les animaux trouvés dans les cavernes utilisées comme lieux de sépulture, mil fini par être acceptés comme les nouvelles formes revêtues par les âmes disparues. Le l'ail, de regarder les chauves-souris et les hiboux comme des esprils ailés est le premier pas vers les conceptions de diables ei d'anges.
160. — Avant de traiter des métamorphoses supposées de la troisième sorte, deux explications sont nécessaires : celles du langage primitif, et de la nomination primitive. D'après les vérifications aposteriori de l'inférence " priori, ce Langage primitif est pauvre, incohérent, sans précision, et nous pouvons nous attendri! à une quantité innombrable de croyances erronées issues de malentendus, et à voir les traditions défigurées à l'extrême, et de la façon la plus \ariée.
170. — Les hommes n'ont pas toujours eu des noms propres. Un individu était désigné par quelque chose qui avait avec lui quelque rapport, un nom qui rappelait son souvenir. Rappelonsnous le fait que cette coutume s'est perpétuée jusqu'à nous, que nous appelons renard quelqu'un de rusé, ours un homme grossier, épervier celui qui est âpre, et ainsi de suite. Si nous remarquons que clans les anciennes races ayant des noms propres d'un ordre assez avancé ces surnoms d'origine animale persistaient, demandons-nous ce qui a dû en résulter dans les premières phases.
171. — Si les races supérieures elles-mêmes confondent la métaphore et la réalité, si de récits concernant des trihus sans chefs, décrites comme étant sans têtes, il a pu naître chez des peuples civilisés la croyance qu'il y a des races d'hommes sans tête, nous ne saurions nous étonner que le sauvage dépourvu de savoir et parlant un langage grossier, ait eu l'idée qu'un ancêtre appelé « le Tigre » était un véritable tigre. On rencontre partout les résultats d'erreurs de ce genre.
172. — Il résulte de cette conception d'une généalogie animale que l'on croit les animaux capables de penser et de comprendre comme le font les hommes, et qu'ils sont souvent traités avec beaucoup plus d'égards qu'ils n'auraient droit à l'être; il y a des égards particuliers pour l'animal qui donne son nom à la tribu, et qui est considéré comme un parent.
173. — Si les Africains de l'Est pensent que les âmes de leurs chefs morts s'incarnent dans des livres et les rendent sacrés, on peut admettre aussi que ce caractère sacré s'attachera de même aux animaux dont les âmes humaines étaient des ancêtres; et il s'ensuivra qu'on instituera un culte propitiatoire envers la bête-chef qui est le fondateur de la tribu. On peut s'attendre à ce que les prières et les offrandes aboutiront à un culte véritable, et l'animal homonyme passera dieu. Les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons fournissent tous des surnoms; on les voit tous, quelque part, regardés comme des ancêtres, et tous acquièrent chez un peuple ou chez l'autre un caractère sacré qui va, dans quelques cas, jusqu'à l'adoration.
174. — L'hypothèse qui précède explique aussi l'étrange culte d'êtres représentés comme étant moitié humains et moitié bêtes.
LES DONNÉES l>E LA SOCIOLOGIE 37T
Car si le conquérant Radama est décrit comme « un taureau puissant » comme un roi, comme un dieu, quoi de plus naturel ([iif de le représenter soi t comme un homme, soit comme un taureau, ou comme un laureau à tête d'homme, ou comme un
animal ayant un corps de taureau avec une tête humaine ? Semblablament, lorsque les deux parents portent deux noms d'animaux différents, leur postérité ne réunira-t-elle pas les attributs des deux: parents?
175. — Cette hypothèse explique aussi les légendes qui font intervenir les animaux dans les affaires humaines ; les cas dans lesquels l'ordre de la genèse est interverti, où les bêtes et les poissons descendent d'ancêtres humains ; la doctrine de la métempsycose et ses développements, et ces contes où l'on voit des femmes mettre au monde des animaux.
176. — Dans cette dérivation du culte des animaux des pratiques pour la propitiation des esprits nous avons un exemple de la manière dont, par des modifications successives qui amènent des complications et des différences à l'infini, l'évolution met au jour des produits extrêmement différents de leurs germes.