‹ Résumé de la philosophie de Herbert SpencerChapitre 278 sur 409 · VIII. — LES TITRES · texte numérisé non relu

VIII. — LES TITRES

399. — Chacun sait aujourd'hui que les langues ne sont pas un produit de la volonté, mais d'une évolution; et il en est de même pour les titres. Ils se sont différenciés d'avec les noms propres ordinaires, en ce qu'ils étaient descriptifs de quelque trait, ou de quelque acte, ou de quelque fonction, tenus en honneur.

400. — Diverses races sauvages, à l'occasion d'un brillant exploit dans une bataille, donnent à un homme un nom de renommée qui s'ajoute à celui qu'il portait auparavant, ou en prend la place. Plusieurs noms de dieux ont une origine pareille.

401. — Chez les hommes primitifs, on donne très généralement, au lieu du nom d'honneur littéralement descriptif, un nom d'honneur métaphoriquement descriptif. On disait à un roi, par

INSTITUTIONS CERÉMONIELLES 137

exemple : « Vous, montagne ; vous, lion ; vous, tigre ! » Le nom métaphoriquement descriptif contient le germe des litres honorifiques primitifs qui, d'abord imli\ iduels, dei inrent, dans quelque cas, des titres attachés à des fonctions.

402. — Nous blesserons peut-être le sentiment de ceux qui persistent à affirmer que l'homme a possédé dès l'origine L'idée d'un pouvoir créateur de l'univers, en disant que les mots des diverses langues exprimant l'idée de Dieu étaient originairement descriptifs. Mais quiconque étudiera les faits sans idée préconçue y trouvera la preuve que le mot général de divinité était, au début, simplement un mot exprimant la supériorité. Il est môme entré dans la conversation ordinaire, comme formule de salutation entre les vivants.

403. — Le rapport qui unit les deux titres « Dieu » et « Père », se distingue clairement, dès que l'on remonte aux formes primitives d'idée et de langage où les deux mots ne sont pas différenciés. Quand on voit que dans une langue aussi avancée que le sanscrit, on se sert indifféremment, pour le même but, de mots signifiant « faire », « fabriquer », « produire », ou « engendrer », on comprend combien il est naturel, pour l'esprit de l'homme primitif, d'associer en parole et en pensée l'idée d'un père créateur ou auteur d'êtres nouveaux, cessant à sa mort d'être visible, avec celle de créateurs morts et invisibles en général, dont quelques-uns devenant illustres sont considérés comme des producteurs en général, des créateurs. Chez toutes les nations, on voit alterner les titres de « Dieu » et de « Père ». Par extension le titre de Père a été donné à un potentat vivant. Nous le trouvons partout emploi é pour exprimer toute supériorité.

104. — L'autorité suprême associée à l'âge a donné lieu à un groupe de titres analogues, mais un peu divergents. Les conseils se composant d'hommes âgés, le nom local en usage pour désigner un vieillard s'associe dans la pensée avec une l'onction d'autorité, et par conséquent d'honneur.

io.'i. — La nécessité d<- distinguer par un nom additionnel le souverain qui devienl le chef de plusieurs souverains esl l'origine d'autres titres d'honneur. Tel est, par exemple, le titre si souvent employé de - roi des rois», commun au souverain visible et à l'invisible, inutile d'ajouter que les titres spéciaux,

comme les titres généraux;, ne sont pas prémédités, mais qu'ils se produisent par évolution, et sont d'abord descriptifs.

406. — Les titres montrent peut-être mieux que tout le reste comment s'est répandu l'usage des formes cérémonielles qui ne servaient d'abord qu'à gagner la faveur du plus puissant. Les peuples non civilisés ou à demi civilisés des temps passés, et les peuples civilisés de nos jours, en offrent tous des exemples. L'Espagne montre de la manière la plus frappante comment les titres les plus élevés descendent jusqu'aux rangs les plus inférieurs, puisque « les mendiants eux-mêmes s'appellent entre euxSenor y C abeille ro (Seigneur et Chevalier) ». (Handbook for Travellers inSpain. R. Ford, 1847, XVII, 52.)

407. — De même que pour les cérémonies, les titres, servant d'abord à rappeler les triomphes des sauvages sur les ennemis, se sont répandus, multipliés, différenciés, à mesure que par la conquête de grandes sociétés se sont formées par la consolidation et la reconsolidation de petites sociétés; et, comme ils appartiennent au type social créé par la guerre habituelle, ils tendent à perdre leur utilité et leur valeur, à mesure que ce type est remplacé par le type social propre aux œuvres de la paix.

Page 1