I. — PRÉLIMINAIRES
434. — Dans l'enquête sociologique que nous avons ouverte, et surtout dans la partie que nous abordons maintenant, il nous faut, autant que possible, écarter les émotions que les faits peuvent exciter en nous, et nous occuper exclusivement de leur interprétation (1).
135. — Nous devons nous préparer à reconnaître l'utilité des superstitions de l'homme primitif. Nos sentiments ne doivent pas nous empocher de voir que les conflits soulevés entre les sociétés ont favorisé le développement des organes sociaux. En outre, ootre antipathie pour des gouvernements de certains genres, ne doit pas nous empêcher de voir qu'ils étaient appropriés aui circonstances ambiantes. De même, aussi, pour le droit de propriété de L'homme par l'homme. Eu un mot, pour interpréter d'une façon digne de confiance les arrangements sociaux, il faut une conscience à peu pies dépouri ne de passion.
436. — Nous conserverons plus facilement cette altitude mentale en nous souvenanl de cette vérité, que dans les actions humaines le mal absolu peut être un bien relatif, el le bien absolu un mal relatif.
v.\~. — 11 esi une autre de nos idées ordinaires qui doit être fort élargie si l'on veut interpréter correctement l'évolution
(l) La matii'ie qui fait le sujet de ce chapitre est trail mcoup plus de
détails dans l'ouvrage de M. Spencer intitulé : The Study ofSociology,
politique. Les mots « civilisés », et « sauvages », doivent recevoir des significations très différentes de celles qui ont cours actuellement. Une connaissance plus complète nous oblige à modifier profondément la conception du contraste très grand que Ton établit ordinairement, tout à l'avantage des hommes qui forment une grande nation, et au désavantage de ceux qui ne forment que de simples groupes. Il se trouve chez des peuples grossiers, des traits de caractère gui l'emportent sur les meilleures caractéristiques des meilleurs peuples cultivés. A côté de faibles connaissances et d'arts rudimentaires, se trouvent parfois des vertus qui feraient rougir, parmi nous, ceux qui se piquent de l'éducation et de la culture les plus parfaites. Quelque relation qui existe entre le caractère moral et le type social, elle ne saurait impliquer que l'homme social est, à tous égards, émolionnellement supérieur à l'homme pré-social.
438. — « Comment cette idée peut-elle se concilier avec celle de progrès? » diront la plupart des lecteurs. Tout en accordant que sans des luttes perpétuelles, les sociétés civilisées n'auraient pu naître, et qu'une forme de nature humaine, adaptée par sa férocité et son intelligence, était une condition nécessaire, nous pouvons, en même temps, affirmer que, ces sociétés une fois produites, la brutalité du caractère des unités sociales, cessant d'être nécessaire avec la cessation du processus, doit disparaître. Tandis que les profits acquis demeurent comme héritage permanent, les maux doivent diminuer et s'éteindre lentement.
439. — La complexité et la confusion des témoignages relatifs aux institutions politiques sont telles qu'on ne saurait établir positivement que certaines conclusions générales. Ces conclusions sont heureusement celles dont la valeur directrice est la plus grande.
Iî. — DE L'ORGANISATION POLITIQUE EN GÉNÉRAL
440. — Une société, au sens sociologique du mot, n'est formée que lorsqu'à la juxtaposition des individus s'ajoute la coopération. La coopération est rendue possible par la société, et rend celle-ci possible. Elle présuppose des hommes associés; et les
INSTITUTIONS POLlTIQl ES ',17
hommes restent associés à cause désavantages que leur procure la coopération. Mais il ne saurait y avoir d'actions combinées sans des arrangements par lesquels les actions sont ajustées dans le moment, la quantité et le caractère voulus; et. les actions ne peuvent (-ire de genres différents sans que les coopérateurs entreprennent des devoirs différents. G'est-à-dire que les coopérateurs doivent s'organiser, de gré ou de force.
141. — L'organisation impliquée par la coopération esl de deux genres, elle est d'origine et de nature différentes. Le premier, naissant directement d'efforts en vue de fins individuelles, et conduisant indirectement au bien public, se développe inconsciemment, et manque de force coercitive. L'autre, naissant directement de la poursuite de fins d'intérêt public, el servant indirectement au bien des individus, se développe consciemment, et est coercitif. Nous devons, pour le moment, autant que faire se peut, borner notre attention à ce dernier.
44:2. — L'organisation politique, en s'étendant sur des masses humaines de volume croissant, favorise directement la prospérité sociale, en écartant les obstacles que l'antagonisme des individus et des tribus cause à cette coopération; et en outre elle la favorise indirectement d'une autre manière. Dans un petit groupe social il ne saurait se produire qu'une division rudimentaire du travail. Ce n'est pas tout. Ni les combinaisons complexes d'individus qui soni nécessaires, ni l'outillage mécanique compliqué qui facilite la production, ne sauraient exister en l'absence d'une grande communauté qui engendre une grande demande.
\\'.\. — Mais l'organisation politique entraîne nécessairement des désavantages, et il esl bien possible que ces derniers l'emportent sur les profits. L'entretien des appareils de gouvernement esl coûteux, el la dépense peu! devenir un mal plus grand que ceux qu'elle empêche, car il impose nécessairement des restrictions, et ces restrictions peuvent être poussées jusqu'à un point où l'anarchie, malgré toutes ses misères, esl préférable. L'autorité politique impose indirectement des maux à ceux qui l'exercent, aussi bien qu'à ceux qui la subissent.
144. — Une organisation établie esl un obstacle à une réorganisation. L'amour de la conservation esl te premier mobile de chaque partie de l'ensemble, d'où il suit que des parties, une
fois formées, tendent à continuer, qu'elles soient ou non utiles. En outre, chaque addition aux appareils régulateurs, impliquant, toutes choses égales d'ailleurs, une déduction correspondante, simultanée, du reste de la société qui est réglementée, il en résulte que pendant que les obstacles au changement sont augmentés, les forces causant le changement sont diminuées.
445. — La conservation de l'organisation d'une société suppose que les unités composant ses organes élémentaires seront remplacées à mesure qu'elles mourront. La stabilité sera favorisée si les places vides sont remplies, sans dispute, par les descendants ; tandis que le changement est favorisé quand les places vacantes sont remplies par ceux que l'expérience a prouvé être le plus propres à les remplir. La succession par hérédité est donc un principe de rigidité de structure sociale — il favorise la conservation de ce qui existe; tandis que la succession de par la capacité est le principe de plasticité sociale ; il favorise la transformation, et rend possible un état meilleur
446. — Bien que, pour rendre possible la coopération, et, par suite, faciliter la croissance sociale, il doive y avoir organisation, cependant l'organisation, quand elle est complète, entrave une croissance ultérieure ; puisque une croissance ultérieure impliquerait une réorganisation à laquelle résisterait l'organisation existante, etpuisque cette dernière organisationabsorbe unepartie des matériaux de croissance que nécessiterait la réorganisation.
447. — En n'oubliant aucun des faits généraux qui précèdent, nous verrons que tandis qu'à chaque étape des résultats immédiats meilleurs peuvent être réalisés par l'organisation complète, ceci ne se fait qu'aux dépens de résultats ultérieurs encore meilleurs.