‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 270 sur 409 · I. — DES CÉRÉMONIES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

I. — DES CÉRÉMONIES EN GÉNÉRAL

343. — Si, laissant de côté la conduite qui est entièrement personnelle, nous considérons seulement cette espèce de conduite qui implique les relations directes avec d'autres personnes, et si sous le nom de gouvernement nous renfermons tout ce qui a autorité sur cette conduite, quelle qu'en soit l'origine, il faut convenir que le genre de gouvernement le plus primitif, le plus général, celui qui se reconstitue toujours spontanément, c'est le gouvernement des observances cérémonielles. Il y a plus. Ce genre de gouvernement, outre qu'il précède tous les autres, et outre qu'il a, en tous lieux, et dans tous les temps, joui d'une influence à peu près universelle, a toujours possédé, et continue d'avoir la plus grande part de l'autorité dans la régulation de la vie des hommes.

344. — L,os formes modifiées d'action que produit en l'homme la présence de ses semblables constituent un genre d'autorité relativement vague, d'où se dégagent les autres genres d'autorité plus définis, et dans lequel ils continuent à reposer; cria nous paraît étrange, uniquement parce que, en étudiant des sociétés moins avancées, nous portons avec nous nos idées développées de loi et de religion. Influencés par ces idées, nous n'apercevons pas que ce que nous pensons être les parties essentielles de nos règlements sacrésel ei\ ils. étaient, ;ï l'origine, des parties subordonnées, et que les parties essentielles consistaient en observances cérémonielles. Le caractère primitif du

règlement cérémoniel est prouvé par les faits suivants : il commence avec les types sub-lmmains; il se présente chez des sauvages dépourvus de tout autre gouvernement; il se développe souvent à un haut degré là où d'autres genres de règle sont peu développés ; il renaît sans cesse, spontanément, entre les individus de toutes les sociétés, et il enveloppe les restrictions plus définies qu'exercent l'État et l'Église. En outre, les règlements politiques et religieux ne sont d'abord guère que des systèmes de cérémonies, ayant pour objet des personnes particulières, vivantes ou mortes : le code de lois qui accompagne les premiers, et le code moral joint aux autres, n'arrivant que plus tard.

3-43. — Si l'on applique le principe que des produits divergents d'évolution trahissent leur parenté en gardant chacun certains traits qui appartenaient à celui d'où ils procédaient tous, on peut inférer que, si les autorités classées comme civile, religieuse et sociale, ont certains caractères communs, ces caractères, plus anciens que ne le sont ces autorités maintenant différenciées, doivent avoir appartenu à l'autorité primitive dont elles émanent. Les cérémonies ont donc la plus haute antiquité, car toutes ces autorités différenciées en présentent des exemples.

346. — On admet, communément, que les modifications de conduite qui constituent le gouvernement cérémoniel sont consciemment choisies, comme symboles de vénération et de respect. Au lieu de naître, cependant, par commandement ou par consentement mutuel, ce qui impliquerait une organisation préétablie capable de faire des lois et d'en assurer l'exécution, elles se produisent par suite de modifications d'actes accomplis pour des tins personnelles ; ils ont ainsi prouvé que c'est la conduite individuelle qui en est l'origine, avant qu'aucun arrangement social n'existe pour les réglementer. Leurs caractères apparemment symboliques ne résultent que de leur survivance sous des conditions changées. Un chien montre d'ordinaire son attachement en léchant la main de l'homme ; et si l'on tient compte de l'acuité du sens olfactif par lequel il reconnaît son maître, on ne peut douter que son sens du goût n'éprouve aussi quelque impression associée au plaisir d'affection que lui donne la présence de ce maître. Le baiser, dont la coutume est commune à tant de peuples différents et dispersés à de grandes

distances, doil a\ oir pris naissance de la môme manière que l'aci ion analogue chez les animaux inférieurs. Quelle conséquence indirecte en peut-on tirer? C'est que, le baiser étant un signe nature] d'affection, on en vint à embrasser pour simuler cette affection, et plaire à ceux qui étaient ainsi embrasses, et, par suite, se les rendre propices. D'où découle la coutume de baiser les pieds, les mains, les vêtements, comme partie du cérémonial. In exemple montre aussi comment les cérémonies naissenl comme séquences naturelles plutôt que par une symbolisation préméditée. Si arbitraire que paraisse L'usage de porter des rameaux verls en signe de paix, tel que nous l'observons seulement dans ses formes modernes, il ne l'est aucunement lorsqu'on remonte à son origine. Les récits des voyageurs font connaître que le fait de déposer les armes, à l'approche d'étrangers, implique des intentions pacifiques, puisque les intentions opposées sont évidemment répudiées. Mais comment faire connaître qu'on esl sans armes, lorsqu'on est trop loin pour que les armes soit visibles ? Simplement, en portant d'autres objets facilesàvoir; des rameaux couverts de feuilles sont les objets les plus commodes el les plus faciles à se procurer dans ce but. Le rameau verl esl ainsi, dans le principe, un signe que l'étranger qui s'avance n'est pas un ennemi. On y joint ensuite d'autres marques d'amitié. Il subsiste quand la propitiation se transforme en soumission. El de la sorte il s'associe aux actions variées qui expriment la vénération et l'adoration.

'Ml. — On néglige d'habitude d'observer le fait que le gouvernement cérémoniel a son organisation lout comme les gouvernements politique e1 ecclésiastique, parce que, tandis que ces deux derniers se soûl développés, le premier s'est amoindri : du moins dans les sociétés qui ont atteint l'étape où les phénomènes sociaux deviennent des sujets de méditation. A L'origine, cependant, les fonctionnaires qui dirigent les rites exprimant la subordination politique viennent en importance immédiatement après les fonctionnaires dirigea ni les rites religieux : e1 les deux organisations sont homologues. A quelque classe qu'ils appartiennent, ces fonctionnaires dirigenl des actes propitiatoires, Le chef visible étant, dans l'un des cas, La personne ;'i rendre propice, tandis que c'est un chef qui n'est plus visible qu'on cherche

■42i LES PRINCIPES DE LA SOCIOLOGIE

à se rendre propice, dans l'autre. Dans les deux cas il y a acte et régulation de culte, culte du roi vivant et culte du roi mort. Dans notre phase avancée, la différenciation du divin et de l'humain est devenue si grande que cette proposition semble à peine croyable. Mais si nous retournons en arrière, vers les phases où les attributs de la divinité, telle qu'on la concevait, étaient de moins en moins dissemblables de ceux de l'homme visible, et finalement vers la phase primitive où l'autre moi du mort, considéré indistinctement comme esprit et comme Dieu, ne se distinguait en rien, dans ses apparitions, de l'homme vivant, nous ne pouvons manquer de voir la parenté qui unit les fonctions de ceux qui servent le chef décédé, et les fonctions de ceux qui servent son successeur. Ce qu'il y a d'étrange dans cette affirmation d'homologie disparaît quand on se rappelle que dans diverses sociétés anciennes les rois vivants étaient littéralement adorés comme les rois morts. L'organisation cérémonielle s'est atrophiée à mesure que les appareils civil et ecclésiastique se sont développés pour exercer une autorité plus définie et plus minutieuse, et ont finalement usurpé ses fonctions.

348. — Gardant présentes à l'esprit ces idées générales, examinons maintenant les divers éléments du gouvernement cérémoniel.

Page 1