IX. — LA FAMILLE
315. — Y a-t-il des formes différentes d'arrangement domestique associées avec les deux types d'organisation, le militant et l'industriel? Si nous considérons les nombreux facteurs qui ont coopéré à la modification des arrangements matrimoniaux, si nous considérons aussi que quelques sociétés, devenant relativement pacifiques, ont longtemps gardé dans une grande mesure la structure acquise pendant leur période militante, tandis que d'autres sociétés très développées industriellement sont redevenues militantes, ce qui a causé une confusion dans leurs traits caractéristiques, nous apercevrons clairement les rapports qui existent entre la polygynie et le type militant, et entre la monogamie et le type industriel. Le progrès du type primitif déprédateur jusqu'au type industriel le plus élevé, a procédé du même pas que le progrès de la polygamie dominante à la monogame exclusive ; cela est incontestable, et la décadence du système militant, et l'augment de l'industrialisme, ont été la cause essentielle de ce changement du type familial, ainsi que le prouve le fait que ce changement s'est produit là où d'autres causes possibles, telles que la culture intellectuelle, les croyances religieuses, etc., n'ont joué aucun rôle.
316. — Après avoir traité des relations domestiques au point de vue de la vie privée, il nous reste à les envisager au point de vue de la vie publique. Car, de la structure de la famille, considérée comme élément constitutif de la société, dépendent divers phénomènes sociaux.
317. — Ces remarques servent d'introduction à une critique des doctrines de Sir Henry Maine. Tout en utilisant les témoignages fournis par les peuples barbares appartenant aux types
supérieurs de l'homme, il a dédaigné la grande masse mou civilisée, et passé sous silence la multitude de faits contraires à son hypothèse qu'elle présente. Il blâme, ajuste titre, les écrivains qui l'ont précédé, de n avoir point exploré un champ d'induction suffisamment Faste, erreur, cependant, dans laquelle il tombe lui-même quand il dit que « l'obéissance implicite des hommes sauvages à leurs parents est certainement un fait primaire » [Ancient Law, 1861, 136). Car bien loin de montrer que l'obéissance filiale est innée, et que le type patriarcal est une conséquence naturelle, le témoignage indique plutôt que le type et l'obéissance se sont développés, ensemble, sous des conditions favorables.
:!1S. — Sir Henry Maine implique que dans les phases primitives les relations matrimoniales étaient définies. Dans les chapitres sur les « Rapports Primitifs des Sexes », sur la « Promiscuité » et sur la « Polyandrie », il a été prouvé, cependant, que les relations matrimoniales cohérentes et définies ont été précédées par des relations incohérentes et des indéfinies. Sir Henry Maine affirme, plus loin, que la descendance s'est toujours et partout faite par voie masculine. Il peut se faire qu'elle l'ait été depuis les temps historiques des peuples dont il s'occupe. Mais, parmi les non-civilisés de toutes les parties du monde. la descendance féminine est commune. En outre, il suppose l'existence d'un gouvernement dès l'origine, d'une autorité patriarcale sur la femme, les enfants, les esclaves, et tous ceux que renferme Le groupe social primitif. Dans les chapitres sur le "Système Régulateur » et les * Types Sociaux », nous avons vu pourtant que beaucoup de groupes sociaux , en diverses parties du monde, donnent un démenti à cette assertion. Les faits contredisent aussi un autre élément de sa doctrine, d'après laquelle à l'origine, la propriété était possédée par la famille, à l'étal indivis. Il croit aussi que les femmes étaient en tutelle perpétuelle.
