V. — LES VISITES
378. — Dans sa forme primitive, faire un cadeau impliquait qu'on allait voir la personne à laquelle on le destinait. Ultérieurement, par association, cet acte de visite en est venu à indiquer le respect, et finalement a acquis le caractère d'une cérémonie révérentielle.
379. — Il est naturel que la cérémonie de la visite ne prenne pas de forme définie tant que le pouvoir du chef n'est pas fixé : d'où il suit qu'elle n'est pas d'usage dans les tribus simples. Mais dans une société composée, gouvernée parmi chef qui a vaincu d'autres chefs, il naît un besoin de démonstrations périodiques de fidélité et de vassalité. Habituellement, le chef principal, soupçonnant des complots entre les chefs subordonnés qui ont été vaincus, insiste pour les avoir fréquemment à sa résidence; ils le rassurent sur leur fidélité en lui apportant des dons, et en lui rendant hommage, tandis qu'il s'assure ainsi que ses botes ne sont pas occupés à secouer son joug. D'où il suit que dans les sociétés composées la visite périodique au roi devient une cérémonie politique.
380. — Si éloignées l'une de l'autre que semblent les actions d'aller à l'église et d'aller à la cour, ce sont des formes divergentes du même fait. Le lien qui les réunissait autrefois est presque brisé, mais nous n'avons pas à regarder liés loin en arrière pour constater qu'une visite à la demeure d'un supéi ieur avait pour but de lui porter un présent, de lui rendre dommage et d'exprimer sa soumission, tandis que le voyage à un temple
avait pour but d'offrir des oblations, de faire profession d'obéissance et de prononcer des louanges : parallélisme facile à reconnaître.
381. — Il en est de cette cérémonie comme de toutes les autres. An début, simple acte de propitiation envers l'homme le plus puissant — soit vivant, soit mort, soit divinisé, — elle s'étend bientôt à la propitiation d'hommes moins puissants, et, continuant à s'étendre, finit par devenir la propitiation d'égaux. La visite de cérémonie descend, par degrés, au rang de civilité ordinaire.
382. — Enfin la cérémonie des visites, étant une des expressions de l'obéissance, est associée avec le développement de l'organisation militaire. Dès que l'industrialisme domine, la visite, comme manifestation de fidélité, n'est plus une obligation impérieuse.