IV. — DIFFÉRENCIATION POLITIQUE
154. — Ainsi qu'on l'a indiqué dans les Premiers Principes, 1 .'> i, l'état d'homogénéité chez un agrégat social est un état instable. Les divisions politiques se produisent partout où il y a quelque cohérence et quelque permanence de relation entre les parties de l'agrégat.
455. — La différenciation politique primaire naît avec la différenciation primaire de famille. Les hommes et les femmes étant exposés, par la dissemblance de leurs fonctions dans la vie, à des influences différentes, commencent dès le début par prendre des positions différentes dans la communauté, de même que dans la famille ; de très bonne heure, ils forment respectivement les deux classes politiques des gouvernants et des gouvernés.
456. — Composée d'unités détachées de leurs relations sociales primitives, et détachées l'une de l'autre, et absolument attachées à leurs maîtres, la classe des esclaves est, d'abord, une couche sociale vaguement délimitée. Elle n'acquiert un degré de séparation qu'à mesure que s'élèvent des restrictions à la puissance des maîtres. Cessant d'occuper la situation de bétail domestique, les esclaves commencent à former une division du corps politique quand leurs droits personnels commen* cenl à être distingués comme limitant ceux de leurs maîtres.
457. — Quand les hommes ont passé de l'étal nomade a l'étal agricole ou sédentaire, il devienl possible pour une société de prendre possession d'une autre, avec le territoire que celle-ci occupe. Lorsque cela se présente, il naît des divisions nouvelles de classes. La tribu conquise, et qui paie le tribut, outre qu'elle a ses chefs assujettis, a tout son peuple réduit à un état tel que.
pour continuer à vivre sur leurs terres, ils sont obligés délivrer, par l'intermédiaire de leurs chefs, une partie de leurs produits aux vainqueurs ; ainsi commence ce qui deviendra la classe des serfs.
458. — Dès le début, la classe militaire, dominant par la force des armes, devient la classe à laquelle appartient la source de toute nourriture : la terre. Pendant les phases chasseresse et pastorale, les guerriers du groupe sont collectivement possesseurs de la terre indivise. A mesure qu'ils passent à l'état sédentaire, leurs fiefs deviennent en partie collectifs et en partie individuels de diverses façons, et finalement presque entièrement individuels. Mais durant les longues étapes de l'évolution sociale, la propriété foncière et le militarisme restent étroitement associés.
459. — La différenciation de classe dont l'état militaire est la cause active, est encouragée par l'établissement d'une filiation définie, surtout une filiation masculine, et par la transmission invariable de la position et de la propriété dans l'ordre de primogéniture. D'où naissent des inégalités de situation et de fortune entre les parents proches et les parents éloignés ; ces inégalités, une fois produites, s'aggravent, parce que grâce à elles le supérieur conserve de plus grands moyens de maintenir son pouvoir par l'immigration de fugitifs, et par l'accumulation des moyens d'attaque et de défense.
460. — Les inégalités de situation sociale, amenant des inégalités dans l'approvisionnement en aliments, vêtements et abris, tendent à établir des différences physiques ; celles-ci tournent encore à l'avantage des gouvernants, et au détriment des gouvernés. Outre les différences physiques, il se produit des différences mentales, émotionnelles et intellectuelles, par suite des habitudes de vie respectives qui aggravent encore le contraste général de nature.
401. — Quand nous arrivons aux conquêtes d'où résultent les sociétés composées, et plus tard les sociétés doublement composées, il se forme diverses couches de rangs superposés* Et l'effet général est que, tandis que les rangs de la société conquérante s'élèvent respectivement plus haut que ceux qui existaient auparavant, ceux de la société conquise s'abaissent d'autant.
u\-2. — Les différenciations politiques dont le militarisme esl l'initiateur, et qui pendant longtemps deviennenl de plus en pins définies, sont, à d'autres époques et sous d'autres conditions, dérangées, traversées el détruites, en tout ou en partie. Tandis
que l'évolution politique supérieure des grands agrégats sociaux tend à détruire les différences de rang qui s'étaienl élevées dans les petits agrégats sociaux qui composaient le grand, el à y substituer d'autres divisions, les divisions primitives sont encore plus battues en brèche par l'industrialisme croissant. En créanl une richesse qui ne dépend pas du rang, l'industrialisme donne naissance à une puissance compétitive ; et en même temps, en établissant l'égalité de situation des citoyens devant la loi en ce qui concerne les transactions commerciales, il affaiblit ces divisions qui, au début, étaient l'expression d'une inégalité de situation devant la loi.
-463. — A l'appui de ces interprétations, nous pouvons ajouter qu'elles sont d'accord avec celles que nous avons déjà données des institutions cérémonielles. Quand on réduit l'ennemi vaincu en esclavage, quand on le mutile en prenant un trophée de son corps, il naît, en même temps, la plus profonde distinction politique, ainsi que la cérémonie qui en est le signe. Le militarisme persistant (jui compose et recompose les groupes sociaux s'accompagne du développement des distinctions politiques, et de celui des cérémonies qui en sont les signes. Et de même que nous avons vu l'industrialisme croissant diminuer la rigueur des règles cérémonielles, de même ici nous le voyons tendre à détruire les divisions de classe que le militarisme introduit.