319. — Nous voici en présence do fait, déjà entrei u, que l'hypothèse de Sir Henrj Maine ne tient aucun compte des étapes du progrès bumain avant la phase pastorale ou agricole. Les groupes qu'il décrit, comme étanl formés chacun par le patriarche, sa femme, ses descendants, ses esclaves, son gros et
menu bétail, impliquent que différentes espèces d'animaux ont été domestiquées. Mais avant la domestication des animaux, il s'était écoulé de longues périodes plongeant dans les temps préhistoriques. Pour comprendre les formes supérieures de la famille, il nous faut en chercher les premiers débuts dans les formes inférieures accompagnant l'état social le plus bas. En ce faisant, il est évident que nous verrons comment, dans un petit groupe isolé de personnes, vieilles et jeunes, unies par quelque lien de parenté, se sont établis, dans les conditions de la vie pastorale, la descendance masculine, et un accroissement de cohésion, de subordination, de coopération, pour l'industrie et la défense ; et cette organisation fut acquise avec une facilité relative, parce que le gouvernement domestique et le gouvernement social devinrent identiques. D'où suivit la genèse d'une société simple plus développée que toutes les autres sociétés simples qui l'avaient précédée, et mieux disposée pour composer des sociétés supérieures.
Étant né ainsi dans des conditions spéciales, le groupe patriarcal, avec ses idées, ses sentiments, ses coutumes, ses arrangements, se divisant en sous-groupes, dans les générations successives, sous-groupes réunis en plus ou moins grandes masses suivant que le milieu était ou non favorable, a fini par porter son organisation avec lui d'une façon stable, et la coordination efficace ainsi développée favorisait la coordination efficace de sociétés plus grandes formées par voie d'agrégation.
320. — De cette critique, il est juste que nous passions à une vérité générale profondément significative que Sir Henry Maine a mise en lumière : la désintégration de la famille. « L' unité d'une société ancienne, dit-il, était la Famille; celle d'une société moderne, c'est l'Individu. » Quand les individus d'une famille, ne travaillant plus ensemble dans les rapports dissemblables qu'ils ont entre eux, travaillent ensemble dans les mêmes rapports envers l'autorité de l'Etat, et leurs ennemis, la coopération et la subordination publiques augmentent aux dépens de la coopération et de la subordination domestiques. De môme que dans les organismes individuels les plus élevés, les cellules agrégées qui forment l'embryon cèdent la place à des organes où la forme cellulaire est presque perdue, de môme
INSTITUTIONS DOMESTIQUES il.,
dans l'organisme social les groupes familiaux cèdent le pas à dos organes formés d'un mélange d'individus appartenant à beaucoup de souches différentes.
321. — Y a-t-il une limite à celle désintégration? Chez les nations modernes cette désintégration a dissous, en partie, les relations de la vie domestique, et leur a substitué celles de la \ ie sociale. Non seulement les droits et les responsabilités des jeunes adultes, dans chaque famille, ont été reconnus par l'État, mais l'Étal a, dans un degré considérable, usurpé les fonctions paternelles à l'égard des enfants, et, s'arrogeant l'autorité paternelle, il l'exerce sur eux. Nous devons conclure, cependant, que ce degré de désintégration delà famille est excessif, et sera plus tard suivi d'une réintégration partielle.
3-22. — • Ici, nous sommes en présence d'une vérité que les hommes politiques et les philanthropes feront bien de méditer. Pour survivre, toute créature doit répondre à deux exigences antagonistes. Pendant son enfance, chaque individu doit recevoir des secours proportionnés à son incapacité ; mais, arrivé à maturité, il doit recevoir des profits proportionnels à ses capacités. L'espèce disparaîtrait en une génération si les parents ne se conformaient pas à la loi de l'enfance; et il en est de même pour la loi de l'âge adulte, car, si la prospérité ne variait en raison de la capacité, les adultes les moins méritants déplaceraient les plus méritants.
'Aï.\. — Ainsi, dans les communautés qui sont nées de sa multiplication, le groupe patriarcal, entraînant la suprématie du lils aîné, son s > s i »• m r d'hérédité, ses lois de la propriété, son culte commun de l'ancêtre commun, son alliance du sang, et la sujétion complète des femmes e1 des enfants, conserve longtemps son individualité. Mais chez ces communautés, comme chez d'autres, différemment constituées, l'action combinée mène lentement à la fusion ; les lignes de division deviennent, par degrés, moins tranchées; et enfin, ainsi que le l'ail voir Sir Ileni\ Maine, les sociétés qui avaient la famille pour unité de composition se transforment en des sociétés où l'individu es1 l'unité élémentaire.
il G LES PRINCIPES DE LA SOCIOLOGIE